‹ Voyage dans l'Amérique MéridionaleChapitre 9 sur 233 · Voyez pl. IT, fig · texte numérisé non relu

Voyez pl. IT, fig

(56) Géologie. 1.” On aperçoit, au bord même du Parana, près de l’Arroyo Verde, et en partie SE cachée par les eaux, une couche d’un ou deux mètres de grès tertiaire marin (voyez la coupe, couche D), très-fortement colorée en rouge par le fer. Ce grès, qui se montre pendant quelques lieues, disparait au nord et au sud, sous les autres couches. Il conlient, à l’état d'empreintes, des débris de coquilles marines, des genres Ostrea et Venus; mais ces débris ne peuvent être déterminés d’une manière précise, vu leur mauvais état de conservation. Il renferme aussi beaucoup de fragmens de bois.

2. Immédiatement au-dessus de ce grès marin repose une couche épaisse d’un mètre environ de grès quarizeux, très-dur, à cassure lustrée, ne contenant aucune trace de corps organisés. Cette couche, d’abord horizontale, plonge bientôt au sud, avec la couche précédente, et disparaît avec elle. Elle semble bien n'être qu’une dépendance des grès à ossemens (voyez, sur la coupe, la couche E), qui au-dessus occupent, sur vingt mètres de hauteur, toute la longueur de la falaise. Ce grès quartzeux friable est assez fortement coloré par le fer, en jaune rougeàtre. Il se compose de grains fins, et contient quelques troncs d'arbres silicifiés, souvent de quelques mètres de longueur. J'y ai recueilli également l’humerus siliceux, du Toxodon paranensis'. Cette couche, qui paraît être horizontale jusqu’à lArroyo Verde, semble avoir été brisée sur ce point, et plonge ensuite, au sud, sur une inclinaison bien plus forte que celle du courant du Parana. Je l'ai suivie depuis le nord de Cavallu Cuatia jusqu’à quelques lieues au nord du Rio de Conchitas.

3. Au-dessus du grès friable est une roche de calcaire (voyez coupe, couche F) cloisonné gris, contenant, dans ses compartimens, de l'argile et du gypse. Cette couche, épaisse de sept à dix mètres dans sa plus grande puissance, renferme d’autant plus de caleaire, elle est d'autant plus compacte qu’elle est plus inférieure, tandis qu’en dessus elle passe insensiblement à l'état argileux. Je n’y ai vu aucune trace de corps organisés. Elle se montre depuis quelques lieues au nord de Cavallu Cuatia jusqu'au Rio de las Conchitas. Elle augmente de puissance du nord au sud jusqu’à lArroyo Verde, et diminue ensuite en plongeant au sud.

4° J'ai dit que le calcaire grossier passe à l’état argileux à ses parties supérieures. En effet, il ne montre, pour ainsi dire, pas de ligne de démarcation avec une couche puissante d’une dizaine de mètres d'argile grise (voyez la coupe, couche G), contenant des amas de gypse fibreux ou lamellaire, et des rognons de calcaire. Dans les parties supérieures de cette argile s'étend un bane d’un demi-mètre de gypse en rognons, composés de cristaux informes. Ce banc est surtout très-marqué près de Cavallu Cuatia et près de Feliciano. On l’exploite comme plâtre, et 1l sert à l’approvisionnement de Buenos- Ayres; mais la grande quantité d'argile qu'il contient le rend d'un mauvais usage et l'empêche d’être blanc. L’argile de cette couche se montre sur toute la longueur de la

1. Voyez Paléontologie, pl. VHT, fig. 1, 2, 3. J'en dois la détermination à la complaisance de M. Laurillard.

falaise. De peu d'épaisseur au nord de Cavallu Cuatia, elle augmente jusqu’à l'Arroyo Géologie.

Verde, et de là s'incline vers le sud avec les autres couches.

Si, après avoir décrit les couches qui composent les falaises d’Entre-Rios, je cherche à les comparer à celles de Bella Vista, dans la province de Corrientes, je trouverai cette différence tranchée, qu’à Bella Vista il n’y a pas, dans toutes les couches qui composent la falaise, de traces de corps organisés, tandis que les couches inférieures de Cavallu Cuatia ou d’Entre-Rios en montrent en grand nombre, ce qui me porterait à croire que l’ensemble des falaises d’'Entre-Rios est supérieur aux couches de Bella Vista, tout en appartenant au même système tertiaire. Je tire ces résultats au moins de la considération des couches fossilifères; et, si Jjexamine aussi l’ensemble géographique de l’espace compris entre les 29.° et 30. degrés 30 minutes de latitude sud, le changement de direction des rivières m'amène au même résultat. En effet, lorsqu'on voit tous les cours d’eau suivre une direction uniforme au sud-ouest, depuis l'extrémité nord de Corrientes jusqu’au 30. degré, on doit supposer qu’elles parcourent une surface dont les élémens géologiques sont identiques, ce que me prouve l'examen des couches; mais aussi, lorsqu'on voit ces mêmes cours d’eau prendre tout à coup une direction est et ouest, comme le Guayquiraro, lArroyo Hondo, on doit se croire sur des couches différentes; c’est encore ce qui existe; ainsi je pense que les falaises d'Entre-Rios, de Cavallu Cuatia jusqu’à lArroyo de las Conchitas, sont supérieures à celles de Corrientes, tout en appartenant au même système tertiaire.

Les couches d’'Entre-Rios n’offrent pas une inclinaison régulière; on les voit suivre une ligne horizontale, en augmentant de puissance depuis leur naissance au nord jusqu'à lArroyo Verde; puis , au-delà de ce point, elles s’'enfoncent, vers le sud, sur une pente plus forte que le cours du Parana, puisque quelques-unes d’entr’elles disparaissent sous la ligne des eaux. Elles s’abaissent encore davantage un peu avant d'arriver au Rio de las Conchitas, où elles sont tout à coup interrompues par les terrains bas et couverts d’alluvions modernes, qui remplissent le lit du Rio de las Conchitas.

Entre les derniers points de la falaise d’'Entre-Rios et les premières parties élevées au sud du Rio de las Conchitas, il y à une interruption. d’une lieue et demie, au moins; puis paraissent les falaises de la Bajada, ainsi composées :

1. I sy présente d’abord une couche de grès quartzeux friable de seize mètres de puissance, formée de grains de quartz blanc, et contenant, avec beaucoup d’ossemens de poissons et de fragmens de bois, un grand nombre de fossiles marins très-bien conservés. Tous ces fossiles paraissent avoir vécu en ce lieu, et n’y avoir pas été roulés par la mer. Je pus en juger par les acéphales, dont les deux valves sont presque toujours réunies. Les mollusques que j'y ai reconnus sont : Pecten paranensis, d'Orb.; Pecten Darwinianus, d’'Orb.; Ostrea patagonica, d'Orb.; Ostrea Alvarezü?, dOrb. Ils sont peu nombreux en espèces, mais très-multipliés en individus. Cette couche, au maximum de son développement à la pointe nord de la Bajada, va ensuite en

1. Voyez, pour toutes ces espèces, la partie paléontologique, pl. VIF et suivantes.

(38) Géologie. s’abaissant fortement vers le sud. Je nommerai cette couche grès ostréen (voyez les 7 coupes, couche H).

2.” Au-dessus du grès est une couche de calcaire arénifère, assez dur (voyez coupe, couche T). Elle se divise en trois bancs, chacun d’un mètre environ de puissance, ainsi composés, en commençant par le plus inférieur. Premier banc : conglomérat de calcaire rempli de coquilles marines, le plus souvent à l’état d'empreintes, parmi lesquelles j'ai reconnu les espèces suivantes : Ostrea Alvarezü, d'Orb. (avec son test); Venus Munster, d'Orb.; Arca Bonplandiana, d'Orb.; et Cardium platense, d'Orb. Second banc : calcaire à gros grains sans coquilles, et rempli de petits cailloux quartzeux roulés. Troisième banc: calcaire à petits grains, mêlé de sable quartzeux, ou, pour mieux dire, c’est un grès aglutiné par des parties calcaires. Ces trois bancs, qui suivent la même direction que le grès inférieur, donnent, surtout les inférieurs, une chaux hydraulique très-estimée. Un bon nombre de fours à chaux, placés le long de la côte du Parana, exploitent le calcaire à ciel ouvert. Cette chaux se transporte à Buenos-Ayres, à Corrientes et dans tous les autres lieux voisins, et forme, à la Bajada, l’une des branches principales du commerce local.

3." Sur le calcaire arénifère se remarque une couche épaisse de trois à quatre mètres de grès quartzeux friable presque blane, mélangé de particules et de rognons de calcaire. Je n’ai remarqué, dans cette couche, aucune trace de végétaux ni de corps organisés (voyez les coupes).

4. Une dernière couche, composée d’argile calcaire rougeàtre, épaisse de deux à trois mètres. Cette couche, la plus supérieure du système, m'a beaucoup intéressé. C'est mon argile pampéenne, analogue à celle des Pampas, ce que j'ai pleinement vérifié, par la présence des ossemens; elle est ici d’une grande importance, en fixant sur sa position exacte par rapport aux grès marins qui lui sont inférieurs; position qui, du reste, se trouve en rapport avec tout ce que j'ai observé dans le bassin des Pampas.

Le résumé des couches tertiaires rencontrées au sud du Rio de las Conchitas, est que toutes sont supérieures à celles de Cavallu Cuatia, et qu’elles constituent l'étage supérieur des terrains tertiaires marins, sur lesquels viennent s'appuyer les argiles pampéennes qui forment dessus un immense dépôt fluviatile. L'ensemble de ces couches est fortement incliné vers le sud; il s'ensuit qu'à Punta Gorda, à huit ou dix lieues de distance, les argiles pampéennes seules y constituent une falaise de près de trente mètres de hauteur. On y trouve beaucoup d’ossemens.

Résumé de la coupe géologique offerte par la rive gauche du Parana, depuis Corrientes jusqu'à la Bajada, ou composition générale des deux provinces de Corrientes et d'Entre-Rios.

Les falaises finissent à dix ou douze lieues au sud de la Bajada; et, d’ailleurs, y ayant trouvé la couche la plus supérieure, l'argile pampéenne, j'ai cru ne pas devoir

1. M. Darwin a reconnu à la Bajada les mêmes animaux fossiles que dans les Pampas.

(39) suivre la même rive plus au sud, où, du reste, en m’avançant davantage, je n'aurais Géologie. rencontré que des terrains inondés. Mes observations sur le système tertiaire des 7 provinces de Corrientes et d’Entre-Rios s'arrêtent donc à Punta Gorda. Après avoir fait connaître, en détail, la composition et la succession des couches, sur tout le cours du Parana, il me reste à envisager cette vaste étendue sous un point de vue plus général, en y rattachant le reste de la superficie des deux provinces.

Je considère tout le système tertiaire des provinces de Corrientes et d’Entre-Rios comme pouvant se diviser en trois époques distinctes. 1.” La première, inférieure, que j'appellerai tertiaire guaranien, parce que son ensemble s'étend au loin sur les lieux habités par les Guaranis; il ne contient aucune trace de corps organisés marins. 2.° La seconde, moyenne, que j'appellerai tertiaire palagonien , parce que le terrain qui la forme se développe surtout vers le sud des Pampas. Il se compose d’une alternance de couches marines et de couches contenant des ossemens de mammifères et du bois. 3.” La troisième, supérieure, que J'ai nommée argile pampéenne, parce qu’elle constitue, en effet, toutes les Pampas proprement dites. Elle ne contient que des ossemens de mammifères.

Je vais maintenant suivre la circonscription de ces trois époques. ?

Dans ma coupe est et ouest (pl. IV, fig. {) on a vu que, toutes les parties nord de la province de Corrientes appartenaient au tertiaire guaranien, composé de grès et d'argile : ce tertiaire, en couches inclinées à l’ouest, occupe toute la largeur de la province. En suivant vers le sud, j'ai retrouvé les mêmes couches, variant plus ou moins de puissance jusqu'au 29. degré de latitude sud, et je crois même qu’elles se montrent plus ou moins jusqu’au 30.° degré, sur les collines du Rio-Corrientes. L'aspect extérieur de ces terrains est assez singulier. On y voit sortir de vastes dépressions couvertes dalluvions modernes, constituant la laguna d’Ybera et la Maloya, de nombreux cours d’eau, séparés par de très-légères collines, qui gardent une espèce de parallélisme, en se dirigeant au sud-ouest ou sud-sud-ouest, vers le Parana; un seul, le Mérinay, allant à l’Uruguay. La direction de ces rivières vient placer le faite de partage à l'extrémité nord-est de la province de Corrientes, près de la province des Missions.

Le tertiaire patagonien commence vers le 30.° degré de latitude sud, et continue jusqu’au 32." degré. Il est sillonné par des rivières, dont le cours est est et ouest, dirigées

1. On peut voir l’ensemble des couches qui composent ces trois époques, à la planche V, fig. 1, contenant la succession comparative des couches au nord des Pampas et au sud en Patagonie.

2. On voit que mon opinion diffère ici tout à fait de celle qu'a émise M. Darwin (Loc. cit., p- 149 et p. 171), qui, des couches marines inférieures à l'argile pampéenne, des argiles inférieures aux couches marines et des couches pampéennes elles-mêmes, semble ne former qu'une seule et même époque. Je n'ai pas trouvé, non plus, que les couches marines passassent graduellement aux couches de l'argile pampéenne, dont elles m'ont toujours paru très-distinctes. Je ne doute pas que si M. Darwin avait suivi le cours du Parana bien au-dessus de la Bajada, il n’eût pensé comme moi sur les âges différens des couches.

Géologie. les unes sur le Parana, les autres sur l’Uruguay. Ainsi le faite de partage des eaux serait,

en ce lieu, sur une ligne nord et sud, parallèle aux grands cours du Parana et de l'Uruguay.

Comme je l’ai dit, j'ai trouvé l’argile pampéenne à la Bajada, reposant immédiatement sur le tertiaire patagonien, et de là s’inclinant brusquement au sud, jusqu’à Punta Gorda, où les couches inférieures ne sont plus visibles. Si, de ce point, j'en cherche les limites dans la province d’Entre-Rios, je pourrai croire, par les renseignemens pris sur les lieux, qu’elle suit au sud-est et occupe toute l’extrémité méridionale de la province d’Entre-Rios , jusqu’au confluent du Parana et de l’Uruguay.!

Comparées au Chaco, les provinces de Corrientes et d’Entre-Rios forment un promontoire, une partie plus élevée, appartenant à une époque plus ancienne, séparées qu’elles sont du Chaco couvert d'argile pampéenne, par une immense faille qui occupe toute la longueur du Parana, depuis le 27." jusqu’au-delà du 32.° degré de latitude sud. En cherchant, dans les faits géologiques voisins, les causes de cette faille, je crois qu’il sera facile de la déduire de la direction des cours d’eau. J'ai dit qu’il se trouvait des roches d’origine ignée près de Santa-Ana, aux Missions, où ces roches paraissent former des collines élevées. En suivant les faites de partage des plaines des deux provinces qui m’occupent, on voit évidemment que ces faites partent des Missions, se dirigent d’abord au sud-ouest et ensuite au sud, et qu’ils viennent évidemment des collines des roches d’origine ignée des Missions. Je crois dès-lors qu'il faut attribuer à ces roches le soulèvement des provinces de Corrientes et d’Entre-Rios, leur élévation au-dessus des argiles pampéennes du Chaco, et conséquemment, la grande faille qui existe sur tout le cours du Parana. On devrait croire, en même temps, que ce soulèvement a eu lieu postérieurement à l’époque des tertiaires patagoniens, puisque les autres couches supérieures occupent un niveau à peu près identique au reste du pourtour du bassin des Pampas.

1. La description que donne M. Darwin de la Punta Gorda à embouchure de lUruguay, confirme

mes prévisions, puisque j'ai la certitude que cette pointe n’est que la continuité des couches de la Bajada.

sn DD ———

Page 1