‹ Voyage dans l'Italie méridionaleChapitre 58 sur 80 · DEUXIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ÉPOQUE

Celte période se distingue par l’entraînement des peintres modénois vers le style de Rafaele, par

(1) Crèches, représentations du berceau de l’étable de Bethléem, où Jésus fut déposé après sa naissance, et aussi de l’adoration des bergers ; elles sont fréquentes en Italie, soit comme perpétuelles, soit comme temporaires,.et placées dans les églises pendant la semaine-sainte; mais alors elles se composent de manne- ' quins pittoresquement drapés avec une grande habileté.

leur facilité à le saisir, et aucune école italienne n’en produisit de plus nombreux et de plus habiles imitateurs ; mais s’ils accomplirent des œuvres d’une éternelle louange, ils n’en perdirent pas moins leur caractère national et son empreinte distinctive. Un des premiers, et par la date de sa réputation et par son talent, fut Pellegrino, qui, dès 1 5og et avant d’avoir connu Rafaele, attacha aux murs de Santo-Giovanni le beau tableau qu’on y voit encore et que le temps n’a point altéré; plus tard Pellegrino se mil sous la direction du divin peintre d’Urbino et eut l’honneur de l’aider dans l’exécution des Loges du Vaticano. On admire aussi à la chapelle des Espagnols les débris d’une de ses fresques pleine de finesse et de grâce, mais que l’on a indignement restaurée. C’est surtout dans sa patrie, où il se retira après la mort de son maître, que l’on peut juger le mieux de sa haute capacité. A cet artiste de premier ordre succédèrent son fils Cesare Pellegrino, Aretusi et Taraschi Giulio qui marchèrent sur ses traces, sans toutefois pouvoir l’atteindre.

Plus lard, Correggio exerça une véritable influence sur l’école modénoise, mais non exclusive, et ses admirateurs s’efforcèrent d’allier sa manière à celle de Rafaele; alliance difficile, car l’une était nette, précise dans la forme et les contours, et l’autre au contraire, quoique pleine v. 82

d’une certaine vaguesse , ne pouvant s’unir à la parfaite pureté du dessin, est néanmoins ornée d’un charme inexprimable, d’un coloris enchanteur. Cependant le style de Rafaele séduisit le plus grand nombre des artistes, et celui qui sut le mieux s’y conformer fut Girolamo de Vignola; mais les deux hommes jetant un véritable éclat, à cette époque, les deux rivaux de gloire sont Alberto Fontana et Niccolo dell’Abale. Fontana montra un rare talent dans ses fresques et s'adonna principalement à ce genre exigeant des qualités difficiles à posséder, et résultat de dispositions naturelles et d’un travail assidu ; savoir la promptitude de l’exécution et la savante fermeté du pinceau; car il faut peindre au premier coup, et les retouches sont interdites. Le second l’emporta toutefois sur Fontana par la science des raccourcis, parle relief qu’il donnait à ses oeuvres et la beauté de ses teintes. On peut encore le juger sur les douze fresques enlevées aux murs de la citadelle de Scandiano, transportées au palais ducal, et retraçant des sujets tirés de l’Enéide; il y déploya toutes ses connaissances dans l'anatomie, le paysage, l’architecture et la représentation des animaux. Les Caracci (Carraches) s’éprirent d’admiration pour la Nativité de Jésus et la Conversation de femtnes et de jeunes gens qu’il peignit à Bologna avec une exquise élégance. Agostino Caraccio publia,

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en l’honneur de Niccolo, un sonnel où il disait que lui seul savait réunir la régularité de Ilafaele, Je terrible de Michel-Angelo, le parfait naturel du Tiziano, la couleur enchanteresse de Corregio, la grâce du Parmigianino et l’invention du Pritnaticcio (1). Sans doute on sent, dans cet éloge, l’exagération poétique; mais pourtant il ne pouvait être adressé, par un peintre si habile, qu’à un artiste supérieur. Niccolo est presque inconnu en France, quoiqu’il ait peint 38 fresques à Fontainebleau, où Charles IX l’avait appelé; mais plus tard la galerie qui les recélait fut abattue. Ce qui contribue à renfermer sa réputation en Italie, c’est qu'il produisit fort peu de tableaux de chevalet, et travailla le plus souvent sur les parois des églises

(1) Voici ce sonnel, que Malvasia nous a conservé dans sa vie du Primaticcio :

Cbi farsi nn buon plttore brama e desia 11 disegno di Roma abbla alla mano,

La mossa coll’ ombrar Veneziano,

E il degno colorir di Lombardia;

Di Michelangiol la terribii via ,

Il vero natural di Tiziano ,

Di Correggio lo stil puro e soprano,

E di un Rataele la vera simmetria;

Del Tibaldi il decoro e il fondamcnto,

Del dolto Primaticcio l'Inventare ,

E un po di grazia del Parmigianino.

Ma aenza tant! stndj e tanto atento,

Si ponga solo l'opre ad imltare

Che qui laiclocel 11 noitro Ntccollno. *

34o écoles de peinture

et des palais. C’est donc seulement à Modena, à Reggio, à Bologna que l’on peut dignement l’apprécier. Pendant une longue série d’années, sa famille suivit ses traces; son frère Pietro-Paolo se distingua par son habileté à représenter les chevaux et les batailles; son fils Ercole eut aussi un vrai mérite, et l’on peut s’en convaincre en voyant ses Noces de Cana, placées dans la collection modénoise. Enfin il faut citer un autre Pietro-Paolo qui ne fut pas indigne de ses aïeux, quoiqu’il ne soit qu’au second rang parmi les chefs de son école.

Ercole de Setti fut un habile graveur, un peintre distingué, qui, non-seulement dans les tableaux d’autel, mais dans ceux de petites proportions, sut faire preuve d’un style élevé, être spirituel en ses compositions et montrer une parfaite connaissance du nu et du coloris. A côté de lui on peut placer Giovanni, Battista Codibue, dont le chef-d’œuvre est une Annonciation , et Domenico Carnevale, que l’on choisit à Rome pour restaurer les fresques de Michel-Angelo; son Adoration des Rois, regardée comme un ouvrage d’élite, enrichit le musée ducal.

A Reggio, florissait en même temps des talents de premier ordre, et à leur tête on doit compter Lelio Orsi ou Lelio de Novella. On est incertain s’il fut l’élève du Correggio ; cependant on peut le

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croire, quoique son dessin ne soit point lombard et qu'il ait plus d’affinité avec celui de Giulio Romano; niais il imita autant que possible la fonte des couleurs, la grâce, la beauté et l’expression de jeunesse inhérentes aux tètes du grand maître. Il reste peu de ses fresques ; celles que l’on a pu transporter à Modena attestent seules aujourd’hui sa haute capacité en ce genre de peinture, et ses tableaux à l’huile ne leur sont pas inférieurs. Comment se fait-il qu’un talent si remarquable soit presque ignoré, même en Italie? Cependant on se rend raison de cette espèce d’inj ustice, lorsqu’on sait qu’il borna ses travaux aux villes de Reggio et de Novell ara. Ses leçons formèrent Jacopo Borbone, qui peignit en 1614 le cloître des Observantins à Mantoue; Orazzio Perucci et ltaflaello Motta, appelé aussi Raffaellino de Reggio, artiste plus célèbre que ces deux condisciples, montrant dès sa jeunesse un vaste génie, regardé par ses contemporains presque comme un nouveau Rafaele, et, ainsi que le divin peintre d’Urbino, terminant sa carrière à la fleur de ses ans (1).

La petite ville de Carpi vit naître en même temps Orazio Grillenzone, immortalisé par le dialogue du Tasso intitulé l 'Epitaphe. Ugo fut un

(t) Il mourut à l’àge de vingt-huit ans.

peintre médiocre tant qu’il se servit d’un pinceau; mais, par une bizarrerie inexplicable et qui lui profila néanmoins, il acquit quelque réputation lorsqu’il se mit à peindre avec les doigts. Cependant son vrai titre de gloire est l’invention d’une espèce de gravure sur bois, au moyen de laquelle il parvint à reproduire diverses teintes et à rendre, plus exactement que ses prédécesseurs, l’aspect et le clair-obscur des tableaux. Cette découverte fut, à sa naissance, unanimement admirée en Italie.

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