CHAPITRE VIII
Départ de Bombay. — Arrivée à Surate. — Importance commerciale de cette ville. — Attirail nécessaire pour voyager dans Tlnde. ^ Causes qui obligent à employer une escorte si nombreuse. -— Ordre de la marche par chaque journée. — Arrivée à Idulabad. — Repas à la française dans la forteresse d'Asseergur.— Mundlesir. — Le bananier monstre. -^ Ancien empire des Mongols. — Différence de carnation chez les indigènes. — Recherches sur les causes de ce phénomène. — Opinion des Indiens sur les teints clairs. — Effets du climat sur la carnation des habitants. — Origine commune de tous les hommes. — Arrivée à Delhi. — Description de cette ville, et des ruines qui Tentourent. — Grandeur de cette ville autrefois. — Son état actuel. — Ind9uanié et Mongoîanié, — Le résident anglais. — Ses fonctions. — Audience du Grand Mogol. — Impression qu'elle produit sur moi.~ Le palais impérial. — La DjumonUoijed.— Départ de Delhi.— Arrivée à Agrah.— Ancienhe splendeur de cette ville. — Le Tadja, mausolée construit par Schah-Djihan.— Une visite au vicaire apostolique d'Agrah. — Étendue de la jaridiction du vicariat apostolique d'Agrah.
Nous quittâmes Bombay au mois de janvier i840, et primes passage sur un bateau à vapeur qui fait le service entre cette ville et Surate. C'était à partir de cette dernière ville que nous
devions commencer notre voyage par terre. Mes bons amis le capitaine Thurtti et sir Edouard nous accompagnaient; le premier devait nous quitter à Delhi , où son régiment se trouvait en garnison ; le second ne se séparait de nous qu^à Bénarès, où nous devions faire un séjour trop prolongé. Il poursuivrait sa route jusqu^à Calcutta, où nous devions le rejoindre.
Notre traversée de Bombay à Surate fut rapide, et sans incidents dignes de remarque. Surate est une ville bien plus ancienne et autrefois bien plus célèbre que Bombay; mais le voisinage de cette dernière ville, dont le port est beaucoup plus vaste et plus commode, lui a fait un tort considérable. Malgré cette concurrence, Surate possède encore une population de près de 200,000 âmes, composée à peu près des mêmes éléments que celle de Bombay. Son port, trop peu profond pour recevoir les navires d^un fort tonnage qui servent au commerce avec TEurope, reçoit une foule de petits bâtiments, à Taide desquels Surate entretient encore un c/)mmerce très-actif avec la Perse, TÂrabie et d'autres contrées de TOrient. Cette ville possède des fabriques de soieries, de brocarts dV et d'argent, de toiles peintes, d'étoffes de co-
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ton, d^objets dWfévrerie, d^ouvrages en nacre, en ébène et autres bois précieux. Elle exporte des châles de Cachemire, du tabac de Guzarate, et du coton grossier dont les Chinois font le tissu connu sous le nom de nankin. J^ai remarqué dans cette ville un luxe poussé peut-être plus loin qu'à Bombay. La ville est loin cependant d'être aussi bien bâtie. Des rues étroites et tortueuses, de hautes maisons dont la charpente est en bois et les interstices en briques, et dont les étages supérieurs forment saillie, telle est la construction générale de ce célèbre marché de TOrient.
Nous ne restâmes à Surate que le temps de préparer tout ce qui nous était nécessaire pour le long voyage par terre que nous allions entreprendre. C'est réellement quelque chose de curieux, mais aussi de fort embarrassant, qu^un voyage dans Tlnde, avec tout Tattirail qu'il nécessite. Comme on ne rencontre ni auberge ni gite sur la plupart des routes, il faut traîner avec soi des tentes pour s'abriter, des lits pour se coucher, des provisions pour se nourrir ; et, pour transporter tout cela, il faut des bêtes de somme, éléphants ou chameaux, des chariots à bœufs, puis des chevaux de selle, des voitures et des palanquins;
puis, pour conduire et soigner ces animaux, il faut des palefreniers, des chameliers, des cornacs, etc., sans compter une foule de domestiques attachés au service de la personne, voyageant les uns à pied et les autres à cheval, sur les chariots ou sur les chameaux. Ajoutez encore à cette armée de domestiques une escorte de cipayes (soldats indiens au service de la compagnie), et vous vous ferez à peine une idée de ce que c^est que Tentourage d'un personnage un peu marquant voyageant dans rinJe. Il n^est pas rare de rencontrer un simple officier de la compagnie avec une trentaine de domestiques, quatre ou cinq chevaux de selle et un ou deux chameaux pour porter ses bagages. Un officier supérieur, soit civil, soit militaire, un juge d^une cour ou d^un district, s^ils voyagent avec leur famille, auront soixante à quatre-vingts porteurs de palanquins, sans compter au moins soixante domestiques de leur maison. Un personnage de cette importance fait ses deux ou trois toilettes par jour, comme s^il était à Calcutta ou à Bombay, déjeune, fait sa collation, dine, et le soir prend son thé, comme dans sa maison ; sa table est servie avec le même luxe; cristaux, porcelaines, sont dépaquetés et empaquetés du
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matin au soir; argenterie brillante, linge blanc quatre fois le jour, etc. etc.
M. Paterson n^avait pas monté sa caravane avec un luxe aussi splendide; cependant rien n^était épargné > pas même le superflu , mais sans exagération. Pendant les premiers jours de notre voyage, j^avais peine à m'accoutumer à toute cette cohue qui nous accompagnait, et je me demandais s'il Vie serait pas possible de réduire cet encombrant inttirail à une plus simple expression. Le capitaine Thurth, à qui j'en faisais la remarque, me répondit quil notait guère possible à quelquMn employé au service de la compagnie de faire autrement; que dans ce pays la considération s^attachait en quelque sorte à cet entourage, et que plus le cortège était nombreux , plus on avait de respect pour la personne ainsi escortée; d'un autre côté, ce nombreux domestique est indispensable en bien des circonstances, parce que le service est extrêmement divisé, et que chacun ne remplit que les fonctions de sa spécialité, sans jamais se mêler du service d'un autre. Ainsi un porteur n'aidera jamais' un palefrenier; les hommes qui sont chargés de la provision d'eau ne voudraient pas un seul instant porter le parasol du maître, ou allumer sa pipe, etc.
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Oo comprend qn^avec Un pareil encombrement nous ne pussions marché qu^à petites joamées. Noos partions de grand matin , bien avant le lever du soleil, et cette première traite était ordinairement la plus longue. Nous faisions halte vers les dix heures, sous des arbres, si Ton en trouvait, ou sons nos tentés , quand nous ne rencontrions pas diantre abri. Puis on se remettait en route à quatre heures jusqu^à sept; alors on dressait les tentes, on dînait, puis on se reposait la nuit pour recommencer le lendemain. Les domestiques chargés des tentes, le cuisinier et ses aides partaient en avant; de sorte que nous trouvions tout préparé quand nous arrivions soit à la halte , soit à Tendroit où nous devions passer la nuit Une espèce d'intendant ou de majordome était chargé de diriger les opérations des autres domestiques. Chaque soir, avant le coucher, il venait prendre les ordres de M. Paterson pour la journée suivante, et ces ordres étaient toujours ponctuellement exécutés. Quand nous rencontrions sur notre route une ville où nous devions séjourner, notre avant-garde allait quelquefois un jour d'avance préparer les logements , et nous étions alors dispensés du campement ordinaire.
En quittant Surate , nous suivîmes la vallée de laTapty jusqu^à Idulabad, où nous arrivâmes après cinq jours de marche. Cette ville est située sur la rive gauche du Poornah, près de son embouchure dans la Tapty. Elle n'ofiVe rien de remarquable « et nous n'y restâmes que le temps nécessaire pour faire reposer nos domestiques à pied et nos bêtes de somme. Nous en partîmes le surlendemain , et nous allâmes coucher à Boorhumpoor, sur les bords de la Tapty; puis nous quittâmes cette rivière à la forteresse célèbre d'Asseergur» frontière du gouternement de Bombay. Le commandant de cette forteresse nous reçut admirablement , et nous donna un repas à la française qui me dédommagea un peu du régime indien , auquel je m^étais assujetti depuis le commencement de notre voyage. Ce régime, du reste, m'était nécessaire pour ma santé, et m'avait été recommandé par un des meilleurs médecins de Bombay. Il consistait en bananes , en lait et en riz cuit à Peau , assaisonné d'épices et de beurre fondu ; pour boisson , de Teau pure ou de la limonade chaude.
D'Âsseergur nous nous rendîmes dans une journée à Mundiesir, sur les bords de la Nerbuddah , cours d'eau plus considérable que la Tapty. C'est
dans une des iles de cette rivière, non loin de son embouchure, qu^on voit un bananier qui, diton , est âgé de trois mille ans ; le maximum de sa circonférence est de six cents mètres; sept mille personnes peuvent, à ce qu^on prétend, se mettre à Tabri sous son feuillage. J^aurais désiré visiter cette. merveille, qui, si ce qu^on en rapporte est vrai, serait sans contredit unique sur le globe; mais j^ai dû me contenter du récit que m^en ont fait ceux qui Tout vue, et je le répète sous toute réserve.
À partir de Mundlesir, nous nous dirigeâmes constamment vers le nord, et peu a peu nous ne fumes plus accablés par la chaleur étouffante que nous avions ressentie tant que nous avions été sous le tropique. De temps en temps même nous rencontrions des collines, des montagnes peu élevées, et de fraîches vallées où nous jouissions d'une température délicieuse, pareille à celle d'une belle journée de mai aux environs de Paris. Comme je n'ai pas Tintention d'écrire un journal suivi de mon voyage, ce qui serait beaucoup trop long pour moi et ennuyeux pour le
lecteur, je me contenterai d'indiquer quelquesunes des principales localités que nous visitâmes
sur notre chemin. Je citerai entre autres Ougein , Kliacherode, Chittore, forteresse célèbre dans Thistoire indienne ; Rajghur, Jaypoor, et Ferozpoor, notre dernière station avant d'arriver à Delhi. Depuis quelque temps nous voyagions en plein pays musulman. Nous étions en effet au centre de Tancien empire des Mongols, et quoiqu'il y eût encore bon nombre de sectateurs de Brahma, nous rencontrions plus de mosquées que de pagodes. Un fait dont je fus frappé pendant ce long voyage, et même pendant tout le temps que j'ai habité Tlnde , c'est la grande différence qui existe dans la carnation des indigènes. Parmi la foule que j'ai rencontrée dans les villes et même dans les campagnes, j'apercevais des individus noirs comme des nègres, d'autres qui étaient seulement bronzés, et d'autres encore dont le teint n'était guère plus foncé que celui des Algériens que j'avais vus à Paris et à Marseille. M. Thurth me dit qu'il ne savait comment s'expliquer ces phénomènes physiologiques, qui se font remarquer dans toute l'étendue de la péniitsule. Ce n'est pas seulement la différence de l'exposition qui en est cause, puisqu'elle est visible chez les pécheurs, qui sont également nus. Elle ne provient pas nab