CONSTITUTION, GÉOLOGIE, POPULATION
Soumise aujourd'hui à un prince de la maison de Bourbon, jusqu'au moment où la succession du duché de Parme sera ouverte par la mort de l’archiduchesse Marie-Louise, souveraine usufruitière, la principauté de Lucques ne contient qu'une superficie de 328 milles de 60 au degré, soit 36 lieues et demie carrées, et, dans cet espace étroit, présente tous les aspects, toutes les expositions que peuvent offrir les terrains unis ou accidentés ; sa forme est celle d’un trapèze ayant à peine 6 myriamètres en longueur, 3 dans sa plus grande largeur, et 1 3/4 dans sa plus petite sur le littoral. C’est une espèce de bassin qu’entourent les sommités de l’Apennin aux limites des territoires mo-
dénois et toscan, et que traversent toutefois les rainealu^ qtîi se détachènt de la chaîne principale? il se divise, par la nature du sol, en trois régions distinctes, appelées de la marine, du milieu et de la montagne. La première est une vallée de 6 milles en profondeur que terminé au midi, sur les bords de la Méditerranée, un rivage de 3 en étendue; jadis presque entièrement marécageuse, elle fut desséchée et assainie, grâces aux soins infatigables, à la patience des cultivateurs et aux canaux d’écoulement. Mais la culture du riz, si avantageuse et en même temps si malsaine, commence à l’envahir et à détruire l’œuvre salutaire de plusieurs générations. Il parait certain que la mer couvrait cette vallée, il y a deux mille ans ; mais lei alluvions considérables de l’Arno et du Serchio à l'est; et de la Magra à l’ouest, que les courants rejettent sur la côte, exhaussèrent son niveau, et encore aujourd’hui elles font, à son profit et chaque année, reculer l’eau salée de 3 à 4 mètres.
La région du milieu est aussi un vallon, mais moins déprimé, éleVé de 1 5 à 25 métrés au-dessus de la première, et les monts principaux qui l’enferinent, savoir ceux de Santo-AUago, de Serra et de Pizzorna, arrivent à la hauteur de 871, de gi5 et de 970 inètres; on voit qu’ils ne sont que d’un ordre secohdaire. Quoique celte chaîne apennine soit presque entièrement composée de sable, de
schiste argileux et de calcaire compacte et stratiforme, on y voit cependant plusieurs variétés de brèches en marbres colorés, du blanc statuaire» de bons matériaux pour les constructions et des jaspes sanguins, vert et jaune, employés comme pierres dures à la confection des mosaïques; elle contient aussi des métaux. 11 y a quatre-vingts ans que l’on trouva de l’or à Cassero et qu’on en frappa des doublons. A San-Cassiano des morceaux de plomb, sulfuré, granulé, ont donné 5o p. de métal, et, si l’on s’est borné aux essais, c’est que probablement le filon n'était pas assez considérable pour permettre les frais d’un établissement ; mais une mine de cuivre, nouvellement découverte à Mozzano, en i 844» promettait d’ètre plus fructueuse.
La troisième division de la principauté, la montagneuse, est ainsi nommée parce que c’est là que sont les pics les plus élevés. Les plus hauts, faisant partie de la chaîne longitudinale et parallèle à la Méditerranée, sont les Trepotenze arrivant à ig33 mètres, le Pisano à 1946» le Rondinajo à 1962 ; et la neige s’y arrête 6 à 7 mois, surtout aux pentes tournées vers le nord.
La température ne peut donc être partout la même dans une contrée dont les plans montent successivement ; ainsi aux bords de la mer elle est moins froide de 2 degrés qu’au milieu de la se-
248 SURFACE DU PAYS , CONSTITUTION , conde région, aux environs de la capitale, où le citronnier, plus délicat que l’oranger, a besoin de l’exposition du midi et de l’abri d’un mur ; là, rarement le froid descend à 4 degrés ; le maximum de chaleur est 27, et 12 exprime la moyenne du thermomètre de Réaumur.
Plusieurs ruisseaux traversent le pays; mais il ne possède qu’un fleuve, leSerchio, ou plutôt un torrent (1), qui prend naissance dans la montagne sur les confins de Lucques et de Modène, et, coulant du nord à l’ouest, arrive à la mer après avoir parcouru 5o milles. Pendant les 3o premiers , «à partir de sa source, sa pente, de il à 12 mètres par mille, équivalant à 3o par lieue, est cause, parles dépôts de terre et de cailloux qu’il entraîne, du continuel exhaussement de son lit et, par conséquent, de ses eaux en été, au moment de la fonte des neiges ; mais près de Lucques, dans la vallée Médiane, cette pente n’est plus que de En-
digué sur une partie de son cours, il sert à l’arrosement des environs de la capitale; mais non constamment , car le canal appelé J’Oxzori, qui communique à l’est, au moyen d’un autre, avec l’Arno sur le territoire toscan, et à l’ouest avec le Serchio, ne reçoit' de l’eau suffisamment que lors
(1) Quoique portant le même nom, ce petit fleuve n’est point celui qui féconde le Modénois et se joint au Pô.
GÉOLOGIE, POPULATION. 24g
des crues de ces deux courants. Le second, sujet à des débordements terribles et portant le ravage dans la contrée du milieu, est, au contraire, le bienfaiteur de la maritime, en lui accordant d’abondantes irrigations au temps des fortes chaleurs. Alors huit canaux y apportent, en 24 heures, 325, 3oi mètres cubes d’une eau fécondante, et assurent annuellement deux récoltes aux cultivateurs. Un lac, celui de Bientina, de 17 milles de circonférence, est placé entre Lucques et la limite du grand-duché de Toscane. 11 a été souvent question de diminuer sa surface, en y pratiquant des saignées d’écoulement et d’augmenter ainsi les terrains cultivables (1).
Cette surface, telle qu’on vient de la décrire, si petite , si accidentée et en grande partie rouverte par l’Apennin, est pourtant celle de l’Europe qui contient relativement la plus nombreuse population, puisqu’elle montait, en i843, à
(1) Celle oréralio» serait liée à celle conçue en 1820 par l’hab;le architecte et ingénieur hydraulique Noltoliui ; elle consisterait à détourner le Serchio vers Ripafralta, et de le faire passer dans la fo.se déjà existante de Fileltole, que peu de travaux rendraient capable de le recevoir. Le lit du tleuve serait ainsi considérablement abaissé, mieux dirigé vers la mer, accourci de cinq milles, et d’un écoulement plus facile. Le danger des inondations, toujours plus menaçantes, et la force des choses obligeront tôt ou tard le gouvernement à exécuter ce projet ou tout autre arrivant au même but.
2Ù0 SURFACE DU l'AYS, CONSTITUTION,
172,530 habitants , soit 4»734 par lieue carrée, population forte, active, éminemment industrieuse, à quelque occupation qu’elle se livre , et en général douée de bonnes mœurs et d’un esprit religieux; mais avant de donner des chiffres, il faut révéler au lecteur la cause de ce nombre prodigieux d'individus et comment ils peuvent subsister sur un terrain si étroit , car la principauté n’a que deux villes de quelque importance, Lucques de 25,000 âmes et Viareggio de 6,000. Tout le reste est cultivateur et doit vivre du produit de ses champs. C’est surtout depuis 1799, que cette multiplication de l’espèce humaine a été extraordinaire, puisque de 1733 à 1807, l’augmentation ne fut, en 74 années, que de 8,486, tandis que, de 1807 à i843, elle s’est élevée, en 36 ans, à 5o,85a.
Les principaux stimulants de cet accroissement inoui sont premièrement l’abolition, depuis 1799, des substitutions qui empêchaient les cadets de se marier , deuxièmement la consolidation des baux perpétuels ou à très-long terme appelés livelli , troisièmement la vente d’une riche portion des biens d’église, estimée à 6 millions et valant beaucoup plus, attendu qu’elle fut donnée à vil prix , comme on a toujours opéré dans les pays où des possessions du clergé ont été sécularisées (1) ; qua-
(t) Sans entrer dans la discussion de celte mesure financière,
GÉOLOGIE, POPULATION. 25i
trièmement, le perfectionnement des anciennes routes et la construction de nouvelles; et cinquièmement, beaucoup d’autres travaux publics entrepris et continués.
Par l’abolition des substitutions, une masse de bieas-fonds, estimée à aâ millions, fut arrachée à la main-morte et put entrer dans la circulation^ Par la perpétuité des livelli , il fut possible au fermier, ou plutôt à l’utile propriétaire, assuré désormais d’une tranquille possession, de mieux cultiver et de se livrer à d’autres améliorations. La vente des biens ecclésiastiques accrut beaucoup la division des terres et des petits fermiers, souvent même de simples journaliers devenus possesseurs et, stimulés par cette qualité nouvelle pour eux* tirèrent de leurs acquisitions le double et quelquefois le triple de ce qui pouvait revenir aux anciens propriétaires (1). Les communications, ouvertes en
et sans prétendre l’approuver, nous ne pouvons nous dispenser de montrer quelle influence elle exerça sur l’accroissement de la'population. C’est un fait statistique qui s’esl répété en plusieurs pays et qui a eu les mêmes conséquences.
(t) En général , le clergé ménageait les cultivateurs et passait des baux à bas prix ; mais néanmoins les petits acquéreurs trouvèrent un grand bénéfice en achetant ses propriétés ; csr ils recueillirent , en travaillant avec leur famille , les trois parts que les grands fermiers étaient obligés de faire pour les frais de culture par valets à gages ou journaliers, pour le propriétaire et pour euxmêmes. Voilà ce qui explique pourquoi, en France, partout où la
des lieux précédemment inaccessibles, excitèrent l’agriculture sur tous les points du pays et principalement dans les cantons montagneux, par la facilité de se débarrasser de leurs productions et par la valeur qu’elles ont acquise. Les travaux publics, en faisant circuler un numéraire enfoui jusqu’alors dans le trésor de prévoyance de l’Etat ou dans les caisses des particuliers, augmentèrent l’aisance générale, surtout dans les basses classes, et portèrent au mariage beaucoup d'individus qui, sous le précédent gouvernement, s’en seraient abstenus; mais à toutes ces causes d’un constant accroissement de population, il faut en joindre deux autres, moins efficaces peut-être, et dont néanmoins on doit tenir compte ; savoir la vaccine, introduite à cette époque, et la promulgation du Code Napoléon, qui, en accordant aux femmes le même droit d’hériter qu’aux hommes, n’en condamne plus un grand nombre au célibat ou au cloître.
Les 172,530 habitants de la principauté formaient, en i843, 3o,i42 familles, composées chacune en moyenne de 5 personnes 22 trentièmes ; ce qui excède de beaucoup le nombre des autres familles européennes où l’on n’en compte ordi-
terre se vend en parcelles, les paysans peuvent les payer si chèrement. Le grand possesseur ne retire de ses biens-fonds fffermés que 2 */t à 3 p. % , et eux obtiennent 6 et même 8.
GEOLOGIE, POPULATION* 253
nairement que 4 1/2 au plus. Les possesseurs de biens-fonds, y compris les fermiers à baux emphytéotiques, arrivaient au chiffre de 40,000 ; c’est, à peu près, sur quatre individus un propriétaire ou un fermier à très-long terme, considéré, sauf redevance, presque comme le maitre du sol . Aussi la terre est-elle excessivement divisée, et en moyenne également le mille carré de 700 toises ou 1,400 mètres contient 125 parcelles, ne donnant que 4 arpents 2/9“es par propriété ou emphythéose. C’est, sans doute, à cette extrême division que l’on doit l’incessante activité des cultivateurs , obligés de tirer tout le parti possible de la faible superficie de terrain livrée à leurs soins.
Parmi ces propriétaires on compte io5 familles nobles, descendant, pour la plupart, de l’aristocratie lucquoise jadis souveraine du pays ; elles sont encore celles qui possèdent les biens les plus considérables. Plus de 6,000 individus pratiquent les arts, les professions mécaniques ou travaillent aux manufactures, et tous les ans 4 ou 5, 000 émigrent pour la Corse, les Maremmes toscans et les diverses conlréesdel’Europe. Ceux qui prolongent leurs courses à l’étranger et y séjournent plusieurs années, exercent les industries de fumistes, de stucateurs, de mouleurs en piètre, de peintres en bâtiments ou se font marchands de marrons de leur pays, jouissant d’une grande réputa-
tion et produits d’une culture lucrative; mais les émigrants qui vont cultiver les champs de la Corse, de la Sardaigne et desMaremmes, ou garder les moutons transmuants, descendent tous de l’Apennin et ne louent leurs bras que pendant les mois d’hiver, alors que le rude climat des montagnes rend impossibles les travaux agricoles; ils reviennent fidèlement, au retour du printemps, payer leurs dettes ou déposer à domicile entre les mains de la mogliata , de leur femme, un modeste pécule. C’est une race d’hommes honnêtes et robustes. Leur nombre est de 2,5oo à 3,ooo, et leur industrie assez, fructueuse, relativement à ce qu’ils auraient pu gagner au milieudes frimais. Toutefois, à côté du bien, il existe toujours quelque mal en ce monde, et ces laborieux terrassiers contractent souvent, en des contrées malsaines, des maladies aiguës ou chroniques dont il résulte, pour la population virile des montagnes, une mortalité plus considérable qu’elle ne devrait l’être. Les habitants de la plaine, après de plus longues pérégrinations, rentrent aussi dans leur patrie pour y jouir d’é-^conomies péniblement amassées. En général, les Lucquois sont attachés au sol qui les vit naître, et y reviennent avec empressement. Cependant on prétend que quelques-uns, attirés par l’exemple des Génois, s’établissent au Brésil et à Buénos- Ayres et y font fortune ; alors, enchaînés par leurs
affaires, ils meurent loin du toit paternel. Environ 2,000 voyageurs visitent annuellement la principauté, soit par curiosité, et c’est le plus petit nombre, soit pour prendre les eaux minérales de Monte- Catini ou passer la mauvaise saison sous le beau ciel de Viareggio ; ils y laissent une massede numéraire importante et en enrichissent graduellement le pays.
Toute la population lucquoise est répartie sur douze communes , et il faut dire ici que par commune on n’entend point, comme en France , une ville ou un village, dont l’action administrative est restreinte à leur simple territoire, mais un cheflieu dirigeant un canton ; c’est encore la cité romaine avec son pagus , un débris de l’antique organisation impériale et remontant même aux temps de la république. Le tableau ci-dessous donnera cette répartition pour i843.
Lucques. . . j la ville. .
M ( a la campagne
Capamosi
... . ( dans la ville .
Viareggio . • j ^ |a campSgne
„ . i dans la ville .
Camajore , • j ^ la campagne
Pescalia
Villa Basilica
Borgo
Bagno
Careglia '. . .
Gallicano
Montignoso
Minucciano, ........
Total, .
Il n’est pas nécessaire de faire observer au lecteur, que les cantons les moins peuplés sont ceux des montagnes.
Le uombre des naissances fut , dans la même année, de 5,3i5, celui des morts de 3,755; l’augmentation de population de i ,56o, et l’état des décès, rangés en catégories de divers âges , présente les chiffres suivants :
De la naissance à la 5* année. ... ; 1 ,720
De S à 10 156
De 20 à 30 148
De 30 à 40 138
De 40 à 50 167
De 50 à 60 207
De 60 à 70 364
De 70 à 80 415
De 80 à 90 217
De 90 à 100 et pins 37
La première et les trois dernières séries de ce tableau révèlent deux faits remarquables ; d’abord , à la première, le nombre excessif des enfants morts en bas âge depuis leur naissance jusqu’à leur cinquième année; et ensuite combien les trois dernières attestent une longévité assez rare dans les climats chauds ; car plus d’un sixième des défunts a passé 70 ans et plus d’un dixième 80, 90 et même 100. Quant aux enfants de la première série, les philanthropes lqcquois se sont justement émus de
Digiti;
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sa mortalité si considérable , égalant presque la moitié des décès et 3o p. °/0 des naissances, et ils ont demandé que le gouvernement s’appliquât à la diminuer par de sages mesures; car celte mortalité provient principalement de l’incurie des parents, surtout de ceux de la campagne qui, pendant les travaux des champs, abandonnent leur petite famille à elle-même ; abandon, cause fréquente d’accidents ou de maladies par défaut de soins hygiéniques. On réclame donc la multiplication des crèches et des salles d’asile, et l’on doit dire que , dans ses prédications , le clergé des paroisses rurales recommande sévèrement aux mères de remplir leur devoir et enseigne les précautions à prendre pour conserver la vie aux nourrissons. C’est effectivement pendant la première année que la mort sévit le plus cruellement sur eux.
Depuis longtemps la population a sans cesse augmenté, d’abord assez lentement, ensuite avec plus de vitesse, et enfin rapidement à tlater de la naissance du dix-neuvième siècle. En 1733, elle n’était que de 1 i3,igo âmes, et cent ans après, en i833 , elle montait à i55,4i6 et s’était accrue de 42,224, c’est-à-dire de 4,220 en moyenne, par période décennale. De i833 à i843 , le mouvement progressif ne s’est point arrêté, puisque cet intervalle de dix années a ajouté 17, 1 14 au nombre des habitants.
a58 SURFACE DU PAYS, CONSTITUTION,
Voici un tableau centennal à l'appui de ces assertions.
ANNÉES