CHAPITRE VII
Anc6tia. — Ck)rfou. — Palras. — Les nobles de la Grèce. — Le Chef de bandes Grivas. — Athènes et le Pirée à vingt ans d1ntenralle.
Nous étions revenus de Venise à Trieste au commencement de mai, et nous nous embarquâmes quelques jours après sur le paquebot autrichien. Son organisation était à peu près la même que celle de nos paquebots de la Méditerranée ; un officier de la marine impériale le commandait, et l'ensemble du*service était très-satisfaisant. Le lendemain de notre départ, nous arrivâmes à Ancône après avoir été assez rudement secoués par la mer. L'Adriatique, par sa forme allongée, par les hautes montagnes qui la bordent à l'ouest, se trouve dans les meilleures circonstances pour être perpétuellement houleuse et agitée. Gomme je ne souffre pas du mal de mer, je n'avais pas à me plaindre; mais il n'en était pas de même de mes compagnons de voyage. Il y avait des Italiennes, et elles ne ressemblent nullement aux An-
glaises, qui ne sont malades ou effrayées que d'après les règles de l'étiquette de la fashion. Nos compagnes poussaient des cris, se répandaient en doléances très-naturelles sans doute, mais qui n'étaient pas moins incommodes, et auxquelles nous étions peu sensibles, car il n'y avait pas l'ombre de danger. Aussi, à peine eûmes-nous jeté l'ancre, qu'elles s'élancèrent hors du navire pour remercier le ciel dé leur heureuse arrivée. C'est à une chapelle de la forteresse qu'il est, dit-on, d'usage d'accomplir ce devoir, et nous les vîmes s'y rendre.
Ancône ne paraissait pas aussi agitée que les autres villes des Légations que je venais de traverser, ce que j'attribue sans hésitation à ce qu'elle a un commerce maritime assez considérable pour la distraire un peu de la politique. La tranquillité n'y était cependant pas parfaite ; il y avait bien de tedips à autre quelque assassinat, qualché slilletatey et on ne laissait pas de prendre des précautions. Quand j'allai chez le consul M. Douault, il ne suffit pas que je frappasse à sa porte pour qu'elle s'ouvrît; on vint reconnaître comme dans une forteresse, et je ne pénétrai qu'après bien des circuits. C'est qu'en effet, et M. Douault en fit plus tard l'expérience, on envahissait parfois les maisons.
Après quelques heures employées à prendre du charbon et à recueillir des passagers, le navire se
il en route et nous quittâmes définitivemeut la 3 d'Italie. Je n'étais point en veine d'enthousiasme e me serais point écrié : Salbey magna parens itn, saiumia tellus^ magna virûm. Je ressentais contraire les plus yives appréhensions sur ce pays i j'aimais et dont l'avenir me paraissait si sombre, is les réflexions d'un voyageur ^ tristes ou agréais, ont l'avantage de ne pas être longues. Nous apiichionsde Corfou, qui devait d'autant plus m'intésser que j'avais vu cette ile quelque vingt annéesauuravant. Alors la nation grecque, de chez laquelle je înais, se composait de quelques malheureux habitants es îles, de quelques marins, de quelques villageois u Péloponèse vivant de racines, d'écorces d'arbres, et uyant les hordes dlbrahim-Pacha. Sur le rivage de ?aros, où il s'était réfugié, j'avais pris tristement mon iernier punch avec le prince Mavrocordato, aujourd'hui ministre à Paris. J'avais porté de la part du général Fabvier 20 fr. à un ministre de la marine qui en fut bien reconnaissant; j'avais vu les coffres de l'État qui renfermaient trente sous. Corfou m'avait paru bien brillant après ces misères ; je me rappelais des vaisseaux dans le port, des troupes anglaises, le luxe des voitures, la beauté des routes, le mouvement de la cité. A quel degré de prospérité n'avait pas dû atteindre depuis cette ile si heureusement située entre la Grèce et l'Italie et baignée par trois
mers ! Â Tarmée, je fus compléiement déçu dans moD attente. Nous TÎmes seulement quelques petits navires ioniens dans le port^ nous entrâmes par un marché assez sale ; les rues étaient presque désertes ; les maisons moins bien entretenues qu'à mon premier passage ; je comptai peu de voitures, et la garnison, au lieu des airs triomphants d'autrefois, paraissait se plaire médiocrement sur ce rocher. Je dirai plus tard les causes de ce changement , que j'attribuai d'abord à l'influence du caractère britanr nique. Partout où ils étendent leur domination^ les Anglais communiquent en effet aux indigènes les formes guindées, les habitudes moroses qui caractérisent leur joyeuse patrie. Je croyais qu'ils avaient supprimé les cris étourdissants, les chants perpétuels, les danses spontanées, auxquels on est accou^ tumé dans ces pays. Mais ils n'avaient pu changer la nature, et je retrouvai la campagne aussi belle, le paysage aussi pittoresque, que je les avais vus.
Notre paquebot prenait, partout où nous nousar-^ rations, comme une teinte des locahtés. L'élément italien, ces femmes peureuses et criardes, avait disparu, et nous l'avions remplacé par des Franco* Grecs dont le caractère est bien connu de tous ceux qui ont la pratique du Levant. Us abondent surtout dans ces parages, mêlés qu'ils sont aux nombreuses intrigues ourdies par le Gouvernement ionien, et à
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S plus nombreuses etieofe que font spontanét les habitants de la teri^-ferme et des tles. Nous as le bontacfnr d'en |K]^séder uii des plus diverats; lui eût-on parlé chinois, il aurait, je croîs, prisetrépondn. Personne ne lui en SFyant fourni asion, il se restreignait aux huit ou dix langueâ les voyageurs des divers pays se ^rvaient à L Et quelles eontrées n'avait-il pas visitées, s personnages ne connaissait-il pas? Il était comte, t-il, portail le nom d'un des hommes les pluâ îâé^ables de la Grèce , et avait par conséquent h avec toutes les puissances. Pour le moment, il lit d' Angleterre , où il s'était etilendu avec lord nerston, dont il apportait les dépêches. Il avait éré avec M. Gruizot, mais il était moins satisfait ai que de Sa Seigneurie ; aussi appartenait-il au i anglais que, sur ses avis, M. de Mettemich s'édéctdé à appuyer. U était chargé, comme ami du m Prokesch, ministre d'Autriche, de l'avertir à ajet. A mesure que nous découvrions les tles de lie^ il nous faisait leur histoire et, par suppléât, celle de tous ceux qu'on noihmait. Il fit jusi la mienne^ el on comprend si je fus ébahi, car e l'avais jamais vu. En un mot, il nous rendit le ftge très-agréable ; quelques jours après, malheusement, j'entrais chez le bàmn Prokesch lorsqu'il trouvait, et sur ce que je le saluais en bon compa-
gnon, notre hôte me demanda qui il était, car il ne le connaissait pas plus que moi. Il avait fait assez exactement mon histoire parce qu'un médecin rô* main, que j'avais autrefois rencontré en Grèce et qui servait dans l'armée, revenait d'un congé en compagnie de son frère et avait dit qui j'étais*
Nous étions arrivés à Patras, où nous trouvâmes réunie dans les rues toute la population de la ville et des environs. On attendait à chaque instant le roi et la reine ; chacun avait mis ses habits de fête et, sous ce soleil toujours éclatant, on voyait briller l'élégant costume des Klephtes mêlé aux uniformes des troupes régulières, tandis que les gens de mer se distinguaient par leurs larges pantalons de couleur foncée et leurs jambes nues. Aux coups de pistolet, aux courses furieuses, aux chants, au bruit des guitares, il était facile de reconnaître que nous n'étions plus sous la domination anglaise. Le pavillon hellénique flottait en effet glorieusement sur une ville nouvelle élevée sur un monceau de ruines. Patras est à l'entrée du golfe de Lépante, et, du côté opposé, se trouve Missolonghi> dont les romanciers et les dramaturgep ont tant célébré la chute. Ces deux villes forment ce qu'on nomme les Petites-Dardanelles et avaient été illustrées de mon temps par un fait d'armes important. Occupées l'une et l'autre par les Turcs, elles protégeaient une partie de la flotte
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nane réfugiée dans le golfe. Elles ne purent em- Ler cependant qu'elle fût incendiée par une escae grecque. Patras était alors, comme toutes les ; turques, dans le plus misérable état, et avait fert en outre de la guerre et du blocus. Mais,
r administration grecque, bien que la tranquil-
fùi précaire, des rues avaient été tracées, on
t élevé des maisons, planté des avenues, et tout
t un aspect riant et animé.
omme je ne comptais pas beaucoup sur les res-
*ces du pajs, j'étais peu disposé à aller me loger
rre; mais, à ma grande surprise, nous vîmes
»eurs hôtels et fûmes beaucoup mieux traités qu'à
Fou dans celui que nous choisîmes.
fous partîmes sans avoir vu arriver le roi; mais
longeant le littoral , nous aperçâmes à distance
cavalcade nombreuse se pressant sur la route iée à travers les coteaux de vignobles qui entout Patras. C'était le soir, et les fustanelles blanches létachant sur le fond vert du paysage produisaient très-agréable effet ; nous couchâmes cette nuit à d et, le lendemain, des voitures appartenant au yd autrichien nous firent traverser l'isthme de Cothe et nous conduisirent à une station qui lui aptient également et semblable aux établissements ce genre en Europe. La chaleur était intense, ce
n'empêcha pas plusieurs de nos compagnons
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d'aller, en sitteii^ni la paquebot d'Athènes^ visiter les ruines de Gorint^. Npug étions au port de L4>utraki, et le yillage qui lui donne ce nom se trouvant Irès-rapprocbe, ppus y allions à chaque instant, soît pour tromper l'ennui de T^ttente , soit parce qu'il offrait un spectacle curieux. Une foule nombreqse y était rassemblée sous prétexte de rejoindre Tescorte royale ; ceux-ci cherchaient de^ nioyens de transport, ceux* là partaient à cheval oi| à pied, mais rarement sans avoir, par prudence, manjgé et bu copieusement. Le médecin italien et moi nous entrions volontiers chez les restaurateurs du lieu, tandis que nos compagnons, moins aguerris, s'enfuyaient avec dégoût. Dans de sales tavernes, assis sur le sol nu et humide ou smr leur b^gAgo, les nobles de la Grèce se régalaient de poisson $ec, d'ognons , d'ail , d'olives et de biscuit qu'ils arrosaient avçc cett^ mauvaise eau-de-vie nommée raki. Us se passaient parfaitement de couteaux et de fourchettes , mais n'abandonnaient pas les armes brillantes attachées à leur ceinture i Le docteur passait d'un de ces bouges à l'autre, trouvant et embrassant parfois des connaissances, devoir que je m*estimais heureux de n'avoir pas à remplir. Cependant nous vîmes assis sur ses talons et fumant une petite pipe, un individu remarquable par ses allures pastorales. Au lieu d'une calotte rouge, il avait sur la tête un chapeau de paille attaché sous le menton
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es rubans roses. Une mandoline était suspendue m dos et son costume était irréprochable ; outre }te ot ses guêtres brodées d'or, sa tunique était I blancheur par&ite et ses armes d'un grand
Ce nouyeau Tircis n'était autre cpie Griyas, ies chefs de bandes qu'on avait eu le plus de ! à réduire ; pillard avant tout^ il s'était montré heures de ce qu'on nommait le parti français, et
nous donnâmes l'accolade ; il allait, disait-il, adre le roi ^ mais nous apprîmes bientôt qu'ayant ré l'oCicasion favorable, il avait excité un soulè- »tit et que, poursuivi pour ce fait, les Anglais ient, suivant l'usage, accueilli et protégé dans de leurs îles. Aux yeux de ses compatriotes, il
seulement par là passé à l'opposition ; il était du
anglais*
a va en quelques heures seulement de Louthiki ^irée, et c'est fort heureux, car cette traversée, divertissante parce qu'elle dure peu, serait inlortable à la longue. Il avait été impossible, et le taine nous en prévint très-galamment, d'obtenir )rd quelque ordre et quelque discipline. Les :s qui forment la presque totalité des passagers itjaraais voulu admettre qu'il s'en trouvât de dies classes. Ils se précipitent sur le pont , s'as- Dt sur leur bagage, et peu leur importe de s'être à une des premières ou des dernières places ; ils
ont soin cependant de ne payer que pour celles*ci. On imagine par conséquent le tumulte et la confusion de l'embarquement et la bigarrure que présente cette foule pressée sur le pont. Cesi pour cette raison peutêtre que nous n'avions pas d'Anglais parmi nous; le irôle de gentleman eût été impossible à remplir. Mais c'est à l'arrivée que le désordre fut à son comble. Les derniers rayons du soleil avaient éclairé le temple de Jupiter à Egine ; une tiède vapeur qui couvrait la mer perdait peu à peu- sa teinte rougeâtre et ne paraissait plus que vers le couchant ; les collines, les promontoires près desquels nous étions semblaient fuir avec la clarté du jour; puis la nuit nous avait enveloppés. Tout à coup des masses énormes paraissaient sortir de la brune ; c'étaient les vaisseaux des escadres française et anglaise, alors à l'ancre devant le Pirée, que nous longions successivement. Nous nous dirigeâmes ensuite vers le fanal , et quand nous nous arrêtâmes, nous crûmes avoir à repousser un assaut, tant le nombre d'aubergistes, de garçons d'hôtel, de commissionnaires, de bateliers qui s'élancèrent à bord, était prodigieux. Mais les passagers n'étaient pas en moindre nombre et défendaient vaillamment leur personne et leur bagage contre ceux qui voulaient les entraîner. Cette scène se passait dans l'obscurité, et ceux qui connaissent la vigueur de poumons , la variété de notes contenues dans une poitrine grec-
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peuvent se faire une idée du yacarme qui l'ac-* pagnait. Comme je savais où je logeais, je laissai { hôte futur s'arranger à sa guise pour nous et effets, et il s'en tira parfaitement. Il nous installa s un bon canot , et aussitôt débarqués, une calèche s conduisit à Athènes. J'ignore comment il s'y avec la douane, mais je reçus mon bagage parement visité, bien que j'eusse gardé mes clefs dans poche, et je n'eus pas trop à payer le lende- In.
l'aurais quelque droit de parler de mes impres- Qs quand je fus arrivé dans un hôtel aussi sompux que ceux qui ornent les capitales de l'Europe ; md je vis de larges rues, de belles maisons, des gasins, des voitures, et que je savais me trouver Athènes. Ce n'était pas cependant les classiques ivenirs de cette cité, les débris de sa splendeur i me touchaient. En 1827, assis sur les ruines de temple d'Egine dont je viens de parler, j'obseris à l'aide d'une lunette cette ville alors occupée par s Turcs. C'était là que, quelque temps auparavant, >s marins, ayant à leur tète M. de Rigny, étaient (nus délivrer les débris du corps grec conduit par abvier. Un de mes amis, l'amird Le Ray, portait drapeau de la France à l'ombre duquel ils s'emarquèrent. Ils laissaient debout derrière eux une entaine de chaumières, tandis que, sur le Pirée, il
ne restait qu'une masure. A peine vin^ années avaient passé que sur les méiries lieux on comptait ici quatre mille maisons et là quinze cents, puis des palais, des monuments et de délicieuses retraites semées dans la campagne. Si le nombre de maisons que j^ndique paraissait exagéré, je ferais remarquer que des familles étrangères ne demeurent pas, dans ce pays, sous le même toit. En attribuant cinq personnes à chacune des maisonnettes dont je parle , on trouverait que la population s'élève à 27,500 âmes, et ce chiffre me parait répondre au mouvement qu'on observe.
J'admirais lé triomphe de la civilisation sur Ifr barbarie, du christianisme sur le croissant, et ce triomphe me pénétrait d'orgueil, car la gloire en revenait surtout à mon pays.