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CHAPITRE IV

La Police à Vienne. — Bals publics et Ooncerls. ^ M. le prince de Metternicb. — La yérité sur les Massacres de la Gallicie. — Comment Topinion publique en France a été fiussée à ce aiû^t par les journaux. — Mission providentielle de l'Empereur de Russie. — Proclamation de la Constitution prussienne.

Je fis à Vienne un plus long séjour que dans les autres villes, parce que le paquebot sur lequel je devais m'erabarquer à Trieste ne partait pas pendant l'hiver^ et aussi parce que j'avais apporté des recommandations pour plusieurs personnes et y avais rencontré d'anciennes connaissances. M. de Lagrené m'avait remis une lettre pour le baron de Heckeren , ministre de Hollande, et M. Garcin de Tassy m'en avait donné unfi aulre pour le savant baron de Hammer. Un de mes anciens compagnons de voyage dans le Levant, le général baron Prokesch, aujourd'hui ministre d'Autriche à Berlin, arrivait de Grèce ; une autre personne que j'avais vainement attendue dans rinde, et n'était pas descendue de l'Hymalaya quand

je partis, le baron Hugel, était depuis rentré dans son pays. Dans* le même hôtel où je logeais, au faubourg de Léopoidstadt, à côté de ma chambre était celle de S. A. R. le prince de Wurtemberg, voyageur intrépide, colosse qui avait dû à la force de ses bras de descendre dans les mines du Mexique, naturaliste distingué, auteur de livres superbes sur l'ornithologie et, par dessus tout, véritable prince allemand. Il allait comme le dernier bourgeois au café voisin, prenait une des pipes publiques, lisait les journaux, saluait tout le monde et causait avec chacun. Si j'ajoute que M. le comte de Flahaut, alors notre ambassadeur, voulait bien me recevoir chez lui, on comprendra que mon séjour n'était pas sans agrément : je pouvais , avec les uns , m'entretenir du temps passé , avec d'autres de sciences et avec tous des affaires du jour; car tous, le prince excepté, s'y intéressaient.

Il n'est pas plus dans mon intention de décrire Vienne que les autres villes d'Europe que j'ai pu nommer ; mais je manquerais aux devoirs du voyageur, obligé de dire la vérité, si je ne commençais par démentir les accusations si souvent répétées sur l'esprit tracassier de la police autrichienne. On m'avait averti à Vienne même qu'elle ne me laisserait pas en repos, qu'elle me surveillerait, qu'elle m'obligerait à des démarches perpétuelles. Bien que j'eusse

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du me défier de ces avis, car ils n'étaient pas nouyeaux et je les avais reçus en 1828 dans des temps plus difficiles, quand je traversais la Lombardie, où pourtant j'avais joui de plus de liberté que dans la plupart des États de ritalie, je ne laissais pas d'être un peu inquiet. Je dois donc dire, afin que d'autres soient prévenus, qu'après avoir, comme on fait partout en Europe, remis mon passe-port au maître de rhôtel, je n'entendis parler de cette redoutable police que quand il fallut aller le reprendre. Je n'eus pas de plus grandes démarches à faire dans les autres villes de l'Empire. J'ignore si on m'épiait ; mais comme je ne m'en apercevais pas, je ne m'en souciais guère ; enfin je remarquai que dans le* café où je lisais les journaux, on parlait très-librement politique; les nouvelles importantes y étaient connues plus tôt, plus exactement qu'elles ne le sont dans les cercles et dans les réunions publiques à Paris. On y avait lu la Constitution de Prusse, les aventures de la . danseuse Lola Montés à Itfunich, avant que le prince de Mettemich s'en fût entretenu avec le corps diplomatique.

La plus grande liberté ^ la sécurité la plus complète, une disposition générale aux plaisirs, surtout à la danse et à la musique, voilà ce qui distinguait l'heureuse et gracieuse Vienne; il y avait bien quelque chose de sombre quand on pénétrait à travers de

vieilles murailles dans la ville proprement dite ; on voyait bien çà et là quelques soldats, soit aux portes, soit auprès de la résidence impériale ; mais ce n'était évidemment que pour Tétiquette. On ne s'enquérait pas de ceux qui entraient fnème dans le palais des Césars, et à peine se serait-il trouvé quelque domestique pour les empêcher de pénétrer dans les appartements du souverain. Quelquefois le tambour battait aux champs, la garde se rassemblait et on voyait , l'empereur lui-même monter sans suite dans sa voiture pour se promener au Prater, ou, un jonc à la main, se rendre k pied sur les remparts. On s'éloignait respectueusement pour le laisser libre, et il en était quitte pour rendre quelques saints.

Tels j'ai vu plusieurs souverains de l'Europe , à commencer par le gracieux grand-duc de Toscane. Qui était curieux de l'approcher n'avait qu'à aller dans les galeries du palais Pitti, où on l'aurait souvent trouvé remplissant pour ses amis l'humble rôle de démonstrateur; et si ses sujets étaient en veine de révolution, il leur disait : a Dame ! la chose vous regarde ; réfléchissez-y , et si vous la trouvez avantageuse, faites-la ; je n'y tiens pas autrement. > J'étais allé au théâtre de Dresde , et la loge principale était ornée de deux bougies. Un homme un peu chauve, d'un air distingué, y entra avec une dame de moyen âge mise avec simplicité, puis un domestique vint

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discrètement placer devant em une ioi^ette et se retira^ C'était le roi et la reine de Saxe ; on ne fit à leur entrée aucune démonsb*ation ; on ne les couvrit ni d'applaudissements ni de huées comme des acteurs ; on ne les regardait pas la bouche béante et l'œil étonné. Ils étaient venus à pied comme des voisins, des amis , et on les recevait comme tels. Perdu dans le château de Postdam, où je cherchais M. de Humboldt, en ce moment hôte du roi de Prusse, je parcourus presque tout ce palais avant de trouver quelqu'un qui m'indiquât son appartement. Quant à la retraite de Sans-Souci , les souvenirs qui y sont attachés autorisaient sans doute l'absence d'un grand appareil, mais quand j'eus l'honneur d'y être invité, le roi souffrait encore d'une blessure faite par un assassin. 11 n'y avait là pourtant ni corps de garde, ni sentinelle, ni garde municipale à pied ou à cheval, ni sergent de ville, ni agent de police plus ou mcnns mal déguisé. Louis-Philippe avait voulu introduire chez nous cette noble et touchante simplicité, et on sait comment il réussit.

Tel était le despotisme à Vienne, et je ne le trouvais pas assez dur pour qu'il m'empêchât de parcourir la ville et les environs, de visiter les palais, les collections, cette magnifique galerie de peinture surtout où sont tant de tableaux de Rubens et de Raphaël. J'allai aussi dans les lieux où la population.se réunissait

pour ses plaisirs , et , n'étant initié ni à la langue ni aux usages des Allemands, je ne compris pas quel attrait ils pouvaient offrir. Je ne vis que d'immenses salles resplendissantes de lumières; des femmes généralement belles et vêtues avec élégance dansaient avec des hommes d'une mise recherchée, aux sons d'une excellente musique^ d'une musique allemande. Une certaine nonchalance, une trop grande familiarité entre les danseurs, que je supposais venus des diverses parties de la ville et se rencontrer là par hasard , me donnèrent, je l'avoue , une assez mauvaise idée de la moralité de ces divertissements. Des tables dressées dans une tribune circulaire, l'appétit desconvives, l'odeur des sauces jointe à celle du tabac qu'il était permis de humer , à ma grande satisfaction, ne diminuaient pas mes soupçons. Et pourtant cette foule si nombreuse se comportait avec la plus grande décence : pas un mot, pas un geste, qui eussent été déplacés dans la meilleure société. En me faisant expliquer ce que j'avais vu, j'appris qu'il n'y avait entre ces bals et les nôtres aucune analogie. A Vienne , des familles entières tenant à la classe des plus respectables habitants s'y rencontraient, étaient même abonnées, et y prenaient leurs repas. Le sansgéne et la familiarité qui me choquaient étaient donc très-naturels.

Plus tard j!ai trouvé à Dantzig , ville qui n'a pas

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un caractère cosmopolite comme Vienue, mais qui a conservé le type primitif, des usages analogues et qui font comprendre le goût national des Allemands pour les réunions de ce genre. Rien n'est frais et riant comme les environs de cette ville pendant Tété. Dans toutes les directions on trouve, à peu de distance, des sites charmants, des vallées pittoresques, propriétés de la ville et qui sont un but de promenade. On voit flotter des bannières qui indiquent où on entendra la musique, car il y a de nombreux cafés publics, les uns cachés dans les bois, d'autres placés en évidence sur le penchant des collines, d'autres enfin sur le bord de la mer. Les musiques sont des entreprises particulières , et si elles ne sont pas assez nombreuses, les chefs militaires permettent à celles des régiments de les remplacer. L'entrée est ouverte à tous moyennant une modique rétribution ; mais chacun va où sont ses habitudes, ses amis. Quand on entre, on remarque une multitude de tables chargées de tasses à café et de gâteaux. Des familles sont rangées autour , les dames occupées à quelque travail d'aiguille et à surveiller leurs enfants. Puis elles présentent le café absolument comme dans leur salon. Pendant que la musique se tait, on se^lève et on va de table en table saluer ses connaissances. On observe très-bien qui fait ces visites, qui les reçoit, qui les rend. Là, on entend des propos

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malins, les aouvelles du jour; là aussi pénètro la politique ; là, en un mot, est la société. J'y ai yu, non pas accidentellement mais d'habitude, les premières autorités du pays, les officiers du grade le plus élevé, et jusqu'à une charmante cousine du roi, la princesse Marie de HoheuKollern. Elle y conduisait sa vieille mère, travaillait comxne les autres dames, prenait comme elles son café, et allait comme elles régler sa dépense au comptoir. Le clergé seul s'abstonait les jours de réunion. Dans les cafés où se rendait la classe inférieure , les choses se passaient de même ; on usait très-peu de liqueurs fortes , et on entendait rarement parler de ces rixes, de ces désordres, de ces querelles si fréquents dans nos cabarets. Encore, quand ils avaient lieu, fallait-il le plus souvent en accuser quelque marin anglais ignorant les usages, et qui se croyait dans une taverne de son pays.

Rien n'était plus difficile à connaître que ce qu'on nomme la politique autrichienne^ et il y avait à cela diverses raisons. La principale était que le Gouvernement ne faisait pas parade de ses actes ; quand il avait pris une détermination, il ne permettait pas qu'on embouchât la trompette pour célébrer sa gloire et sa sagesse, et évitait par là d'appeler la contradiction ; puis ses ministres étaient de véritables hommes d'Etat parvenus par leurs services au sommet de la hiérarchie; ils ne ressemblaient guère à ceux qui

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prennent le timon des affaires à la suite d'un tumulte et d'une mêlée parlementaires, brouillent tout pendant cinq ou six mois, puis se servent du peu qu'ils ont appris pour entrayer leurs successeurs. Les premiers y dès qu'un fait se présentait, pouvaient l'apprécier par la connaissance des précédents ; les second s , ignorants des choses, étaient forcés de prendre des avis souvent contradictoires. Heureux encore quand ils savaient se décider I Heureux surtout si, par suite d'opinions énoncées étourdiment, ils ne s'étaient pas interdit d'avance les résolutions les plus sages et les plus utiles. En Autriche, l'action silencieuse, ailleurs des parqles ; ici l'indiscrétion, là le mystère. M. le prince de Metternich, archichancelier, passait aux yeux de l'Europe pour faire mouvoir ce vaste Empire ; mais on assurait que son chef réel était un des archiducs, oncles de l'Empereur.

J'avais un grand désir de voir ce Nestor de la diplomatie, à cause de sa renommée et aussi parce que j'avais vu son rival, le prince de Talleyrand, dans des circonstances aussi délicates que celles où il se trouvait lui-même en ce moment. M. de Talleyrand suivait, quand je vins à Londres, . son traité de la quadruple alliance, et voici quels soucis avait probablement le prince de Metternich : la protestation de la France et de l'Angleterre au sujet de Gracovie était attendue ou arrivée; la Porte cherchait querelle à la Grèce au

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sonne n'ignorât les rapports du journal avec le ministère , il était impossible de distinguer ce qui appartenait à la rédaction de ce gui lui était inspiré. Ainsi le Gouyernement était soupçonné de toutes les attaques contre les puissances étrangères et on s*en plaignait souvent , tandis que, coupable ou non, sa réponse invariable , stéréotypée pour ainsi dire sur nombre de dépêches, était qu'il ne répondait pas de la rédaction des Déhais. Or, un article venait de paraître sur les différends entre les Anglais et les Hollandais, et tout à l'avantage des premiers. C'était sans doute dans la ligne d'un journal qui avait célébré outre mesure les avantages de notre alliance avec l'Angleterre ; mais, au moment où cet article parut , il aurait été par trop maladroit que le ministère l'eût inspiré. M. O'SuUivan, en bon Belge, ne négligea pas cette occasion de parler contre la Hollande , et je cberchais inutilement à démontrer d'abord que le Gouvernement français n'était pour rien dans la publication , puis aussi que les Anglais avaient tort pour le fond. Le prince intervint, cita de mémoire et sans hésitation un traité fait en 1 824 entre les puissances adverses , et en tira les mêmes conclusions que moi. Puis, comme on savait qu'un bon juge, M. le duc de Broglie, avait dit du vieux roi de Hollande qu'il serait dans l'histoire une des grandes figures de son temps, qu'on vantait son génie

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