CHAPITRE VI
Gf iefs et jalousie de Venise conlre Trieste. — Le lloyd de Londres et ie lloyd de Trieste. — M. de Brack. — Tentatives des Anglais pour établir en Italie le transit des malles de Tlnde. — Aspect politique des États du Saint-Siège. — Difficultés de la position de M. Rossi li Rome.
Ce qui distinguait surtout Venise était sa jalousie contre Trieste, qui la lui rendait bien. On accusait le GouTernement de se préoccuper des intérêts de cette dernière yille au détriment de ses possessions italiennes ; d'avoir , malgré la nature et par d'injustes faveurs, développé le commerce et augmenté la prospérité du port allemand. Ces reproches n'étaient pas fondés, ce me semble, car si Trieste était un port franc, Venise avait le même avantage, et il suffit de considérerles conditions géographiques des deux villes pour comprendre que leur prospérité tenait à des causes parfaitement indépendantes de la politique et du Gouvernement. Remontez, sur la rive gauche du Pô jusqu'à la frontière du Piémont , cette vaste plaine qui est bornée du côté du Nord par les Alpes de toutes les dénominations, et vous parcourrez le
pays le plus riche du monde : c'est le royaume Lombardo-VénitieD, auquel Venise se rattache par un chemin de fer. Le port de cette ville est appelé à lui fournir tout ôe qu'il tire de Tétranger. Mais ce pays , précisément parce qu'il a tout ce qui lui est nécessaire, a peu de besoin de l'extérieur; s'agit-il de denrées coloniales, il les tire, malgré des droits plus élevés, avec plus de facilité de certains ports de la Méditerranée que du fond de l'Adriatique, où elles ne parviennent qu'après un long détour. Ce n'est donc pas là un élément considérable de commerce et de navigation. Il n'y a pas dans ce royaume de riches mines de houille , ni par conséquent de grandes manufactures, de grands établissements industriels. La richesse est dans le sol, et ce qu'il produit au delà de la consommation se distribue dans les pays plus pauvres, c'est-à-dire dans les régions montagneuses du Nord. Sortez de Trieste, au contraire, vous traversez aussitôt des montagnes; vous trouvez une population qui creuse les entrailles de la terre, qui y cherche la houille, le fer, qui travaille dans des manufactures de tout genre. Trieste est appelée à subvenir à tous ses besoins, à fournir le grain pour la nourrir, le coton pour ses métiers, puis les denrées coloniales pour tout le Nord, car Vienne ne peut pas, comme Milan, tirer son sucre et son café de Gènes ou de Marseille. La prospérité commer-
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ciale s'explique facilement, comme on voit, sans accuser la partialité du Gouvernement.
Un autre grief contre Trieste et le Gouvernement était le peu d'activité qu'on mettait aux travaux du chemin de fer qui devait joindre Venise à Milan comparée à Tempressement d'achever celui de Vienne à. la mer. Dans ce cas encore il était évident que le chemin de fer qui alimenterait la plupart des industries de TEmpire, qui devait rayonner sur toute T Allemagne, devait inspirer plus de sollicitude que celui qui relierait des pays essentiellement agricoles. On n'attribuait cependant pas exclusivement les retards à la sollicitude du Gouvernement pour Trieste, mais aussi à la politique; on ne se souciait pas, disait*on, de voir ses deux capitales italiennes à si petites distances, pouvant communiquer en quelques heures de façon à ce qu'on entendit, pour ainsi dire, dans l'une des villes le tocsin qu'on sonnerait dans l'autre pour l'affranchissement de la patrie. Ces motifs m'étaient donnés par des personnes qui devaient être assez bien informées des vues du Gouvernement; car, comme lui, elles étaient actionnaires dans l'entreprise. D'après ce qui s'est passé depuis, je ne le blâmerais pas de sa méfiance, duss^-je renoncer à mon explication.
Puisque j'ai été conduit à parler de chemins de fer, je saisirai cette occasion d'en finir sur celte partie
de ma mission qui s'y rapportait. On a vu à Londres cette place dans la Cité où, à travers un éternel brouillard, se dresse une statue du duc de Wellington. Là on remarque des édifices d'une sombre apparence mais dont Tensemble ne manque pas d'une certaine grandeur; c'est le Royal-Exchange, et si vous vous informez, un suisse à hallebarde vous dira qu'après avoir traversé des cours humides et des passages obscurs, vous arriverez, en montant au premier ou au second étage, aux chambres réservées à ce qu'on nomme le Lloyd Ne vous trompez pas, car vous pourriez arriver aux chambres destinées à quelque compagnie pour le gaz, pour le poisson sec ou pour toute autre industrie. L[n garçon de service vous arrête, demande si vous désirez parler à quelqu'un et, sur votre réponse affirmative, vous désigne un siège dans une petite antichambre. Des gens affairés se croisent devant vous dans tous les sens, passant d'un appartement à l'autre. Cependant après une attente plus ou moins longue, on proclame le nom de celui que vous cherchez, et vous l'abordez. Il vous conduit dans une salle sans fin, assez semblable à celles des collèges, car elle est meublée seulement de bancs et de puj^tres. On y cause très-librement et même on peut voir ses voisins, car les places ne sont pas divisées en stalles fermées comme chez les restaurateurs anglais ou dans les écuries. Dans une
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autre pièce, à peu près semblable, on fait sa correspondance, et là il m'a paru que le silence était imposé. Enfin on trouve tous les journaux, on entend toutes les nouvelles du monde. Un établissement analogue et portant le même nom a été formé à Trieste, mais il n'a pas une aussi lugubre apparence. C'est un vaste édifice avec des galeries vitrées dans lequel le commerce se donne rendez-vous; il sert pour la bourse, reçoit aussi tous les journaux, toutes les revues, possède une bibliothèque, et il est permis aux étrangers recommandés par un des actionnaires d'y venir à leurs heures. Je ne quittais pas le Lloyd de Trieste pendant mon séjour, et, si je n'y avais affaire, je ne retournerais certes pas à celui de Londres. Ici une affectation de roideur, souvent une prétention à de grandes affaires semblable à celle des avocats sans cause qui portent d'énormes dossiers. Là des figures ouvertes, la bienveillance méridionale ou germanique. Je connais assez les Anglais pour savoir que, sous des formes peu avenantes, on trouve chez eux de belles qualités ; mais ils semblent être tombés dans l'empois à leur naissance, et leur prétention d'agir en gentlemen les rend, pour de simples voyageurs, d'un commerce moins facile que les continentaux.
Le directeur de cet établissement était M. de Bruck, dernièrement ministre du commerce à Vienne, J'a-
vais eu rhonneur de le voir, de lui parler du transit des malles de l'Inde par Trieste, des projets des An* glais, dont M. Waghorn était Tagent le plus actif , et Yoiciy sans entrer dans de fastidieux détails, ce que j'appris par ces conversations. M. de Bruck se souciait très-peu de voir passer par Trieste la fameuse malle de l'Inde dont notre direction des postes était si jalouse. Il se souciait moins encore de voir aboutir à Trieste une ligne des paquebots de la Compagnie orientale, afin que, grâce. à leur monopole dans la mer des Indes^ ils vinssent, comme à Marseille, écré*mer ce qu'il y avait de plus lucratif en passagers et en correspondance. Pour ne pas les encourager à venir à Trieste, il ne voulait pas que les paquebots autrichiens qui parcouraient la Méditerranée touchassent à Malte : « Je ne veux pas, disait-il, qu'on approche l'antre du lion. » Enfin, il avait éconduit M. Waghorn parce qu'il ne désirait pour Trieste que des marchandises et des voyageurs, et non des engagements avec le Gouvernement anglais ou des compagnies. Il calculait, en eiïet, que la traversée d'Alexandrie à Marseille ou à Trieste étant à peu près égale, tout dépendait de la promptitude avec laquelle on achèverait les chemins de fer. Si ceux de l'Autriche marchaient plus vite, ce serait un avantage de quelque temps, mais celui qui traverserait la France obtiendrait la préférence quand il serait terminé. D'à-
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près ces conndérations, les avances de M. Waghorn relatives au passage des malles de Tlnde devaient être rejetéesy et le chemin de fer se terminant avec des fonds autrichiens seulement, on restait dans une parfaite indépendance des Anglais.
Les offres repoussées pour Trieste étaient faites à Venise, sur la rivalité de laquelle on comptait. On aurait fait un chemin de fer qui, de cette ville, aurait, par la basse Allemagne, gagné les bords du Rhin, puis traversé la Belgique sans passer par la France. Des capitalistes anglais se seraient chargés de l'avance des fonds, toujours à condition que les paquebots de leur pays se trouveraient au bout de la ligne et, sous prétexte de porter les malles, s'empareraient des transports les plus lucratifs. On n'accepta pas, soit que le Gouvernement, qui ne pouvait ignorer les raisons qui dirigeaient M. de Bruck, les adoptât et crût devoir prendre la même résolution pour Venise que pour Trieste, soit par une prévision assez facile de ce qui arriverait si on les eût reçues.
Le transport par chemins de fer a sur tout autre un tel avantage que le point où ils aboutissent acquiert nécessairement une grande importance. Pendantqu'on discutait les mérites réciproques de Trieste et de Marseille, comme si Tindustrie humaine devait rester stationnaire, les Anglais ouvraient une carte d'Italie et voyaient que si un chemin de fer pouvait conduire
jusqu'à l'extrémité de la Péninsule au golfe de Tarente, leurs communications seraient d'autant plus promptes avec l'Inde. Ils voulaient en venir là et cherchaient à s'attacher, dans ce but, tous les États intéressés. Pendant qu'à Venise ils of&aient une communication entre cette ville et le Rhin, ils poussaient te Gouvernement pontifical à relier Âncône à Venise par un chemin dont ils auraient fait les frais. Ainsi , on le voit, Marseille devait être abandonnée pour Trieste si on y eût trouvé le moindre avantage, puis Trieste pour Venise, puis Venise pour Ancône, puis Ancône pour Tarente, et chacune de ces villes^ enchaînée à l'Angleterre par quelque emprunt pour ses chemins de fer, eût vu successivement échoir à sa voisine les magnifiques profits qu'on lui avait fait espérer par le passage de la malle des Indes, profits soigneusement réservés à l'Angleterre,
Ce plan n'avait rien que de naturel, et je ne fis pas en le pénétrant une merveilleuse découverte ; je ne le dénonçai pas moins partout où on pouvait l'entraver, insistant surtout sur ce qu'il y avait de dangereux à accorder aux paquebots anglais le droit de faire le service postal dans les différents ports. Il suffisait, pour qu'on fût convaincu, de voir ce qui se passait à Marseille. Pour reconnaître jusqu'à quel point l'agitation causée en Italie par les chemins de fer avait pénétré dans les populations, je résolus de
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la traverser en me rendant à Livourne; mon fils était en conyalescence et je voulais mettre à profit le temps nécessaire à son rétablissement.
Je fus très frappé, quand j'eus passé du territoire autrichien sur celui du Saint-Siège, de l'attitude et des dispositions du peuple et surtout du terrain que l'influence française semblait avoir perdue en Italie depuis mon dernier séjour dans ce pays, en 1844. Alors, j'avais été à Civita-Vecchia, à Rome, à Naples, à Livoume ef à Gênes^ où j'avais vu nos agents consulaires, dont les chancelleries sont le meilleur thermomètre de notre influence. Esl^elle en progrès, les affaires, les réclamations de toute espèce qu'elles traitent avec l'autorité locale, marchent avec facilité ; diminue- t-elle, au contraire, on ne rencontre qu'embarras et obstacles. Nul ne se plaignait, et à Naples, par exemple, le consul, M. de Montigny, était tout honteux de sa position. 11 y avait là près de 4,000 petits industriels français, et par conséquent grande quantité d'affaires; toutes étaient résolues aussitôt, et on ne donnait même pas à cet agent l'occasion de les discuter.
En 1847, au contraire, voici ce qui se passait. Le Pape avait fait quelques réformes, aux acclamations de ses sujets, et en avait promis d'autres qu'il était pourtant bien difficile d'accorder. Je n'ai pas à discuter ici ces réformes, mais elles avaient produit la
plus Yiye effervescence, agité le peuple et désorganisé l'administration. A Ferrare, où les Autrichiens tenaient garnison, la plus grande prudence leur était imposée ; ils ne se montraient pas en public sans être insultés, menacés, et on les consignait dans le château ; nulle police dans les rues, ou elle semblait abandonnée à la plus vile populace. Quand nous arrivâmes à Bologne, le départ de la diligence ayait été avancé de deux heures, parce que des bandits l'arrêtaient chaque jour aux portes de la ville. Ils auraient pu tout aussi bien venir la piller au bureau, car il n'y avait plus, ce semblait, d'autorité debout. Comme j'avais fait porter ma malle à l'hôtel par un commissionnaire, celui-ci ne permit pas que je le fisse payer par le maître du logis, qu'il menaça d'un coup de couteau s'il intervenait. L'hôtelier demanda vainement protection à la garde suisse pjacée près de sa maison et qui paraissait aussi effrayée que lui. Il fallut en passer par ce que voulut le portefaix, et il disait effrontément devoir prctf ter de l'ignorance des étrangers. Nul n'aurait osé recourir à la police, et on n'osa pas davantage m'indiquer où je pourrais me plaindre. Tel était le désordre dans les villes, et il s'accrut tellement qu'on dut former des gardes nationales sans l'autorisation du Gouvernement. Il n'était pas moindre dans les campagnes, dans lesquelles des bandes de pillards attaquaient les habitations
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isolées ou les hameaux, ce qui forçait les paysans à se réunir sur certains points pour se défendre.
Sans doute je ne parle pas assez bien italien pour qu'on ne me reconnaisse pas à mon accent pour un étranger» mais on ne peut pas dire aussitôt que je suis Français. Souvent donc des gens honnêtes et timides, justement effrayés de cette anarchie et voyant que je venais du Nord, me disaient faire des vœux pour l'entrée des troupes autrichiennes dans les Etats du Saint-Siège. La France, au contraire, grâce à la haute influence de son ambassadeur à Rome, aux marques de considération que lui donnait le Saint- Père, subissait les reproches de tous ; pour les uns, elle n'était que l'alliée des révolutionnaires, le principal promoteur des désordres; pour les autres, elle empêchait le progrès, et on lui attribuait le peu d'ardeur que le Pape mettait à tenir ses promesses.
Les publications officielles ont montré depuis combien peu ces reproches contraires étaient mérités ; à Rome comme ailleurs le Gouvernement français conseillait des améliorations, mais il les voulait modérées, et la modération est importune dans les grandes commotions publiques. Puis, notre influence était diminuée par la politique anglaise et par la position même de notre ambassadeur. On sait les troubles et Tétai de l'Irlande ; le cabinet britannique s'en était légitimement préoccupé et avait, pour les apaiser,
pris le parti très-sage d'user de Pinteryention du Saint-Père. Rien ne s'accordait mieux avec les devoirs spirituels de ce dernier et ne pouvait davantage toucher son cœur. Pour réussir, il eût fait sans doute dé grandes concessions ; mais les Anglais étant protestants, ignorant quelles limites l'Eglise ne pouvait dépasser, conseillaient leur panacée usuelle, un gouvernement parlementaire semblable au leur. La chose étant impossible, ils attribuaient leur peu de succès anx menées de la France et l'accusaient de s'opposer aux progrès. Cette opinion avait pénétré dans bien des esprits, tandis que l'opinion contraire, celle qui nous représentait comme révolutionnaires, seniblait justifiée par le choix même de notre ambassadeur, M. Rossi. Sans doute l'éminence de son esprit, la sûreté de son jugement, sa connaissance des hommes et des choses^ l'empêchaient, et ses lettres l'ont bien montré, de tomber dans aucun excès. Sa conduite ne différait pas de celle de son prédécesseur, M. de Latour-Maubourg ; il donnait les mêmes conseils, avait les mêmes prévisions, mais son origine et sa vie politique n'excitaient pas moins la défiance chez ses anciens compatriotes. Le cabinet français devait trouver d'amples compensations à cet inconvénient, car il ne pouvait l'ignorer, tant il était bien informé des choses d'Italie. Outre les rapports de M. Rossi, il en recevait de ses nombreux agents diplomatiques et
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consulaires, dont plusieurs n^étaient pas dans leur correspondance inférieurs à l'ambassadeur. Les lettres d'un de nos consuls-généraux, par exemple, passaient pour ce qu'on écrivait de mieux sur l'Italie. Mes remarques ne tendent donc à signaler aucune négligence, aucune faute, mais à montrer deux des causes d'une situation peut-être inévitable.
J'avoue que lorsque je faisais sur l'Italie les réflexions contenues dans ce chapitre, je ne m'étais pas rendu un compte bien exact de la situation particulière de l'État pontifical. L'expédition de Rome, résolue par le Gouvernement et l'Assemblée constituante, m'ayantété une occasion de mieux étudier ce sujet, je n'ai rien voulu ajouter à ce que j'avais remarqué dans le moment, mais je n'ai rien à en retrancher. Qui prendra la peine de lire dans l'introduction de Pufendorff le chapitre qu'il consacre à la monarchie spirituelle du Pape, reconnaîtra l'impossibilité d'y établir les institutions modernes sans saper les bases du catholicisme, et par conséquent de la civilisation. Je suis donc moins porté qu'auparavant à louer les conseils libéraux donnés au Saint-Siège à l'époque dont je parle, et je crois qu'ils n'auraient pu être appliqués sans danger qu'aux Légations.