CHAPITRE IV
Aspect de Bombay. — Débarquement. — Réception chez M. Ritch. -> Hommage rendu à l'hospitalité anglaise dans l'Inde. — La société anglaise dans ce pays. ^ Mes occupations pendant les premiers Jours de mon arrivée. ^ J'apprends par les journaux la mort du général AUard. — Réflexions et résolution que cette nouvelle m'inspire. — Détails sur la mort du général AUard. — Mes amis me détournent de ma résolution de reyenir en Europe.
Quand on a passé ^plusieurs mois dans des pays aussi désolés qus TEgypte et TÂrabie, il est difficile d'exprimer le sentiment de plaisir qu'on éprouve à voir devant soi une ville tout européenne dans son apparence, entourée de jolies campagnes et parée d'une belle végétation , tandis qu^une foule innombrable de vaisseaux se balancent dans le port, et que partout se manifeste une activité extraordinaire. Nous n'entrions pas cependant à Bombay dans le temps où la petite île sur laquelle elle est bâtie se présente sous son plus bel aspect; nous étions dans la saison des pluies, et les lourds nuages qui à
cette époque couvrent le> ciel, les grosses et longues vagues qui agitent sa rade et ont une si sombre couleur, lui donnaient un air de tris* tesse qui ne nous frappa guère, tant nous étions satisfaits de toucher enfin une terre où régnait la civilisation. Après nous être avancés dans la. rade pour nous trouver à Fabri de la haute mer, nous avions jeté Tancrc; le pilote du port vint nous joindre, et nous fîmes dans Tintervalle nos dispositions pour nous rendre à terre. Puis, afin d'éviter le bruit et d'être plus tôt débarqués, nous allâmes nous établir dans le bateau-pilote, qui attendait le rapport destiné aux autorités. Aussitôt que ce rapport fut terminé, notre pilote nous conduisit à terre.
MM. Melvill et Smith nous quittèrent pour aller, chacun de leur côté, rendre compte de leur mission. Le capitaine Thurth, qui avait longtemps résidé à Bombay, resta pour nous piloter, Edouard Piercy et moi. Nous montâmes tous dans des palanquins (1), et le capitaine nous conduisit chez son correspondant et son ami.
(i) Le palanqain est une espèce de litière portée par des hommes sur leurs épaules. Ce yéhicule est fort usité dans les Indes et en Chine.
M. Ritch , qui nous reçut avec la plus grande bienveillance. Sir Edouard n'était pas un étranger pour M. Ritch , car il avait des lettres de recommandation de Londres pour cette maison, une des premières du commerce de Bombay ; mais moi je n^avais aucui^ titre, pas même celui de compatriote, comme mes compagnons de voyage, pour mériter Tattention du chef de cette maison. Cependant je puis dire qu'il ne Gt aucune différence entre nous trois, et que j'ai à me louer d'une manière toute particulière des nombreuses marques d'indulgence et de bonté qu'il m'a prddiguées.
Je croirais manquer à un devoir de reconnaissance, si, dès mon arrivée, je ne m'empressais de déclarer que dans les relations particulières que j'ai été assez heureux pour entretenir avec les Anglais de l'Inde pendant un séjour de plusieurs années, j'ai trouvé la plus noble et la plus franche hospitalité, des sentiments élevés et généreux, comme aussi j'ai admiré leur loyauté, et l'ordre et la bonne harmonie qui paraissaient régner dans leur intérieur. Il est bien entendu que je ne parle ici que des relations privées, et nullement de la politique du gouvernement.
Non- seulement la société dans Tlnde ne m'a pas semblé inférieure à celle de l'Europe, mais à beaucoup d'égards je Tai trouvée incontestablement supérieure. Là il n'est pas un homme qui ne se fît remarquer dans les cercles de Paris et de Londres, soit par ses connaissances acquises dans de longs voyages, soit par sa facilité à parler des langues étrangères. Nulle femme n'y vient sans avoir reçu une éducation soignée , et sans avoir acquis des idées plus étendues que celles. des personnes dç son sexe gui ne sont pas sorties de leur pays. Les loisirs^ sont plus grands , aussi bien que )es fortunes ; la régularité de l'existence laisse pl]j3 de temps à l'étude; les bibliothèques sont noml)reuses, et nul ouvrage important ne parait en Europe qu'on ne le trouve dans l'Inde un ou deux mois après.
Les premiers jours de notre arrivée à Bombay furent employés à visiter la ville ; le capitaine Thurth la connaissait parfaitement , et il se chargea de nous en faire les lionneurs. Mais nous étions au plus fort de la mousson; la pluie tombait sans cesse, et nous ne pouvions sortir qu'en palanquin , dans les rares intervalles où le ciel s'éclaircissait un peu. Nous finîmes
par renoncer à ces excursions , qui ne nous permettaient de voir qu^imparfaitement les objets, pour rester soit chez M. Ritcb , soit dans les bibliothèques, où j'étudiais i^indoustani. La lecture des journaux était aussi pour moi un délassement d'autant plus agréable que j'en étais depuis longtemps privé. Il se publie plusieurs feuilles périodiques à Bombay, et je remarquai avec étonnement le talent, la science, et surtout les viies d'utilité qui président a leur rédaction ; je ne pouvais m'empêcher de les comparer avec le fatras, Tinutiie verbiage et la profonde ignorance qui caractérisent là plupart des feuilles européennes.
vue
tf^est en lisialht un de ces Journaux que j'appris une nouvelle qui était pour moi dû plus haut intA'êt, et^qùi allait peut-être arrêter dès son début mon projet de voyage dans l'Inde. L'article en question était à peu près ainsi conçu : a On nous écrit de Lahore que, depuis la mort de son ami le général Âllard , la santé du maharadjah IVunjet-Sing parait sërieusement altérée, âoit chagrin de cette perte, qui le prive d^un des pïiïs puissants soutiens de son trône, soit crainte pour l'avenir dé' sa dynastie, le fait est qu'il s'est opéré un changement remarquable dans les
habitudes et dans la conduite du roi de Lahore. Lui qui était, jusqu^à ces derniers temps, d'une activité incroyable , qui ne prenait pas un instant de repos^ il reste maintenant enfermé pendant des jours et des semaines entières , sans parler à personne qu'à quelques confidents intimes.
Ceux-ci, interrogés, répondent d'un air mystérieux, qui inspire encore la défiance. Dans les rares circonstances où il s'est montré en public, on a remarqué un changement extraordinaire dans sa physionomie; ses yeux ont perdu leur vivacité, ses traits sont décomposés, et son teint a pris une couleur cadavéreuse. Si tous ces symptômes sont les signes d'une prochaine catastrophe, d'autres signes annoncent qu'elle est prévue ,^ et que la mort de Runjet-Sing sera suivie d'une révolution complète dans son empire. De sourdes rumeurs circulent dans le peuple , une agitation à peine contenue se manifeste dans l'armée, et tout présage l'approche d'une tempête, etc. etc. yi L'article se terminait par cette réflexion du journaliste: « Si les informations de notre correspondant sont exactes, et nous avons tout lieu de les croire telles, la compagnie des Indes /doit se tenir sur ses gardes en
vue d^un événement qui peut arriver d'un moment à Tautre. Nous sommes trop convaincus de la haute sagesse de ses directeurs pour ne pas être pleinement rassurés d'avance sur les mesures quils sauront prendre en pareille occur* rencel afin de ne pas se trouver ao dépourvu quand la catastrophe arrivera, si elle doit arriver. »
J^étais seul dans ma chambre quand je lus cet article. Je brûlais d'avoir des éclaircissements ; mais M. Thurth et Edouard étaient allés faire une visite officielle au commandant de la citadelle, et M. Ritch était à son bureau. Je ne pouvais espérer de revoir ces messieurs qu'à l'heure du dîner, c'est-à-dire dans deux heures. Que ces deux heures me parurent longues! que de réflexions douloureuses je fis pendant ces éternelles cent vingt minutes! Voilà donc tous mes rêves évanouis! voilà mon avenir brisé!
Après avoir à peine touché le rivage de l'Inde , il ne me reste plus qu'à retourner sur mes pas et à aller tristement végéter en France!... Si cependant je persistais à me rendre à Labore, me dis -je un instant, ne trouverais -je pas également un appui dans les officiers français qui s'y trouvent encore? Mais obtiendrais -je d'eux
7A f VOYAGE
la même protection que j^avais droit d^attendre
du général Âllard? Ils n^avaient pas connu mon père, ils ne connaissaient pas le colonel C... F..., Pami particulier du général. Ils auraient pour moi tout au plus les égards dus à un compatriote qu'on rencontre loin de son pays, et qui se trouve dans une position embarrassante. Et d^ailleurs, quand ils le voudraient^, pourraient - ils m'êtrc sérieusement utiles? Si ,Runjet-Sing vient à mourir, conserveront -ils quelque crédit sous son successeur? et si une révolution éclate dans ce pays, n^en pourront -il^ p^s être eux-mêmes les premières victimes?
Le cp|onel C... F... avait bieq prévu le cas où Runjet-§ing viendrait à mourir; mais il supposait que le général, à peine âgé de cinquantecinq ans, lui aurait survécu , que, par son ascendant sur Tarmée régulière, il aurait affermi le trône de son successeur ; et voilà précisément rimprévu qui arrive, et ruine toutes mes
espérances » Ces réflexions, qui agitèrent
mon esprit pendant deux tieures , se terminaien t toujours par oette conclusion , que je n'avais d'autre parti à prendre que de retourner en France.
DANS L'INDE ANGLAISE. 1b ^
Enfin mes amis arrivèrent II paraît que la nouvelle que je venais d'apprendre avait fait sur moi une telle impression; que mes traits<ea «étaient bouleversés. Sir Edouard en m'apercevant accourut à' moi, et me preifiànt la main laveo affection :
« Qu'avez-vous, cher Ned? s'écria-t-il; seriezvous malade? Uair de ee pays n'est pas. sain, il est vrai; surtout dans cette saison; mais il y a si peu de temps que nous sommes arrivés^ que je ne croyais 0as qu'il eut pu déjà exercer son influence sur vous.
— ^ Rassurez- vous, mon anû; grâce & Dieu, je ne suis point malade, mais je 'suis péniblement affecté par ce que je viensdelipe daos cejournal; » et je lui montrai Particle, qu'il parcourut . d'un bout à Tautre. Comme je lui^ avais depuis longtemps fait part de mes projets^ il comprit toute la contrariété que je devais éprouver.
c(' Je prends; me dit-il^, une part très -vive à votre cruel désappointement; mais, après tout, vous êtes homme, mon cher> et vou)s ne devez pas vous laisser abattre. Allons.' diner, et, tout en mangeant, nous aviserons peut-être à quelque moyen de vous aider dans votre situation. » Et il m'entraîna vers la salie à manger.^
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J^avoue que je me sentais fort peu d^appétit ; mais j'étais désireux de savoir quand et comment le général Âllard était mort : Particle du journal en parlait comme d'un événement arrivé déjà depuis quelque temps. Dès que M. Ritch fut au courant de ce qui me préoccupait si vivement , il s'empressa de me satisfaire.
« Le général Allard est mort le 25 janvier dernier, me dit-il, et je m'étonne que vous n'ayez pas su cet événement avant votre départ d'Europe; car nos journaux parviennent maintenant à Londres en moins de deux mois. Â quelle époque avez-vous quitté Paris?
— J'ai quitté Paris au commencement d'avril, et Marseille le 15.
— Alors je comprends que vous ayez pu n'en pas être instruit, car le premier journal de Bombay qui a annoncé cette mort a paru le 23 février; le paquebot n'est parti pour l'Europe que vers la fin de février ; les dépèches dont il était porteur n'ont dû parvenir à Londres qu'après votre départ de France (1). .
(i) En effet, la première nouveUe de la mort du général AUard â été annoncé^ ^f^$ )§ Mmitewr du 20 anU 1839.
— Et pourriez-vous me donner quelques dé* taiis sur cet événement?
— Je n'en connais pas d'autres que ceux qui sont contenus dans le numéro du Bombay-Times du 6 mars dernier, que je vais vous communiquer. » Il fit signe à un de ses jeunes associés qui dînait avec nous; celui-ci se leva, et quelques minutes après m'apporta le numéro en question, où je lus Tarticle suivant :