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CHAPITRE IX

A qui l'on doit la Vénus de MUo. — Alexandrie. — M^bémed-Ali et la grande-croix de la Légion-d'Honneur. —Funérailles d'un fils du pacha. — Le Caire. — Une Caravane dans le désert. — Du Caire à Suez.

Quand on voit flolter aux mâts d'un navire un pa* villon jaune et de forme carrée, il faut s'éloigner, car c'estle signal de quelque contagion vraie ou présumée. Le paquebot autrichien qui faisait le service entre Alexandrie et Syra portait toujours cet ornement , et on ne lui permettait pas de communiquer à terre. Le temps n'était plus où un voyageur pouvait à Syra foire appeler quelque ami influent, se rendre avec lui en ville et laisser ses compagnons achever tristement leur quarantaine. Nous n'avions, on le conçoit, aucun empressement de nous rendre à bord avant l'heure, et ncKis n'arrivâmes que lorsqu'on levait ^ancr^. Bien que nous entrions définitivement dans le monde oriental, dans le monde de la peste, nous retrouvâmes les habitudes européennes. Le i)aqudK>t n'étant plus des-

tiné à recevoir toute la population d'un port pour la verserdansun autre, les passagers étant peu nombreux, nous retrouvâmes et nos cabines et nos places distinctes, enfin le comfort assez restreint du bord. Dans cette circonstance y comme dans bien d'autres , je rendis grâce à la navigation à vapeur. 11 est une route que les navires suivent éternellement pour traverser cet archipel ; ils reconnaissent l'ile de Milo, passent à sa pointe orientale, et, si ce sont des navires de guerre, le consul M. Brest, dont la maison est perchée au sommet le plus élevé, daigne échanger avec eux quelques signaux; puis, suivant qu'on monte ou qu'on descend, on va passer entre Tino et Myconi , ou on gagne la pleine mer. La prudence le veut ainsi; mais, si intéressante que soit cette route , je l'avais suivie trop souvent pour ne pas désirer en prendre une autre. Je vis donc avec plaisir notre paquebot sortir aussitôt des Gyclades en passant à l'est de Siphanto, longer Nio et Sikino, puis entrer en pleine mer par la pointa orientale de l'ile de Crète. Je n'eus pas même le regret d'avoir perdu l'occasion de revoir le père de la Vénus de Milo, car je venais de le quitter à Syra, où il était momentanément

Nous appehons M. Brest le père de la Vénus à cause du rôle important qu'il eut dans les transactions qui donnèrent cette statue à la France. Gomme on n'a pas été très-prompt à lui rendre justice, que les

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marins et les voyageurs ont attribué sans trop de cérémonie cet honneur à Famiral Dumont d'Urville, les diplomates au duc de Rivière et à M. de Marcellus, la version des habitants de Milo ne paraîtra peut-être pas sans intérêt. La statue avait été trouvée près des ruines d'un amphithéâtre y et elle était là gisante lorsque M. Brest la montra à des officiers de marine qui allaient à Gonstantinople, et parmi lesquels se trouvait M. Dumont d'Urville.Le futur amiral ne fit dans cette circonstance ni plus ni moins que ses camarades : tous vantèrent à M. de Rivière, alors ambassadeur , la beauté de ce marbre, qu'il acheta de la Porte moyennant dix mille francs. 11 fallait cependant l'emporter , et M. de liarcellus, qui, comme premier secrétaire, voyageait dans Tarchipel, fut chargé de cette mission. Il vint sur un petit bâtiment de guerre ; mais encore fallait-il négocier avec les habitants pour que, malgré tous les firmans du monde, fls permissent Tenlèvement . Outre, comme on dit dans le Levant, qu'im firman chasse l'autre, qu'il n'était pas difficile de faire révoquer celui qu'avait obtenu l'ambassadeur , on ne se serait guère gêné pour vendre la statue une seconde fois ou pour la transporter ailleurs. M. de Marcellus et nos marins, étrangers au pays, sachante peine s'exprimer, devaient employer un intermédiaire. L'intermédiaire fut M. Brest; il caressa l'un, séduisit l'autre, puis, moitié de gré, moitié de force, il fit enlever la statue

par les matelots français. A pmne futrelle à bord qua M. de Marceilus remporta et fit bien , car un navire anglais était chargé, comme lui, deTobtenir. Mais tout n'était pas fini par là; les habitants de Milo, gens gros* siers, disaient crûment qu'on les avait volés,, et n'osant s'attaquer à l'ambassadeur ni au secrétaire, ils pre^ naient à partie M. Brest. U fallut encore négocier, empêcher les réclamations, apaiser les plus ardents, et tous les frais, si j'ai bonne mémoire, s'élevèrent à six mille francs environ. M. Brest lés paya , et reçut sur sa conduite force compliments. Maïs ce fut autre chose quand il demanda à être remboursé. L'admi* nistration de la Liste civile et le Ministère de l'iuté* rieur, qui se divisaient les beaux^^arts et avaient Fun et l'autre qualité pour payer, se renvoyèrent la balle. Le marquis de Rivière était rentré en France , avait offert sa statue; elle était installée au Musée, fêtée, décrite, copiée, que le pauvre M. Brest attendait toujours son argent. Gela dura tant qu'on n'osait plus lui en parler de peur de paraître le railler. J'ignore si cette affaire est terminée aujourd'hui, mais si elle ne l'était pas, la q«ia- If fication donnée par ceux de Milo a notre acquisition me semblerait assez méritée. En tout ceci, je n'aifirme rien, je rapporte seulement ce que j'ai entendu sur les lieux.

Nous arrivâmes à Alexandrie le 20 du tnois de mai^ c'est-à«dire quand la chaleur commençait à se faire

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sentir. Je n^avais pas tu teita ville depuis ()ix ans, mais j^étais bien sûr à l'aTance que je n^y trouvemis pas, comme en Grèce, des ëignes de prospérité* Le passage des étrangers par Suez avait cependant ajouté un élément de richesse à celui que TÉgypte tire de sa fécondité. Mais le Gouvernement est trop avisé pour que le peuple profite d'aucun des avantages que donnent la nature et Tindustrie. Ce gouvernement n'avait ni changé ni pu changer. Je ne r^eviendrai pas sur les raisonâque j'ai dotmées dans mon Voyage dans l'Inde pour expliquer cette condition fabdé et commune à tous les gouvernemetits mahométaiis. Bien que chacun d'eux trouve facilement moyen de se faire louar par des journaux, de faire célébrer de soi-disant amer liorations, je déclare n'avoir été jamais frappé que de la décadence de ces contrées quand je les ai vues deux fois, même à des périodes assez rapprochées.

C'était toujours le vieux Méhémed-Ali, ce prince magnifique, comme on disait en 1840, qui gouvernait l'Egypte ; il était seulement devenu, avec l'âge, plus capricieux et plus ivrogne. En vain avait -il cherché à appeler sur lui l'attention de TEurope; M. Guizot l'avait parfaitement enseveli en signant le traité du 1 3 juillet 1 841 , qui fixait sa position , et [tàr là le condamnait au repos. De temps à autre cependant il mettait les divers cabinets sur le qui vive. Un jour que j'étais allé au ministère des affaires étran-

gère&y je remarquai dans les bureaux une assez grande inquiétude. Notre consul, M* de Lavalette, venait d'envoyer la nouvelle que, fatigué du gouvernement, le Pacha l'abandonnait, allait se retirer à la Mecque pour y finir tranquillement ses jours, et que son fils Ibrahim lui succéderait. Il était fort naturel qu'on se préoccupât de ce qu'amènerait une pareille détermination, et je fus assez mal accueilli quand je dis qu'elle n'était pas sérieuse, qu'un pacha n'avait pas la faculté, oonune un prince de l'Europe, d'abandonner le pouvoir, et qu'Ibrahim ne serait pas assez sot pour succéder à son père de son vivant. Les craintes durèrent jusqu'au courrier suivant. Le prince magnifique avait, d'après les uns, bu deux bouteilles de rhum, et, d'après d'autres , pris une forte dose de ce tonique , appelé mandjioun , dont usent les débauchés ; puis il s'était livré à toutes sortes de folies. Jetant çà et là sa coiffure, sa ceinture, son manteau, il s'était rendu chez sa fille , et , comme on avait en toute hâte appelé ses médecins, il avait, dès qu'ils s'étaient présentés, ordonné qu'on leur courût sus à coups de bâton . Puis il avait annoncé sa résolution , dont il ne . se souvenait plus après avoir cuvé son vin . Son bien aimé fils se fût trouvé dans une position peu enviable s'il eût déféré à l'invitation paternelle , si Méhémed- Ali, revenu à la raison, l'eût trouvé à la tète du Gouvernement. Une autre fois, le roi Louis-Philippe eut

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FavaHlage d'exciter son courroux au plus haut degré. Voulant reconnaître les politesses faites en Egypte à un de ses fils, le duc de Montpensier, il adressa à Méhé. med Ali la grande-croix de la Légion-d'Honneur en attendant que de magnifiques présents qu'illui destinait eussent été préparés. On porta en grande pompe à Son Altesse brevet, ruban et décoration ; il écouta avec patience les commentaires dont on les accom«pagna; puis, la cérémonie terminée, quand il fut seul avec ses courtisans, il tourna en tous sens la décoration, s'étonnant de n'y Yoir aucun diamant; compre* nant que le cadeau ne valait guère plus de cinquante francs, il exhala sa colère : a Bog iedim , bog iedim (j'ai été attrapé), disait-il; on a bien raison de dire que Louis-Phiiippe est un vieux avare. J'ai fait manger à son fils plus de cent mille francs, et il m'envoie une pancarte, un joujou que je ne donnerais pas à mes domestiques , et un morceau de soie trop petit pour faire même un pantalon ! )>

LfCS Européens qui faisaient fortune à Alexandrie avaient cependant élevé de beaux hôtels dans le quartier qu'ils habitent , et les Gouvernements étrangers s'étaient mis de la partie etf y construisant des consulats. Il en était résulté une sorte de place assez belle le soir ou le matin et les jours de pluie ; mais quand le soleil avait bien dardé ses rayons sur le sable dont elle était couverte , quand le vent lançait

ce sable brûlant à la figure des passants et le faisait pénétrer partout par les moindres fissures, il n'était pas certes agréable d'habiter de ce côté. Les maisons des naturels, des Arabes, des fellahs ^ étaient tout aussi misérables, tout aussi sales qu'à mon premier passage^ Deux innoYations me frappèrent cependant : il y avait quelques voitures, et la ville était entourée de fortifications. A dire vrai, voitures et fortifications sont parfaitement inutiles à Alexandrie, car le désert commençant au delà de l'enceinte, on n'a probablement pas plus de plaisir à se faire traîner dans le sable que besoin d'aller en équipage voir des gens qui ne demeurent pas à cent pas ; quant aux fortifia cations, qui sont dirigées vers l'intérieur, elles ne pourront servir qu'aux Anglais dès qu'ils auront trouvé un prétexte pour s'emparer de la ville ; alors le chef de l'Egypte ne pourra plus les rejeter dans la mer comme on a fait une fois. Mais le pacha avait désiré imiter Paris pour l'une et l'autre chose, et rien ne lui était si facile que de se satisfaire. Si des fonctionnaires, de riches marchands, venaient chez lui, ou plutôt s'il les faisait venir, il leur disait : « As-tu une voiture? » et s'ils répondaient affirmativement, il s'écriait : Aferim ^ et les faisait asseoir; autrement, ils restaient debout. On savait ce que cela voulait dire, et qui pouvait prenait carrosse, sauf à y faire une figure assez grotesque et à essuyer les moqueries du

peuple pour cette imitation des infidèles. Quant aux fortifications, c'était plus facile encore; une chasse faite aux habitants procurait aussitôt des travailleui^, eiy à défaut d'instrumeats, ils pouvaient toujours creuser la terre avec les ongles. Us avaient biep nettoyé ainsi le canal près d' Alexandrie, et cela n'avait coûté la vie qu'à dix mille individus.

Cependant une cérémonie se préparait à Alexandrie pendant notre séjour. Le pacha d'Egypte avait envoyé, pour faire à Paris son éducation y un de ses fils qui y était mort ; comme il ne pouvait pas' être enterré dans le pays des infidèles, on rapporta son corps à Alexandrie, où il arriva précisément le jour où MéhémedrAli était attendu. Celui-ci s'arrêta, plongé, disaient ses flatteurs, dans la douleur la plus vive; ce dont je doute fort, car il y a dans les familles de potentats turcs à peu près autant d'affection que dans un nid de ramiers. La tendresse conjugale et paternelle ne peut être très-vive quand on la divise entre une centaine de femmes et autant d'enfants. J'attribue donc le retard du pacha, qui, d'ailleurs, se divertissait dans un jardin, d'abord à la crainte du mauvais augiure, puis à l'étiquette qui ne lui permettait pas d'assister aux funérailles. Voici comment elles se passèrent : le paquebot français porteur de la dépouille mortelle salua de son artillerie , puis tous les navires de guerre , tous les forts de la ville, répondirent

comme à l'enyi ; le cortège partit du rivage pour se rendre près du canal j lieu désigné pour la sépulture. On avait rassemblé là une immense quantité de chau*dières, du riz, du beurre; car le pacha devait, pendant trois jours, donner à manger à qui voudrait Nous vîmes passer d'abord le corps porté par des hommes de toute condition, qui se relevaient et marchaient d'un pas assez précipité en s'écriant : / Allah! J Allah! Puis venaient les notabilités du pays, les beys dans leurs riches costumes, des habitants dans leurs robes les plus somptueuses. Au milieu d'eux , je ne comprends guère ce qu'était venu chercher à cette cérémonie mahométane le corps consulaire, qui certes devait entendre les mots mal sonnants de Kiafir^ de Giaour qu'on nous adresse dans toutes les prières. Il faisait d'ailleurs une assez pauvre figure dans cette foule bariolée et à travers les nuages de poussière qu'elle soulevait. Derrière , on voyait une troupe d'hommes portant en cage des oiseaux auxquels ils devaient donner la liberté ; puis, ^ectacle lamentable! plusieurs centaines d'aveugles qui se tenaient par le bras. Un homme à cheval , entouré d'estafiers et remplissant les fonctions de hérault, formait l'ar* rière-garde ; il tenait d'une main un sac de menue monnaie, et de l'autre la jetait au peuple à certains intervalles. 11 était suivi d'une masse compacte de gens en haillons qui se précipitaient pour profiter de

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ses largesses, et se les disputaient en dépit des coups de bâton dont les accablait l'escorte.

Nous avions vu tout cela des fenêtres de notre kdtel^ car cette fois il y avait un hôtel à Alexandrie aussi bien qu'au Caire et à Sue^. Il est vrai que ces établissements paraissaient indépendants de TÉgypte et avaient une destination spéciale, celle de servir aux voyageurs qui traversaient risthme ; ils étaient du ressort de ce que l'on nommait le Transit-company . Une société s'était formée dans l'Inde pour ériger entre Suez et Alexandrie des maisons de relaîis, puis elle les avait confiées à M. Waghorn et enfin à une administration anglaise. On avait vainement représenté au pacba qu'il était dangereux d'abandonner aimi à des étrangers le droit de faire le service postal sur son territoire, d'y fonder de vastes établissements indépendants de son autorité ; il était peu touché de ces raisons abstraites. Mais quand on lui eut dit que s'il s'en chargeait , il réaliserait probablement un beau bénéfice, il s'en empara aussitôt. Un cuisinier qui avait été à son service entreprit de loger et de nourrir, pour une somme fixe, tous les voyageurs aussi bien dans les villes que pendant la route. On lai concéda en conséquence les hôtels et les stations. Quant au transport des voyageurs et des dépêches; le Transit'Company , qui ne daigna pas changer son titre bien que passant sous la dépendance du pacha ,

eut mission d'y pourvoir en son nom, après une indemnité convenable payée à ses fondateurs.

Le but même qu^on s'était proposé en érigeant ces hôtels leur donnait un singulier caractère. Un bateau à vapeur arrivaiMl soit du Nil^ soit de la mer, ils étaient encombrés ; partait-il, ils devenaient déserts. Ainsi un jour» au Heu de cinq ou six personnes réunies à dîner » nous nous trouvâmes quarante: le steamer du Nil était arrivé ramenant du Claire ses voyageurs , parmi lesquels se trouvaient MM. de Blacas et de Nicolaï, il nous emmena nous-mêmes quelques jours après. Nous nous embarquâmes un soir sur le canal le Mahmoudié et noxis arrivâtiies le lendemain à Atfé, où on nous transborda sur un parquebot plus grand qui nous conduisit à Boulaq, d'où une voiture nous mena à F hôtel de la Compagnie au Caire. Nous n'eûmes aucun embarras ni pour nous ni pour nos bagages. II est vrai que nous avions payé assez cher pour cela, puisque le transport d'une mer à l'autre devait nous coûter 12 livres sterling par personne, c'est-à-dire 300 fr. J'avais dépensé environ lé quart de cette somme pour remonter jusqu'aux cataractes.

Si le Caire avait gagné le bel hôtel où on nous logea, une manière de promenade et quelques jolies maisons sur la place de TUshequié, si on y voyait quelques voitures , les décombres et les ruines y

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étaient en revanche plus nombreux qu^auparavant, les rues étaient moins animées ; plusieurs quartiers paraissaient déserts. Il est vrai que depuis mon passage la peste avait visité cette capitale et que le pacha, dans son vaniteux désir d'avoir une grande arinée, avait décimé la population , Mais ce qui restait d'ha- Intants devant toujours payer au nrains le même im* pôt, était d'autant plus maltraité. La bastonnade florissait , et un prêtre italien ^ fort au courant des détruis administrati&y qui me racontait toutes les misères infligées aux paysans, me disait qu'ils avaient fitu par devenir presque insensibles. Ils ne payaient jam^ôs sans avoir été frappés, et, comme ils cachent le peu qu'ils ont d^ argent dans leur bouche, prêts à l'avaier s'il le faut, ce qui en rend la découverte assez difficile, ils se vantaient du nombre de coups qu'ils avaient pu supporter avant de s'exécuter. L'armée, très- diminuée d'ailleurs ^ était employée à ces exactiens« Une autre partie s'occupait, à quelque distance du Caire, au barra^ du Nil, et nous l'avions vue à l'oeuvre quand nous avions remontéce fleuve. Ibrahim- Paeeha dirigeait l'opération et venait de poder la preimère pierre, cérémonie plus souvent accomplie dans ces pays que la pose de la dernière. J'avais vu déjà fÀéer une première pierre dans le même but lorsque les Saint^^imoniens , auteurs du projet, étaient en Egypte. Bientôt on abandonna les travaux, et je pen-

sais que ceux qu'on entreprenait pour la seconde fols ne seraient pas menés à meilleure fin que les premiers. En attendant , ou annonçait que la peste avait paru parmi les soldats condamnés à cette cotisa trùction.

Quant à ce que je vis des environs, rien n'était changé ; je retournai aux pyramides et j'appris que^ comme autrefois , la route n'était pas toujours sûre ; mais pour ce qui touchait au pacha et à ses fils, ils s'étaient passé bien des fantaisies. Le palais de Ghoubra et celui d'Ibrahim à Rhoda avaient été meublés à l'européenne avec beaucoup de magnifia cence, et on y voyait des cadeaux de Louis-Philippe, plus estimés que ses décorations. U est vrai que tout cela ne servait à rien, car la gêne d'user de chaises, de fauteuils et de tables est, pour les Asiatiques, plus grande qu'on ne peut imaginer. Les Européens euxmêmes , et je l'ai éprouvé , quand ils ont longtemps été forcés à s'astreindre à la vie orientale, ne reprennent pas tout'à-coup les habitudes de leur pays. Souvent on les verra plier les genoux et s'çisseoir sur leurs talons, et quand on servira quelque plat devant eux, ils seront parfois tentés de l'attaquer avec leurs doigts plutôt qu'avec une fourchette.

Je n'eus pas occasion de reprendre ces agréables coutumes, parce que je connaissais trop ces populations pour rechercher leur société; j'avais déjà vu

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tout ce que le Caire présente de curieux , et je ne sortais que pour visiter d'anciennes connaissances. Lq soir la maison du colonel Mary, que j'ayais rencontré jadis à Djeddali , servait de rendez-vous à quelques compatriotes , parmi lesquels se trouvait cet aimable M. LuSberty devenu ministre de l'instruction publi-^ que ; enfin je m'occupais d'une collection que je for* mais à l'aide d'un naturaliste du Havre qui se trouvait en Egypte. Ce voyageur avait été^ par suite d'une souscription entre divers Européens de l'Egypte, engagé à faire une excursion dans la mer Rouge et à en rapr porter les objets curieux qu'il trouverait; ils devaient être, sous certaines conditions, divisés entre les souscripteurs. Le voyage eut lieu ; mais des difficultés d'intérêt s'étant élevées avec ses commettants, le na* turaliste gardait ses collections et cherchait à s'en défaire. Nous choisîmes ensemble des échantillons de ce qu'il possédait et qui nous paraissait le plus intéressant ; ce fut le premier envoi que je fis au nom du comte de Paris, qui l'offrit au Muséum d'histoire naturelle. Je n'eus pas le temps de l'expédier moimême, mais le gérant du consulat, M. Belin, eut l'obligeance de se charger de ce soin.

Un matin, en effet, nous avions appris par le télégraphe que le paquebot de T Europe arrivait à Alexandrie, et que nous devions être prêts à partir aussitôt que le convoi en arriverait, ce qui ne tarda pks. On

assembla à la hâte des chameaux pour porter les bagages^ et on nous fil monter dans des voitures assez semblables à des omnibus et traînées par d'excellents chevaux arabes. La route était tracée par quelques cailloux qui la bordaient , et comme elle ne présentait aucun obstade, nous allions avec une grande n^idité. Nous nous arrêtâmes au plus fort de la chaleur pour prendre notre déjeuner envoyé à l'avance du Caire; puis nous vîmes deux cavaliers qui couraient vratreà terre pour donner avis de l'arrivée du paquebot deTInde. Cela nous Ait très-agréable, car nous eûmes la certitude de ne pas attendre longtemps à Suez. A la station pour le dtner, nous eûmes le spectacle intéressant d'une caravane dans le désert. Nos chameaux partis avant nous, mais que nous avions devancés^ nous rejoignirent, et on les fit agenouiller pour les reposer. Leurs conducteurs^ le soir étant venu, fir^il leurs ablutions et leurs prières, puis s'occupèrent de leur repas; comme la nuit approchait^ ils allumèrent des torches, et l'ensemble produisait un effet trèspittoresque. Nous nous arrêtâmes encore une fois » mais là nous fûmes témoins d'un triste accident. Nous nous étions rencontrés avec ceux qui arrivaient de rinde, et parmi eux était un jeune homme près d'expirer et auquel il était impossible de porter aucun secours. Débarqué à Suez, il avait dû suivre son chemin, car il n'aurait trouvé ni médecin ni médica-

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Lt. A la station où nous le vimes, on lui criait : artons, » et il ne pouvait se soutenir; si au con-* re on le laissait en arrière, la maison allait rester ^ et ne Terrait d'habitants cpi'après un mois. Il irut avant qu'on partit , et, le dirai-je ? ce fut un lagement pour tous les témoins de cette agonie. 38 aimions mieux abandonner là un cadavre qu'un lade qui se serait trouvé dans une si triste posi- I. Chevaux de la station^ domestiques, ustensiles, ubles, nous emmenions tout à Suez et ne laissions i les murs. Nous arrivâmes le lendemain au point jour.

Suez est certainement, même parmi les villes Joes, une des plus abominables. Il est vrai que ses bitants n'y restent que quand ils y ont affaire et nfuient dès qu'ils peuvent au Caire ; il n'y a pas îau, pas un arbuste; on ne voit que de mauvaises raques et quelques maisons de commerce. Nous y ssédions cependant un agent consulaire, homme i pays, et qui ne savait pas un mot de français, gnore qui avait eu l'ingénieuse idée de planter là L fonctionnaire si apte à rendre service à nos corntriotes. Comme je pouvais lui parler turc, que j'ais même eu à lui écrire de l'Inde, je n'eus qu'à me aer de lui, et mon observation n'est pas, on le voit, ctée par l'égoïsme, mais par le bon sens. Aussi les rançais passaient-ils à Suez sans soupçonner même

qu'il existât. Une oasis se trouve cependant à Suez comme au Caire, et a été fondée par les Anglais ; c^est Thôtel tenu par un de leurs compatriotes. J^gnore ce que ce digne aubergiste peut faire chez lui quand les deux caravanes de voyageurs du Nord et du Sud se sont rencontrées et sont parties; car personne ne s'arrête certes dans ce gracieux pays. Peut-être va-t-il au Caire , comme font, je crois, et l'agent des bateaux à vapeur et les gens du Transit-Company. Je les trouvai cependant tous à leur poste, et comme M. Benedetti qui, en l'absence de M. Barrot, gérait notre consulat-général d'Alexandrie^ avait bien voulu me recommander, l'agent de la Compagnie orientale, le capitaine Lindqulst, me traita très -bien, il me fit obtenir une bonne place sur le paquebot et me donna tous les avis qui pouvaient m'être utiles. En revanche, je payai à sa Compagnie 120 livres ou 3,000 fr. pour mon passage qui devait durer dix-neuf jours ; cela faisait à peu près 160 fr. par jour, et si je devais être traité en prince, j'avais certes payé comme tel. J'avais quelques craintes cependant, d'après ce que nous racontaient les voyageurs qui nous croi-^ saient. Le désir du gain était très-ardent chez la Compagnie, et elle considérait un peu ses passagers conune des balles de marchandises ; à tel point que» dans le convoi dont M. de Nicolaï avait fait partie, elle en avait pris plus qu'elle n'avait de places à

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ner. On s'était arrangé comme on avait pu, mais ivait été un peu à court de vivres, et des plaintes pu- [ues, solennelles comme les Anglais savent seuls faire, les lire, les commenter, avaient été signées.

clergymariy un évêque, dois-je dire, était même mi les mécontents!

M les compagnies anglaises mettent dans leurs irations plus de i)onctualité que les nôtres, elles donnent pas avec autant de complaisance des renvnements aux voyageurs, â Thôtel où nous Ions à Alexandrie nous rencontrions à dSner un des ncipaux employés de la Compagnie péninsulaire ; demandai vainement, soit par son intermédiaire, t directement, quel était le prix du passage de Suez Singapour; la réponse invariable fut qu'on Tignoit et qu'on ne s'occupait que de la Méditerranée. is deux divisions appartenaient cependant à la même impagnie. Quant à celle du transit, dont les em- Dyés étaient Anglais, comme elle dépendait du paa, elle me dit que la chose ne la concernait pas. En- I j'étais arrivé à Suez sans qu'on m'eût appris actement ce que j'aurais à payer. Il en résulta que le capitaine Lindquist n'eût pas consenti à rece- Hr 1,500 fr. à Singapour sur les 9,000 fr. que

devais compter pour ma famille et moi, j'aurais é forcé d'attendre le paquebot du mois suivant.

Un plaisir m'attendait cependant à Suez ; un homme

à habits fatigués, à chevelure inculte, s'adressa à moi en français. C'était le premier de ces dignes missionnaires dont je parlerai souvent pour louer leur courage, leur résignation et leur vaste instruction; il arrivait de l'Inde , du pays des Birmans, après un long exil. Ma femme était la première Française que M. Barbe eût rencontrée depuis dix ans, et il était ému , car ce lui rappelait la patrie , des sœurs et le foyer domestique. 11 était venu de l'Inde par le paquebot et l'avait quitté pour aller visiter le mont Sinaï. Un petit bateau l'avait depuis amené à Suez, et il repartait aussitôt.

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