CHAPITRE V
Événements qui suivirent la mort du général Âllard dans le royaume de Lahore. — Mort de Rui^et-Sing. — Anarchie effroyable. — Guerre entre le royaume de Lahore et la compagnie des Indes. — Défaite des Seikhs. — Traité de paix. — Division du royaume de Lahore. — Le roi actuel placé sous la dépendance de la compagnie. — Proposition que me font mes amis. — J'entre en qualité de secrétaire chef un inspecteur de la compagnie des Indes. — Portrait de M. Paterson. — )f es occupaUons -auprès de lui. — Description de Bombay. — Ses monuments. — Statue de lord Comwallis. — Le fort. — L'esplanade. — La ville proprement dite. — Llle de Bombay. — Tentes élevées sur le bord de la mer. — Importance du port de Bombay. — Étonnante variété de la population. — Une Journée à Bombay. — Le lever du soleil. -> Le bain. — Le déjeuner. — Les affaires. — Le lunch ou tiffin, — La promenade. — Le dîner. — Les Indiens, les mahométans , les p%rsîs. — Les Portu-
, gais. — Sort déplorable de ces derniers..
Avant de continuer le récit de ce qui me concerne personnellement, je crois nécessaire d'anticiper un peu sur les événements, et de raconter en quelques mots t^e qull advint du royaume de Lahore après la mort du général Âllard. Le lecteur jugera si j^ai été bien inspiré quand j'ai renoncé au projet d'aller chercher fortune dans ce pays-là.
Les prévisions da journaliste de Bombay ne tardèrent pas à s^accomplir. Le maharadjah Runjet- Sing mourat vers la fin de 1839 ou au commencernent de 1810. Aussitôt éclata la plus violente anarchie. Runjet-Sing avait laissé un fils nommé Karrack-Sing; il était idiot, et incapable de tenir les rênes du gouvernement. Dbyan-Sing, frère et premier ministre de Runjet, sieul capable de continuer Pœuvre de son frère, voulut disputer la couronne à son neveu. La compagnie des Indes, qui avait intérêt à voir Pempire des Seikhs se briser et se dissoudre pour en recueillir les fragments, n^étalt nullement disposée à laisser passer le pouvoir entre les mains habiles et énei^i((ués de Dbyan-Sing. Elle eut Padresse de faire reconnaître les droits de Karrack-Sing, et s'engagea à garantir la succession du trône dans la descendance directe de ce prince. Elle espérait, au moyen de Tidiotisme de Karrack, établir son influence à Lahore en envoyant un résident dans cette ville, tandis que Runjet n'avait jamais voulu recevoir qu'un simple chargé d'aflaires, qui encore n'avait pas le droit de passer le Sutledje, obligé qu'il était de résider à Loudianah , sur l'extrême frontière du territoire anglais.
Dhyan-Sing fit mourir Karrack-Sing et son fils (1840). La branche directe semblait éteinte. Dhyan-Sing donna la couronne à Shère-Sing, fils adoplif de Runjet, dont il était sûr. Les Anglais , trop occupés au Caboul, ne s'opposèrent pas à Favénement de ce prince, qui monta sur le trône en février i84>i. Dhyaii-Sing appela aussitôt an pouvoir deux de ses frères , et leur confia les postes les plus importants.
Mais Shère-Sing, bientôt las du joug de Dhyan , rechercha Fappui de la compagnie anglaise, décidé, pour Tobtenir, à sacrifier les intérêts de son pays. Dhyan le fit assassiner (septembre 4843) par Ajit-Sing, parent éloigné de Runjet- Sing, qui égorgea les femmes et les enfants de Shère. Ajit croyait avoir ainsi mérité la couronne, lors< qu'il apprit que Dhyan voulait donner le trône à Dhalip-Sing, autre enfant adoptif de Runjet.
Dhyan fut tué; mais il fut bientôt vengé : Hira- Sing, son fils, aidé de Farmée, prit Lahore, égorgea Ajit et ses partisans, mit Dhalip-Sing sur le trône, et partagea le pouvoir avec Rande-Cfaanda,
mère du nouveau roi , et Fune des femmes de
Runjet.
Toutes ces révolutions, faites par Farmée,
ÉB^MMHM
ÉÉBMrtlaiiMi
Pavaient transformée en une véritadile garde prétorienne toute-puissante : les soldats disposaient jdes grades, des places et même du trône.
Hira-Sing, homme de talent, comme son père, eut à lutter contre ses oncles Goulab-Sing et Soucheyt-Sing; contre les intrigues de la coinpagnie des Indes, dont cette effroyable anarchie faisait si bien les affaires; contre la reine mère et son frère Jowahir-Sing, effrayés de son ambition et de ses talents; enfin contre deux autres enfants adoptifs de Runjet, qui réclamaient le trône. Soucheyt fut tué par Hira; celui-ci le fut à son tour par Tannée (1844). Rande-Chanda et son fils conservèrent le trône; mais leur pouvoir fut bientôt après réduit à fort peu de chose par Finstitution d'un conseil supérieur {panth)^ composé des principaux officiers de Tarmée, et dans lequel résidait toute Tautorité. Jowahir-Sirig, frère de la reine, fut tué en septembre 1845, dans une insurrection; bientôt après, certains mouvements de troupes opérés par les Anglais sur le Sntledje ayant été r^ardés par le pan^A^ peut-être non sans raison, comme une déclaration de guerre, Tarmée seikh prit l'offensive (décembre 1845), et commença la guerre contre sa redoutable rivale. Elle
fut vaincue cinq fois, malgré son audace et sa ténacité, et la guerre se termina, le 9 mars 1846, par un traité de.paix dans lequel rAngleterre se fit céder le pays entre le Blas et le Sutledje, força la cour de Labore à reconnaître comme roi indépendant Goulab-Sing, dans le royaume de Cachemire, de sorte que l'ancien royaume de Labore se trouva divisé en deux. Goulab se reconnut vassal de la compagnie^; il s^engagea à joindre ses troupes à celles de TAngleterre, dans les opérations qui auraient lieu sur son territoire. Quant au maharadjah Dhalip-Sing, il fut reconnu indépendant de PÂngleterre; mais il accorda à la compagnie le droit de faire traverser à ses troupes ^s États et rindus, et celui de tenir garnison dans sa
capitale, sous prétexte d^ maintenir Tordre; il lui céda toute son artillerie; il s^engagea à réduire son armée à vingt mille fantassins et douze mille cavaliers, et à ne plus y admettre d'Européens. Un résident anglais fut établi à Labore; le premier ministre du n^abaradjah dut être nommé par rAngleterre.
Cette puissance a pris, comme on le voit, ses mesures pour enlever au Labore, quand elle le jugera à propos, Tombre d'indépendance qu^elle lui a laissée.
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La plupart des bits que je viens de raconter très -sommairement, se sont accomplis pendant mon séjour dans Flndc; les autres ont eu lieu depuis mon retour en Europe. Mainlraant je re* viens à mon récit.
Quelques jours après la conversation que j^ai
rapportée à la fin du chapitre précédent , Edouard Piercy entra gaiement dans ma chambre :
c Bonjour, cher Ned ; je vous apporte une nouvelle qui, je pense, vous fera plaisir. H. Ritchet le capitaine vous ont trouvé un emploi qnlls ont jugé convenable, et que vous pourriez au besmn , si cela vous arrangeait mieux , changer plus tard pour un autre plus avantageux. Voici de quoi il s^agit. BL Ritch connaît beaucoup on des inspecteurs de la compagnie^ nommé sir Arthur Paterson. Il a besoin d'un second secrétaire connaissant parfaitement la langue française. Sur la demande de M. Thurth , M. Ritch vous a proposé pour cette place, et vous avez été accepté provisoirement, jusqu'à ce que vous ayez été présenté à sir Arthur et que vous vous conveniez mutuellement.
— Je pourrais convenir, répondis -je, sous le rapport de ma connaissance de la langue fran-
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çaîse; mais n'est- il pas nécessaire de posséder aussi à fond la langue anglaise? et vous savez que, sous ce rapi)ort , je laisse beaucoup à désira*.
^ — Vous en savez tout autant qu'il est nécessaire. Vous n'auriez rien à rédiger en anglais, ceci est l'affaire du premier secrétaire. Comme sir Arthur a dans ses attributions spéciales la correspondance avec les autorités françaises de Pondichéry et des autres établissements français dans Plnde , vos fonctions se borneraient à traduire cette correspondance en anglais, et à rédiger en français les réponses de sir Arthur. Ce seraient là vos fonctions officielles, patentes, véritable sinécure, car la correspondance en question n'est pas très-compliquée; mais sir Paterson désire de plus trouver en vous un homme capable de le perfectionner lui-même dans la langue française, qu'il a sue assez bien autrefois, mais qu'il a presque totalement oubliée par défaut d'usage. Il ne s'agit pas de lui ensej^ner les principes de la grammaire comme à un écolier; non, il ne songe pas à vous traiter comme un professeur ou un maître de
langue, il voudrait seulement s'entretenir familièrement avec vous en français , et que vous le reprissiez des fautes qu'il ferait contre la langue et
la pronondation ; puis, de temps en temps, il aimerait à étudier avec vous vos meilleurs auteurs , tant poètes que prosateurs. Voilà en quoi consisterait votre emploi, tant public que parti-
culier.
« Voici maintenant quels en sont les avantages : vous recevriez de la compagnie uiie somme de deux cent cinquante livres sterling pour vos appointements de deux^èlne secrétaire; puis sir Paterson y ajouterait pareille somme pour la peine que vous prendriez de le perfectionner dans votre langue; enfin vous seriez nourri et logé chez loi, et quand vous voyageriez , ce qui arriverait assez souvent, ce serait aux frais de la compagnie. Voyez, mon cher Ned, si cela vous convient.
J'ajouterai encore, pour vous décider, que dans deux mois vous partiriez avec sir Arthur pour Calcutta, en passant par Delhi, Agra, Bénarès, etc. , et quMl est probable que le capitaine Thurth et moi nous serons du voyage, carc^est vers cette époque que nous devons être rendus à notre corps. »
Cette proposition était réellemept trop séduisanté pour ne pas être acceptée sans réflexion. Aurais -je jamais pu rêver rien de mieux dans
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la triste position où je me trouvais ? Je me voyais tout à l'heure presque abandonné et sans ressources, et voilà qu'on m'offrait une place rapportant plus de douze mille francs, et de plus la perspective de parcourir Tlnde sans frais, de la manière la plus sûre et la plils agréable ! Je remerciai vivement sir Edouard, et je lui dis que toute ma crainte était maintenant que je ne fusse pas jugé digne par sir Arthur de l'emploi qu'il me destinait
« Que cela ne vous inquiète pas, me réponditil; sir Arthur est un homme simple, sans prétentions, qui n'a rien de cet oi^ueil qu'on reproche souvent, et à juste raison, à notre aristocratie, ni de cette insolence qui est trop souvent l'apanage des parvenus de notre pays, qu'on a flétris du nom de nababs (1); et cependant je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de ces nababs qui soient plus riches que M. Paterson. »
Bref, pour ne pas fatiguer le lecteur d'une foule de détails inutiles, je dirai que l'affaire s'arrangea comme me l'avait annoncé sir Edouard.
Je fus présenté à M. Paterson par M. Ritch et par
(1) Les nababs sont des princes indiens . et Ton donne assex souvent ce nom aux Anglais qui se sont enrichis dans Tlnde.
le capitaine Thurth. Je trouvai en lui un homme plein de bon sens et de raison, mais dont l^éducation primitive avait été extrêmement négligée. Il était né dans une famille très-pauvre des environs de Liverpool, et il avait commencé par être simple ouvrier sur le port de cette ville; puis il s'était peu à peu élevé par son travail, son intelligence et sa persévérance, jusqu'à une haute fortune, et aux fonctions d'inspecteur de la compagnie des Indes. Mais, quoiqu'il eut acquis en même temps que de grandes richesses des connaissances fort étendues et très-variées, il sentait qu'il lui manquait ce quelque chose que donne seule une bonne première éducation , et auquel il est bien difficile de suppléer quand on est arrivé à un certain âge. Ce sentiment lui laissait une sorte de timidité quand il se trouvait en présence de personnes instruites, et il lui fallait un certain temps pour la vaincre; alors on reconnaissait un homme plein de raison, de sagacité et de jugement. Ajoutez à ces qualités une loyauté, une droiture à toute épreuve, et une grande expérience des affaires, et vous ne serez pas surpris que le simple ouvrier de Liverpool fût devenu un des plus riches négociants de Tlnde, et que la com-
pagnie eût en lui une pleine eonGance et recourût souvent à ses lumières et à ses eortseils.
Tel est le personnage avçc lequel je me suis trouvé en rapports intimes pendant tout le temps de mon séjour dans Tlnde; depuis que nous nous sommes séparés, je n'ai cessé d^enlreienir avec lui des relations toujours agréables et faciles.
Dès le jour même de ma présentation à sir Paterson, je parus lui convenir, et le surlendemain je fus installé dans mes nouvelles fonctions. Ce n'était, en effet, comme me Pavait dit sir Edouard , qu'une véritable sinécure pour ce qui concernait le rôle officiel ; quant à la seconde partie, elle était plus importante que ne me l'avait fait entendre mon ami Edouard. En effet, M. Paterson avait appris le français, comme sa langue maternelle, par routine, et il parlait l'une et Tautre sans se douter des premières règles de la grammaire. Lorsque je fus un peu plus familier avec lui , et que je vis que j'avais gagné sa confiance, je lui dis qu'il serait bon de revenir sur les premiers principes et de reprendre pendant quelque temps les études grammaticales. « Je n'osais pas vous le demander, me répondit-il, mais c'est là mon plus grand désir. Et ne pourrais je
pas en même temps , ajouta-t-il , étudier la grammaire anglaise?
— Certainement, répondis -je, il vous sera facile de repasser Tune et Taulre gratomaire ensemble.
— Que parlez-vous de repasser? reprit-il avec tristesse, dites donc d'apprendre pour la première fœs; car, je dois vous Pavouer, je n'ai jamais été à rècole, et je donnerais la moitié de ma. fortune pour savoir ce que des enfants de quatorze à quinze ans ont appris dans les écoles ou dans les collèges. Mais, je vous prie, ne dites à personne que vous me donnez des leçons comme à un petit écolier, ce serait à me faire montrer au doigt. Je m'aperçois ^ bien souvent que je fais des fautes grossières en parlant, et j'ai surpris plus d'une fois le sourire sur les lèvres de ceux qui m'écoutaient ; je m'excuse en disant que mes études ont été assez négligées, que les affaires m'ont fait ouUier le peu que je savais ; mais |K)ur rien au monde je ne voudrais qu'on sût que je n'ai jamais rien appris. »
Je le rassurai, de mon mieux ; et quand je lui dis que ce n'était point comme à un petit écolier que je prétendais lui donner des leçons, mais^
comme à an homme dont rintelligence et le jugement étaient formés , que ce serait Paffaire de six mois ou un an au plus pour le mettre en état de parler et d^écrire correctement dans les deux langues, il fut enchanté, et m'assura qu'il en conserverait pour moi, si je réussissais, une gratitude étemelle.
Une heure par jour fut consacrée à Fétude; le reste du temps j'étais parfaitement libre, et je l'employais à visiter mes amis, et à faire des courses dans la ville et dans les environs. Nous devions rester à Bombay jusqu'au retour de la saison sèche; et comme il était probable que je ne reverrais jamais cette ville, je voulus profiter de ce temps pour l'étudier dans tous ses détails. Voici, en abr^é, le résultat de mes observations.
Bombay est le chef-lieu d'une des trois présidences entre lesquelles se divise le gouvernement de l'Inde; les autres sont Calcutta et Madras. Au xYi® siècle , les Portugais s'étaient empa^ de nie de Salsette , voisine de la petite ile de Bombay, et ils avaient bâti sur cette dernière la ville de Mahem, qui n'est plus aujourd'hui qu'un village. En 1661, les Portugais c^èrent ces posses- »ons à l'Angleterre comme partie de la dot de
DlANS L'INDE ANGLAISE. 97
rinfante d^Espagne , qui épousait Charles IL Depuis ce temps Bombay a toujours appartenu à PÂngleterre , qui en a fait une des premières places de commerce du monde. Son port , le meilleur et le plus sûr de Flndoustan , Ta rendue Tentrepôt général des marchandises de Flnde , de la Malaisie, de la Perse, de TAbyssinie et de FÂrabie. Calcutta seule peut lui disputer Tempire du commerce. Bombay forme, pour ainsi dire, deux villes, celle qu'on nomme le Fort, et une vaste cité qui en est séparée par Tesplanade. Dans le Fort sont
les administrations publiques et les comptoirs des négociants ; quelques Européens demeurent dans la partie occidentale^ tandis que les naturels ont leur habitation du côté opposé. On y remarque rbôtel de ville , siège du gouvernement , mais que personne n'habite. Ses vastes salles s'ouvrent parfois pour des fêtes publiques, et renferment la belle bibliothèque de la Société asiatique, ainsi que les collections précieuses rapportées de toutes les parties de FÂsie; elles sont ornées des portraits et des statues de ceux qui ont rendu des services à la ville. La cathédrale est un assez beau monument, et la petite église écossaise ne manque pas d'élégance. On peut citer encore le bazar, les