‹ Voyage dans l'Italie méridionaleChapitre 76 sur 80 · PALAIS DUCAL · texte numérisé non relu

PALAIS DUCAL

Situé sur une place, agrandi en *783, et com-

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mencé en i634, par François 1", sur les plans de Barlolomeo Avanzini, architecte romain , ce palais est une- masse énorme, hors de proportion avec la puissance et les revenus d’un duc de Modène; et déjà nous avons fait remarquer le goût ruineux des petits princes italiens des seizième et dix-septième siècles, pour les trop vastes constructions, et les impôts excessifs dont cette vaniteuse passion accablait leurs sujets. La façade, longue de deux cents mètres, a trois étages, et au milieu et aux deux extrémités s’élèvent des avant-corps plutôt indiqués que saillants, et surmontés d’espèces de belvédères décorés, ceux latéraux de quatre colonnesT et celui du centre de huit accouplées. Cette même ornementation subsiste pour le pavillon central à tous ses étages. Vingt-cinq fenêtres occupent la longueur des trois plans habitables , et une lourde corniche que domine un attique à balustres couronne le faîte des deux ailes placées entre les avant-corps. Le tout est d’une pesante architecture dont les détails ne se ressentent que trop de la dégradation de l’art à l’époque où ce bâtiment fut érigé. 11 n’en est pas de même de la grande cour y de la cour d’honneur, parfaitement régulière et formant un parallélogramme allongé. Ses portiques superposés ont cinq arcades sur deux faces et sept sur les deux autres, et chaque arceau est porté par une couple de colonnes adossées à des pieds-

droits. Sauf la pureté architectonique, cette cour ressemble à celle du palais Borghèse à Rome; mais le grandiose de l’ensemble fait disparaître les parties défectueuses.

De là, un escalier colossal par la largeur de sa rampe, par sa hauteur, et que soutiennent aussi des colonnes, conduit à la bibliothèque où, profitant des richesses qu’elle renferme, le célèbre Muratori accomplit, pendant la première moitié du dix-huitième siècle, ses immenses travaux historiques et littéraires (î). Sept salles sont destinées à

(1) Muratori naquit à Vignola, dans le Modénais, en 1672 et mourut en 1730. Sa réputation fut si grande et si précoce que le comte Charles Borromeo l’appela à Milan avant même qu’il eût vingt-deux ans révolus, et lui confia la direction du collège Ambrosien et de sa riche bibliothèque. En 1700, le duc de Modèna le revendiqua comme son sujet, le nomma son bibliothécaire et gardien des archives du duché. C’est là que, pendant cinquante années, il composa ses ouvrages si importants par les matières qu’il traita, par leur étendue, et vrais trésors d’érudition. Pour montrer ce que peuvent les talents unis à la plus constante persévérance, à la réalisation de l’adage nulla dits sine linta, nous allons donner la liste des principaux. Sous format in-4“ : Aneedola grara ex manuscriptii codicibus mine primum erti la, 3 vol. ; Anecdota ex Ambrosiance bibliothecce codicibut ntinc primum erula, 2 vol., en italien; Annali d'Italia, del principio delV era vulgare, fino a l'anno 1300, 12 vol.; Délia. Perfctta poetia ilaliana, 2 vol.; Le Rime del Petrarca, avec commentaire, 1 vol., sous format in folio; Anliquitales ilalicœ medii avi, rive ditserlationei de moribut italici populi, ab inclinatione romani imperii usque ad annum 1300, 6 vol.; Noms Thésaurus velentm

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ce vaste dépôt des connaissances humaines, qui s’agrandit sans cesse par de successives acquisitions, et contient maintenant g5, 000 volumes et 3, 000 manuscrits, en général d’une belle conservation; ses commencements appartiennent à la maison d’Este, souveraine jadis de Ferrare et de Modène, et qui le transporta dans sa nouvelle capitale, lorsque les conquêtes du pape Clément VIII lui firent perdre le Ferrarais et la réduisirent à la possession du Modénais ; mais cette bibliothèque subit pendant sa translation et plus tard de grandes pertes,

inscriptionum, in pracipuis collectionibus haclenus prœlermùtarum, 6 vol. Main l'œuvre qui est vraiment immense et pleine de si curieuses et difficiles recherches est sa collection Jlerum ilalicarum scriploret ab anno erœ Christian œ quingentcsimo ad millesimum quingentesimum, 27 vol., dont le premier parut en 1725 et le dernier en 1738. Un trait de générosité, occasionné par cette publication, doit être cité à l'honneur du patriotisme italien. Pour aider aux frais de l’impression si coûteuse de ce vaste recueil, un grand nombre de nobles Modénais formèrent une souscription, et seize d’entre eux y fournirent chacun 4,000 écus, environ 20,000 francs, soit 320,000, qui représenteraient le double aujourd’hui de cette somme. A ces ouvrages , il faut encore en ajouter plusieurs autres moins considérables, mais nombreux, et une correspondance avec les littérateurs et les savants les plus renommés de l’Europe. Pour l’Italie et la France, les cardinaux Noris et Quirini, Ciampi, Magliabecchi, Maffei, Mabillon, Monlfaucon; pour la Belgique, Papebrock, Henschenius, etc., le consultaient fréquemment. Muratori mourut comblé de gloire, et entouré du respect et de l’affection que lui méritaient son noble caractère et l’aménité de ses mœurs.

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du huitième ou neuvième siècle; les lettres de saint Jérôme, copiées, en 1167, aux frais des dames modénaises dont les noms se lisent au bas du manuscrit, et qui prouvent combien, en ces temps demi-barbares, la littérature, et surtout les écrits religieux, commençaient à inspirer d'intérêt à toute la population italienne ; le recueil des poésies provençales fait, en 1254, Par Ie troubadour du marquis d’Este et par ordre de ce prince ; il contient 1 ,474 pièces , dont plusieurs ne se trouvent que dans cette collection et montrent la faveur alors accordée en Italie aux poètes provençaux, faveur déjà consignée aux premiers volumes de ce Voyage; du quatorzième siècle, un manuscrit du Dante, sur vé-r lin ; un&Cosmographie de Ptolémée, ornée de cartes en miniature, très-intéressantes en ce qu’elles don-r nent une idée des connaissances géographiques anciennes; et, chose singulière, au premier abord, l’Afrique y est mieux et plus lidèlement retracée que l’intérieur de l’Europe, représentée presque déserte et fort inexactement quant aux contours de ses côtes; mais l’étonnement cesse lorsqu’on pense que l’Afrique était la partie du monde que l’Egyptien Ptolémée devait le mieux connaître. Les Misceüane a en grec deThéodoreSudites; Y Histoire générale de Flavio Biondo divisée en décades ; il n’en existe que trois; du même auteur, un traité de l'art militaire également inachevé, mais faisant

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connaître la tactique de cette époque ; du quinzième siècle, un magnifique missel; dix églogues du Bojardo, dédiées au duc de Ferrare, Hercule 1er; elles sont, à ce qu’assure Tiraboschi, de la plus élégante latinité (i); le Tasse a fourni plusieurs de ces manuscrits. Ces poésies lyriques sont publiées; mais quant à ces lettres, que Muratori a presque toutes recueillies, beaucoup restent inédites et d’ailleurs présentent peu d’intérêt , puisqu’elles traitent le plus souvent des affaires particulières du poète, qui, ainsi que l’a fait remarquer M. Valéry, s’occupait sérieusement de l’inventaire de ses meubles et du compte de ses chemises. Il y a loin de là aux descriptions du. combat de Tancrède et de Clorinde et desjardins d’Armide. Combien ne serait-on pas désenchanté si l’on suivait

(1) Bojardo, comte de Scandiauo, mort en 1494, auteur du poème d 'Orlando innamoralo, joignait l'érudition à son talent poétique, et traduisit Lucien et Hérodote ; il avait aussi étudié les langues orientales, et, malgré sa fortune et son ancienne noblesse, il se fit honneur d’èlre reçu docteur en droit et en philosophie. L 'Orlando furioto de l’Arioste n’est que la continuation de l 'Innamoralo, trop peu connu en France, et la suite des actions, des aventures et des caractères inventés par Bojardo, doué de l’imagination la plus vive et la plus brillante ; à ce titre, il doit être placé au rang des plus grands poètes italiens. Si l’Arioste est supérieur par le style et le coloris, son prédécesseur est son égal pour l’imagination et la variété des épisodes. Il est reconnu, en Italie, que l’Ariosle lui a beaucoup emprunté et souvent s’est paré de ses dépouilles; mais il a été un habile cl charmant ravisseur.

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