‹ Voyage dans l'Archipel indienChapitre 19 sur 33 · CHAPITRE Xî · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xî

pour. — Position géographique. — Organisation administrai et judiciaire.— Devoirs d'un consul , difficultés de sa mission. >>nstante bienveillance de M. le colonel Bulterworth , gouverir des Etablissements -Unis de nie de Galles, Singapour et iacca. — Cherté de la vie k Singapour, incommodité des habiions ; le consulat de France. — Les Missionnaires français dans Malaisie.

A. Edan, chancelier du consulat d'Espagne, avait

la bonté de venir au-devant de nous, si bien que

is fûmes reçus par un compatriote, et il donna les

ires convenables pour notre débarquement. Nous

lûmes qu'à nous rendre à terre^ où nous rencon-

mes M. Segovia qui nous conduisit à Thôtel tenu

r un Français. C'était le meilleur que j'eusse vu

ns l'Inde, mais comme il ne recevait guère de

yageurs que par les paquebots, c'est-à-dire une fois

ir mois, sa maison était encombrée pour un jour,

lis la solitude y régnait. Nous dûmes y rester jus-

a'à ce que nous eussions trouvé un logement, chose

ui nous paraissait difficile et ne Pétait guère cepen-

ant, car il n'y en avait qu'un à louer, ce qui simpli-

iait beaucoup le choix. Nous courûmes cependant de

tous côtés , espérant trouver mieux , et nous y trouvâmes l'occasion de voir la ville en tous sens.

Singapour est à peu près sous Téquateur , au sud de Tile de ce nom et à l'extrémité de la presqu'île de Malacca, dont elle n'est séparée que par un bras de mer très-étroit. Sa position en fait le rendez-vous de tous les navires qui vont de F Inde en Chine, de ceux qui, pendant certaines saisons, y vont de l'Europe, de ceux enfin qui entrent par le nord dans l'archipel Indien. C'est aussi le centre de la navigation à vapeur dans ces parages ; le paquebot venant de l'Europe y rencontre celui qui arrive de la Chine, et on y débarque la correspondance, qui est ensuite répandue dans l'archipel par les Hollandais, dont les paquebots attendent son arrivée, et les Espagnols qui entretien* nent des messagers chargés de ce service. Toutes ces circonstances font de Singapour un vaste marché, et, bien que sa population ne soit pas évaluée à plus de soixante mille âmes, son connnerce s'élevait par an à cent vingt-cinq millions de francs.

Nous étions arrivés après un orage, et la pluie ayant rafraîchi l'atmosphère, quelques nuages arré-* tant encore les rayons du soleil, la ville nous était apparue sous son plus bel aspect. De la rade les regards se fixaient d'abord sur une colline élevée nommée colline du Gouvernement, parce que le gouverneur réside à son sommet, et où nous voyions flotter à un ^

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les signaux annonçant noire arrivée. D'autres Lies gracieusement ondulées entouraient celle-là aient plantées de muscadiers , arbustes délicats exigent autant de soins que chez nous l'oranger ont la fraîche verdure donnait à la campagne )ar^EM:e d'un vaste jardin. Plus bas on voyait ques-uns de ces arbres gigantesques de l'Inde t la couleur d'un vert sombro tranchait sur un au formé par des palmiers de tout genre. La ville Taversée par une rivière à la droite de laquelle on

ses maisons basses et rapprochées, tandis qu'à la che des pavillons épars semblent reposer dans un

de fleurs et de verdure. Ces pavillons sont la rémce des Européens ; Ik le calme de la vie domesle. De l'autre côté sont l'activité et le tumulte des lires ; là les comptoirs, les marchandises, les malins; là se rangent des centaines d'embarcations : lesquelles la ville communique avec les nomîux vaisseaux dans le port. Tous les matins, les iropéens sont , après déjeuner, appelés dans cette bylone et s'y rendent, comme à Londres ils vont à Cité. Us y rencontrent les Chinois, les Malais, les amois, les Indous et les Juifs; puis, le soir, ils mt à la promenade en voiture ou à cheval , et se ïnnent rendez-vous sur l'esplanade comme ils felient en Europe , et la nuit venue chacun se retire our le diiier. On est négociant de dix heures du

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matin à cinq heures du soir , puis on reprend son

rôle de gentleman , rôle assez monotone , il faut

FaYouer. Bien que des routes en fort bon état partent

de la ville dans plusieurs directions, comme elles

n*ont guère qu'un mille ou deux de longueur, on les

a bientôt parcourues. Au delà elles s'arrêtent devant

des forêts vierges que des lianes, des plantes parasites,

rendent impénétrables , et habitées par des tigres,

des singes et quelques Chinois qui s'y réfugient. La

chaleur étant trop forte pour qu'on se promène à

pied, la plupart des habitants se servent d'une petite

voiture à deux places nommée palankin. Elle est

attelée d'un seul cheval et conduite par un cocher qui

le tient au mors et court à côté dé lui. Si peu agréable

qu'il soit de se faire voiturer de cette façon chaque

jour, à la même heure et sur les mêmes lieux, il faut

s*y résigner, car un peu d'exercice est nécessaire à la

santé. II y avait pendant mon séjour une assez bonne

musique militaire qu'on entendait une ou deux fois par

semaine, ce qui faisait une très-agréable récréation.

Je sui3 bien aise d'avoir rapporté ailleurs la ma--

nière dont l'Angleterre s'est emparée de Pinang et

des provinces Wellesley, car je n'ai pas à faire ici cette

triste histoire. Ils acquirent Malacca et Singapour par

un traité fait en 1 824 avec les Hollandais. Un acte du

Parlement intervint pour l'organisation de ces pays

qui restèrent une dépendance de la Compagnie des

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Indes sous le titre officiel d'Etablissemenls-Unis de File de Galles {Poulo''Pinang), Singapour et Malacca. Le Gouvernement se composait d'un gouverneur, puis au-dessous de lui d^un résident et d'un aide pour chaque localité. Le gouverneur passait, suivant le besoin, de l'une à l'autre. Par lettres patentes, la reine avait établi là une cour de justice, cour ambulante suivant l'usage anglais. Le gouverneur en était le président nominal, et le résident eu faisait partie ; toute l'autorité, autorité excessive aux yeux d'un Européen du continent , était en réalité exercée par un recorder y c'est-à-dire par un robin quelconque choisi d'après le caprice , Vinterest du chancelier d'Angleterre. Cette cour avait son cortège ordinaire de barristers, d'attorneys, etc. A côté d'elle, Singapour possédait des juges de paix, un schériff, un magistrat de police. L'administration comprenait le service médical, celui de la poste, celui des impôts, la garde des condamnés et l'entretien des routes , les travaux du génie. Il y avait aussi un établissement ecclésiastique, et nous étions gardés par un détachement de troupes venues de Madras ; bien qu'il n'y eût aucune espèce de fortifications, quelques pièces d'artillerie, sous les ordres d'un officier de cette arme , étaient rangées pour rendre les saluts. On comptait très-peu sur cette garnison pour la sécurité de la colonie, et elle ne servait guère qu'à la tranquillité intérieure ; la véritable

force était dans les vaisseaux de guerre affectés à son service spécial et sur ceux que la navigation à vapeur lui permettait d'appeler de toutes parts.

M. Segovia avait attendu avec impatience mon arrivée pour me remettre le consulat avant d^ aller à Manille , comme il en avait le projet. Une occasion de départ s'étant trouvée , il s'embarqua deux ou trois jours après, non sans m'avoir, en Tabsence du gouverneur, présenté au résident, puis à nos collègues, assez nombreux d'ailleurs. Nous comptions deux consuis-généraux honoraires, M. Balestier pour les Etats* Unis, et M. d'Almeïda pour le Portugal; l'un et l'autre étaient négociants, sujets des pays qui les avaient nommés. Un consul de Hambourg, M. Ben^ était dans le même cas. Les autres puissances avaient choisi pour ces fonctions divers marchands anglais. Le départ de M. Segovia me donnait trois fois le titre de consul , car avec mon consulat j'héritais du sien et de celui de la Belgique dont, depuis plusieurs années, se chargeait tantôt la France^ tantôt l'Espagne. J'avoue que si j'avais pu le faire décemment, j'aurais refusé cet honneur, et comme je n'ai trouvé qu'avantage et plaisir à l'avoir accepté , je puis émettre à ce sujet une opinion désintéressée et conforme d'ailleurs à nos règlements. Bien des gens, à commencer par lord Palmerston, qui l'a déclaré devant un comité du Parlement, pensent que rien n'est si facile que de

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conduire un consulat; que chacun, s'il est d'une inieliîgence ordinaire et gentleman ^ peut s'en tirer facilement; chez nous, la légèreté avec laquelle les nominations sont faites d^uis plusieurs années tend à accréditer cette opinion, et on n'est pas fâché d'ailleurs de se croire bon à tout. Peut-être est-elle vraie pour les Anglais, qui nomment pour exercer ces fonctions tantôt des banqueroutiers, tantôt des officiers de terre ou de mer, mais qui ont soin de les décharger d'une foule de devoirs imposés aux consuls français, et de leur accorder des émoluments toujours supérieurs à ceux des autres pays. Pour nous, pour toute nation qui ne prétend pas enlever les choses par la force, comme les Anglais et les Américains, pour qui consulte la raison, cela n'est pas vrai. Sans affecter une fausse modestie , sans dire que j'étais au-dessous de mes collègues lorsque je n'ai jamais encouru ce reproche de mes supérieurs, je déclare qu'une application constante m'était nécessaire pour remplir mes devoirs, bien que je ne manquasse pas d'expérience. Un consul français à l'étranger ne rencontre guère que des adversaires avec lesquels il doit guerroyer. Il faut qu'il défende ses compatriotes et lui-même contre les agents de l'autorité locale qui ne lui pardonnent guère s'il a du succès ; il exerce une police parmi les Français dans les affaires maritimes, et doit s'interposer entre les capitaines et

les matelots; il intervient dans les querelles de ceux qui sont à terre, et, quoi quMl fasse, il ne peut manquer de blesser une des parties. Autrefois ses alliés, ses amis naturels étaient les négociants de son pays, mais on a pris soin de les lui enlever. Par la pression qu'exerce sur le ministère des affaires étrangères celui du com* merce, nos agents sont devenus de véritables espions pour les négociants. Un marchand en effet découvret-il à ses risques et périls quelque nouvelle spécula^ tion, quelque source de fortune, que le consul doit en donner avis ; puis le ministre du commerce se charge de publier la chose et de lui procurer par là des concurrents. Il en résulte de fausses expéditions, de faux connaissements, inspirés par le désir très-naturel de cacher ses opérations , et que le consul est appelé à scruter. Toutes ces mesures sont accompagnées de formules nombreuses rédigées à Paris par des ministres ou par des bureaux dont la plupart des membres j^ n'ayant jamais quitté la capitale ou l'Europe, n'ont aucune expérience de l'étranger. Supposez en outre, et comme il arrive souvent, qu'on envoie les agents sans trop s'inquiéter de leurs antécédents; qu'on les lance d'un pôle à l'autre, qu'ils ignorent les langues et les mœurs du pays , et il sera facile de reconnaître que leur tâche est assez ardue. Voilà pourquoi la in.ienne me paraissait suffisante sans lui en ajouter d'autres; mais M. Segovia nous avait rendu le ser-

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vice qu'il réclamait trop longtemps pour n'avoir pas droit de l'exiger de nous. Comme je ne sais pas Tespagnol et ne connais pas les lois de la Péninsule , je laissais M. Edan, resté comme chancelier ^ suivre les affaires courantes et je ne figurais qu'officiellement. Mon premier devoir était de faire les visites d'usage aux autorités et aux habitants, et pour cela M. Segovia et le résident, M. Church, voulurent bien me diri-^ ger. Je ne pouvais, 6 douleur ! me présenter, conformément aux ordonnances, en costume complet, car mon chapeau d'uniforme, pîus heureux que moi, allait dans ma caisse de Calcutta en Chine. Je tournai la difficulté en le remplaçant par une casquette ornée d'un galon, et dans cet équipage nous allâmes, devant les naturels étonnés, frapper de porte en porte. Nous ne réussîmes pas cependant partout et nous eûmes le malheur d'offenser notre collègue portugais. Il avait un double domicile, sa maison et son magasin, et comme nous étions allés au premier tandis que de sa personne il était au second , une discussion trèsapprofondie, très-intéressante surtout, s'engagea pour savoir si la visite était valable ou non. Ce collègue susceptible était un excellent vieillard, mais comme il s'était marié à une femme du pays, son titre de consul-général, ses décorations, sa richesse et son hospitalité même qu'il étendait très-généreusement, ne le protégeaient pas contre les préjugés des colo-

nies; il était half-casie^ et de temps à autre on le lui faisait sentir, ce qui le rendait facile à offenser. Aussi tandis que chacun me rendit ponctuellement mes visites, me fît-il attendre la sienne pendant dix jours, et, sur ce que je ne parus pas m'en apercevoir, nous devînmes les meilleurs amis du monde. Puis succédèrent les invitations dont M. Ghurch donna le signal et que suivit le corps d'officiers commandé par le major Carthew. Le gouverneur étant arrivé sur ces entrefaites , sa présence anima davantage la société, et partout nous trouvâmes un accueil gracieux et bienveillant. Je demande pardon de m'appesantir sur ces détails, mais en les supprimant je manquerais à la reconnaissance. Beaucoup de voyageurs ne savent pas assez qu'à la longue leur présence doit fatiguer des étrangers ; ils ne parlent pas ou parlent mal la langue, ne sont point mêlés aux affaires de la communauté, ne s'accommodent pas facilement des mœurs et des coutumes , et représentent des intérêts divers et quelquefois contraires. Si donc on leur montre des bontés soutenues non*seulement dans le monde mais dans les affaires, si on traite avec indulgence les fautes que leur ignorance rend inévitables, ils n'ont pas droit de croire qu'on remplit avec eux une obligation, mais ils doivent comprendre que les bons traitements sont envers eux plus méritoires qu'envers des compatriotes. M. le colonel Butler-

worlh et bien d'autres qui parlaient avec peine le français pouvaient parfaitement s'en tenir à des invitations rares et officielles, sans nous prier chez eux à chaque occasion, sans nous faire connaître les étrangers qui les visitaient, sans admettre ceux que nous présentions. Il eût été surtout très-facile au gouverneur, quand quelque difficulté se rencontrait, d'employer des moyens dilatoires au lieu de la résoudre aussitôt. En des cas pareils je n'avais qu'à le chercher à son hureau, où il était très-assidu, ou à lui écrire un mot en particulier pour lui exposer les faits, et je laissais la solution à sa loyauté qui jamais n'était en défaut. Bien que vif et résolu , renommé par sa bravoure, et pour cela compagnon du Bain, le colonel ne tombait pas dans la brusquerie et conservait toujours des formes élégantes rehaussées encore par une belle prestance et une figure distinguée. Je ne pouvais passer sous silence une telle conduite.

La première fois que j'eus à recourir à lui fut précisément à propos d'un bâtiment de commerce espagnol, et le cas était fort grave. Un ordre d'arrestation, ou warrant, avait été décerné par un des juges de paix contre une personne dTi bord et remis pour l'exécution à un constable. Celui-ci se transporta d'abord chez le consul de Portugal, consignataire du navire, qni le désigna et engagea la justice à se rendre à bord. Elle y alla en effet, saisit et amena à terre le

prévenu. Tout cela s'était passé sans l'intervention de Tâulorité consulaire , et il y avait eu violation du pavillon, ce dont le capitaine ne manqua pas de se plaindre comme c'était son devoir. Fort heureusement le fait s'était passé un samedi soir, et je pus, sous prétexte d'attendre le lundi pour m'enquérir, retarder la rédaction d'un procès-verbal. Mais j'avertis aussitôt le gouverneur de ce qui avait eu lieu et dont je n'étais pas encore informé offi* ciellement. Dès le lendemain, bien que ce fût un dimanche, le prisonnier était relâché , le magistrat qui l'avait fait arrêter réprimandé, le surintendant de la police venait me faire des excuses que je n'acceptai pas et le pavillon espagnol flottait au mât du Gouvernement. Voulant reconnaître tant de courtoisie, j'allai aussitôt rendre la visite du surintendant qui interrogea devant moi les témoins^ et il résulta de leurs dépositions que le magistrat et la police étaient innocents, tandis que la faute restait sur le consul portugais. Je sollicitai et j'obtins de la justice du gouverneur qu'il retirerait le blâme infligé aux premiers et le transporterait sur celui qui l'avait mérité* Sans la promptitude de ses décisions, j'aurais été forcé d'amener le pavillon espagnol, la querelle serait devenue nationale, et j'aurais mécontenté le gouverneur pour des affaires qui n'étaient pas celles de mon pays. Une autre fois, le gouverneur

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partait pour Poulo-Pinang, d'où Fagent consulaire se plaignait d'avoir été einpêché par les magistrats de remplir ses devoirs à propos de désertion de mate-*lots. Je remis tout simplement la lettre au colonel , le priant de s'informer, et, après quelques jours^ je recevais les remerciments de l'agent et les excuses du magistrat. A Singapour même la conduite de nos marins était en général si bonne que mon intervention devenait à peu près nulle ; quelquefois cependant il y eut des tentatives de désertion, mais aucune ne réussit tant la police mettait de zèle à ramener les fuyards à bord.

Nos rapports les plus fréquents n'étaient cependant pas avec les Anglais ; nous avions loué près de ^esplanade une maison située au milieu d'un vaste jardin et appartenant à un marchand chinois ; puis nous avions cherché à Toi^aniser tant bien que mal, et ce n'était pas très-facile, ignorants que nous étions et de la langue et des naturels. En revanche, c'était fort cher et on ne saurait imaginer la série de désagréments que nous rencontrions dans notre intérieur. Au rez-de-chaussée se trouvaient trois ou quatre grandes chambres toutes inutiles, excepté une qu'habitait M. Rey ; les autres servaient de magasins. Au premier, une salle sans fin, terminée par un petit salon, puis une pièce où l'on mangeait et deux chambres à coucher ; à la façade un grand balcon sur le-

il h VOYAGE

quel des châssis empêchaient le soleil de donner et où nous nous tenions volontiers pour avoir de l'air. La cuisine, une salle de bain, une écurie, étaient, suivant Tusage, des constructions séparées; une petite maison chinoise servait pour la chancellerie devant laquelle s'élevait le mât de pavillon. Le desservant de l'église anglicane avait occupé avant nous cette habitation que l'on disait fréquentée par des revenants et avait été forcé de l'abandonner. Le propriétaire, en effet, sous prétexte de venir s'y promener de temps à autre et de veiller au jardin, y avait conservé un pied à terre où ses parents, ses amis et ses domestiques venaient loger ; puis, étendant peu à peu leurs privilèges, ils avaient si complètement bloqué le révérend M. Maule dans la maison qu'il avait été forcé de déguerpir. Le caractère du locataire rendant cet asile presque inviolable, ^les Chinois en profitaient pour s'y réunir pendant la nuit, y jouer, fumer de l'opium malgré la police, dont les bureaux n'étaient séparés que par la rue. Tels étaient les esprits familiers du lieu, et j'eus toutes les peines du monde à les chasser. Mais un inconvénient d'un autre genre résultait de leur absence; nous avions fait la solitude, et qui voulait venir se promener chez nous, n'avait qu'à franchir un mur peu élevé. Comme aucune porte ne se fermait solidement, rien n'eût été plus facile que de nous dévaliser entièrement, ce-

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pendant on ne nous prit que des bagatelles. Nous n'étions pas moins sur le qui vive et obligés de changer à chaque instant de domestiques, ce qui arrivait du reste aux autres Européens comme à nous. Le nombre qu'il en faut suffit pour les rendre embarrassants. Nous devions avoir un cuisinier, un palefrenier , un cipayey un homme de peine ou couUj et une servante ou ayah; et par là nous nous bornions au strict nécessaire, une couturière, notre voisine, n'en avait pas moins. Le nombre ne faisait rien à l'affaire, et nous ne pouvions nous faire servir; parfois nous n'avions pas à manger tant étaient mauvais les mets qu'on apprêtait. Point de légumes, de verdure, de ces fruits auxquels nous étions accoutumés. La viande même était rare, et comme on ne la vendait que par quartiers» il fallait à cause de la chaleur jeter la plus grande partie de ce qu'on achetait. La dépense était donc excessive pour vivre d'après nos habitudes, et on n'y parvenait que dans les grands ménages. Du riz, des poulets étiques, de mauvais poissons, étaient notre nourriture ordinaire. Du resie, l'élévation constante de la température débilitait les organes et ôtait l'appétit aussi bien que le sommeil. Ce n'est pas que le thermomètre s'élevât aussi haut que dans l'Inde ou que la sécheresse durât plusieurs nK>is comme dans ce pays. Loin de là, des orages se formaient sondainement quand le vent, très-variable dans ces

régions y venait à changer. Alors la montagne du Gouvernement se couvrait la première de nuages, puis la foudre et les éclairs se succédaient sans interruption, et la pluie poussée par un vent impétueux tombait à torrents. Dès que ces orages se préparent, il faut se hâter de fermer les persiennes qui, à défaut de vitres, ferment les portes et fenêtres, nonseulement pour éviter l'inondation, mais encore pour empêcher que les meubles des appartements soient enlevés.

Tel était le consulat français, et avec ce soleil qui se levait et se couchait toujours à la même heure, cette chaleur toujours à 23 degrés , Texistence eût été bien triste sans la succession des voyageurs, Var» rivée des paquebots et des correspondances, sans Tétude des pays environnants et des événements dont ils étaient le théâtre ; elle eût été plus triste encore sans la présence de plusieurs compatriotes. Nous avions été assez heureux en effet pour en trouTer là plusieurs réunis : M. Edan,que nous avions vu le premier et qui était fort distingué par son instruction et par la gaieté de son caractère; puis M. l'abbé Beurel, chef de la mission, et ses deux collègues, MM. Issaly et Mauduit; un voyageur, M. Choppin d'Arnouville, et le maître de musique, M. Van Guilder. C'était déjà le noyau d'une petite colonie que mon collègue M. de Montigny doubla presque lorsqu'il vint avec

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sa famille se rendant à son poste de Shang-Haî. Mes arrangements n'étaient pas complets quand il se présenta, mais je trouvai moyen de pendre, comme on dit , la crémaillère en son honneur , et nous nous trouvâmes réunis au nombre de vingt Français. Comme il a beaucoup de vivacité et que la musique est très--cultivée dans sa maison , nous pûmes, grâce à lui et à M*"® de Montigny^ croire que nous étions dans un salon de Paris. Puis nos navires se succédaient et pendant l'année il nous en vint seize, ce qui accusait un mouvement d'environ huit millions ; les commandants étaient le plus souvent dés personnes très-agréables et fort bien élevées. J'étais heureux de les voir réunis sur mon balcon ; et s'ils y venaient assez assidûment, c'était sans doute pour m'étre agréable, plus que pour le plaisir qu'ils pouvaient y trouver.

Mais il était des hommes rebelles à mes invitations et que je ne voyais jamais aussi souvent que j'aurais désiré. C'étaient les missionnaires, et principalement M. Beurel, qui, observateurs de leurs devoirs, s'éloignaient du monde et se rapprochaient de Tautel. Plusieurs fois j'ai eu occasion de parler d'eux , de dire comment ils soutenaient la dignité du nom français soit dans le Levant, soit dans l'Inde, de rappeler quels services ils rendaient à la civilisation. Ils se montraient dans la Malaisie dignes de ce qu'ils étaient

ailleurs. Voici quelle était rorganisation de la mission^ composée jpresqu e entièrement de Français appartenant à l'établissement des Missions-Etrangères de Paris. A Poulo-Pinang, le chef était l'évêque, Mgr Bouchot, et sotis lui M. Bigandet, que j'ai nommé et qui dirigeait un séminaire composé de sept professeurs et de cent cinquante jeunes gens qui étudiaient les langues et recevaient les ordres pour aller desservir les diverses paroisses , suivre les communautés dans les pays orientaux. On en envoyait jusqu'à la frontière de Clûne. A IMalacca résidait M. Fabre, missionnaire instruit^ parcourant souvent lé pays^ qui, de mon temps, venait de ratifier plusieurs parties de la carte de la presqu'île, et me permit de copier ses travaux ; qui, plus tard, donnait dans une revue scientiGque de Singapour un mémoire très-intéressant sur les populations qu'il avait visitées. A Singapour nous avions, comme j'ai dit, M. l'abbé Beurel et MM. Issaly et MauduiU Le prunier était l'agent de l'établissement de Paris ; il recevait et faisait parvenir les modiques salaires des missionnaires répandus dans toutes les directions. C'était à lui qu'on adressait ceux qui arrivaient de France ou qui y rentraient/ et la besogne n'était pas aisée soit à causé de leur nombre, soit par la difiicnlté de faire accorder sur les paquebots quelques égards à des hommes qui à la qualité de catholiques et de prêtres joignaient, pour la plupart, celle

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d'être mal garnis d'argent.Maisrambition de M.Beurel ne se lM)rnait pas k exécuter de son mieux ces diver- ^s commissions. Çhaigé de Téglise catholique de Singapour, c'était avec peine qu'il célébrait les offices dans un abominable taudis couvert en feuilles, et il résolut j k ses risques et périls, d'élever une église. Comme sa. famille jouissait d'une certaine aisance, il commença par prélever tout ce qu^il pouvait sur son jpatrimoine^ puis il fit un appel à la charité publique, frappa k toutes les portes, ne craignit pas de remonter jusqu'à la reine Marie;-Amélie, entreprit des voyages.; pqis s' étant, à travers mille obstacles, fait concéder un terrain près de la vieille église, il en éleva une nouvelle, le plus beau monunient de Singapour. Elle est plus vaste que l'église protestante, et comme l'une n'est pas très-éloignée.de l'autre, on peut les comparer aisément. La grâce et l'élégance de la construction française, la hardiesse de son clocher, font ressortir le mauvais style et la lourdeur des formes ' de sa voisine. L'abbé Beurel est à bon droit fier de sa , création, et.quand i^ me pria d'intervenir pour oblenir^ d^ potre Gouvernement quelques objets d'art qui jrnanquaient, j'y mis bien de l'empressement, jqifûs.î'ignpre si mes démarches ont eu quelque sucjiè%f, lA,, {ssaly était vicaire de M. Beurel, et faisait

eQ fuém/e temps un apprentissage difficile. Un vieux .prêtre chinois avait été appelé pour les besoins des

chrétiens ses compatriotes, très-nombreux à Singapour. 11 tombait dans Tenfance , et M. Issaly devait lui succéder; il s'appliquait donc à l'étude de la langue , était sans cesse entouré de ses caléchumènesy ne se servait pas d'autre idiome que da leur, et, avant que nous eussions quitté le pays, il avait déjà pu s'exprimer en chaire devant eux. Quant à Vabhé Mauduit, il vivait dans les bois, sur la pointe la plus élevée de l'ile , à Boukat-Tima, au milien d'une colonie de cinq cents Chinois ^ dont il était le pasteur. Il y manquait d'abord de tout, ne mangeait que du riz cuit à l'eau, et sa santé était si faible qu'on craignit pour ses jours et qu'on dut le ramener en ville. A peine rétabli, il partit de nouveau et nous invita à la fête patronale de son église qui commençait à prendre quelque forme. La civilisation suivait, car on remarquait déjà certaines maisons assez bien construites et même des boutiques là où quelque temps avant on n'eût pas trouvé un habitant.

Si M. Beurel ne prodiguait pas ses visites, il me présentait ceux de ses collègues qui passaient, et j'eus ainsi l'honneur de les connaître presque tous; plusieurs étaient jeunes et pleins d'ardeur , d'autres avaient de l'âge et de l'expérience ou s'étaient déjà distingués ; ils étaient animés par le zèle et le courage religieux sans que l'amour de leur pays fût diminué. Un jour que j'avais sur ma table la carte de la presr-

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qu'ile par M. Fabre, Tévêque de Manlchourie, M. VeroUes, se mit, en la voyant, presque en colère : «Comment, disait-il, un missionnaire français cor-r rige une carte et écrit ses corrections en anglais? Mais c'est aux Anglais qu*on attribuera ces travaux. » Cette crainte le dominait tant qu'il fit connaître son mécontentement au pauvre abbé Fabre, qui en fut très-mortifié. Cet évéque avait, il est vrai, un motif légitime d'irritation : ce n'était pas son chapeau qu'on avait envoyé à Calcutta, mais bien la caisse contenant ses vases d'église et ses habits sacerdotaux. Comme la mowsoa finissait vers l'Est, il n'espérait le9 rece* voir qu'après un an. Une autre fois, un de ces missionnaires, après un transport au cerveau, était renvoyé en France, et ses idées, encore incohérentes, se tournaient vers sa patrie. Comme on m'avait désigné devant lui, il s'élaufa vers moi, et redressant sa haute taille : « Monsieur, me dit-il, vous êtes consul de France et je suis ancien officier de dragons, si j'en avais besoin, je réclamerais votre protection, et, si elle était inefficace, je vous passerais mon sabre à travers le corps. Le nom de la France doit être respecté partout. » Et les paroles de ce pauvre aliéné étaient prononcées avec une dignité et une conviction qui causaient une satisfaction douloureuse. Puis je vis M. Thominc-Desmazures conduisant pour ainsi dire une académie ; il était archéologue, et ses jeunes

compagnons étaient versés les uns dans les sciences naturelles, d^autres dans les arts et tous dans la con^ naissance des langues. Oh! j*ai eu raison de dire que nous tous, voyageurs, agents diplomatiques ou ' consulaires, étions Uen petits en comparaison de ces missionnaire^, si on considère ce qu'ils ont répandu de lumières et dé civilisation sur la terre , donne de gloire à leur pays ! Quand j^observais d'un œil mondain, je le confesse, tant d'abnégation et tant de zélé; quand je voyais ceux-ci aller chercher le martyre en Chine, ceux-là poursuivre les plus malheureux dmis leurs chaumières; qtiand je voyais l'abbé Béurel> aidé du vieux prètire chinois, attendre à Singapour dés condamnés au pied du gibet pour leur prodigifêi^ des consolations, je ne' m'étonnais pas que piauvreâ, sans appui , ils eussent sur la populiaitîon uàe influeliùe que le clergé anglican rie pouvait acquérir pat ses iftanières aristocratiques et par sa richesse. D'autres que moi le voyaient, en gémissaient et n'osaient lè dire* Le plus célèbre et le dernier des missionnairei^ qtfi passèrent à Siiigapbut fut ratchèvêqde dé Shangfiaï, Mgr de Bézi. Celui-ci était Italien et goutertiait htut cent mille (chrétiens , il livàit d^ns le |itfys une grande importance et uil pouvoir trèd-étëudd . Le Pape, qui le côiitiàissait, le rappelmt pour te placer à la propagande à tlome.

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