TROISIÈME ÉPOQUE
Pendant le cours du dix-septième siècle, on ne répudia point entièrement les traditions qu’avaient laissées Rafaele et Correggio ; plusieurs artistes s'y montrèrent fidèles ; mais d’autres les perdirent de vue lorsque les Caracci acquirent une si haute renommée et entraînèrent sur leurs traces les écoles italiennes. Bartolommeo Schedone, ou Schidone di Modena, est compté parmi leurs élèves, et cependant il y a doute à cet égard, si l’on considère ses oeuvres ne présentant aucune imitation du style de ses prétendus maîtres, mais se rapprochant plutôt du faire de Kafaele et de Correggio , mélange déjà remarqué au sujet de plusieurs de ses prédécesseurs et compatriotes. Quant à Schidone, son
beau tableau de Coriolan et les Sept Nymphes figurant l’harmonie montrent clairement l'union des caractères distinctifs des deux rois de la peinture; toutefois celui de Correggio prédomine. Si ce peintre habile fut bon dessinateur et grand coloriste, si ses compositions sont remarquables par leur sagesse et leur vérité, on ne peut disconvenir qu’il pécha souvent contre les règles de la perspective ; mais combien le juste mouvement de ses figures, douées d’une grâce infinie, rachète ce défaut ! Ses fresques ont un éclat, une fraîcheur extraordinaires, et ses ouvrages à l’huile étonnent par la vigueur des teintes et en même temps par leur accord et leur suavité; il en fit peu de grandes proportions, et ceux de chevalet, que l’on voit dans les galeries des souverains, furent souvent achetés à des prix excessifs.
Les trois peintres suivants s’approprièrent davantage la manière des Caracci. Ce furent Cavedone, qui n’appartint à l’école modénoise que par le lieu de sa naissance, quitta le duché dès sa première jeunesse, et devint un des meilleurs élèves de Ludovico Caraccio; il tient une place distinguée dans les collections; Giulio Secchari,dont les principaux ouvrages périrent à Mantoue lors du sac de celte ville en i63o, mais qui a laissé un témoin de son talent à la chapelle souterraine de Modène, où il peignit la Mort de la Vierge ; il est à regretter
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qu’il ne soit pas plus connu hors de l'Italie; Camillo Gavassetli, s'adonnant principalement aux fresques, et mort trop jeune pour que sa réputation pût s’étendre hors de sa patrie; mais lorsqu’on voit ses œuvres, on est frappé de leur grandiose aspect, de l’esprit de ses compositions, de la grâce qu’il sut y répandre et de la beauté de son coloris ; à ces mérites il joignait une grande célérité d’exécution.
Lorsque ces trois artistes eurent terminé leur carrière, l’école bolonaise acquit décidément la prédominance, grâce à la protection que lui accordèrent les princes de la maison d’Este, souverains de Modena et de Ferrara. Aussi les noms qui vont suivre doivent-ils être considérés comme lui appartenant bien plus qu’à l’école uiodénoise.
Batlista Pesai i suivit la manière de Guido Rcni ; cependant il est incertain qu’il ait reçu directement ses leçons ; mais il n’y a aucun doute à cet égard pour Bernardo Cervi, qui posséda une science profonde dans le dessin et en donna des preuves nombreuses, quoique la peste de i63o l’ail frappé d’une mort prématurée. A ces noms italiens, il faut joindre celui d’un Français, de Jean Boulanger, devenu peintre de la cour à Modène ; heureux dans ses inventions, harmonieux coloriste, spirituel compositeur et donnant à ses ligures une juste pantomime, il pécha quelquefois en exagérant l’expression. Néanmoins son tableau du Sacrifice d’Iphigénie
prouve qu’il possédait un vrai mérite. Ses deux meilleurs élèves furent Costa di Sassuo!a,qui hérita de son coloris, et Sigismondo Caula.
A l’influence de Guido Reni succéda celle du Guercino. Parmi ceux qui marchèrent sur ses pas on doit compter Antonio Triva, fidèle aux principes de son maître et recherchant la vérité , l’exacte reproduction de la nature peut-être, aux dépens de la noblesse et de la grandeur du style; Ludovico Lana, suivant la même voie, mais avec plus de supériorité et le montrant par son chefd’œuvre de Modena délivrée de la peste. C’est un des plus remarquables de cette ville, et l’on y admire une vaste composition, une harmonie parfaite, une puissante couleur et l’originalité qui est le vrai cachet du talent. A ces qualités il joignait une grande richesse d’accessoires; il est surtout supérieur dans les tètes de vieillard, et c’est là que brille la hardiesse de son pinceau; elles sont encore recherchées en Italie et font l’ornement des musées. Après ces deux hommes, vraiment dignes d’éloges, la gloire de l’école alla toujours en déclinant et s'ensevelit enfin dans le mauvais goût de la fin du dix-septième siècle et du dix-huitième. Il faut pourtant distinguer Matteo Colorelti, habile peintre de portraits, pleins de vie et d’expression.
La peinture historique ne fut pas la seule où brillèrent les Modéuois, et l'on doit citer Paolo Gi-
berloni qui traita avec esprit les arabesques et le paysage. Girolaino Comi se fil un nom par l'ornementation et ses belles perspectives à fresque; Antonio Joli le surpassa en ce genre et devint un des plus célèbres peintres de décorations théâtrales, auxquelles on ne pouvait rien reprocher, sous le rapport de la couleur et de l’exécution, mais qui se ressentaient du vicieux style architectonique du siècle où il vivait (1). Fasetli suivit avec distinction la même carrière; Bibiena, Zihani, Spagiazi, Bartoli, Zanichelli furent ses rivaux, et l’on peut dire que lleggio, dont ils étaient tous sortis, eut longtemps le privilège d’embellir la scène dans toute l’Europe. La ville de Carpi produisit aussi d'habiles stucateurs, et c’est là que prit naissance cette espèce d’ouvrages appelés Scagli, formés de pierre spéculaire de diverses couleurs. Son premier inventeur fut Guido Fassi del Conte , et l’on admire encore plusieurs statues et des tombeaux composés de ce marbre artificiel (2).
De ce rapide examen, il résulte que l’école de Modène n’eut point, comme la florentine et la vé-
(1) Né en 1700, Il mourut en 1774.
(2) La pierre spéculaire a pour base la sélénite (sulfate de chaux ), mise en poudre et unie à des couleurs minérales. On en forme alors, au moyen d’un gluten, des masses arrivant à un grand degré de dureté et recevant le plus beau poli. Ce u’est, en somme, qu’un stuc perfectionné.
nitienne, un caractère qui lui fût propre et portant une empreinte nationale; sans doute elle posséda de grands talents, mais on la vit successivement imiter les maîtres étrangers.