CHAPITRE V
Séjour à Venise. — M. le duc de Raguse. — Supériorité de l'administration autrichienne. — Attitude des Italiens vis-k-vis des Allemands.
Le chemin de fer qui va de Vienne à Trieste s'arrêtait alors à Graëtz, et encore fallait-il le quitter pendant quatre milles d'Allemagne pour franchir une chaîne des montagnes de la Styrie. Nous étions au milieu de l'hiver, la neige était épaisse et il fallut nous servir de traîneaux, ce qui nous fit souffrir beaucoup du froid pendant ce trajet. Comme la déclivité de ces montagnes est dans tous ces pays très'grande, que l'on admire même le chemin de fer pour avoir vaincu les difficultés qu'elles présentaient, on a beaucoup descendu pour arriver à Graëtz, et, le 25 février, la neige avait déjà disparu et la nature semblait renaître. Cette ville est dans une jolie vallée, et son apparence est très-pittoresque* Là me parut commencer la transition des deux races si dis- ^
tindes et pourtant si encheyêtrées Tune à Fautre, la race latine et la race germaniqae. J'entendais parler Titalien presque autant que Tallemand. Le gouverneur de la Styrie était alors l'archiduc Jean , plus grand minéralc^iste que profond politique. On l'avait placé, ce semble, dans cette superbe région géologique plus pour le mettre au centre de ses études que pour gouverner. Les habitants^ qui d'ailleurs sont fort paisibles et paraissent attachée à la maison aÂuirlche, prétendaient ne le connaître guère que comme savant et l'aimaient peut-être pour cela. Mais s'il administrait peu 9 il faisait, il faut l'avouer, de furieuses collections. Il avait encombré le musée de la viïle de pierres, de roches, dé minéraux, de fossiles de toute espèce. Tout était bien classé par provinces, et si le prince en a fait, comme m'assura le gardien, un catalogue complet, ce n'est pas un travail sans iinportance.
Nous primes à Ciraëtz les voitures publiques ; puis, ayant traversé la Drave, nous entrâmes dans des défilés formés par le prolongement d'une chaîne des monts Carinthiens; là encore le froid était intense, mais nous commençâmes à trouver à Cilly le climat des contrées méridionales. La transition était pour ainsi dire visible, car sur leur versant du nord les montagnes étaient couvertes de neige et il n'y en avait pas trace au versant du sud. Elle avait disparu
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sur les Alpes Juliennes, que nous eûmes encore à franchir, et à plus forte raison sur le petit rameau des monts lUyriens qui domine Trieste. Nous avions beaucoup souffert des variations de la température, si bien qu'ayant vu les personnes que je désirais, et devant attendre un mois mon embarquement, je résolus de le passer à Venise, où, d'ailleurs, j'aurais dû faire une excursion.
Le lecteur n'a point à craindre que j'ajoute un mot aux descriptions, aux amplifications et aux lamentations dont, à propos de Venise, on ne Ta pas moins fatigué que moi. Si elle est une des plus belles villes de l'Italie , elle est une des plus désagréables à habiter ; si elle regorge de palais, on n'y trouve pas un logement commode ; si ses musées sont beaux, elle n'a ni établissements littéraires de quelque valeur, ni réunions publiques bien organisées ; ses cuisiniers sont ou des artistes trop distingués ou d'indignes et sales gargotiers. Si elle est la reine de la mer, elle est certes la délaissée de la terre ; pas un arbre, pas un paysage, si ce n'est quelques peupliers bâtis sur pilotis et à travers lesquels, ô merveille ! on voit deux ou trois chevaux de manège. Des mes solitaires et sombres pendant la nuit et, sur les canaux, des gondoles lugubres dans lesquelles on chante peu de barcaroles, mais où chaque coup de rame est accompagné d'un soupir semblable à ceux que pousse un bûcheron fendant du
bois. Telle est Venezia la bella , et si j'ajoute que bien que toutes choses y soient à assez bon compte, on les fait énormément payer aux étrangers , qu'ils ne peuvent sortir sans être pris à la gorge par des cicérone y que le climat est détestable^ on comprendra qu'après quelques jours on sente se refroidir l'admiration. Pour moi, je regrettai vivement de ne pas en être parti aussitôt, parce que mon fils, fatigué du voyage , fut pris des fièvres endémiques du pays , et que sa vie fut plusieurs jours en danger.
Sans cet accident j'aurais trouvé dans les relations privées un ample dédommagement à l'ennui qu'inspire Venise. Je rencontrai d'abord un peintre que j'avais connu dans l'Inde et que j'ai plusieurs fois cité ailleurs, M. Schoefft. 11 avait employé sa fortune à l'achat d'un palais converti en hôtel, où j'allai loger; j'avais pour voisin le maréchal duc de Raguse, que je visitais à titre de collègue de l'Institut et comme ayant visité l'Egypte en même temps que lui; un autre collègue demeurait ^ussi dans le voisinage, c*était le consul M. Limperani. Enfin je voyais souvent M. Adrien Balbi, le célèbre géographe. M. Limperani alla bientôt après vivre à la campagne, mais je rencontrais chez le maréchal et chez M. Balbi la plupart des personnes distinguées de la ville. Une seule porte m'était fermée , celle de M™* la duchesse de Berry, à laquelle j'aurais d'autant plus désiré pré-
senter mes hommages que j'étais fonctionnaire français et que je ne faisais pas mystère de mon attachement au roi et à sa famille. En m'abstenant de solliciter cet honneur recherché par tous les Français qui Tenaient à Venise, je sayais parfaitement prêter au ridicule ; tout consul que j'étais , je ne représentais en effet la France ou le roi ni là ni ailleurs, et rien ne s'opposait à ce que je ûsse comme tout le monde. Je n'étais pas empêché davantage par mon dévouement au roi et à sa famille, qui eussent été peu flattés probablement d'apprendre qu'en ne rendant pas hommage au malheur on croyait leur être agréable. Je connaissais mieux leurs sentiments, car une mesure devant être prise cpii aurait pu contrarier M""® la duchesse de Berry et être attribuée à M™® la duchesse d'Orléans, je fis prévenir cette dernière' princesse qui y mit ordre aussitôt. Mais le consul ne s'étant pas présenté comme j'aurais fait chez la royale exilée, je dus suivre son exemple sans scruter ses motifs. Nous n'avions pas ces scrupules dans ma jeunesse, et j'en appelle à M. de Bellocq et à M. Desmousseaux de Givré, chargés de notre ambassade à Rome quand j'y passai en 1828. Alors aussi il y avait là d'augustes exilés précipités du trône, mais nous nous faisions un honneur de les courtiser comme s'ils eussent été encore au faite des grandeurs.
Il me serait facile , après ayoir pçimné le duc de Raguse, de parler seulement de mes rapports av^ lui, de célébrer son esprit^ soti instruction^ son hos* pitalité ; mais fuir, pour ainsi dire, l'occasion d^ex«primer mon sentiment sur une série d'actes qiji m'ont humilié et dont je n'ai pourtant japiais entendu parler au maréchal, 'me semblerait très-peu. honorable. Je tiens d'autant plus à dire la vérité qu'il dédaigne de la faire connaître lui-même. Le nom du duc de Raguse est lié à deva. d0s plus grands événements contemporains^ à la capitulation de Paris et à la chute de la monarchie. Comme un^. armée n'a jamais été vaincue, comme un gouv^nement n'e&it jamais tombé sans qu'on ait crié à la trahi^OA, il en fiit de même dans ces deux cas. Napoléon, à sop retour de l'île d'Elbe, oubliant c(ue la même accusation avait été portée contre lui, dénonça dans une prods^ ination le maréchal comme un traître; mais ili est fort possible qu'il ait inséré cette phrase par politique, pour affermir le courage de ses soldats. Il e^t possible aussi qu'il ait été trompé , car il est avéré aujourd'hui, je crois, que lorsque le maréchal Mortier envoya son aide-de-camp , M. de Qourgoing, près de Marmont pour l'inviter à le joindre, celui-ci était venu secrètement à Paris, et que son corps d'armée se mit en marche sans ses ordres et au mépris de ceux qu'adressait Mortier. Ceux qui ont
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connu cette époque, qm ont vu en quel nombre nos soldaits fatigués abandonnaient leurs drapeaux^ rentraient dans leurs ' foyers , laissant l'Empereur seul avec sa garde, s'expliquent très-bien nos malheurs autrement qucf parla trahison. Outre? qu'une enquête, qu'un jugement, n'ôilt jamais, comme il eût été nécessaire , autorisé cette allégation , elle n'est d^autre part ajipùyée sur aucune preuve de quelque valeur. Quant à ce qui se passa lors de la Révolution de Juillet, il est par&itement impossible de comprendre comment le mot trahison put être prononcé. On vit un générai qui reçut l'oi'dre de prendre un commandement et il le prit ; il pirévit qu'il n'aurait pas assez de troupes poitf faire ce qu'on attendait de lui et il le fît remarquer; on ne lui en euToya pas, mais on lui dit d^attaquer et il attaqua. Puis on lui ordonna de se retirer et il se retira. Enfin on lui ôta son commandement et il le rendit. Certes, voifà un militaire qui remplissait son devoir ; il obéissait. Lé roi qui pour obtenir de la popularité abolit la censure et donna la liberté de là presse, qui chassait pendant l'insurrection, le dauphin qui ne donna pas d'ordres à Tarméé, M. de Pdlignac qui entreprit cette grande aventure skhs avoir pris Ifes précautions les plus simples, auraient pii être accusés de trahison à plus juste titre que h maréchal. Aucun de ces faits ne peut être nié. Cependant, après juillet, tous les fonctionnaires
civils et militaires durent prêter un nouveau serment sous peine d'être considérés comme démissionnaires, le maréchal prêta serment ; un officier ne doit rester à l'étranger qu'avec l'autorisation du roi , le maréchal sollicita et obtint cette autorisation. Ainsi il était en règle sur tous les points. D'autre part, le maréchalat est une dignité à vie à laquelle est attaché un traitement voté par les Chambres et qui ne dépend pas de la volonté ministérielle. Eh bien ! sans que rien fût survenu qui eût altéré la position du maréchal Marmont , lorsqu'un ministre attestait à la tribune la régularité de cette position, d'une part on lui retirait son traitement, de l'autre on rayait son nom de la liste des maréchaux ! Je suis fâché qu'une telle conduite ait été tenue par le dernier gouvernement et soit continuée par celui-ci. Le maréchal est-il coupable de quelque méfait, jugez-le; enlevez-lui son grade et ses dignités, mais dites clairement vos raisons. Si , au contraire , vous effacez sournoisement son nom, si vous supprimez son traitement en déclarant sa position régulière , vous l'injuriez tout en lui ôtant la faculté de se plaindre. Après votre déclaration, ira-t-il réclamer pour paraître demander de l'argent et l'insertion d'un erratum dans l' Almanach î De cette manière vous échappez, et c'est peut-être votre but, aux questions qu'on pourrait vous adresser si ce nom était en évidence. Celui envers qui on se conduit
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ainsi est le premier dignitaire de la Légion-d'Honneur et, depuis la mort de l'illustre maréchal Soult, le doyen de nos maréchaux j à moins qu'on ne lui préfère le duc de Wellington ; c'est un soldat de tous nos champs de bataille qu'il a arrosés de son sang. On ne peut ensevelir de tels hommes dans un dédaigneux oubli y et l'honneur national exige qu'on apprenne au monde s'ils ont mérité nos respects ou notre mépris.
Comme j'avais le temps et les moyens d'observer de près l'administration de Venise, je ne négligeai pas cette occasion. J'interrogeai le maréchal sur les points que je ne comprenais pas bien, et surtout M. Quadri qui avait servi du temps de la République, puis sous les Français, puis sous les Autrichiens ; l'administration des derniers, probablement parce qu'elle a été exercée pendant une longue paix, était incontestablement préférable à celle de leurs prédécesseurs. Le mouvement politique manquait, il est vrai, mais la prospérité était évidente. On apportait un soin extrême à la justice, à la police; on n'entendait guère parler de passe-droit et de faveur dans l'avancement et la distribution des fonctions publiques. Comme un jour je faisais ces remarques à M. de Métternich, il me répondit que ce n'avait pas été, comme on disait, par système qu'il avait tenu la main à ce qu'il en fût ainsi ; qu'il ne connaissait pas
de système ^administratif et n'avait jamais été .chargé ni d'en inventer qL d'en appliquer; que, pour Ivii, notre devise 4^ Tordre et la liberté >x était upe niaiserie, car qui .pouvait dire où commence l'ordre, où finit la liberté? ,Que^.f a, deviss à. lui avait toujours été : 4 L'ordre, e'est la liberté.» On l'avait, disait*il, accusé d&. ne > pas avoir préparé les populations aqx changements que le temps amène, comme si le tenc^ps avait besoin de l'aide des hommes, comme si, chargé de la bonne administration d'un pays, de la conduite de ses affaires au dehors, il avait dû contribuer à ce I qu'on altérât ce dépôt. « Préparer leç .peuples SLUTi révolutions, ajoutaitrril, mais c'est leur dire, d'^n faire,. letr^ssez d'autres prenaient ce soin. » Administrer avec application, maintenir l'ordre, avaient donc été ^n principal souci ; car d'une bonne administration naissait un^ bonne justice, et de l'ordre, la liberté. Qons ou niauvais, il me S6f^I)li3 que ces principes {étaient appliqués àyenise,;^mai3 les habitants n'^n étaient pas satisfaits.
/ Il y a dans l'âme humaine des sentiments qui dominent la irai^on, et je. le reconnaissais chez moi- IDé0ie% Quand à Vienne ; le soir, les tanibpurs. des régim^^ts italiens battaient les jf;narçhe^ffr,ançi^ises, poujrq^oi les,enteBdai$-je ^veç plaisir? Pourquoi ne plaignai^je pas . ces pauyres Yiequpis» d'être ainsi gardés par des étrangers ?. Si de^ militaires parlaient
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l'italien, que je comprenais, je m'en réjouissais. A Venise, au contraire , le! son du tambour autridbien m'irritait, et j'étais offusqué de Toir l'uniforme blanc. Ceux, qui le portaient étaient pourtant de bien bons, de bien honnêtes soldats ; leurs officiers étaient pleins de courtoisie, d'élégance et de bonnes manières. Et si moi, qui ne suis pas Italien, moi qui n'ai pas de préventions contre l'Autriche, qui professe une grande estime pour son gouyernement, qui aime les populations allemandes, j'éprouvais ces sensations ; quelles devaient être celles des Vénitiens? Aucun parmi les plus éclairés, si on l'interrogeait avec quelque soin, n'apportait des griefs bien positifs, mais aucun ne cachait sa haine ou son éloignement. Ainsi au théâtre, un Italien allait rarement dans la loge d'uQ Autrichien. Le dimanche, après la musique sur la place Saint-Marc, lorsque la promenade commençait, les Allemands et les Italiens marchaient par groupes séparés. Un jeune archiduc» modeste et simple comme ceux de sa famille, fils du grand capitaine l'archiduc Charles, avait été mis à la tête de l'armée de mer, commandée presque en totalité par des officiers italiens; on le saluait quand il passait, mais ses camarades ne lui parlaient ni volontiers, ni avec affection. Quant au peuple, son aversion perçait en toute occasion, et elles étaient fréquentes pendant mon séjour à cause des réformes dans les Etats du
Saint-Siège. Je parlerai plus bas de ces réformes qui commençaient. A chaque bulle nouTelle, et elles se succédaient rapidement, une nuée de crieurs publics se répandait partout, et on entendait ces mots, précurseurs du tocsin : « Ecco la bolla del sanlissimo padre Pio Nono. » Avec quelle verve, de quel air goguenard, de quelle force de poumons surtout ne lançaiton pas ces paroles quand passait un Autrichien, un officier ! Puis les marchands de figurines ne vendaient plus que des portraits en plâtre du pape et ne manquaient pas de les ofiTrir à ces Autrichiens, à ces officiers ! G)mme la patience m'aurait manqué, j'admirais avec quel sang-froid ces provocations étaient reçues. Les portraits n'étaient pas moins dans toutes les maisons, dans les cafés, dans les cabarets, partout.