CHAPITRE I
Voyage en Hollande. — Relations avec la Hollande.
11 est nécessaire, pour apprécier la situation politique de la Hollande en 1846, de se rappeler les principaux éyénements des années qui avaient précédé. La Révolution de Juillet avait déterminé le sou** lèvement de la Belgique et disloqué le royaume des Pays-Bas créé après la paix de Paris. Le roi Guillaume en ayait appelé à ses alliés, et une conflagration générale ne fut arrêtée que par la fermeté de M. le comte Mole, puis par Phabileté de son successeur, M. le duc de Broglie^ qui opposa une coalition des puissances occidentales de l'Europe à celle qui se formait dans le Nord. Enfin, un traité fut signé en 1838, qui sépara définitivement la Belgique de la Hollande.
Ceux qui se préoccupent du bon droit dans les relations politiques n'hésiteront pas à dire que celui de la Hollande fut singulièrement méconnu dans ces transactions^ et j'honore trop les deux ministres que j'ai nommés pour ne pas penser qu'ils obéirent à la nécessité. Pour eux, la loi suprême était le salut du pays, et ils ne pouvaient permettre que des armées étrangères et bientôt hostiles vinssent s'établir dans les places fortes qui ceignent nos frontières. Ce fut avec beaucoup d'énergie que, pour l'empêcher, ils s'appuyèrent sur un principe très-douteux de droit public, celui de non-intervention, et qu'ils parvinrent à le faire triompher. Quant à l'Angleterre, qui ne craignait pas pour la sécurité de son territoire, on prétend qu'elle ne prit part à ces conventions que par philanthropie, pour assurer la paix et la sécurité de l'Europe. Quelques observations pourraient cependant jeter du doute sur de si nobles sentiments.
Par le même traité qui donnait la Belgique à la Hollande, l'Angleterre avait retenu plusieurs colonies hollandaises. Il était juste , puisqu'on réduisait le nouveau royaume à ses anciennes limites, qu'on lui rendît ses anciennes possessions ; on eut garde même d'y penser. D'un autre côté , la séparation des Pays- Bas en deux royaumes n'était-elle pas avantageuse à l'Angleterre sous le rapport qui la touche le plus, celui de son commerce? L'examen le plus superficiel
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né permet pas d'en douter. Toutes les colonies néerlandaises n'étaient pas tombées aux mains des Anglais; la Hollande consenrait, surtout dans kmer des Indes, de Tastes possessions que les traités lui permettaient d'étendre encore ; elle y dominait des populations riches et nombreuses^ dont elle échangeait les produits contre ceux de l'Europe. De là un immense commerce que le roi Guillaume, l'un des plus habiles administrateurs de son temps, se plaisait à diriger. Les produits des manufactures belges trouvaient de cette manière un débouché, et étaient protégés par les tarifs contre la concurrence anglaise. Il était évident que la protection cesserait dès que la Belgique serait indépendante , et que ce marché s'ou-* Trirait à TÂngleterre. C'est ce qui est arrivé et œ qui explique d'une manière moins honorable, mais plus vraie, la conduite du cabinet britannique.
Ce sera un étemel honneur pour la France et pour la Hollande que de.s'êt)*e soumises au rôle que leur imposait la Providence, celle-ci subissant avec résignation l'envahissement de son territoire, et cellelà forcée à l'envahir, sans interrompre leurs relations diplomatiques. Un tel fait prouve plus pour la civilisation, mérite plus d'être glorifié, que ceux que célèbrent les deux nations , l'une sa résistance à Louis XIV, l'autre l'injt^ste conquête d'une République prospère.
h VOYAGE
On comprend cependant qu^un si bel exemple n'a pu être donné au monde sans de grandes difficultés, bien que ce fût sous le règne de deux princes nommés Louis-Pbilippe et Guillaume, célèbres Tun et l'autre par leur expérience et leurs lumières, bien que la prudence et la probité de leurs ministres fus* sent connues de tous. La position du ministre hollandais à Paris, comme celle du représentant de la France à La Haye, était surtout délicate. Tous deux traversèrent heureusement celte crise : le général baron de Fagel, ami du roi Guillaume, grâce à la haute considération, au respect qu'on avait pour son caractère ; M. Drouyn de Lhuys, bien jeune encore, par son tact, sa réserve, par la solidité de son instruction; il réussit non-seulement à se faire admettre à la cour hollandaise, mais encore à y conquérir une véritable faveur. Il posa les premières bases de cette intimité si bien développée plus tard par son successeur, M. de Bois-le-Comte. Pendant la résidence de ce dernier, les traces de mauvais vouloir entre les deux nations disparurent peu à peu; quand, en 1840, presque toute l'Europe se laissa entraîner, avec tant d'aveuglement et à propos du Grand-Turc, dans la politique anglaise, la Hollande ne nous abandonna pas; elle ne prit pas contre nous des mesures de précaution , et fit au contraire avec la France un traité de commerce ; puis son souverain échangea le
premier avec le roi Louis-Philippe les décorations des pays qu'ils gouyernaieut. En dix ans, on le voit, la Hollande, malgré la tradition, malgré la commu^ nauté de religion, s'était détachée de l'Angleterre et rapprochée de la France.
Cependant les affaires continentales ne faisaient pas oublier au Gouvernement français celles que nous avions dans les contrées les plus éloignées. Le marché de la Chine s'ouvrait au monde entier, et une mission avait été confiée au baron de Lagrené pour étudier dans ces régions nos intérêts politiques et commerciaux. Il eut à visiter les possessions espagnoles et hollandaises, et ses rapports, joints à ceux qu'adressait M. de Bois-le-Comte, dirigeaient dans cette partie du monde la conduite de notre ministère. Les avis de M. de Bois-le-Comte, en effet, étaient d'un grand poids en ce qui touchait aux choses extérieures; instruit, laborieux, initié dès sa jeunesse aux affaires d'État, il s'était attaché, pendant son séjour en Hollande, à la recherche des intérêts coloniaux de ce pays. Je dus me pénétrer de la correspondance de ces agents supérieur^, lorsque je fus désigné pour occuper le consulat de Singapour; ce n'était pas toutefois chose facile, car leurs travaux étaient appréciés par d'autres que par moi ; plusieurs des mémoires de M. de Bois-le-Comte avaient été prêtés par le département, et comme il était d'ailleurs utile
que je connusse la métropole d'un pays dont je ton* cherais de si près la plus importante colonie, le mi-* nistre prit la résolution de m'envoyer à La Haye et me chargea de dépêches pour notre envoyé.
Ce (ut au mois d'août 1846 que je partis pour ce voyage. Habitué que j'étais à la ponctualité avec laquelle les Anglais suivent leurs programmeii » je m'étais laissé séduire par l'annonce^ plusieurs fois répétée, du départ d'un paquebot du Havre pour Rotterdam. Ce devait être le 4, et à six heures du matin ; j'arrivai en conséquence le 3 et descendis à un hôtel où je rencontrai M. Duval-Pirou, ingénieur à Pondichéry, que j'avais connu dans l'Inde. Nous accomplîmes les nombreuses cérémonies voulues pour sortir de France et allâmes au bureau de la ma* rine, puis chez M. le commissaire de police pour avoir son visa sur mon passe-port; il était au théâtre^ où je dus le rejoindre; puis nous vînmes au bureau de l'agence où, disait l'annonce, on devait retenir sa place; ce bureau était fermé. Enfin, .pour plus de sécurité, je résolus d'aller coucher à bord ; nous n'y trouvâmes qu'un matelot endormi. Il nous fut assez difficile de le réveiller; mais, enfin, nous apprîmes de lui que le paquebot ne partait pas le jour désigné. On avait trouvé à fret des marchandises qu'on char* gérait le lendemain ; si bien que le départ était remis de vingt-quatre heures. C'était sans doute un très-
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petit malheur; mais je ne supporte pas patioaunent, je l'aYoae, les mystifications que nos grandes admi* oistrations infligent sans trop de .scrupule au public, La yille du Hayre a beaucoup d'agréments ; son port, ses canaux, ses promenades^ le nombre de ses vaisseaux, l'activité de son commerce et, enfin, les paysages pittoresques que présentent ses environs sont dignes d'attention. Mais ceux surtout qui con*^ naissent ces merveilles ne sont pas toujours satisfaits qu'on les impose à leur admiration pendant toute une journée. J'étais, d'ailleurs, peu disposé à l'indulgence à la suite d'une aventure dont la veille j'avais été témoin, et que je vais rapporter.
Je descendais au bureau des messageries royales, quand je vis un homme de figure cuivrée qui paraissait vivement agité. Bien qu'entaché , grâce à mon long séjour dans les colonies, du préjugé très-peu philosophique du sang, je daignai m'informer des griefs de ce fils du Nouveau-Monde qui, d'ailleurs, ne savait pas un mot de français. Il m'expliqua, en assez mauvais anglais, qu'il était Brésilien, négociant, venu à Paris pour ses affaires et sous la protection d'un de ses correspondants. Ses opérations terminées, on avait retenu pour lui une place à la diligence, et, son bagage étant dûment enregistré, ses amis avaient fermé la portière en lui souhaitant bon voyage. Il devait arriver au Havre le lendemain et s'embar*
quer aussitôt sur un navire qui le reconduirait dans son pays. Il était , de sa personne , venu à temps ; mais Tadministration des messageries^ trouvant plus économique d'envoyer les bagages par eau, avait expédié par cette voie ceux de ses voyageurs. Or, à cette époque , la Seine ayant cessé d'être navigable, les paquebots étaient arrêtés, et Tinfortuné Brésilien devait opter entre Tabandon de ses malles, qui renfermaient de grandes valeurs, et celui de son passage. Je dois rendre à l'employé du bureau des diligences, représentant de l'administration, cette justice qu'il accueillit les plaintes du voyageur avec une parfaite indifférence. C'était, disait-il, un accident, et il développa très-bien les raisons qui avaient engagé ses patrons à suivre une méthode contraire à la loyauté, à séparer ceux qu'elle conduit des objets qu'ils supposent porter avec eux. J'engageai mon Brésilien à invoquer une autorité qui, en France, ne fait défaut à personne, même contre les grandes administrations, les tribunaux. Je le conduisis même pour cela chez un praticien de l'endroit , mais j'ignore s'il suivit mon conseil et ce qui en résulta. Quant à moi j'eus, pendant la journée, qu'on me fit passer au Havre, le temps nécessaire pour me rendre, mon passe-port à la main, chez les directeurs du paquebot qui avait été si pompeusement annoncé. Je les menaçai de partir en poste à leurs frais, et ne renonçai à ce projet que sur
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les instances d'un de leurs confrères que je connaissais. Je ne les obligeai pas moins à m'indemniser des frais inutiles causés par leur annonce.
Le paquebot qui nous conduisait était un superbe navire construit pour faire des traversées régulières à Saint-Pétersbourg, mais qui n'allait plus qu'à Rotterdam depuis l'ouverture du chemin de fer du Nord. 11 est en effet plus commode et plus prompt, pour se rendre en Russie, d'aller s'embarquer sur les côtes allemandes de la Baltique. Pour arriver à Rotterdam même, la voie par la Belgique est préférable, et nous n'étions, pour cette raison, que deux passagers. Le capitaine était poli et obligeant ; il nous expliqua sa curieuse navigation dans le détroit que nous remontâmes de nuit, nous dirigeant d'après les nombreux fanaux qui bordent les côtes de France et d'Angleterre, puis il nous montra la difficulté de manœuvrer dans la mer du Nord, à travers les bancs de sable qui se forment à l'embouchure des fleuves. Nous arrivâmes en peu de temps à notre destination, et nous partîmes le lendemain pour La Haye.
Je n'ai pas sans doute l'intention de décrire un pays si bien connu que la Hollande ; tous les voyageurs ont probablement été aussi frappés que moi de la différence qu'elle offre avec les autres parties de l'Europe. Cette population à la fois tranquille et affairée, vivant en partie sur l'eau comme les Chinois,
l'encombremeat des magasins el la solitude des rues où Ton ne Toit presque pas de Toitures, le tumulte des ports et le nombre prodigieux de navires, attirèrent surtout mon attention. Je remarquais aussi la propreté des maisons, même les plus humbles, ces habitudes de bien-étre, qui faisaient une nécessité de ce qui chez nous serait du luxe. Mais ce que je ne soupçonnais pas, c'était la beauté du climat pendant cette saison. Habitué au soleil de Tlnde , qui desséchait toutes les plantes, qui torréfiait le sol, j'éprouvais un charme indéfinissable à voir tomber ses rayons sur cet immense tapis de verdure qui forme la campagne hollandaise; j'aimais ces jours où l'aurore suit immédiatement le crépuscule, moi qui les avais si longtemps vu tomber et naître à la même heure. M. de Bois-le-Gomte avait son hôtel sur la place principale de la ville, en face d'un parc dé- Ucieux nommé le Bois. Quelquefois je l'accompagnais dans ses promenades , ou bien nous allions à quelque distance, à Schevelingue, où il prenait des bains de mer.
Cependant je n'étais pas venu précisément pour admirer les beautés de la nature, mais pour étudier les intérêts coloniaux de la Hollande. M. de Bois-le- Comte , qui avait fait, comme j'ai dit, de profondes recherches à ce sujet , voulut bien mettre sa corresrpondanceà ma disposition. Sa conversation, celle des
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persoDBee qu'il me fit connaître , contribuèrent suiv tout à m'éclairer. Si donc on remarquait plus tard quelque esprit de suite , un système préconçu , soit dans ce que j'ai pu faire, soit dans l'approbation qu'on me donnait , ce serait à lui et à M. de Lagrené qu'il faudrait en faire honneur* Alors la Hollande avait à se plaindre de la vidiation de son traité de 1 824 par les Anglais qui s'appropriaient Laboan ; des intrigues d'un agent anglais, M. Brooke, à Bor* néo; d'autres intrigues aux Gélèbes et à Bali. Ces diverses questions , livrées à la polémique des jour* nauXy portées même devant les Parlements des deux pays j commençaient à émouvoir l'opinion publique et à agiter le peuple. Pendant toute une nuit , à La Haye, je fus empêché de dormir par un rassemblement qui chantait, d'une façon déplorable d'ailleurs, la strophe de Charles VI : Jamais en France VAnrglais ne régnera.
Le Gouvernement néerlandais fut accusé de quel* que hésitation, de quelque mollesse dans sa défense contre les agressions britanniques. Je crois que si on considère la situation de l'Europe à cette époque, on ne verra dans sa conduite que de la prudence. L'antagonisme de la France et de l'Angleterre se réveillait à l'occasion du mariage de la reine d'Espagne ; de la solution de cette grande affaire pouvait dépendre le sort du continent, si bien que toutes les autres
questions deyenaient des appendices de celle-là. Il fallait donc les ajourner. Ce n'est pas qu'en Hollande^ ciomme partout où Ton appréciait les motifs de l'Angleterre , on ne fit des yœux pour le succès de la France ; mais ce succès était dans le principe assez douteux, soit à cause du nombre des personnages intéressés . soit à cause des partis politiques en Espagne. Là , surtout y une lutte était engagée entre le parti national et le parti révolutionnaire. Là, aussi, 9uivant son usage, l'Angleterre appuyait ce dernier, non par tendresse, car au même moment elle laissait s'organiserbientranquillement à Londres une conspiration carliste, mais parce qu'elle cherchait des instruments de trouble et de désordre dans la Péninsule. Le trouble et le désordre, en ruinant le commerce et rindustrie du pays, faisaient beau jeu aux cotonnades anglaises et pouvaient fournir l'occasion d'imposer enfin un traité commercial sollicité depuis longtemps. Puis la révolution dominant en Espagne, ne pourrait-elle pas descendre des Pyrénées et donner à la France elle-même les bienfaits de l'anarchie! Il est triste , sans doute , qu'on puisse expliquer ainsi la conduite d'une grande nation ; mais si des explications semblables s'appliquent à tous ses actes, dans toutes les parties du monde , il faut bien y voir un système ou une nécessité.
Ce fut après m' être renseigné aussi bien que je
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pus sur tous les points que je yiens d'indiquer, que je reYins en France par la Belgique, et ma nomination eut lieu peu après mon retour.