‹ Voyage dans l'Inde anglaiseChapitre 3 sur 25 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le scheik AbduUab. -^ Le nayire anglo- indien. — Son équipage et son capitaine. — Ce que c'est qu'un fiOGOùA. — Visite à Cosséir. — Les conteurs arabes.-— Les escamoteurs. — Ressemblance extraordinaire de leurs tours avec ceux de nos prestidigitateurs. -— Départ de Cosséir. — Les moti^sons. — Les pèlerins de la Mecque à la vue du mont Arafat. — Arriyée à DJedda. — Description de cette ville. -— Malem-Youssouf. — Ses attentions pour moi. -— Quelle en est la cause. — Piété d'Youssouf. — La prière du soir. — Les autorité de Djedda. — Français au service du pacba d'Egypte. — Départ des pèlerins pour la Mecque. — Triste aspect de ce spectacle. -— En quoi consiste le pèlerinage de la Mecque. — Cérémonies qui s'y accomplissent. — Départ de Djedda. — Relâche à Odeida et à Moka. — Arrivée à Bombay.

 Cosséir commence à se faire sentir Finfluence de la compagnie anglaise des Indes. L'agent de cette compagnie , ÂbduUah, qui prend le titre de scheik , est, après le gouverneur de Méhémed-Âli, Thomme le plus important du pays; et comme le gouverneur était absent quand nous y arrivâmes , le scheik

Uli VOYAGE

Âbdullah était en réalké le premier personnage de la ville. Nous nous rendîmes directement chez lui. Dès que le capitaine lui eut montré les lettres de recommandation du consul général anglais, il nous fit toutes les offres de services possibles , de la meilleure grâce du monde. Il nous annonça quMl y avait dans le port un navire anglais prêt à partir pour Bombay, et que nous pourrions en profiter. Cette nouvelle nous était on ne peut plus agréable, et en quittant notre consul anglo-arabe nous nous empressâmes de nous rendre sur le port.

Effectivement, un beau trois -mâts portant pavillon anglais était à Tancre, et sa forme gracieuse formait un contraste frappant avec les quatre ou cinq lourds bâtiments du pays qui Tentouraient. Nous nous fîmes conduire aussitôt â bord. Le capitaine était absent; nous fûmes reçus par un jeune officier de la marine anglaise de Tlnde, qui nous donna tous les renseignements dont nous avions besoin. Uélégancc du bâtiment , sa bonne tenue, les dispositions confortables des cabines pour les passagers ne laissaient rien à désirer. Nous étions enchantés; mais M. Smith, c^était le nom du jeune officier de marine, détruisit bientôt notre illusicfb , en nous apprenant

àb

la composition de Péquipage du navire. Le capitaine était ce qu'on nomme aux Indes un nacoda, ou capitaine asiatique. C'était un Persan, venu dans sa jeunesse à Bombay, où il avait appris à parler fort bien l'anglais ; quant à ses éludes pour la direction d'un navire, elles étaient à peu près nulles ; le reste de l'équipage était un mélange d'Arabes, de musulmans de l'Inde , et de quelques matelots portugais ; ceux - ci étaient faciles à reconnaître , parce que seuls ils portaient le costume européen. Le navire lui-même, quoique naviguant sous pavillon anglais , n'appartenait pas à un négociant anglais, mais à un prince puissant de rinde, qui l'a^vait fait construire à ses frais pour conduire les pèlerins de l'Inde à la Mecque. Seulement ce navire était sous la direction d'une maison anglaise chargée des affaires du prince à Bombay, mais sous la condition express^ qu'elle choisirait des mahométans pour capitaine et au moins pour les deux tiers de l'équipage.

— Mais vous, monsieur Smith, fit observer M. Thurtb , est - ce que vous n'avez aucune fonction à bord ?

— Aucune; je n'y suis, comme vous, que simple passager. J'ai lété envoyé par la compagnie

afin d^nspecter les dépôts de charbon placés aux diverses stations de la mer Rouge , pour le service " de ses bateaul à vapeur. Ma mission est terminée , et j'ai pris passage pour mon retour sur le Mahomediéy qui, comme vous le voyez, ne porte pas non plus un nom anglais.

— 11 me semblait, repris- je à mon tour, que les lois maritimes deTÂngleterre, comme celles des autres nations civilisées de l'Europe , exigeaient, pour qu^un navire pût naviguer sous le pavillon national, qu'il appartint à un Anglais et qu'il fût commandé par un Anglais. Comment se fait-il que ces deux conditions essentielles aient été négligées dans cette circonstance ? »

Le capitaine Thurth et M. Smith se regardèrent en souriant imperceptiblement de la naïveté de ma question. Sir Edouard Piercy, plus familier et plus franc avec moi , me répondit en riant : a Mon cher Ned (1), songez donc que tous ces règlements-là sont bons pour TEurope; mais dans rinde on n'est pas aussi strict. Vous verrez bien d'autres choses encore; tâchez de vous accoutumer à ne vous étonner de rien. »

(1) Abréviation familière du nom d*Édouard.

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Je me contentai de cette réponse, qui était pourtant bien ioin de me satisfaire; mais plus tard j^ai pu me eonvaini^e que ie fait qui m'avait paru si exorbitant n'était pas rare dans rinde. Les Anglais seuls font la police des mers dans ces parages; des croiseurs de cette nation n'arrêteront jamais un navire muni de papiers anglais; quant à ceux des autres nations, on ne craint pas qu'ils osent se mêler de la police dans les mers de llnde, et tenter d'empéch» des abus qu'il convient à la politique britannique de tolérer.

Le capitaine Thurtb, plus expérimenté qu^Edouard Piercy et moi, parut peu satisfait des renseignements qui venaient de nous être donnés. Mais qu'y faire ? Il fallait bien prendre son parti , et faire contre fortune, bon cœun Nous attendîmes patiemment à bord l'arrivée de Thonorable capitaine ou nacoda , entre les mains duquel nous allions remettre le soin de nous transporter à notre destination. Il parut enfin. £e personnage, nommé Méhémed-Ismaël, portait le costume arabe; sa. figure était assez agréable avec ses grands yeux noirs , sa barbe de même couleur et son large turban. Il n'avait pas cette gravité ordi*

naire aux Turcs et à la plupart des Orientaux ; il s^ex primait facilement en anglais, et dès Pabord>^ il nous accabla d^n déluge de paroles, où il n^épargna pas son éloge et celui de son navire. A Ten tendre, il était un navigsfteur consommé , et son bâtiment pouvait lutter avec les meilleurs marcheurs de la marine anglaise. Le capitaine rinterrompit au milieu de son interminable ^eech, pour lui demander la prix du passage à bord de son incomparable navire, et le jour fixe de notre départ. Il nous demanda mille francs pour la traversée, et nous promit de mettre à la voile dans trois jours au plus tard, a — Voilà dix jours, interrompit M. Smith , que vous m^en dites autant, et je ne vois pas pourquoi vous tiendriez mieux parole à ces messieurs qu'à moi.

-- C'est justement pour cela , répondit effrontément Méhémed-Ismaël , que nous avons plus de chances dé partir promptement. J'attendais un chargement qui m'a été promis, et qui n'est pas encore arrivé; plus il est en retard, plus il est probable qu'il arrivera bientôt. Cependant, si dans trois jours je n'en ai pas de nouvelles , nous mettrons à la voile. »

Il fallut en définitive accepter toutes ces con^-

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ditioDS. Nous fîmes transporter nos bagages à bord et nous nous y installâmes , pour être plus tôt

prêts au moment du départ. Le scheik Âbdullah nous avait pourtant offert Phospitalité ; mais il nous convenait mieux de vivre à bord , où tout était à Teuropéenne, que dans son palais arabe ^u dans toute autre maison de la ville.

Malgré les belles promesses dlsmaël, nous restâmes douze jours avant de lever Pancre, quoique chaque soir il ne manquât pas de nous répéter que décidément nous partirions le lendemain. J'employai ce temps- là, avec mes trois compagnons de voyage, â me perfectionner dans la pratique de la langue anglaise , que je connaissais bien par principes, mais que je n'avais pas Thabitude de parler. Le capitaine Thurth nous donna aussi, à Edouard Piercy et à moi, des leçons dindoustani, langage parlé dans toute rétendue de la presqu'île de Tlnde, et qui est aussi nécessaire que l'anglais pour y voyager.

Quelquefois, pour nous distraire, nous descendions en ville, où régnait upe animation extraordinaire, â cause du concours des pèlerins. Cette réunion avait attiré une foule d'industriels , de marchands de fruits , de comestibles

et de toutes sortes d'objets. On y remarquait aussi des bateleurs de toute espèce, parmi lesquels les conteurs ne tiennent pas le rang le moins distingué. Plusieurs fois, lorsque nous allicHis nous promener sur le rivage, nous voyions ui^ nombreux auditoire assis en cercle sur le sable et écoutant un homme qui , debout au centre, faisait des histoires semblables à celles des Mille et une Nuits. Il avait soin de s'interrompre de temps en temps à Tendroit le plus intéressant , et de déclarer à l'assemblée qu'il ne continuerait pas s'il n'était récompensé*. Alors il faisait une quête, et reprenait le fil de son histoire quand la générosité de son auditoire l'avait satisfait.

D'autres fois nous rencontrions des jongleurs qui avec des gobelets et des muscades faisaient les mêmes tours qu'en Europe. Leurs procédés d'escamotage n'avaient rien de nouveau pour nous ; mais nous remarquions la facilité de leur élocution, et Thabileté avec laquelle ils savaient détourner l'attention des spectateurs. Ils étaient aussi accompagnés d'un pitre ou paillasse, affublé d'un bonnet de Pierrot, et qui joue avec son maître le même rôle que les jocrisses ou les

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nigaudinos de nos places publiques. Pour mon compte, je fus frappé non -seulement de la ressemblance des tours, mais aussi delldentité de la forme ; et c^est là surtout ce qui m'a engagé à parler d'une chose qui semblerait par ellemême si peu digne d'intérêt. Mais un observateur ne peut s'empêcher de se demander comment il se fait que ces scènes de prestidigitation et de parades grotesques, exécutées sur les bords de la mer Rouge, dans une ville qui n'a que bien peu de communications avec l'Europe, par des acteurs arabes qui n'qnt jamais quitté leur pays, et qui ne cherchent qu'a amuser leurs compatriotes, que ces scènes, dis-je, soient exactement les mêmes que les sdènes jouées par nos escamoteurs sur les bords de la Seine. Et ce qui est non moins digne de remarque, c'est que j'ai vu la même chose répétée de la même manière, à quelques variations près, sur les rives du Gange, sur la côte de Goromandel et dans d'autres parties de l'Inde. Je me suis peu préoccupé de rechercher dans quel pays on montrait le plus d'habileté ; mais savoir d'où cet amusement populaire usité dans tout l'ancien monde a pu tirer son origine et se répandre ensuite partout ,

me parait aue question beaucoup plus importante et plus digne de fixer Tattention de quelque savant du genre de cet honorable membre de linstitut qui n^a pas cru faire déroger la science en rappliquant à de curieuses investigations sur rhistoire des marionnettes de tous les temps et de tous les pays.

Enfin , un beau jour notre nacoda nous annonça, à notre grande joie, que nous allions lever Fancre. Il n^avait pourtant reçu aucun chargement , et il était furieux contre le scheik Âbdullah, qui| disait-il , avait cherché à procurer du fret aux mauvais bâtiments du pacha d^Egypte plutôt qu^à un bon navire comme le sien. Tout ce qu'il avait pu obtenir de sa longue relâche à Gosseïr, c'étaient quelques passagers pèlerins, qu'il devait déposer à Djedda.

Nous étions alors dans la saison favorable pour naviguer dans la mer Rouge suivant le sens naturel de notre parcours, c'est-à-dire du nord au sud. En effet, cette mer, comme toutes les mers de l'Inde, est sujette, quant à la direction des vents, à deux saisons distinctes appelées moussons; pendant six mois, de mai à novembre, les vents soufflent du nord dans toute la Ion-

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gueur de cette mer, et ils soufflent du sud dans les six autres mois de Tannée.

Nous nous dirigeâmes d'abord à Test jusqu^en vue de la côte d'Arabie, que nous longeâmes ensuite. Nous eûmes un fort beau temps pour notre traversée , et trois jours après notre départ nous découvrîmes le mont Arafat, près de la Mecque. Cette montagne est un lieu de pèlerinage célèbre parmi les musulmans; aussi vîmesnous les pèlerins que nous conduisions sortir de leur chambre en costume de dévotion. Ils s'étaient fait raser la tète, avaient ôté leurs turbans, et, au lieu de leurs habits ordinaires, ils s'étaient vêtus de deux pièces de toile , Tune roulée autour du corps, l'autre jetée sur les épaules. C'est dans cet équipage que doivent rester tous les haggis ( c'est le nom qu'on donne à lous les musulmans qui ont fait le pèlerinage de la Mecque), depuis le moment qu'ils peuvent apercevoir la montagne sainte jusqu'à ce que les cérémonies soient terminées. Pendant tout ce temps ils doivent mépriser le soin de leur personne, s'abstenir du bain, laisser croître leur barbe et leurs cheveux, avoir la tète nue et jeu-

ner. Ce ne fut pas sans intérêt que je vis le

qui Tavaient nommé , et avec les personnes de eette nation que sa qualité d'agent britannique mettait en rapport avec lui. Du reste, sa politeisse et son obligeance^étaient remarquables, et ces qualités savent toujours s'exprimer dans un langage qui est compris de tout le mondé; si, comme tous les Asiatiques, il ne négligeait pas ses iiitérèts, du moins on trouvait près de lui cette intelligence des sentiments européens que les chrétiens seuls possèdent. Ainsi il avait meublé un salon où Ton pouvait se reposer sans crainte d'y être suivi par les Arabes ; il offirait aux voyageurs des chambres meublées à Teuropéenne : ceux qui ont été privés pendant quelque temps d'un tel luxe peuvent seuls apprécier le plaisir avec lequel on le retrouve.

Nous étions, tous les passagers européens du MahomecUé, logés chez Malem-Youssouf , et nous y trouvâmes l'accueil le plus hospitalier ; cependaut, en ma qualité de Français et surtout de coreligionnaire , je fus traité par notre hôte avec une attention et des soins tout particuliers. Il avait été élevé dans la religion catholique par des missionnaires lazaristes français établis à Bagdad, et il ne parlait jamais de ses bons pères qu'avec la

plus grande vénération. C'était d^eux qu'il avait appris le français , qu'il comprenait et qu'il écrivait beaucoup mieux qu'il ne pouvait le parler. Il me fit voir, à moi seul bien entendu , des livres de prières en français et quelques images de piété qui lui venaient des lazaristes. Quoique depuis bien des années Malem-Youssouf n'eût pas vu de prêtres catholiques , il n'en était pas moins resté attaché à sa croyance , au milieu des nations infidèles et des hérétiques avec lesquels il était continuellement en relation. Chaque jour, matin et soir, il faisait sa prière, et, les dimanches et fêtes, il ne manquait jamais de lire l'office du jour dans un paroissien latin-français, qui faisait partie de sa petite bibliothèque pieuse. Un s(Hr, il m'introduisit dans un petit cabinet joignant sa chambre à coucher : c'était son oratoire, où il se retirait chaque fois qu'il voulait accomplir ses actes de dévotion. Il y avait là un fort beau cru* cifix en ivoire placé sur un prie-Dieu; à droite, contre la muraille, était attachée une image de la sainte Vierge, et à gauche, comme pendant, une image de saint Joseph, patron de Youssouf, qui, comibe on sait, veut dire Joseph. C'étaient là tous les ornements de ce petit réduit ; quant aux

meubles, ils consistaient en un petit divan, et en une espèce de coffre d'ébène,où Malem renfermait ses livres de piété. Après avoir jeté un coup d'oeil sur tous ces objets : « Voulez-vous me permettre, lui dis-je, de faire ce ^ir ma prière avec vous? — Je n'osais pas vous le demander, me répondit-il , et vous ne sauriez me faire un pins grand plaisir. » Nous nous agenouillâmes aussitôt et nous fîmes la prière du soir, que Youssouf lisait dans la Journée du chrétien y et à laquelle je répondais par cœur. Il suivait attentivement sur son livre mes paroles à mesure que je les prononçais , et j'avais soin de le faire lentement pour ne pas lui rendre cet exercice trop difficile. Nous renouvelâmes presque chaque soir ces réunions pieuses pendant mon séjour à Djedda , et j'avoue que jamais peut-être je n'ai prié avec plus de ferveur que lorsque je le faisais ainsi dans le modeste oratoire de Youssouf.

La ville était gouvernée pour le pacha d'Egypte par Soliman -Âga, dont on était satisfait. Des troupes régulières occupaient une citadelle sous le commandement d'un esclave géorgien parvenu au rang de lieutenant-colonel ; la douane était administrée par un Arabe qui n'avait de re-

marquablc que son prodigieux embonpoint. Le capitaine du port était Turc, et avait été prisonnier des Anglais f dont il parlait assez bien la langue. Toutes ces autorités s^entendaient, disaiton « à merveille pour voler le pacha; cet on dit n^était pas une calomnie, car le vol est en quelque sorte la base de toute admiuistration turque.

Il y avait à Djedda bon nombre d'Européens.

La plupart étaient des Français employés à titres divers dans Tarmée égyptienne : Tun d'eux était un docteur français chargé de Phôpital , et qui ne paraissait pas trop mécontent de Padministration. Il recevait en quantité convenable les médicaments Nécessaires , et le service se faisait assez bien. Un autre Français , qui , dans notre service, était monté de tambour au grade de sous -lieutenant , était commandant et aide de camp d'Âhmed-Pacha , neveu de Méhémed-Àli et gouverneur de la Mecque. Les autres Européens n'étaient à Djedda que temporairement. C'étaient, pour le plus grand nombre, des Anglais de l'Inde employés de la Compagnie, ou des négociants venus pour les besoins de leur commerce. Cette réunion formait une société nombreuse, qui nous offrait

plus de distraction, pendant notre relâche forcée « que nous n^en eussions trouvé à Gosseïr.

A la fin du Ramazan , quelques jours avant les fêtes du Gourban-Baïram « nous vîmes partir successivement tous les pèlerins encombrant les rues de Djedda, qui bientôt devinrent désertes. Aucun chrétien n'oserait entreprendre ce voyage pendant ce temps, car il serait mis à mort dès quMl serait découvert. G^était, du reste, un triste spectacle que celui qu'offraient la plupart des pèlerins à leur départ de Djedda. La chaleur était parfois suffocante, et on peut penser quel effet produisaient les rayons d'un soleil brûlant tombant d'aplomb sur ces tètes nues, frappant ces corps d'hommes nés, pour la plupart, dans des climats tempérés. Bon nombre mouraient de fièvres cérébrales ; d'autres se montraient avec les yeux hagards, la figure bouffie, la bouche écumante. La quantité de mendiants paraissait prodigieuse même à ceux qui avaient visité l'Egypte. La plupart sollicitaient qu'on les transportât par charité, et Méhémed- Ali avait ordonné qu'on le fit. Mais on comprend comment des Turcs exécutent de pareils ordres, comment on les entassait dans des barques, comment on les traitait, comment on les nourris-

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sait, comment surtout on leur donnait de Teau, chose si importante dans ce pays. Quelle que soit la sobriété des mahométans, si peu qu^ils tiennent aiix douceurs de la vie, le pèlerinage de la Mecque est, pour ceux mêmes qui sont dans Taisance, entouré de tant de privations, de fatigues et de dangers, que j^ai entendu évaluer, par des personnes dignes de foi, à un cinquième au moins le nombre des pèlerins qui succombaient. Cette considération nVrête^pas leurs successeurs : la mort qu'ils rencontrent en accomplissant ce devoir est pour eux une absolution de tous les péchés.

Je n'étais nullement tenté, et pour cause, d'entreprendre le voyage de la Mecque; mais j'étais curieux de connaître les détails des cérémonies auxquelles doivent assister les pèlerins. J'étais à même de recueillir ces détails d'une foule de personnes, et j'en ai profité. Leurs témoignages, contrôlés les uns par les autres, garantissent à

mes yeux la certitude des faits que j^ai recueillis. Voici, du reste, comment se passent les choses. Les pèlerins les plus riches viennent d'ordinaire fort longtemps avant la cérémonie, et ils prennent également le costume spécial dont j'ai

parlé, dès qu'ils peuvent apercevoir le mont Arafat Arrivés à la Mecque, ils font des largesses aux établissements religieux, et vont prier aux lieux consacrés. Ces lieux sont d^abord la sainte Kaaba, vieyx monument arabe, haut de trente-quatre pieds, construit, selon Mahomet, par Adam luimême, détruit par les eaux du déluge, et relevé plus tard par Abraham et Ismaêl , pour y adorer le vrai Dieu. Puis, à côté de la Kaaba, la fameuse pierre noire: encadrée d'argent. Cette pierre, qui servait autrefois d'idole aux Arabes païens, avait été , selon la tradition musulmane , apportée à Abraham par Farchange Gabriel , lors de Tédi- Gcation du temple. Sa couleur primitive était blanche ; mais les larmes abondantes que les péchés des hommes ont fait répandre à Farchange en ont terni Féclat, et elle est devenue noire. Le prophète a voulu qu'elle servit d'objet de contemplation aux fidèles pendant la prière. Les inégalités qu'on remarque sur sa surface proviennent , dit -on, des baisers et des pieux attouchements des pèlerins. Près du temple se trouve aussi la fontaine sacrée , que la tradition regarde comme la source indiquée par Dieu à Âgar, qui allait périr de soif avec son fils Ismaël. La vente de l'eau de

cette source produit des sommes énormes aux

gardiens de la Kaaba. EnGn, le pèlerinage à Médine complète les principaux actes de dévotion, qui ne suffisent pas encore toutefois pour donner le titre de haggi. Ce qui est encore obligatoire pour conférer ce titre , c^esl la présence des pèlerins sur le mont Arafat, lorsqu'on y fait la prière à midi, le jour fixé, et qu'on a vu le principal mollah agiter un mouchoir pendant que Ton crie V Allah ek ber, qu'une foule aussi considérable ne pourrait entendre. On comprend que les autres cérémonies, pouvant se faire à volonté et à des jours indéterminés, n'occasionnent pas trop d'encombrement ; mais il n'en est pas de même du pèlerinage au mont Arafat, qui doit s'accomplir au jour et à l'heure indiqués. Rien n'égale la confusion qui règne alors à la Mecque, et sur toute la route qui condi^it à l'Arafat. Comme on marche sans ordre, les chameaux se heurtent et tombent; puis succèdent le plus grand tumulte et des batailles oii nombre de personnes sont blessées, où il n'est pas rare que des individus soient écrasés ou étouffés par la foule. Notre nacoda ^ par exemple , revint assez maltraité ; dans une de ces bagarres i] avait été renversé, et avait roulé sur

le revers de PÂrafat, en se faisant de nombreuses blessures. Aussitôt que la prière sur PArafat est terminée, des courriers sont expédiés dans toutes les directions pour en porter la nouvelle , et ceux à qui ils Tannoncent leur font des présents. On en dépëcbe plusieurs à Constantinople, et le premier qui arrive reçoit du sultan une forte récompense. Autrefois le concours des pèlerins à la Mecque était beaucoup plus considérable qu^il ne Test de nos jours, et Ton s'aperçoit qu'il va toujours diminuant d'année en année.

Une fois la fête du mont Arafat terminée, chaque pèlerin regagne comme il le peut son pays. Aussi nous ne tardâmes pas à voir arriver notre nacoda avec son équipage, tout fier de pouvoir désormais ajouter à son nom celui de haggi.

Rien ne s'opposant à notre départ, nous fîmes nos préparatifs le plus promptcment possible. Je me séparai, presque les larmes aux yeux, de Malem-Youssouf, et nous nous embarquâmes.

Une dizaine de pèlerins indiens mahométans prirent passage sur notre navire, et remplacèrent ceux que nous avions amenés de Gosseïr. Pour tout chargement, Méhémed-Ismaël ou Haggi- Ismaël , comme il se faisait maintenant appeler,

reçut trente jeunes autruches que Malem- Youssouf envoyait vendre dans Tlnde.

Je me croyais enfin débarrassé des relâches, et j^espérais, quand nous partîmes de Djedda, que nous allions nous diriger directement sur Bombay; mais je comptais sans notre hôte, c'est-à-dire sans notre nacoda. Il fallut encore nous arrêter à Déida, où Méhémed- Ismaël prit un chargement de café de ITémen, puis enfin à Moka, où il compléta son chargement de la même denrée. .Dans ce dernier port nous eûmes au moins l'avantage de trouver un nouveau compagnon de voyage , dont la société et la présence à notre bord nous dédommagèrent amplement du temps perdu. C'était un capitaine nommé M. Melvill, qui, venu de Londres avec des dépèches de la cour des directeurs, arrivait de Suez dans un bateau arabe. Il prit passage sur le Mahomedié à condition qu'on partirait immédiatement. Cette fois Méhémed tint parole, et nous mimes à la voile dans l'après-midi. Notre traversée dans la mer des Indes fut pénible; mais, grâce à M. Smith et à M. Melvill, qui était aussi un marin consommé, nous ne courûmes aucun danger. Enfin, après bien des peines, nous

arrivâmes en vue de Bombav, et là nous fûmes obligés de nqu^, fâcher sérieusement, parce <{ue le nacQda, n'osant ni entrer sans pilote, ni virer de bord pour Fattendre, nous conduisait sur les rochers du fanal. Nous en approchâmes tant, que le canon d'alarme tira deux fois pour nous en avertir. Nous envoyâmes le^ nacoda dans sa chambre, et M. Sfpith, secondé par M. Melvill, nous fît entrer heureusement dans le port.

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