‹ Voyage dans l'île de Rhodes et description de cette îleChapitre 26 sur 134 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

ADMINISTRATION ACTUELLE DE L’ÎLE DE RHODES. — IMPÔTS ET REVENUS. — CHIFFRE DE LA POPULATION.

On sait que par le tanzimat ( tamimati khairié , l’heureuse organisation), vaste code administratif et politique qui, préparé en grande partie par Réchid- Pacha, fut proclamé à la fin de 1839 par le sultan Abdul-Medjid, l’Empire ottoman, sous le rapport administratif et financier, a été, d’après une division dont le principe date de MouradlII, partagé en eyalets ou gouvernements généraux, lesquels se subdivisent en livas ou sandjiaks, c’est-à-dire provinces. Les livas comprennent les cazas ou ressorts de justice formés, pour l’ordinaire, de nahiyès ou villages, mais aussi de villes avec leurs dépendances.

Les îles turques de l’Archipel avaient formé, jusqu’en 1852, un gouvernement à part, donné en apanage au capitan-pacha; mais une ordonnance les a rangées à cette époque sous la loi générale du tanzimat, et elles ont alors composé deux eyalets différents ; l’un, la Crète, qui constitue à elle seule un gouvernement divisé en trois livas, et l’autre, l’eyalet du Djizaïr ou des lies, dont le gouverneur réside à Rhodes et qui comprend sept livas, savoir :

Rodos (Rhodes);

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Istan Keui ou Stanchio (Kos) ;

Bozdja Ada (Ténédos) ;

Limni (Lemnos);

Midilli (Mitylène) ;

Sakyz (Chio) ;

Qybrys (Chypre).

Le pacha de Rhodes doit faire, chaque année, l’inspection des livafi placés sous sa dépendance. Il résume en sa personne tous les pouvoirs civils et militaires. Un divan, appelé Medjlis , forme le conseil administratif et judiciaire dont il est le président. Ce medjlis est composé : 1° du gouverneur, du defterdar ou receveur général, du cadi ou juge, du mufti ou chef de la religion et de trois ou quatre autres personnages turcs nommés à l’élection et confirmés par le Gouvernement; 2° de l’archevêque grec et de deux primats laïques de cette nation, élus par leurs co-religionnaires, avec l’approbation du pacha ; 3° des deux rabbins et d’un autre négociant juif, également* désigné par le choix des siens.

Le conseil souverain, auquel toutes les affaires d’administration sont soumises, est aussi le tribunal en dernière instance des îles qui dépendent de Rhodes, et principalement de celles qui constituent ce liva particulier. Ces dernières sont : Nicaria, Patmos, Leros, Calymno, Nisyros, Stampalia (Astypalæa), Episcopi (Tilos), Khalki, Symi, Castel-Rosso (Cysthène), Scarpanto (Carpathos) etCasso (Casos).

Les différentes îles que je viens d’énumérer se gouvernent d’après leurs propres lois et elles sont seule-

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ment soumises à la surveillance d’un subaschi envoyé

par le gouverneur de Rhodes.

Un autre liva est compris officiellement dans l’eyalet du Djizaïr, c’est celui de Samos; mais de fait, comme je l’ai montré dans mon Étude particulière sur cette île \ en vertu des privilèges qui lui ont été accordés après la guerre de l’Indépendance, elle forme une principauté distincte qui ne rentre dans aucun gouvernement et qui est administrée par un prince grec ou par son kaïmakan. Elle relève directement de la Porte, à laquelle elle est tenue uniquement d'envoyer par an un tribut déterminé cemme marque de sa sujétion.

Auparavant le capitan-pacha n’avait pas de traitement fixe ; mais le pachalik de Rhodes, ainsi que tous les autres de l’Empire turc, était une véritable ferme livrée entre les mains de traitants avides qui l’exploitaient sans contrôle. Us pressuraient les peuples qu’ils avaient à gouverner, et ils s’empressaient, pour s’enrichir eux-mêmes, de dévorer en quelque sorte leurs provinces, dans la crainte d’être bientôt renversés par un rival plus heureux. Pourvu qu’ils transmissent régulièrement à la Porte la somme à laquelle leur pachalik avait été taxé, et qu’à force d’exactions ou d’abus de pouvoir trop exorbitants ils ne suscitassent point au sultan des embarras sérieux en soulevant les pays qu’ils opprimaient, ils restaient d’ordinaire dans leur charge ; ou, s’ils en étaient dépossédés, ce n’était pas le plus souvent à cause de leurs injustices sur les-

\. Descript. des îles dePatmos et de Samos, Paris, 1856.

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quelles le Gouvernement avait coutume de fermer les yeux ; mais leur chute était plutôt reffet d’une intrigue de palais, et leur successeur, qui s’élevait sur leur ruine, redoutant lui-même une disgrâce prochaine, se hâtait de les imiter et faisait quelquefois regretter par une tyrannie plus grande et une avarice plus insatiable ceux qu’il venait de supplanter. Ce n’est pas que je veuille dire qu’il n’ÿ ait jamais eu de pachas honnêtes qui aient administré leurs provinces avec droiture et équité. J’aime au contraire à reconnaître que plusieurs d’entre eux ont su par leur probité et leur humanité mériter l’estime et l’amour de leurs subordonnés; mais l’histoire, d’un autre côté, me force de répéter que c’est là une exception assez rare et que la plupart du temps ils ont gouverné en vainqueurs qui commandent à des vaincus, ou, pour mieux dire, à des esclaves. De là, la dépopulation et la misère toujours croissantes de la plus grande partie des provinces de l’Empire turc; et, pour en revenir à l’île de Rhodes, comment expliquer autrement que par les excès de toute nature de ceux qui l’ont tour à tour administrée le petit nombre d’habitants qui la peuplent maintenant et l’absence de culture sur une étendue si considérable de sa surface, malgré la fertilité de son sol et les avantages singuliers de son climat?

Alarmé par la décadence rapide de l’Empire ottoman qui se décomposait de plus en plus et marchait à grands pas vers sa ruine, le sultan Mahmoud, père du sultan actuel, entreprit courageusement la réforme de tout le système administratif de ses vastes États, et il

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mit la main à l’œuvre avec l’énergie qui le caractérisait. Il mourut après avoir brisé une partie des obstacles qui pouvaient entraver la réalisation de ses sages et utiles projets, laissant à son fils Abdul-Medjid le soin de les poursuivre et de les appliquer.

Il n’entre pas dans mon sujet de développer ici toutes les réformes qui furent solennellement décrétées dans le célèbre hatti-chérif de Gul-Hané, le 3 novembre 1839. Je me contenterai de remarquer qu’en ce qui concerne File de Rhodes, si le fermage en a été supprimé et si le pacha qui en est le gouverneur reçoit par mois des appointements fort élevés, tous les abus qu’on voulait corriger n’ont point été par cela même extirpés radicalement; car les décrets et les ordonnances ne peuvent transformer les mœurs d’un jour à l’autre et celles-ci résistent longtemps aux lois qui veulent les modifier. Ainsi, par exemple, dans l’Empire ottoman, bien que la probité turque soit en quelque sorte proverbiale chez le simple particulier qui vit occupé d’un petit négoce ou chez le paysan qui cultive la terre, par un contraste singulier et je ne sais quelle anomalie étrange, les fonctionnaires publics, depuis le plus élevé en dignité jusqu’au plus bas et au plus humble, se sont presque tous longtemps imaginés que leur place leur conférait , jusqu’à un certain point, le droit de s’en servir comme d’une occasion et d’un moyen pour s’enrichir eux et leur famille. Aussi, tout pour eux était-il d'ordinaire vénal, et leur conscience comme leurs faveurs appartenaient trop souvent au plus offrant. Qu’on ne s’étonne donc

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pas si les grandes et belles réformes préparées par le sultan Mahmoud et décrétées par son fils Abdul-Medjid sont loin d’avoir remédié complètement aux abus qui les avaient provoquées. Le mal était trop profondément enraciné pour être arraché si vite.

Ces considérations font pressentir qu’à Rhodes, comme ailleurs, bien que le fermage de l’île ait été aboli, la somme produite par les impôts prélevés sur les habitants doit très-probablement dépasser celle qui est annuellement envoyée à la Porte et qu’une partie de cet argent reste entre les mains de ceux qui sont chargés de le recueillir, la perception n’en étant ni assez régulière ni assez contrôlée. Le pacha, d’ailleurs, est en quelque sorte obligé de ne pas se montrer trop clairvoyant et de tolérer dans ses employés certains abus qui sont tournés en usage et comme consacrés par une longue habitude; car lui-même a quelquefois besoin qu’on n’examine pas de trop près ni trop sévèrement ses propres actes.

L’île fournit environ par an, au moyen de l’impôt et des douanes, 1 340000 piastres1 ou 308200 fr.

Les sources de ce revenu sont :

1° Le kharatsch, impôt personnel ou capitation qui pèse uniquement sur les rayas, c’est-à-dire sur les chrétiens et sur les juifs. 11 ne frappe que la population mâle, à partir de l’âge de dix ans. Cette capitation comprend trois catégories, les hommes faits, les

] . La piastre turque vaut environ 23 centimes de notre monnaie, quelquefois plus, quelquefois moins; cela dépend des circonstances et varie avec les différentes provinces de l’Empire.

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enfants au-dessus de dix ans et les pauvres ; la première classe est la plus imposée, la seconde l’est moins, la troisième moins encore.

Je n’ai pu obtenir le chiffre exact de la somme qui résulte de cette capitation; mais elle doit se monter au moins à 250 000 piastres ou 57 500 fr.

On sait que, par le fameux hatti-houmayoum du mois de février dernier, il a été décidé dans le divan que le kharatsch serait supprimé et que les rayas, sous le rapport de l’impôt, comme désormais en tout le reste, seraient mis sur le môme pied que les Turcs. J’ignore si cette mesure, juste et salutaire, dont le but est de fondre, s’il est possible, et d’unir entre elles les parties hétérogènes qui composent l’Empire ottoman, a commencé déjà à être appliquée. Elle exigera un remaniement complet dans l’assiette de l’impôt , et probablement qu’elle rencontrera, pour être partout et définitivement mise en pratique, des obstacles nombreux et une répugnance très-vive de la part du vieux parti turc, lequel verra là disparaître l’une des marques les plus caractéristiques qui servaient à distinguer la race vaincue et sujette de la race victorieuse et dominatrice.

2° Le capitanlik ou l’imposition du capitan-pacha ; cette contribution a retenu son ancien nom, bien que l’île ne soit plus maintenant l’apanage du capitanpacha. Elle pèse et elle est établie sur la fortune de tous les habitants de Rhodes, Turcs ou rayas. Poulies premiers, elle est de 55 000 piastres ou 12 650 fr., et pour les seconds, Grecs et juifs, de 288 560 piastres ou 66419 fr.

3° Le decation (âemnov) on le dixième de tous les produits. Il peut être évalué à 300 000 piastres ou 69,000 fr.

4° Les douanes : elles rapportent environ 450 000 piastres ou 103500 fr.

Les exportations de nie, l’année dernière, ont égalé une valeur de 326 000 fr. ; elles ont consisté en fruits secs et frais, en vin, en cire, en vallonée, en ognons, etc.

Rhodes est en même temps un port important comme principal centre du commerce des éponges.

Les importations, dans cette môme année, se sont élevées à la valeur de 2000000 de francs, consistant en blé, en denrées coloniales et en différents tissus , principalement en tissus de coton ; mais il faut remarquer que, sauf le blé, la plupart de ces articles importés à Rhodes sont ensuite réexportés dans l’Archipel et sur les côtes de l’Anatolie.

Si l’île de Rhodes produit par an environ 1 340 000 piastres, les dépenses de l’administration s’y montent à 1 420 000, ce qui fait chaque année un déficit de 80 000 piastres, déficit qui est comblé par le surplus des revenus des autres îles qui dépendent de cet eyalet.

Le pacha reçoit par mois, pour ses appointements, 60 000 piastres, ce qui fait par an 720000 piatres ou 173 600 fr. Il doit payer là-dessus ses domestiques et ses cavas. Ceux-ci sont au nombre de 25 à 30 ; ils habitent le rez-de-chaussée du konak ou maison du gouverneur; ce sont en quelque sorte ses gardes-du-

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corps et les exécuteurs de ses volontés. Us ont pour

chef un cavasi-baschi.

Les autres fonctionnaires qui sont subordonnés au pacha et la milice indigène occasionnent par an une dépense de 580 000 piastres ou 133 440 fr. Cette milice se compose de 380 soldats turcs, tous canonniers, et qui montent la garde à tour de rôle une fois par semaine. On ne les exerce que pendant l’hiver; ils ont pour chef un bin-baschi (tête de mille) qui a le titre de colonel, mais seulement la paye d’un commandant d’artillerie.

C’est avec cette faible milice, mal armée et mal exercée, et une trentaine de cavas que le pacha tient sous sa dépendance l’île entière de Rhodes et qu’il fait respecter les ordres du sultan. La population qui habite cette île est d’ailleurs très-pacifique et il y a fort longtemps que des troubles graves n’ont éclaté dans son sein.

Cette population, comme je l’ai déjà dit, se décompose ainsi : 6000 Turcs, 1000 Juifs et 20000 Grecs, auxquels il faut ajouter 120 Francs ou Européens, tous catholiques latins, à l’exception de deux familles.

Dans le chapitre suivant je vais donner quelques détails sur ces différents éléments de la population actuelle de Rhodes.

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