‹ Voyage dans l'Oberland bernois (volume 3)Chapitre 6 sur 9 · LE VOYAGE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE

Veille du départ.

XJ'oBEHLiHD.' Les Glaciers! A ces mots, le Bernois le plus^ insensible, le plus blasé sur la vue de ces belles montagnes, qu'îl.a eues toute sa vie (levant les yeux . éprouve avec une vive émotion le désir d'accoihpagner l'ami qui manifesté l'intention d'aller visiter ces contrées. A plus forte raison , doivent- ils remplir l'âme de l'étranger de l'attente des plus douces jouissances !'

Admettons que la petite société des voyageurs soit prête â partir, que leur valise soit faite,. la, voiture commandée, et qu'enfin ils aient atteint l'après-midi ,, la soirée du jour qui précède celui du départ. De quoi peuvent-ils encore s'occuper, lorsque toutes leurs, sensations, toutes. leurs idées/ les ont déjà devancés vers ces superbes montagnes ? On ne peut plus rester renfermé entre les murs d'un appartement; on s'est déjà reyêtu de ses, habits de voyage ; il faut former , en marchant , les

I>ig -ver.»/ GOOglC

souliers garnis de clous , que l'on a essaye' pour la première fois. Le teins est beau ; oit a attendu qu'il le fût. L'on a déjà lu , relu , étudié les livres , les cartes géographiques , dont on s'était pourvu. On sent déjà un pressant besoin de changer de place, de voir, d'admirer.

Supposons encore que les voyageurs soient à Berne. Je les en félicite, et je ne suis plus embarrassé de lenr indiquer les moyens de remplir agréablement les heures de la soirée, en se préparant encore mieux à l'excursion projetée. Le cabinet d'histoire naturelle national, la bibliothèque, les promenades de la Plate-forme et de l'Engi (prononcez Ehgui ) les. transporteront déjà dans le pays de leurs souhaits. * >

Le cabinet d'histoire naturelle a été fondé en 1.802, et depuis lors, il 3, éj:é continuellement .augmenté et doté avec, une largesse et un. zèle, vrair ment patriotiques. Toutes les créatures vivantes , toutes les productions inanimées que la nature généreuse a- ■r'épandu en : ai grande ' abondance sur le sol de la Suisse , s'y trouvent étalées aux yeux de ses admirateurs , et arrangées avec un ordre également piquant pour la curiosité' et satisfaisant pour ceux qui ont le désir de s'instruire. Depuis l'aigle et le grand vautour tTes Alpes ( gypaëtos barbatus), qui, d'un vol hardi 1 , s'élancent ' vers l'astre du jour et planent au-dessus dès cimes brillantes des neiges éternelles ; depuis le bouquetin et le chamois , qui habitent les déserts des rochers inabor-

inabordables , jiftqu'à la marmotte , qui s'enfuît 'sous les décombres des rocs primitifs, et la timide lai gopède qui se laisse patiemment ensevelir sous plusieurs pieds de neige ; l'on y voit tous les mammifères et tous les oiseaux de "la Suisse; la fauvette des Alpes , le seul oiseau qui fasse retentir son joyeux ramage dans le silence des hautes Alpes ; la famille si rare des choucas et des corneilles des Alpes, ravie au domaine des nuages, dont elle ne s'écarte jamais ; le perfide assassin du jeune bétail errant sur les hauts pâturages , ce lynx aux oreilles effilées; le loup ravissant, ennemi dès troupeaux; l'ours hérissé de poils , la terreur des pâtres, cet hôte rare et formidable de nos montagnes. '

On y trouve déjà en partie les papillons légers , les insectes à marche rapide , et singulièrement bigarrés , qui peuplent les montagnes. Les plantes et les fleurs des Alpes y sont rassemblées dans de nombreux et volumineux herbiers. Tout ce qui végète sur les ruines du monde primitif y a été, déposé par des mains habiles et diligentes. L'intelligence humaine a tiré du sein de ces débris et rendu à la lumière ce qu'ils recelaient depuis des milliers d'années. Le crystal étùicelant des palais souterrains „ séjour énigmatique des gnomes , brille à vos yeux ^ des pétrifications des âges qui ont précédés le premier homme vous étonnent par leurs formes bizarres. Vous voyez avec surprise, réuni dans quelques salions , ce que le vaste ensemble des Alpes renferme à de grandes distances , ce que des siècles avaient séparé. Ce sont les hiéroglyphes de cette Déesse

mystérieuse , dont aucun mortel n'a encore pu soulever le voile.

Il ne suffit pas de quelques heures , il faudrait demeurer .ici pendant des jours entiers , si l'on voulait approfondir dans ce sanctuaire la science de la nature. (*) ' -

Oit y a placé aussi quelques produits de l'industrie humaine, qui préparent à un voyage dans les Alpes ; il y manque encore d'autres objets de ce. genre , qu'on désirerait y rencontrer, tels qu'une collection des divers costumes des habîtans de nos campagnes , des modèles de l'architecture de leurs maisons , les ustensiles dont on se sert dans les chalets , etc. Mais, en revanche, on y voit des êxcellens tableaux en relief de quelques contrées montagneuses les plus remarquables , telles que le Gothard et l'ancien gouvernement d'Aigle, y compris les Ormoiids , dans le pays de Yaiid. Deux autres infiniment meilleurs sont consacrés à l'Oberland, siir des échelles différentes. L'un représente, avec une exactitude admirable , le pays au-dessus de T^hun , jusqu'aux frontières du Vallais. II y est figuré dans le plus grand détail , avec une extrême fidélité, beaucoup de netteté et de clarté, de manière à ce que l'on peut, du doigt et de l'œil, parcourir, dans un instant, commodément et avec un plaisir infini , une espacé que l'on pourrait à peine franchir avec beaucoup de fatigue, dans une se-

(") Voyez, au sujet de ce Cabinet, l'ouvrage : Description de lu ville de Berne. Berne ISiû, p. 13 et suiv.

maine. Les routes , les passages des nrbntagnes , leurs hauteurs, leurs enchaînemens , les «aux, ka glaciers , s'y distinguent beaucoup mieux que dans aucune carte géographique. Il existe une foule d'objets sur lesquels on ne saurait jamais, trop s'instruire , et lorsqu'on revient des Alpes , l'on découvre toujours quelque chose de nouveau , que la grandeur immense des montagnes et l'inSulfisaneç des dessins avait empêché d'appercevoir et d'observer.

L'autre relief, dontl'échelle est plus petite, repfé-s sente une plus grande, étendue depays. Tout,le Vallais^ la partie supérieure du lac de Genève et les vallées du, Gessenay y sont encore compris. Le coloris fraîx et les justes proportions .de, ce tableau produisent unq telle illusion, que l'on croirait voir réellement cç pays , comme si l'on était placé dans la nacelle d'un ballon aérostatique , planant a une grande élévation. On a pratiqué sur un des côtés du cadre, près du point où l'on voit la ville de Thun , une espèce de pinnule, au travers de laquelle toute., la chaîne des Alpes, de i'-Qber|and .et, de .ses glaciers, se présente en raccourci , tels qu'on les voit depuis Berne, dans leurs véritables proportions et dans tous, leurs contours. C'est là qu'on prena\, une juste idée; de ces montagnes , . qui ne sont rendues dans tous les dessins que d'une manière coniusç et comme des monceaux entassés les uns sur les autres. On peut suivre l'étendue des crêtes avec tous leurs enchaînemens; on assigne à chaque pic la base sur laquelle il repose réellement, tandis qu'à la vue, il paraît assis sur la croupe d'un autre mont.

Les hauteurs réelles et celles qui ne sont qu'apparentes s'y distinguent d'une . manière non Équivoque, ainsi que les intervalles, où sont situés les lacs et les vallées. On peut évaluer avec exactitude les distances, sans être trompé par les illusions , auxquelles les effets de la lumière et la grandeur des objets donnent si souvent lieu dans le vaste original de ce tableau.

Ces ouvrages estimables que l'on doit au zèle éclairé et patriotique de feu M. Meyer père d'Arau , qui les fit exécuter, ne laissent rien à regretter , qu'une nomenclature exacte et complète , qui gra* verait plus profondément dans la mémoire ces objets , dont l'imagination a quelque peine à conserver l'image.

Cependant plus l'impression, que font sur l'arne ees collections et ces tableaux , est forte , et plus ©n se sent entraîné irrésistiblemeut vers les sommités sublimes et les riantes vallées, du pays des montagnes. Là soirée avance, l'œil du voyageur Veut encore contempler de loin le but de sou excursion et observer les signes qui lui promettent le beau tems pour le lendemain. Si les montagnes se présentent avec une grande clarté jusques dans leurs plus petits contours , si elles paraissent très-rapprochées , c'est que l'atbmosphère imprégné de vapeurs pluvieuses les fait voir comme au travers d'un verre d'optique, et tout en se montrant sous l'aspect le

plus séduisant, elles semblent avertir elles-mêmes de ne pas aller les visiter. Si , au contraire , on croit les voir dans un grand éloignement , comme au travers du voile léger ou d'une vapeur un peu nébuleuse , si leurs contours se dessinent faiblement à l'horizon , elles promettent la durée d'un beau tenu d'été.

Elles se présentent avec plus d'avantage de trois ou quatre points différens : depuis la plateforme , à coté de la cathédrale , depuis la terrasse près de la Monnaye , depuis la promenade sur les petits bastions, et depuis celle de I'Engi ou Engué, hors de la porte d'Aarberg. On pourrait discuter, suivant les règles du beau, duquel de ces points, la vue est la plus belle , et chacune aurait ses partisans. Depuis la plateforme , on embrasse à peu près tout ce qui est contenu dans le petit Atlas , qui accompagne le présent ouvrage. (*) La montagne du Gurtea

â droite , et les hauteurs de la Schoc

forment un cadre sombre au tabl

s'élèvent, derrière un premier plan

loré , mais étroit, ces cimes éblouis

dont le coloris constamment varié o

toujours renaissant. A vos pieds , 1

s* précipitent', en grondant, d'une

digue. De l'autre côté, une côte <

vage, couverte de buissons, rappel ... ,

de cette contrée , maintenant .si riche et si belle.

(*) VoyM U feuilk intitulée : Chaîne des glaciers de rOberlmnd , etc.

An-dessus s'étend une grande plaine cultivée , mais presque trop uniforme et trop dénuée de vie. Plu» loin , des collines et des montagnes basses avancent leurs croupes boisées , hérissées de rochers ou couvertes de prairies , et se dessinent en gradins les unes derrière les autres , jusqu'à ce que tout-àcoup , comme si l'on avait enlevé quelques ~ uns de ces gradins , l'on voit les têtes altières des glaciers s'élever et dominer toutes les autres. Mais la plateforme est trop enfoncée pour que l'oeil puisse suivre depuis-là toutes les ondulations du paysage; il n'apperçoit que la ligne ascendante , et désire bientôt un champ plus vaste et plus libre, une position plus élevée et un premier plan plus enfoncé, afin de pouvoir se porter plus lentement jusqu'aux têtes gigantesques des hautes Alpes. C'est ce que l'on trouve sur la terrasse près de la Monnaye , à côté clela petite porte de ville, dite du Marzili, et sur la promenade du petit bastion. Ici , étant placé plus haut, les Alpes aussi paraissent plus hautes. On se pénètre mieux de leur véritable grandeur, puisqu'on n'a plus rien à mettre sur le compte d'une pose plus enfoncée. L'Aar serpente en gracieux contours dans la vallon , comme si elle craignait de passer auprès d'une aussi belle ville , sans l'avoir contemplée longtems et de tous cotés. La monotonie de la plaine vis-à-vis de la plateforme , nommée le Kirchfeld , se perd dans là riche variété de ses alentours. La pente , qui s'élève insensiblement vers Thun , présente beaucoup plus de détails mieux détachés, et les coteaux de la Schoosshalde n'arrêtent plus la vue du coté de l'est. ■'•' 3 ■ ■

^Mais c'est de la promenade de I*Engi , et surtout de la Chênaie qui en fait partie , que l'aspect des montagnes est sans contredit le plus magnifique et le plus enchanteur. Dans ce dernier lieu-, disposé en jardin anglais , avec des bancs et une fontaine, quelques antiques chênes invitent irrésistiblement au repos sous leurs larges ombrages. Garanti des rayons de l'astre du jour à son déclin , on se promène eri sortant par la porte d'Aarberg , sous des berceaux: de tilleuls et de frênes. Après avoir longé le vaste 1 préau , où se font les exercices militaires et le tirage â la cibe , cette belle pelouse de la Sçhutzenmatt (pré des tireurs), l'on monte par une douce pente bordée de maisons de campagne , d'où l'on voit à droit) du sombre opposée, d'aï le fond du ta du Bantigue de minutes (étroite) qi formée par avant d'y p£ l'aspect d'ur herbages , qi lée pastoral' sur la ville < qui paraisse Plusieurs pe:

place, pour

et dessiner le. beau et grand tableau qui s'y développe. Aberli, Bidermann, LafondvKônig parmi

les Suisses , sont ceux à qui Gct essai a le mieux réussi. L'avant-scène sauvage à gauche , où la ri-: vièr.e coule dans un lit profond sous d'antiques ombrages; à droite, les arbres élancés qui bornent agréablement la vue , l'aspect de la ville bizarrement bâtie en amphithéâtre, qui semble cachera dessein, son commencement et sa fin ; et ces sublimes édifices impérissables qu'éleva la main de Dieu , audessus des cabanes passagères des mortels ; tous ces objets se grouppent si bien , se dessinent , se proportionnent avec tant de grâces, qu'ils fixeront toujours les regards des artistes.

Bientôt on atteint l'Engi et, sans s'arrêter au joli pavillon placé à gauche pour y prendre des rafraîchissemens , on est entraîné par une curiosité impatiente dans un sallon de verdure formé par le branchage touffu de quelques tilleuls, a l'extrémité duquel est un banc d'où l'on a la vue la plus dé- Couverte. C'est le moment de prendre en main le dessin de M. Konig où sont inscrits les noms des montagnes et de donner toute son attention à cette chaîne , qui domine dans l'éclat le plus pur toute ïa contrée. (*) Quoique la vue , dont on jouît depuis la Chênaie au Bremgarten , soit plus étendue et plus découverte , quoique l'excellent dessin de M. Studer soit encore plus riche d'objets et de noms , je crains

(*> Cette feuille qui n'est pas enluminée a pour titre : Vmriss von ftern, c'e&t-à.dire, contour linéaire de Berne, avec les dénominations topographiques- de' lai chaîne dès Alpes, dessine 1 près de l'entrés de l'Engi par Konig , aftiatevpcîçjxe. .

<pie le promeneur ne puisse s'arracher de l'Engi ; je me place à côté de lui avec le dessin de M. Studer , (*) et tandis que le soleil , par la réfraction magique de ses rayons , teint l'éclat argenté des neiges sur les cimes , de pourpre , d'or et de l'émail de toutes les pierres précieuses , nous examinons ensemble l'enchaînement, la hauteur, la situation; les noms de ces hautes montagnes , en anticipant sur les jouissances que nous promet le voyage dont nous avons fait le projet.

On apperçoit en premier lieu derrière les combles des édifices de la ville, la montagne du Belpberg , ce monceau de brèches des tems primitifs , rempli de coquillages pétrifiés. A droite s'élèvent le Lângenberg et le Gurten , revêtus de sombres forêts , mais qui sont favorablement placés pour contemple» de leurs hauteurs les Alpes plus élevées. A gauche, des maisons de campagne couvrent les coteaux de: l'Altenberg, qui fut jadis, et encore de mémoire, d'homme , couronné de pampres , mais où l'on né voit. plus de vignes. Au-dessus de cette dernière montagne se montre le mont escarpé du Hohgant

{*) La feuille dessinée de Studer est â double; l'une j très-bien enluminée et Baie comme nu tableau; l'autre ne présente que des contours tracés avec force et avec une grande exactitude ; elle porte pour titre : Rxpli, cation de ta planche intitulée .- Chaîne des Alpes , vue. dépuis tes environs de Berné, et contient plus de 130 noms. Kdnrg , qui a mieux représenté la ville, n'en donne que 88, dont plusieurs ne concernent que les édifices de Berne.

eu Furie , sur les frontières de l'Oberland et de l'Emmenthal. De là s'étendent dé l'orient au couchant , pareils aux dents d'une scie et rappelant ainsi le mot de Sierra, que les Espagnols donnent à leurs chaînes de montagnes , tous les cols , tous les pics de nos hautes Alpes , depuis les collines des contrées inférieures de l'Aar et de l'Emmen jusqu'aux bornes majestueuses du Vallais méridional.

On remarque une lacune dans cette chaîne entre le Wetterhorn et le Schrecbhorn, et une seconde , entre le SchrecÂhorn et le Finsteraarhorn. ' C'est , peut-être, par là que les flots de l'océan primitif se frayèrent un passage en rompant ces digues formidables. Puis , les deux Eiger et la Jungfrau , se joignant par une arête en forme de muraille brillante , paraissent, comme les tours d'un château gigantesque , tel que celui du puissant Asgard , ce Dieu des Scandinaves. On croit voir le bastion le plus élevé d'une forteresse inexpugnable. Ce mur d'albâtre, surmonté de ses crénaux, le Gïetscherhorn, XEbenenjluh, le Mittaghom, le Grosshorn y le Breithorn, s'étend jusqu'aux sommets déchirés de la Butttosa et du Gspaltenhorn, qui sont placés comme des guérites sur ces remparts. Enfin s'avance comme un grand boulevard , la puissante Blumlisalp, qui , plus large que la Jungfrau, reçut le nom de la Frau {femme), et qui contient à elle seule dans sa vaste étendue un monde de glaciers. La pyramide du Niesen se présente en avant de la dernière ligne des sommités douvertes de neige; le Doldenhom et XAltels ne se montrent qu'à demi au - dessus des

montagnes du Siebenthal , dont la chaîne commença derrière le Niesen. Le pied de ces géants repose dans les préfectures et dans les vallées de Frutigen, ffimmis, Kandersteg et Oeschincn. Les préfectures, de Thun, Interlachen, Hasli, avec de nombreux vallons et pâturages alpestres-, entourent les bases de la Jungfrau et des Eiger. De côté, au pied du Hohgant, est située la préfecture de Langnau. Le premier plan est occupé par celles de Seftigen et Konolfingen. Tout ce territoire est bernois , déjà depuis les âges héroïques du pays, lorsque toutes ses parties tendaient vers un centre commun, qui devait réunir tous les esprits et le trouvèrent , comme par miracle , dans la cité de Berchtold V , duc de Zâringen.

Ces cimes , ces Alpes , ces collines, qu'elles sont riches et variées ! Avec quelle magnificence elles se présentent aux yeux, et offrent à l'observateur le théâtre de l'histoire de notre globe ; deux histoires naturelles , celle des abymes des mers et celle des hautes montagnes ; le tableau de l'industrie , des arts, des sciences d'un peuple, qui existe depuis mille ans. L'imagination d'un vol hardi se transporte dans le passé et croit voir les flots des mers couvrir encore ces régions transformées plus tard en vastes déserts que parcouraient les buffles et les élans. (*) Bientôt elle revient dans le domaine du présent et contemple , placée sur les hauteurs du Faulhorn et de la Sulecfc,

(*) Il n'est pas douteux qu'il y avait des buffles et des élans dans l'ancienne Helvétie , puisque César en trouva dans la Germanie.

la chaîne des pics glacés , et depuis le sommet du Gerstenhorn, le tableau d'Arcadîe qui se développe dans la vallée de Hasli. Le cœur salue encore une fois, avec une mélancolie involontaire, la Jungfrau colorée par les derniers rayons du soleil. L'aine , entraînée par de vagues désirs , semble s'élever avec les nuages vers les vapeurs dorées qui se balancent sur le sommet des glaciers.

Bientôt le brillant éclat du soleil s'affaiblit et disparaît sur les montagnes inférieures ; la verdure , les rochers nuds et grisâtres se confondent dans l'ombre qui y a succédé. Mais , pendant quelques minutes , ils brillent de toutes les teintes du pourpre et de l'azur. On dirait une robe } émaillée de fleurs , jetée sur leur blancheur monotone. Mais , peu à peu tous ces géants s'en dépouillent. La Jungfrau, le Finsteraarhorn , VEiger la conservent encore un instant; mais bientôt eux aussi sont saisis de la pâleur des tombeaux et paraissent encore imposans , comme d'énormes spectres à l'horizon rembruni.

Il est piquantde comparer la chaîne des Alpes que l'on voit depuis Berne avec celle qui s'offre à la vue depuis Zurich , et qui , très-bien dessinée par Keller , fait un pendant parfait à la feuille de Studer. ( # ) La première de ces chaînes commence à l'orient, dans les environs du mont Titlis , et c'est de ce mont que part, à l'occident, la seconde, pour s'étendre

(*) Voyez la planche intitulée : Chaîne des j4tpts, vue depuis les environs de Zurich, avec une feuiUe e*. plicative de 112 numéros.

vers l'orient, jiisques dans les cantons d'Appeïnzell et des Grisons , en comprenant dans cet espace toutes Alpes et les montagnes méridionales des cantons forestiers. Ainsi que la Jungfrau paraît, depuis Berne, s'élever , comme une reine , au milieu du premier tableau , le puissant Dodi , dans le canton de Glarâ , forme , depuis Zurich , le point central d'un magnifique amphithéâtre. Ici , les croupes des montagnes lointaines , que l'on voit dans le fond , sont plus larges ; à Berne , elles paraissent plus effilées et leurs cimes plus bizarrement de'coupées. A Zurich, on a pour premier plan un beau lac ; à Berne , c'est l'Aar impétueux. Depuis Zurich , on apperçoit le berceau de la liberté helvétique , ces hauteurs , au pied desquelles naquirent les Stauffacher , les Tell , les Winkelried. Depuis Berne, Pûn comtemple les sites des anciens donjons , des demeures champêtres des héros nationaux. Mûnsingen , Diessbacli , Aegerten, Kramburg , Spiez , Krattigen , Scharnachthal , Ringgenberg , Kjen , tous ces noms gravés en traits ineffaçables dans les annales de la patrie , se retrouvent sur ces collines, sur ces monts , dans ces vallées.

Encore un mot sur l'aspect de ces sommités du coté du midi. L'esprit humain est insatiable et tend, toujours à faire des rapprochemens. „Le revers mé- „ ridional des Alpes , dit Stapfer dans son voyage „ pittoresque , pag. S , est plus escarpé que celui „ du nord ; la transition des plaines de la Lombardie „ aux énormes rochers de la chaîne centrale, est „ beaucoup plus subite. Moins brusque , plus lent sur n le revers septentrional , ce passage, s'opère injen-

» siblement. Dû pied du' Jura, des bords du Rhin „ entre Bâte et SchafTouse , jusqu'aux plus hautes „ cimes des Alpee , le terrain s'élève par d'innom- „ brables degrés intermédiaires. Dans la Lombardie, r, la chaîne centrale présente un aspect plus sauvage; „ du côté du nord , sa pente, moins roide, offre un „ spectacle plus magnifique que terrible. Là , le su- » biime est voisin de l'effroi ; ici , il remplit l'iman gination , sans la saisir avec autant de force ; il „ charme et enchante : l'escarpement du revers mé- „ ridional frappe de terreur. "

Départ de Berne.

Nous avons déjà observé que deux route3 diifcrentes conduisent de Berne à Thun ; l'une , sur la * rive droite de l'Aar , qui est la plus courte ; l'autre , sur la rive gauche , est d'une lieue plus longue. Les voyageurs prennent ordinairement la première pour arriver plus vite. Plus on est près de son but , et plus, le moindre retard est désagréable , et c'est à cinq lieues de Berne, à l'extrémité du lac de Thun, que commencent les beautés de l'Obet-Iand.

On peut se rendre à Thun très-commodément à pied; niais la curiosité nous pousse , nous voulons profiter du beau tems pour traverser le lac dans la journée. Nous allons donc en voiture; mais afin de ne pas rouler dans les rues de si grand matin , nous préférons aller à pied jusqu'à la porte inférieure.

Quatre heures du matin me paraît le moment le plus propice pour le départ, dans les grands jours de

l'été. On peut alors atteindre Tbûn vers les huit heures , et l'on a encore le teins de s'y arrêter pour voir la ville et ses alentours. — Si l'on veut voyager dans la voiture de la poste, ou diligence , elle part cinq fois par semaine à midi , et l'on arrive à Thun entre 4. et 5 heures du soir. Les jours où la poste aux lettres part pour l'Oberland et l'Italie , on peut monter en bateau une heure après être arrivé, à Thun et pousser jusqu'à Neuhaus ; mais une partie de la navigation se fait alors de nuit. Je conseillerais plutôt de coucher à Thun et de profiler de la belle soirée pour jouir de ses délicieux environs. II est d'ailleurs infiniment plus agréable de faire ce trajet le matin, et je l'ai éprouvé moi-même plusieurs fois avec délices. ■; ■■■

Tout dort encore à Berne , seulement quelques voyageurs traversent les rues , quelque artisan diligent ouvre son attelier, quelque palefrenier va. abreuver ses chevaux à la fontaine, lorsque nous trottons gaiement vers le Stalden, cette rue rapide qui des^ cend au pont de l'Aar et vers la route de Thun. Peut-être au milieu du tumulte du jour, du. mouvement de la ville, noue, aurions été trop distraits pour observer ce qui nous frappe au premier abord " dans le silence du matin, ainsi que Schlegel l'a judicieusement remarqué. .» Plusieurs villes, dit-il, „ sont. avantageusement situées ; on y voit quelques » superbes édifices , mais aussi des bâtimens laids „ et mesquins tout à côté ; souvent tous les genres „ de construction y sont employés; placés et mêlés j, confusément , ils indiquent , peut . être ainsi , la

p confusion et la différence des opinions. A Berne , ii tous les bâtimens paraissent ne former qu'un seul w ensemble , tous sont construits dans le même style. * Ces lourdes arcades de pierre, l'étendue moyenne „ de la ville , ces remparts , ces masses de montagnes „ qui l'entourent de toutes parts, même cette ar- „ chitecture massive qui se retrouve surtout dans „ l'antique dôme gothique de la cathédrale , tout „ cela fait sur lame une impression unique et par- „ faitement uniforme. La ville entière ressemble à „ un grand château fort, et les montagnes qui cou-' „ ronnent au loin son enceinte, aux murailles qui » la défendent et lui servent d'ouvrages avancés. "(*)

A l'endroit où la pente du Stalden est la plus rapide > étaient autrefois , dit - on , un fossé et un pont. A droite , l'on voit l'église de la Nydeck , sur l'emplacement où se trouvait jadis un fort impérial , qui fut rasé par les Bernois et ne put contenir long- Ums leur élan vers la liberté. On côtoyé de vieilles maisons noircies par le tems. Ici fut le premier Hôtel de ville de la République naissante; ici habitèrent le Banneret Briïggler ou Brugger et les vaiilans champions des combats de la Schoosshalde. Le pont de l'Aar rappelle aussi les tems héroïques de cette cité. Il fut la cause des premières et longues dissentions des Bernois avec la noblesse des envi* rons. On se trouve ainsi au milieu des monumens des

(*) Voyez Almamach poé 1 tique pour l'an !S06, par Fiéd. Schlegel , paf. 369 , 37».

dés siècles énergiques , où la valeur , la fermeté ,1a prudence fondèrent la puissance croissante de Berne, dans les circonstances les plus difficiles.

Des coteaux agrestes et sauvages, hérissés de rochers nuds , touchaient à la ville sur la rive droite de l'Aar, que l'on vient d'atteindre. Mais un esprit de propreté , d'ordre et d'aisance, qui distingua toujours les Bernois , les porta bientôt à aggrandir leur cité, et à défricher, arranger, embellir ses. alentours. Ces collines , plus hautes que la ville, sont aujourd'hui coupées par deux belles chaussées avec des trottoirs ombragés et bordées d'un mur semicirculaire qui soutient les terres. Elles se dirigent par une pente douce , à l'orient et au midi , et l'on y jouit d'une vue étendue et illimitée sur Berne. Une fontaine est placée sur le point où les deux. routes se séparent et où l'on prend par le Muri- t Stalden celle de Thun. Ici, on a trouvé autrefois dans la terre d'antiques ossemens humains avec. des. ernemens de métal. .; ■ \

Il paraît que déjà avant que le duc de Zaringen eut construit sa ville de Berne , la force et la sûreté d'une pareille position , suivant les" idées sur l'art de la guerre reçues dans ces tems-là , y avait déjà attiré des habitans. , .

' Combien de souvenirs se rattachent ; à ces mura ; théâtre de tant de Combats sanglans, de tant de conquêtes, victorieuses , que nous voyons 1 s'élever orgueilleusement au-dessus du lit profond de l'Aar; à' ce berceau de tant de milliers de citoyens sages , j: '" ■■ ""•" ' "IS'"' '" ■

vaillans , industrieux ; à cette chaire d'où Berthold Haller , digne émule de Zwingli , prêcha la réforme ; à cette cité , victime de trois révolutions qui ébranlèrent les antiques constitutions de toute la Suisse, depuis le mois de Mars 1798. Aujourd'hui on y retrouve à peine une muraille , à peine une famille contemporaine du héros qui la fonda.

Antique Dôme gothique ! Toi , l'un des plus anciens monumens de cette belle cité ! Avec quelle; majesté calme et imposante tu t'élèves dans les airs !' Tu contemples et protèges la ville et le pays qui s'étendent à tes pieds; pareil, avec les découpures légères de ton architecture , au tronc pétrifié d'un des vieux chênes de la forêt, qui ombrageait ces lieux dans les siècles primitifs .' Pourquoi gardes-tu encore un morne silence, lorsque la joie et le bonheur retentissent maintenant à tes pieds? Adieu! Ne portes pas envie à ces tours naturelles que Dieu lui-même a construites, et que tu vois au sud étalées à ton admiration ! *

Ï/Aar.

guine connaîtrait pas la strophe du grand Haller dans son poëme sur les Alpes :

» Sur les cimes glacées de la Fourche est le «grand réservoir de l'Europe, (*> qui, par des „ fleuves abondans, nourrit les deux mers. L'Aar n y prend sa source , et se précipitant d'abord arec

(*) Le Rhône et le Té»in vont } la Méditerranée ; l'An* et U ReuM, conjoint» ment avec le Rhin, a l'Oeéan.

-!,; - ? « ; ^GOOglt'

n un bruit éirrdyabie' dans ses ehfifc* rapides, ei& „ couvre les écueils de son écume. Les riehes minet „ des Alpes dorent sa côUrse , et rriêléBi à s*s ondesn cristallines le métal lé plus précieux; lé teuv» „ chargé d'or en jette sut ses bords des grains son lides, comme un sable grisâtre couvre les rivage* „ ordinaires. Le berger voit ces trésors. O SSempler „ pour le monde ! il les voit , et les laisse passe¥."(*>

Lorsqu'on a atteint la hauteur dn Mnri -Stalde» (c'est ainsi j comme oit l'a vu plus hat*t;, que l'oit nomme la première montée de la route 4e Thon? en sortant de Berne) on Volt dates le fond du vallon!» rivière éctunante, dont les ondes azur ces annoncent qu'elle doit sa naissance aux glaces les plus pures des hautes Alpes. Le nom de ce fleuve est très-antique. Pareil à un ruban argenté , il serpente au travers du territoire de Berne. U se précipite en mugissant des hauteurs glaciales des montagnes et reçoit, avant de ceindre la ville de ses contours gracieux, le tribut de plus de cent ruisseaux, si l'on compte ceux qui tombent dans les lacs de Brîenz et de Tbun , et ceux qui se sont réunis à la Lïitschinen , à la Kander , à la Gurben avant leur confluent avec l'Aar. Il fournit une preuve à l'observation faite par le grand Halîer , lorsqu'il dit, qu'en' comparant le volume d'eau de nos rivières dans tes différentes parties de lenr oours , il a trouvé qu'en

-(*) Il n'y a qne tes paysan» les pfut patftrw <jiil, dltt». " * quelques endroit! de l'Arfovn, t'oempent à-N*u«iUif oes groins #qj-, ... ., .,

3i 9 ,!iz e <ll,y GOOgk

descendant dans les plaines , elles en perdent une grande partie, „ Ici (à Berne), dit-il, l'Aar a sou- „ vent beaucoup moins d'eau qu'on ne devrait le » croire, après l'avoir observé dans les contrée» „ supérieures , avant sa jonction avec tant d'autres n torrens. Près d'Interlacken , elle en a plus qu'au- „ dessous de Berne; cependant, elle n'a pas encore „ reçu la Kander, la Simmen, la Rotachen, la Sulg » et la Gurben. " (*) II parait donc qu'une partie de ses flots se perd par l'évaporation et qu'une autre filtre dans la terre au travers des. sables, des cailloux et du gravier qui forment son lit, pour jaillir en nouvelles sources dans d'autres lieux.

Ce torrent , fils de nos Alpes , reveille dans l'imagination de singulières images. Souvent il m'est apparu comme le jeune Dieu d'un fleuve, semblable à ceux que nous peint la mythologie des Grecs , sortant impétueusement de sa caverne de rochers et parcourant les plaines avec une ardente rapidité, escorté de la bruyante troupe de ses frères. Bientôt, • retenu par les liens de l'Amour , il s'unit à quelque IV avarie et s'étend mollement dans les lacs de Brienz et de Thun, comme pour jr goûter le calme d'un séjour tranquille; mais , entraîné par l'inconstance , il vole de nouveau vers des climats lointains et inconnus.

Dans sa route , il forme .encore quelques liaisons passagères avec déjeunes Nymphes aquatiques , mais aucune ne parvient à l'enchaîner. II n'y a point de

L OHalkri Ieon. plant. Helvet. prseiat. p. m. X.

repos' pour lui ,' rien ne l'arrête , jusqu'à ce que , se joignant au puissant Dieu du Rhin parles nœuds d'une étroite amitié , il laisse en arrière tous les jeux de son adolescence , et s'avance vers le palais de l'antique Océan, pour y jouir, enfin, de la paix de la vieillesse.

Une autre fois , je crois voir un prince du canton sortir de son manoir élevé Sur les rochers , convoquer toutes les sources, tous les ruisseaux, toutes les eaux de montagnes bernoises, comme ses vassaux , pour une expédition guerrière * se réunir à eux dans les lacs de Brienz et de Thun , former de tous cotés de puissantes àUJanccs et porter ses forces respectables contre le Rhin, ce Roi de la contrée, pour entreprendre une lutte formidable., qui doit décider de la souveraineté du pays.

Une nouvelle image , plus bizarre encore , Se présente à ma pensée. J'apperçois une Fée qfci s'échappe de sa grotte mystérieuse; elle attire par un charme irrésistible les Ondines de toutes les sources , de toutes les fontaines , de tous les ruisseaux voisins. L'agitation de ses eaux les trouble; elles sont entraînées , et bientôt la puissante magicienne, les saisit d'un bras allongé, les étouffe et les anéantit, maigre leurs cris et leurs gémissemens. 'Elle-même, que rien n'arrête, poursuit sa marche rapide avec une force toujours croissante, jusqu'à ce qu'un pouvoir supérieur la soumette au sort qu'elle a fait subir à tant d'autres plus faibles.

£c sttTnmtt de la monté* 4t Muri-Staldm.

Ici l'on s'arrête avec plaisir. La vue sur la ville est imposante et nous retient; c'est ici que nous attendrons notre voiture. A droite et à gauche nous y retrouverons les souvenirs des âges belliqueux et de sanglans combats. Là, sur les hauteurs de la Schoosshalde, Walo de Greyers sauva d'un danger imminent les bannières flouantes des Bernois; je j , .sur h plaine du Itirchenfcld , le grand Empereur .'Rodolphe dfl Habsburg étabhl; deux fois envain son .camp» lorsqu'il voufôjt punir Ips citoyens de Berne, -i'avpir expulsé les, Juifs .de tepxs murs,

ît; on voit tout au plus quelques remparts. On î l'Aar par le bruit de ses iirs; mais elle se -soustrait ■à nos regards. La chute de son cours de Thun à ; Berne est, .suivant les calculs que l'on à faits, de .249 pieds. A Tendrait le plus bas., où la ville de Berne touche les rives de l'Aar, son élévation audessus du niveau de la mer est évaluée à 1550 pieds. En - dessus, yers le AJarjzjlj , cette élévation est de 4561 pieds; vers le grand If ôpital , de J70S pieds; sur Je point le plus élevé du bastion supérieur , de 1792 pieds. — Le lac de Tnup , d'après l'estimation ordinaire, est à 1730 pieds an t dessus de te, mer. Des ingénieurs français sous Napoléon ont porté., d'après de nouveaux ca]culs plus exacts, cette élé> ; vation à 175$ pieds. (*) D'après cela, on devrait

t*) Quelques-uns de ces calcula sont de Trallesj d'autres m'ont été Tournis par M. le professeur Trtchsei, d'après ses propres observations.

voyager toujours ea -plaine pendant cinq ïicue» jusqu'à Thun. En effet., on rencontre peu de montées, en comparaison de celles qu'on trouve sur les routes qui vont de Berne' en Argovie et à Aarberg. Cependant, quelques collines que traverse le chemin sauvent la monotonie et l'ennui des pays plats.

Contrée entre Berne et Thun.

„ Dans tonte la Suisse , disait déjà fyeinens dans „ ses Lettres sur la Suisse , 3ème partie , 1ère lettre , „ nous n'avons vu d'aussi belles routes, ni un par* n. plus fertile et mieux cultivé , qu'entre Berne et n Thun. Les champs et les prés sont, presque „ tous entoures de hajea vertes et plantés, de beaux » aibres fruitiers , principalement de cerisiers; une » grande partie du chemin roâme est boudée- des w deux, fiâtes' de ce» derniers. Les nombreux vUr » lages, les pl«s riches de, tout ]e cantod , en otaif „ sons neuves et bien bâties prouvent Je biamêtre des khabitans. " Nw une foule de nouveau* bâtimens soit maisons de campagne , spit maisons de paysans, ont augmenté, depuis l'époque ou U écrivait ces lignes •(en *782), l'aspect riant de ce pays. Ç'qst pris, de, Berne que l'on voit un pins grand nombre de cons 1 tructions nouvelles on réparées. Les maisons de campagnes à l'agrément desquelles il ne manque quq de l'eau courante ,. présentent une élégante simplicité, Une vue délicieuse, une foule de jolies promenades invitent à passer l'été dans celles de la Schoosahalue. — A droite, on en voit dans le lointain, au pied du Gurten; à Wabern, au Suhjenbach et sur la

douce pente des coteaux en avant du mont dé K.&nitz, encore un plus grand nombre, appartenant aux habitans de la ville. Elles attestent la bonne culture et la richesse de la contrée.

En poursuivant la route du côté de Thun, ces habitations champêtres des citadins diminuent peu à peu et disparaissent enfin tout-à-fait. Wittikofen , Melchenbûhl, Gûmligen, Brunnadern , (") Mettlen, Mârchlingen , Allmendingen , situés dans l'espace d'une Keu'e , dans dïfférens rayons à l'entour du grand chemin, présentent à la vue des châteaux oii dés maisons de plaisance pour les beaux mois de l'été.' Rubigen , Hunzicken , Schwand , Mùnsiugen, Neuhau's , Wichtracht , Kiesen , Herbligen et Diesbach en prolongent la chaîne , jusqu'à la montagne 'du Heimberg. ' J>e l'autre coté de l'Àar, on voit les campagnes de Rersatz , Beip , Oberried et Kirchdorf. Enfin , dans les environs de Thun , on trouve Eichfcerg V Uttîçen, Burgistein, Thierachern , Amsol-r 3ingen, Gwatt, Ortbùhl, Schadau , Hofstetten, et en remontant le lac, Oberhofèn. Tous ces beaux ou jolis bâtimens, joints aux clochers des villages dans lesquels quelques-uns d'entre eux sont situés," et aux maisons grandes et bien construites des paysans , offrent le tableau d'une aisance , d'un bienêtre général et d'un rapprochement des différentes conditions de la société. L'on découvre à peine

(*> Son Altesse Impériale Madame la Grande-Duchesse; Anne de Rul»ie a acheté Brunnadern , il y a peu d'années, l'a embelli et lui a donné le nom romantique d Elfenam ( séjour des Sylphides ).

quelques légères traces des siècles de la féodalité , où les Seigneurs avides de butin et pour se mettre à l'abri des attaques , établissaient leurs manoirs sur des croupes de rochers inabordables on sur quelque plateau élevé des montagnes les plus escarpées. La fertilité , la culture et les embellîssemens que l'on remarque partout' dans cette contrée, lui donnent un attrait infini. Aucun artiste, aucun décorateur de jardins n'y a présidé ; ses habitans, par un accord muet, ont travaillé depuis des siècles à former, sans y penser et comme par enchantement, un paysage délicieux et bien coordonné , dans un pays jadis agreste et inculte.' On n'y voit point dé kiosques , ni de ponts chinois , point d'hermitages , de grottes artificielles, point de temples ni de colonnades; mais des bois , des ruisseaux, une rivière, des collines, des rochers, des hautes montagnes, ouvrages de la nature , remplacent ces jeux de l'imagination , ces productions toujours imparfaites de l'art. .Des. villages riches et peuplés bordent les routes et les animent, mieux que ne le feraient de chétives cabanes isolées dans l'intervalle de demeures somptueuses et opulentes. On dirait que le même instinct moral , qui pousse l'homme à résoudre le problème du perfectionnement de son être , à aussi gravé dans son ame un sentiment inconnu, qui le porté à cultiver et à orner la terre.

Ici , lé voyageur parcourt ce grand jardin , il en . jouit sans participer aux sueurs, aux dépenses des propriétaires , et sans être obligé de demander humblement la permission d'y entrer.

Mûri (prononcez Maori). „,

- A un quart de lieue du haut de la montre du Mûri - Stalden , la route se sépare en deux , dont l'une , à gauche , conduit dans Y Emmenthal, tandis que l'autre Und directement vers VOberbmd. D serait intéressant de faire une comparaison détaillée de ces deux contrées pastorales du canton de Berne et digne d'un connaisseur de l'entreprendre et de la publier. L'Emmenthal est beaucoup plus bas et plus uniforme; mais aussi il est plus fertile et mieux cultiré que l'Ûborland. Les hommes y sont plus industrieux , les bourgs et les villages plus riches , les progrès de l'aisance et de la prospérité plus sensibles. Dans l'Oberland, la nature est plua grande, plus variée , plus sublime, mais la terre y est plus avare, res communautés y sont plus pauvres, leshabïtans moins laborieux. L'état physique et moral du pays reste au même peint ou n'avance que bien lentement, quelquefois même il rétrograde visiblement.

A l'issue de l'allée d'arbres alignés qui ombragent la grande route 1 , la vue devient plus champêtre > les

maisons de campagne des citadins plus éloignées les unes des autres , laissent place dans leurs intervalles à de petites forêts, à des fermes et à des toits de chaume , te|s que l'on en vpjt à Mûri. Cet endroit est très-ancien et , par cette raison , très-bien situé, parce que, lorsqu'on avait un grand choix à faire; on s'établissait naturellement dans la situation la plus agréable. A gauche , sur une colline , est placé le château avee ses jardins en plusieurs terrasses , et près de là, l'église et la maison du pasteur. Es

lfouVop trouva sur cette hauteur, en creusant, des fondemens , un satyre femelle avec son enfant , en bronze , ce qui prouverait que les Romains ont habité ces lieux. 'Cette petite statue est conservée dans la galerie de la Bibliothèque de Berne. Des murailles en ruines (mûri) donnèrent autrefois à ce village le nom qu'il -porte. On 7 a déterré beaucoup de médailles romaines. Un tombeau, contenant des ossemens et des sabres , découvert: près de là , dans la campagne de Mettlen , est peut-être- une preuve, que ces lieux furent peuplés mime avant que les Romains eussent pénétré dans ces contrées.

A deus minutes de l'église de Mûri, à côté d'un puits , un ehemw , $ droite de Ja grande route , conduit an peint d'où Aberli a prie un de ses plu* beaux paysages. C'est le pendant de son dessin du' Niesen , pris depuis Wimmis , et peut-être a ^ t - jl' enveloppé sette-montagne d'une légère vapeur dans* celui qu'il traça à Mûri , pour la faire ressortir dans le premier, dans toute, sa gloire et toute sa pureté- ' — Ici , l'on passe entre quelques maisons et l'on SA rend tout droit sur une colline •> que l'on atteint en -moins de cinq minutes. Lorsque le terrain n'est pas - ensemencé , on peut monter jusqu'à deux tilleuls plantés sur son sommet pour jouir diine vue superbe et fort étendue. L'Aar serpente impétueusement au fond de son ravin couvert de broussailles. A droite s'élèvent les coteaux boisés du Belpberg; à gauche, quelques rochers nuds occupent le milieu du tableau. Les deux Eiger et la Jungfrau dans toute leur splendeur se présentent dans le fond avec leurs masses

imposantes. Bientôt on rejoint la grand* route', vers les maisons de Ralligen, où se trouve la première pierre milliaire entre Berne fit Thun.

Escarpement graduel du terrain.

En poursuivant la route , on apperçoit à droite dans le fond , l'Aar , et au-delà , au pied du Belpberg ("montagne de Belp) , le grand village de Belp , derrière lequel on découvre maintenant le Lângenberg , dont le talus doucement incliné avait été cache* jusqu'alors presqu'en entier par le Gurten (prononcez Gourten ). Sur la pente.de cette montagne sont situées les maisons de campagne de Kersatz , d'Oberried et de Toffen sous de frais ombrages arrosés par d'abondantes eaux. Le jet d'eau d'Oberried dépasse les grands maronniere qui l'entourent. Toffen tire son nom de la pierre de tuf que l'on trouve sur le coteau où ce château est bâti et que couronnent de superbes bois de hêtre. Une' foule de petits ruisseaux murmurent à l'entour. Partout les châteaux et les campagnes modernes ont osé se placer avec confiance au pied de ces hauteurs, tandis qu'audessus des collines' et sur les montagnes environnantes l'on voit encore les ruines des manoirs chevaleresques d'Aegerten , de Hohbwrg près de Belp et de Kramburg sur la partie méridionale du Belpberg, presque vis-à-vis de Toffen, succomber lentement aux outrages du teins. La vue moins circonscrite dont on jouit sur la Vallée de la Gûrben et sur la grande chaîne du Stockhorn - jointe à l'aspect des montagnes plus basses du premier plan , suggère

dés observations sur l'escarpement et l'inclinaison de toute cette contrée si variée. Notre grand Halier en a tracé de main de maître , en peu de mots , les traits les plus marqués. (*)

n Toutes nos Alpes en général, dit-il , sont des „ rochers en grande partie nuds â leur sommet ; » leur ceinture est revêtue de gazon et leur pied „ de forets de sapin. Les premiers pâturages que n l'on trouve en descendant de la région des glaces » éternelles , sont maigres , pierreux et seulement n accessibles aux brebis. Leur gazon n'est formé M que par les herbes les moins élevées, presque toutes „ à fleurs blanches , sèches , aromatiques et vivaces 1 „ (perennet). Viennent ensuite des pâturages plus n riches et plus abondans , qui peuvent nourrir le n bétail à cornes, et où les troupeaux de vaches M séjournent pendant quarante jours ; car c'est à „ peine pendant un tel espace de tems , que l'on est „ sûr de ne pas y voir tomber de la neige. Une „ quantité de plantes alpestres y croissent et même „ des arbres commencent à y végéter , tels que le n aavinier, le melèse, le pin de montagne {pinut n montana de Du Roi et Duhamel ) et Y arabe , ainsi „ que les Rhododendron , les myrtilles et quelques „ espèces de saules. Un peu en-dessus sur le pen- „ chant des montagnes , l'on trouve des forêts de „ sapins et de pins , et souvent dans leurs intervalles „ les prairies les plus grasses et qui donnent le meil-

(.*> Voyex la prtf«c* 4e m Ioon. plant. H«lv«t. p. VIII, XVII, «to. ..\ ,

» leur foin. Ensuite commencent les régions encore » à moitié alpestres {subalpihœ regiones), où l'on ,; trouve des terres labourées, mêlées avec des Lb- „ rets d'arbres à larges feuilles qui se renouvellent , B et des prés , telles que l'Uechtland , lé pays fti- „ bourgeois et d'autres contrées , qui n'offrent pas „ des plaines , mais un terrain coupé de collines et » de vallées ; enfin , on arrive aux pays plus plats „ qui produisent du vin et où la vigne croit sur des „ coteaux peu inclinés , comme à l'entouf de Baie « dans les cantons de Zurich et de Vaud , dans la n Thurgovie , le Bas-Vallais et la partie septentrio- » nale de l'Argovie. "

Toute la contrée entre Berne et Thun appartient à ces régions à moitié alpestres , qui laissent en arrière la culture de la vigne et n'atteignent pas encore aux vallées pastorales plus élevées. On n'y voit aucune trace des plaines sablonneuses de l'Allemagne septentrionale, mais quelques marais à tourbe qui ne sont pas d'une grande étendue, comme à Gûmlingen, dans la vallée de Belp et ailleurs. On peut admettre la classification de tout ce pays , telle que l'a établie un auteur allemand, en hautes Alpes, Alpes moyennes et Alpes avancées.

Ces dernières n'ont point encore la coupe colossale des hautes Alpes. Leurs formes sont en général plus douces, plus arrondies et s'étendent par des transitions moins rapides dans les vallées inférieures. Mais on y remarque déjà la structure, en forme de terrasses , de ce pays de-montagnes.

Chaque gradin des Alpes avancées s'élève par de fortes coupures depuis ses premières limites , de manière que l'on y entre ordinairement par l'endroit le plus bas d'une vallée * qui se termine par une parois de montagne. Lorsqu'on a gravi celle -et, on trouve une nouvelle ceinture de remparts encore plus' hauts , qui entoure de même la croupe des premiers. Les Alpes avancées acquièrent ainsi par leur situation et par leur conformation des particularités remarquables et avantageuses. Les plus grands lacs de nos montagnes s'étendent dans les vastes bassins de leurs spacieuses vallées. Leur climat tempéré favorise la culture des champs et des jardins , radine la vigne prospère sur plusieurs de leurs côtflaux. Les forêts ne sont pas uniquement composées d'arbres conifères , dont les feuilles subsistent pendant l'hiver, mais elles ont aussi en abondance des hêtres , des châtaigniers , des chênes , des aulnes et d'autres arbres à larges feuilles qui se renouvellent. Cependant quelques plantes dont les semences ont été amenées par les eaux , rappellent le voisinage des régions plus* élevées. Les rivières ont plus de forœ et peuvent produire de plifs grands effets que dans les montagnes où elles sont encore dans leur enfance. Les vïflesr et les villages y sont aussi placés beaucoup plus avantageusement. Un des principaux' mérites des Alpes avancées consiste dans la foute de ces Sites' enchanteurs d'où , placé sur le bord élevé des montagnes , on domine le paysage et qui oflrentles points/ de vue les plus étendus, les plus riches, sûf lesquels les contrastes les plus gracieux répandent un charme inexprimable. ... . , .•■„■; \*>

L'on peut évaluer l'élévation des sommités et des arêtes les plus considérables de cette partie des Alpes de 2600 à 4000 pieds. Deux des principales dans le voisinage de Berne , le Gurten au midi et le Bantiger à l'orient, s'élèvent, le premier à 2897 pieds , le second à 3239 pieds au-dessus du niveau de la mer. Le Belpberg est à peine aussi haut, que ce dernier. On retrouve sur toutes ces sommités quelques-unes des belles et imposantes scènes des, Hautes-Alpes. Les cimes de la Butschèleck. sur le Lângenberg, du Balienbiïhl près de Wyl, le Gurnigel supérieur, les hauteurs de Rûmligen, de Kirchlindach , Meykirch , Friesswyl et un grand nombre d'autres plateaux des Alpes avancées , présentent de très-beaux points de vue sur la chaîne des glaciers. Mais ceux du Napf dans l'Emmenthal , du Weissenstein près Soleure , et du Chasserai au nord du lac de Bienne , sont encore plus célèbres. Les. deux derniers de ces monts appartiennent à la chaîne du Jura , que le grand Haller a déjà jugée plus semblable aux montagnes des autres pays, plus différente des Alpes , moins rocailleuse , presque entièrement dépourvue de sommités et de pics , plus pauvre en eaux , parce que la neige n'y tient pas en été, niais plus boisée et contenant plus de mines de fer.(") C'est donc ainsi qu'avec le Jura disparaît au nord et au nord-ouest ce que les hautes montagnes de la Suisse ont de caractéristique, et déjà, cette chaîne tient de la nature de celles delà Souabe, de l'Alsace et de la Bourgogne qui l'avoisinent. ARmen-

(*> Voyez Icoa. plant. Helret., prof. p. VIII et XV. '

Altmtndingen et Rubigen.

Depuis Mûri , la route continue en plaine entr* des prairies, des vergers et des champ» vers Alimendingen. Seulement près de ce village , elle monte insensiblement au travers d'un petit bois, qui ôte. pour un moment toute vue dans le lointain. On z alors à gauche un coteau boisé, nommé le Huhnlein, dont le sommet porte des indices d'ouvrages humains des teins les plus recules. On y voit une élévation circulaire , où les feuilles mortes et le terrain dont' elle est couverte, ne laissent pas distinguer, s'il y Avait jadis des murs ou seulement un retranchement-' On remarque tout autour des traces- d'anciens fossés,; dont l'un, beaucoup plus bas, au midi , :i se perd/ comme le conduit d'une mine , dan* le sein du monticule. Ce sont indubitablement des restes d'un âge reculé bien au-delà de la mémoire des hommes 1 et dont le souvenir s'est même éteint dans nos % cm'o*' niques et dans nos traditions. Un savant et ingénieux' historien tintait qi blées po blaient 1 pour y c Il fait d.

dtngen i rallié o

tribunal

on écrivait le nom de ce village Allwandingen, ce

qui 'paraît- contredire cette hypothèse.

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La dénomination de la susdite colline , le Hïïhnhin, comparée à celle de plusieurs montagnes et Villages de la Suisse et de l'Allemagne ,' qui commencent par la syllabe Hun, me ferait croire que' la signification de cette syllabe avait rapport , en général , à des Collines ou autres lieux élevés.

Dans le moyen âge , il y avait aussi à Allmendingen un vieux château à droite de la route, .du» coté de l'Aar , qui appartenait à une famille noble , et qui a été démoli dans les siècles orageux de la, République, de Berne. Un combat eut lieu à cet endroit. Quarante Bernois revenaient de Tfaun, chargés de butin enlevé à leurs ennemis ; poursuivis par. une nombreuse cavalerie , ils furent atteints à AUmendingen, et là , ils se retranchèrent derrière une, hay e vive et se défendirent avec intrépidité, au moyen de leurs lances , assez long - tems pour qu'on pub, leur envoyer des secours depuis la ville et les dé-, livrer.

Depuis Allmendingen jusqu'à Thun , la vue à gauche de la route est assez insignifiante et bornée ,. â l'exception de quelques échappées , dans l'une desquelles l'on voit Giïmligen, et au travers de la clairière d'un bois, le château de Wyl; plus loin, dans^ Ta même direction, l'œil pénètre dans le joli vallon de DiesSbach et ses vertes prairies , et enfin ', plus' p'rè.s de Thun , jusqu'au champêtre village de Steflisburg. '" " i

Les murs. de. la grande tour du château de Wyî> qui se voit .fort au loin, ont à leur base 12 pieds et

en haut 8 pieds d'épaisseur. Ils sont construits en pierres si grosses , que l'on ne conçoit pas comment .on a pu les y apporter. L'une surtout, de forme 'quarrce et placée dans le mur à l'orient , est d'une telle dimension , qu'il faudrait jusqu'à vingt chevaux pour la remuer. 11 paraît que ces bâtimeris sont de construction romaine , d'autant plus que dans les environs on a trouvé , en fouillant la terre, des monnayes et d'autres antiquités de ce peuple. (*) Ils ont appartenus , dans les siècles passés , â diverses familles , jusqu'à ce que le Gouvernement de Berne les ait achetés , il y a quelques années , pour y établir le siège de la préfecture de Konolfingen , dont la grande route traverse le territoire , depuis Allmeniditigen jusqu'au pont de la Rotach , et qui , jusqu'à l'année 1798 , était administrée par un des Bannerets .de la ville de Berne , où il résidait.

Je ne puis quitter Allmendîngen sans vouer un triste souvenir à la chute de l'ancienne République de Berne et aux destinées de son dernier chef. On ne connaît pas assez les souffrances qu'éprouva ce respectable vieillard, avec quel courage et quelle énergie il se rendit sur le champ de bataille, as plus fort de la mêlée , le S Mars 1798 , dans ce jour où s'évanouirent le bonheur et l'indépendance de la Suisse ; ni sa fuite forcée au travers de ces contrées. 'Le Gouvernement de Berne ayant essayé vainement toutes les négociations , toutes les concessions pos-

(*) Voyez l'ouvrage, l' Helvétie sous les Romains , par • Fr. t. de Haller. Berne 1812, tom, II , pag. 3». ' 14*

nbles via -à- vis des généraux français, VAvoytr régnant, S. Exe. M. Nicolas-Frédéric de Steiguer, parvenu à sa soixante-neuvième année , épuisé par le poids d'innombrables travaux et par ses soins infatiguables pour soutenir l'État ébranlé , se décida à aller joindre la troupe des défenseurs de la patrie , afin d'animer par sa présence leurs courageux efforts ou de trouver au milieu d'eux la mort des héros.

Le A Mars , il se rendit en voiture au Grauholz où se trouvait l'armée , et revint coucher fort avant dans la nuit au Badhaus C maison de bains ) à une lieue de Berne. Le S , à la pointe du jour , il partit accompagné de son frère et de M. Jenner , pour retourner au poste du Grauholz , dans son équipage, avec son valet de chambre. Il avait auprès de lui comme ordonnance, depuis le dernier Février, Christian Dubi (encore vivant, et qui, à l'âge de 81 ans, a conservé toutes ses facultés). Sur la hauteur du Grauholz , ils entendirent déjà les canons des Français , qui commençaient l'attaque, lis continuèrent leur route, se dirigeant sur un retranchement et une batterie établie sur le grand chemin, commandée par le colonel Tillier avec un bataillon , s'appuyant au corps d'armée sous les ordres du général d'Erlach, qui s'étendait jusqu'à Hofwyl et Buchsee.

Les Français avançaient par la grande route de Soleure et dirigeaient le feu d'un canon ou d'un obusier de ce côté. Bientôt une des pièces bernoises est démontée , un caisson prend feu et saute en l'air près de l'Avoyer. Étranger à la crainte et appuyé sur son domestique et sur Dubi , il s'était placé sur

on tronc d'arbre et encourageait les soldats par ses discours, autant que ses forces défaillantes le lui permettaient. Après quelque résistance , la plu* grande partie de ces soldats se débandèrent et prirent la fuite ; il n'en resta que quelques-uns avec le major Weber et le colonel Tillier auprès de M. de Steiguer et de ses compagnons. Aveuglés par l'idée insensée d'une trahison , quelques Suisses tirèrent même sur cette petite troupe. Envain le digne magistrat avait espéré d'être atteint par un boulet ennemi; maintenant il craignit qu'une captivité injurieuse et dure ne devint son partage; il espérait encore qu'on pourrait faire quelque résistance plus en arrière. Tandis que les Bernois étaient déjà presque entièrement cernés par les Français , it retourna avec sa petite escorte à sa voiture qui l'attendait et suivit avec peine la grande route au travers des chariots et de l'artillerie qui l'encombraient, dans la direction de la papeterie.

Le général d'Erlach se trouva près de Kappelîsacker sur le même chemin , en se retirant de sa position dHofwyl et se dirigea sur le Badbaus pour gagner l'Oberland, où il avait le projet de se défendre encore , en se joignant aux petits . cantons. Steiguer continua à suivre ta grande route jusqu'à la dernière hauteur au-dessus* de Berne, au bout de la plaine du Breitfeld, et ayant tourné alors à gauche du côté de la Schoosshalde , il quitta sa voiture avec ses compagnons ; mais il fut bientôt séparé de son frère et de M. Jenner. Il s'avança vers une troupe de paysans et autres habitaus des

maisons environnantes , composée d'hommes, de femmes , de vieillards faibles , malades et estropiés , quî , armés de faulx et d'autres instrumens , s'étaient réunis pour défendre leurs foyers.

Tandis que son domestiqué allait chercher en ville une cassette préparée d'avance et contenant probablement de l'argent et des papiers, Steiguer animait le peuple , cherchait à lui inspirer du courage ; mais bientôt on vit paraître sur la grande route environ 50 à 60 hussards fiançais qui avançaient au grand galop. Ditbi conseilla la retraite , et comme le chemin qui conduit en ville n'offrait plus de sûreté , on prit celui qui traverse la Schoosshalde. La voiture et le cocher avaient disparu , sans qu'on puisse concevoir comment. Steiguer altéré , épuisé, â jeun, avait à peine la force de respirer; il se fit porter jusques à une maison voisine ,. où un vacher nommé Racheter cacha les deux fugitifs dans une chambre retirée ; ils y restèrent en sûreté pendant cinq quarts d'heure. Les Français n'avaient pas encore le tems de fouiller et de piller les maisons. Bientôt , cependant , ne se croyant plus â l'abri du danger, ils partirent et se rendirent par des sentiers détournés, Steiguer toujours appuyé surDubi,. eri passant près de Wittikoffen , à Mûri, où ils s'arrêtèrent quelques instans chez le pasteur. Le magnanime Avoyer ne voulant compromettre personne par sa présence, se hâta de repartir. Il suivit de nouveau des sentiers jusques dans le bois du Hùhnlein , où un tronc d'arbre lui servit de siège pour se reposer un moment.. Enfin, près d'AIImendingen , jl

rejoignit la grande route, et dans la dernière maison-, de ce village, à main gauche, chez le capitaine Bigler, il demanda un chariot et un cheval. Fendant qu'on fèsaitles préparatifs nécessaires, le respectable vieillard prit en chancelant les devants et marcha jusqu'à ce que l'extrême fatigue l'obligea de s'asseoir Sur une pierre au bord du chemin. — De quels sentimens pénibles l'ame de ce grand homme , idolâtre de sa patrie, ne devait-elle pas être déchirée dans ce moment affreux , où seul , il ne voyait autour de lui aucun des magistrats de l'État bouleversé , au. cun chef de l'armée dispersée, aucun ami, aucun serviteur! qui pût le défendre , l'accompagner , verser le baume de l'espérance sur son cœur ulcéré t

Un fuyard du champ de bataille, un homme d'Amsoldingen , passait alors avec deux chevaux de train; on le pria de mener à Thun, contre une bonne récompense , le chariot qui était en état de partir. Il ne voulut absolument pas y consentir , avant de savoir qui il devait conduire; on prononce enfin ce nom respectable, et le paysan s'écrie : „C'é- „ tait le meilleur Baillif que nous ayons jamais eu „ à Thun ; je le conduirai gratis ! " (*) On se mit en route; un volontaire canonnier , Marx Dinkel d'Eicken dans le Frickthal, peintre à Berne , monta aussi sur le char , et l'on arriva promptemcnt à Mûnsingen. Ici, devant le cabaret à l'enseigne du Sauf, il y avait une telle quantité de soldats de

(*) M. de Steîguer avait été Baillif à Thon, avant d'ètr* Avoyer à Berne.

la milice et du laBdsturm , qu'il fallut s'ârrëten Un homme ivre sortit de l'auberge , reconnut l'Avoyer , et le trahit en s'écriant : „ que le plus brave- „ serait celui qui lui tirerait un coup de fusil au „ travers de la poitrine! " A cet instant, une foule de bayonnettes se tournent contre Steiguer; il ré-' pond, sans se troubler : » Oui, c'est moi; faites „ ce que vous voudrez." Sur son sein brillait l'ordre prussien de l'Aigle noir, et son chapeau était dê~coré de la cocarde bernoise. Il était vêtu de l'uniforme de la milice , bleu et rouge , et portait une épée légère et , à ce que l'on assure , un poignard caché sous ses vête mens. Un sellier , nommé Marfraeh ., de Wichtrach , employé aux charrois de l'armée, parvint à appaiser l'effervescence tumultueuse de ce peuple égaré , et Steiguer put enfin continuer sa route. Entre Mûnsingen et Wichtrach , Dnbi céda prudemment sa place sur le char à un soldat de la milice . vêtu de bleu , afin que son uniforme rouge, celui des gardes de la ville , ne trahit pas l'Avoyer. Dinkcl resta auprès de lui. Le chariot traversait des groupes de paysans armés et ivres, se livrant â tons les excès ; exaltés par le bruit d'une trahison imaginaire , ils maudisaient , menaçaient tous les habttans de la ville et juraient a chaque instant de massacrer tous ceux qu'ils rencontreraient. Us venaient en effet dé quitter le gé- néral d'Erlach assassiné à Wichtrach. Dinkel sauta aussi à bas du char , pour calmer la fureur tou- jours croissante de ces rassemblemens. Quelques-uns des mieux pensans dans la foule reconnurent l'Avoyer et lui crièrent de tristes adieux. Plongé dans

fil?

ses réflexions, il gardait un morne silence; il arriva enfin à l'auberge du Freyhof à Thun. C'est là que Subi le rejoignit peu de tems après ; son arrivée fit plaisir au digne magistrat abandonné , qui , dans la confusion générale et dans la fluctuation des opinions , se serait exposé , en cherchant à se procurer quelque autre compagnon de voyage. N'ayant pris que du thé, il loua un bateau et s'embarqua , quoiqu'il fit déjà nuit , pour gagner l'Oberland. Il n'avait avec lui ni effets personnels, ni lettres de change, ni passeports , rien de ce qui est essentiel pour' voyager. Il ne possédait que seize Louis-d'or, et il offrit même à Dubi de les partager avec lui , s'il désirait le quitter. Il le pria cependant de l'accompagner encore dans sa traversée sur le lac , lorsque l'honnête caporal, attiré par sa femme et ses enfant qu'il avait laissés à Berne , laissa échapper quelques mots pour demander qu'il lui fut permis de retourner bientôt auprès d'eux. Ce fut sur un bateau découvert, conduit par un seul batelier et une batelière, en compagnie de Dubi, de deux fuyards fribourgeois avec une jeune femme , que ce vieillard malheureux traversa le lac, sans s'arrêter, dans une nuit froide du mois de Mars. Il montra cinq écus neufs aux bateliers et les leur promit pour accélérer sa fuite. Mais quelle fuite ! - Après tant de jours affreux , après une nuit passée presqu'en entier en plein air, après une bataille sanglante, après avoir été exposé aux plus cruels périls , malade, épuisé et le dosc-poir dans l'ame !

Enfla , on arrive à Unterseen ; de là , le» jour*

suivons, à Brienz et, parle canton dTJnterwalden.» dans la Suisse orientale et en Allemagne. L'infatiguable et persévérant magistrat se rendit à Viennç et à Berlin- , s'oubliant lui-même et son grand âge» pour consacrer le reste de ses forces à sa patrie , travaillant sans cesse , comme le dit Jean de Mùller dans ses dernières lettres à M. de Bonstetten , à délivrer la Suisse et à sauver l'Europe , prévoyant les dangers qu'elle courrait, mieux que beaucoup d'autres hommes d'État célèbres. Il mourut à Angsbourg le 3 Décembre 1799 , laissant encore sa patrie , ses amis, sa famille, opprimés par le malheur. II avait cherché une seconde fois la mort dans .les combats de Zurich , et succomba au chagrin quQ lui donnait la perspective d'un triste avenir; il alla rejoindre, dans un. meilleur séjour, ses semblables qui l'y avaient précédés , les héros de la. Grèce, de Rome et.de la Suisse. La postérité reproduira sans doute dans un grand tableau tragique les événemens de ces jours malheureux et réunira dans la personne de.Steiguer, en embellissant la vérité des couleurs de .la poésie , la pensée et l'exécution héroïque des derniers efforts que firent les Suisses, pour résister à la tyrannie étrangère.

MSnsingen.

De Rubigen, hameau où se trouve une seule maison de campagne assez triste , on arrive à Mûnsigen ou Mûnsmgen, grand village paroissial, à 2 1/ ç lieues de Berne , qui s'est relevé , après plusieurs incendies., , plus, bçau et.mieuXjbâti qu'il n'était a.upara-

v*ot , et cela même avant qu'on eut institué la caisse d'assurance pour les bàtimcns. La communauté est du nombre des plus grandes du canton et comptait en 179S ou 1799 environ 3413 habitans, tandis que la paroisse de Mûri n'en avait que 691 , celle de Wichtrach 1261 , celle de Oiessbacb 4000 et celle de Steffisbourg 2656. Une contrée aussi peuplée doit nécessairement fournir d'heureuses preuves de sa prospérité; cependant elle n'a pas acquis encore le plus haut degré de culture dont elle serait suscep-. tible. Deux anciens châteaux situés à Mùnsingen^ ont été détruits par les Bernois dans le moyen âge , et il n'en reste plus de trace. Une tradition très-' répandue porte d'ailleurs qu'il existait ici une ville romaine qui n'était pas moins considérable que l'ancien Aventïcum et qui fut détruite à la même époque. Cette tradition paraît confirmée jusqu'à un certain point par des médailles romaines , que l'on a trouvées dans les environs de Mûnsingen. Les ruines de murs fort étendues , que l'on voit à l'entour du village sur des hauteurs au nord-ouest , paraissent appartenir à une antiquité plus reculée \ ils sont d'une. bonne et solide structure.

, Deux Avoyers de Berne , en 1550 et 1571 , furent les fondateurs des deux châteaux modernes , lesquels ont été depuis lors successivement embellis. Jean- François Nâgeli , le conquérant du pays de Vaud , fit bâtir le premier, et Jean Steiguer, d'abord son ennemi mortel, et ensuite, par le concours de circonstances singulières , son gendre , construisit plus tard lç second. La famille de Nâgeli s'éteignit et les

Steîguer conservèrent dès-lors Mûnsingen et la terre voisine de Wichtrach. On cultivait alors la vigne en abondauce ici , comme dans toute la contrée entre Berne et Thiui. Le goût des Bernois n'était pas encore formé par- les bons vins des bords du lac Léman; mais les relations intimes qui se formèrent avec ce dernier pays et les belles routes que l'on établit entre Lausanne et Berne , en donnant une autre direction à la culture , changèrent la face du terrain. Le paysan de la partie allemande du canton abandonna la culture chanceuse de la vigne pour celle des céréales et des prairies. Il acquit ainsi plus d'aisance et devînt peut-être plus sobre. La nature est toujours plus généreuse dans ses dons , quand on lui demande ce qui est conforme aux mœurs et au climat.

De l'état de cette partie de la contrée dans le* iems les plus anciens.

Mûnsingen est situé vis-à-vis du Belpberg et au pied de la Haube, colline sur le penchant de laquelle est le petit village de Heutligen ou Hïttligen , et tout auprès, un banc de coquillages, qui était jadis contigu avec celui où se trouvent les pétrifications du Belpberg et de la Butscheleck à l'ouest et au nord-ouest. Ces monumens des premiers âges conduisent à des '■conjectures sur l'état primitif de toute la contrée, auxquelles nous nous livrons , guidés par les savans observateurs de la nature de notre patrie. (">

("i Je profite de quelques observations qui m'ont ité communiquées par le respectable naturaliste M. le pasteur IVytttnbath et de V Histoire naturelle de la Suifs* par Théophile.Sigismond Oruntr. Berne 1773.

Très au loin à la ronde , on ne trouve point de rocs simples , à grains compactes, ni calcaires, ni des ardoises primitives , ni des gneiss , ni du granit. Tout le terrain , même les plus grandes collines , que partout ailleurs on nommerait des montagnes , sont composées d'immenses débris des hautes Alpes , de grès , de masses de cailloux , d'énormes couches de sable mobile , ou de pierres roulées et arrondies, ou d'argile et de limon. Les sources les plus profondes , les lits des rivières , les ravins les plus déchirés par les torrens , n'ont encore jamais mis à découvert des roches calcaires. „ Ces monceaux de „ ruines , dit Bonstetten , (*) s'élèvent comme des „ pyramides, telles que le Niesen, plus haut que „ les cimes des montagnes habitables. Les débris „ des Alpes descendent en lignes majestueuses de „ l'Aeschiberg et vont former plus bas les collines „ de Strâttligen, du Belpberg et toutes celles qu'on „ voit éparses sur les plaines au-dessous du Gur- „ nigel et du Stockhorn. Toute la contrée , aussi „ loin que l'œil peut l'embrasser , jusqu'au mont Jura „ et en-dessous du lac de Genève, n'estque du sable, » tantôt, amoncelé sous i a forme de coteaux arrou- „ dis , tantôt enfoui dans les profondeurs de la terre, «tandis que d'autres collines du côté de l'Emmeo- „ thaï , formées de cailloux des Alpes agglomérés, j, amenés de tous côtés par des révolutions orageuses, „ s'élèvent sur le sabie ou s'enfoncent dans la terre."

De quelle énorme profondeur devaient être les pays situés au pied des Alpes , il y a des milliers (*> Voyei m* nouvelle! œuvre* , tom, II, pag. 3i4,

'd'années , avant que leurs sommité*s et leurs parois se fussent écroulées et eussent rempli de leurs débris la contrée que nous habitons. Là , où sont maintenant nos collines, nos forêts, nos campagnes, où l'on construit nos villages et nos villes, là, dis-je, devaient être, au fond de l'océan primitif, des abymes incommensurables; mais ils étaient nécessaires pour recevoir dans leurs bassins tous les décombres des Alpes , sur lesquelles l'on voit encore la place qu'ils occupaient dans les vastes lacunes qu'on y remarque.

Ces montagnes colossales furent fendues par des commotions qui ébranlaient peut-être leurs racines lès plus profondes, et leurs croupes se brisèrent. De terribles courans d'air entraînèrent les monceaux ■de feurs débris dans les abymes ouverts et' les comblèrent. Feu à peu il se forma un talus qui descendait des Alpes, jusques aux flancs de la longue chaîne du Jurd, posée comme une grande digue vis-à-vis d'elles. Un lac général s'étendait sor toute la Suisse; il se joignait peut-être au grand Océan primitif ou formait à lui seul entre les montagnes, -alors plus hautes, une grande mer méditerranée. Dans le cours des teins . son bassin se remplit de décombres et les eaux s'écoulèrent par les enfoncemens durera- .part des monts environnans. Cependant, cette. mer exista pendant des siècles , et les coraux et les co- 'qnillages les plus variés, dont, elle était peuplée, eurent le tems de se multiplier à l'infini. Des bancs de coquillages qui s'étendent au loin entre Thun et Berne sur le'Belpberg, le Lângénberg et jusqu'au susdit- hameau de Heutligen, le prouvent d'une, manière incontestable.

• - De pareilles couches de pétrification» de la'pltfè èaute antiquité se trouvent en grand nombre dans tous les cantons de la Suisse intérieure. A Bâle , Keuehà tel , sur les extrêmes frontières de l'Helve'tid on retrouve des amas d'anciennes plantes ntarkime&

Dans cette mer méditerranée , dont les onde?

étaient salées , à en juger par les coquillages qu'elle .contenait , il se forma , comme dans les profondeurs de toutes les masses d'eau considérables, dos courant .qui creusèrent, d'une manière toujours plus variée» le fond déjà très-inégal et préparèrent ainsi les fiofftj .breuses collines et les vallées, du futur continent! Enfin, après maintes grandes révolutions , dans la nature, lorsque les digues formées parles montagnes s'écroulèrent , parce qu'elles étaient rongées par? dessous, ou qu'elles furent rompues par la pression. des eaux ( comme cela parait avoir eu lieu en-de ■! à de Genève ou dans les Grisons , ou vers le confluent de l'Aar en-dessous de Baden ) ; alors , dis-je ', ' lès flots de cette mer s'écoulèrent et se perdirent daïii le lit de l'océan Atlantique, qtli, peut-être ,' rie fcbfn-i mença â se former qu'à cette épdqdeV '£>eât^aifisi que peità peu l'Helvétie se 'desséchait' toujours da* Tantage; mais quelques-unes de ces dévolutions' âoU vent s'être opérées très-lentement ou 'avec Une viol lencë inexprimable. Il A fallu des milliers d'années pour que les alluvions , l'adtien et le mdn*eftiént des eaux pussent tantôt rompre les parois ' calcaires de Hasli, Grindelwald etLauterbrunnen, tantôt sillonner Ou etecaver les vallées et les coupures des montagnes jusqu'aux masses du granit primitif «up lé Grimsel.

Ou bien, au contraire, il a faim des conrans d'eau d'une force terrible pour produire ces effets. Les eaux s'abaissaient à mesure, des Jacs, plus nombreux jadis qu'ils ne le sont aujourd'hui , restèrent ça et là sur la surface du pays. Dans la suite des lems , quelques-uns s'écoulèrent ou se tarirent par l'éVapo-, ration. Les rivières creusèrent des lits plus profonds et relevèrent souvent leurs propres bords par les dépôts de leurs inondations. De nouvelles chûtes de montagnes remplirent d'autres bas -fonds. Les Contrées marécageuses et les tourbières se haussèrent parlaputre'factiondes végétaux qu'elles produisaient. La croûte de terre végétale commença à se former et la contrée prit, après maints siècles révolus, la figure qu'elle a conservée depuis lors et qu'elle eon- , servera encore pendant une longue suite de générations , jusqu'à de nouveaux bouleversemens.

H n'est pas encore clair comment-, dans ces âges reculés, d'énormes fragmens de roc, qui faisaient partie des sommités les plus élevées des Alpes , ont pu être roulés au loin dans les plaines et même (ce qui est encore plus merveilleux) sur les hauteurs de plusieurs collines du plat pays. A une grande élévation sur le Jura , derrière Bienne , jusques sur les .hauteurs d'Utzigen et dans d'antres lieux élevés* où l'on ne devrait pas s'y attendre, l'on voit des blocs, de granit isoles , tandis qu'A plusieurs, lieues à. la ronde on ne trouve point cette espèce de roches.. Les conjectures les plus ingénieuses ne peuvent expliquer d'où ces rocs sont venus. On en trouve de semblables près de Potosi dans l'Amérique méridÙH nale,

maie , à une distance deux ou trois fois plus grande du lieu de leur origine présumée. On en trouve aussi dans le nord de l'Europe, dans les îles de Sec* lanrl, Laland et en Suède. — Comment les eaux, primitives ont-elles pu transporter de pareilles masses, dont quelques-unes sont plus grandes que des maisons , aussi loin du berceau de leur première for-* mation? — Étaient-ce peut-être des 1 aérolites d'une époque antérieure , où il se formait dans les hautes régions de l'air , d'autres pierres plus grandes que dans les tetns plus récens ? Un géologiste suisse a émis l'opinion hardie que la mer méditerranée , qm couvrait notre patrie, était une mer glaciale ; que' des cimes des hautes montagnes , qui formaient alors des îles x tombèrent ces blocs de granit sur la croûte de glace de ses ondes ; que ces glaces s'étant rompues , flottèrent sur les eaux et charrièrent ainsi au loin ces masses , ainsi que l'on voit des ours blancs emportés sur les glaces des mers boréales. Ces glaçons détachés auraient échoué sur des hauteurs plus basses et auraient déchargé leur fardeau , soit en se brisant, soit en se fondant. — Ici encore, il est probable que la nature songeait déjà à l'homme qui n'était pas encore créé ; car , depuis que la contrée en a été peuplée, ces puissans rocs ont au moins été employés utilement à son usage , pour des édifices ou des monumens. Aussi deviennent-ils toujours plus rares , et il serait presque à désirer que le prince des ténèbres , qui , selon les superstitions populaires, en a apporté quelques-uns, se chargeât encore une fois de cette peine qui surpasse les forces humaines.

, A Heutligen , d'où nous sommes partis , pour faire cet épisode,, on trouve, selon Grimer, une couche d'ostracites ou coquilles d'huîtres .pétrifiées d'une grandeur remarquable. Elles ont souvent l'î pieds de long.et pèsent jusqu'à 10 livres. On n'a pas encore retrouvé dans les mers l'original de ces pétrifications, ni dans ce banc-, que l'on a fouillé de part en part , une.seule autre espèce de coquillages pétrifiés. Une argile pure lie cette couche,. et Grimer évalue son, étendue, autant qu'on peut encore l'observer, à la longueur de 60 pas et à la largeur de 5 ou 6 pas, §ur. ce banc s'élève un tertre de terre à quelques centaines- de pieds de haut , dont le sommet est couronné de bois.

Wichtrach.

De Munsingen à Wichtrach et plus loin jusqu'au Heimberg, le terrain est très-bien cultivé, parce qu'il appartient à des paysans et non à des seigneurs ou à des couvens-. Ces agriculteurs, cependant, sont souvent redevables à l'exemple de plusieurs citadins que le goût de la retraite ou l'amour de la vie champêtre fixe -au milieu d'eux, d'utiles et importantes améliorations, tandis que ceux-ci reçoivent, en échange du paysan, les leçons de l'expérience, par laquelle se modifient et se corrigent les théories agricoles.

La jolie campagne de Neuhaus fut établie dans le premier tiers du dix-huitième siècle par M. Steiguer de Munsingen ; elle a été singulièrement embellie, dans un genre aussi noble que simple , par son avantdernier proprié taire. Des sentiers romantiques serpen-

terit au travers d'une belle prairie ou sous l'ombraga d'un bosquet , en suivant le cours d'un abondant ruisseau jusqu'au bord- de l'Aar, et l'on y voit sous une feuillée , près de quelques bancs qui invitent au repos , les bustes des chantres de la patrie , Halle* et Gessner , placés sur d'élégans stylobates , entourés de tous les charmes de la nature qu'ils ont célébrée avec tant de chaleur et qui leur a élevé dans ces lieux un temple digne de leur muse patriotique.

La contrée de Wichtrach ou Wichdorf*&\ particulièrement abondante en eaux \ la douce pente du terrain leur donne un courant rapide et produit le murmure et le gazouillement des nombreux ruisseaux qui se pressent de descendre dans ce joli vallon. Dans les vastes plaines des Pays-Bas , couvertes de riches pâturages , les eaux troubles qui coulent lentement , doivent rendre le terrain humide ' et marécageux ; le pâtre n'ose pas se coucher sur l'herbe à côté de son bétail. Ici , les sources perlées courent gaiement au travers de l'émail des prairies et leurs bulles écumante» sont l'image du jeune berger étendu sur le gazon, qui jouit de leur aspect. Des prés fertiles soigneusement arrosés , des champs dont la terre forte est labourée avec intelligence * semés en froment et en épautre; d'autres, dont le. terrain plus léger produit le seigle et le messet, des belles plantations de chanvre , des larges planches de pommes de terre, des nombreux vergers, des riches forêts de sapins , dont la sombre verdure contraste avec la couleur plus gaie du feuillage des chênes antiques et des hêtres touffus, embellissent 15*

■ et animent ce champêtre paysage. Dans tous: les villages l'on voit briller sur la figure joyeuse des habitans l'active intelligence , l'aisance , la saute 1 et la force. Presque chaque maison est rafraîchie par une fontaine abondante et intarissable. A Nieder- Wichtrach ( Wichtrach inférieur ) , près de la pierre milliaire, on en voit une qui coule par 19 tuyaux; à Ober- Wichtrach (Wichtrach supérieur), une autre qui en a 7. Aucun des petits jardins potagers , qui bordent chaque habitation , n'est dépourvu de fleurs pour faire les bouquets dont se parent la mère et les filles lorsqu'elles vont à l'église. Les toits de chaume ,

, couverts de mousse , descendent jusqu'aux nombreuses fenêtres , sur les tablettes desquelles reposent des chats bien nourris. La foi publique permet de laisser tous les instrumens aratoires , les chariots et les charrues grouppés autour des granges. Des poules au plumage nuancé occupent le faîte des bûchers élevés. Sur le chaume rembruni roucoule une couple amoureux de pigeons , d'une blancheur éclatante , et c'est la main diligente de l'homme qui a créé tous ces enchantemens sur l'ancien lit de l'Aar , sur un terrain jadis marécageux qu'ombrageaient de noires et sinistres forêts; à quelques pieds de profondeur, l'on ne trouve au-dessous de la terre végétale que du gravier et des cailloux applatis par l'antique courant du fleuve.

Un triste souvenir vient troubler la délicieuse jouissance que donne l'aspect de ce vaste jardin. C'est ici , à Nieder-Wichtrach , à l'endroit nommé èeym Uiiti (près de la petite maison)) que, lors de

la déroute qui suivit la bataille du Grauholz en 1798 j fut massacré le général d'Erlach , venant du côté de Berne. Le sort voulut qu'un héros du même nom que celui qui avait sauvé Berne dans les jours de sa. prospérité naissante, lors des combats du Donnerbùhl et de Laupen , dût encore s'éterniser d'une manière moins heureuse , lors de la chute de la République. C'est ainsi que le nom des Brutus s'est conservé dans l'histoire de l'ancien monde. D'Erlach 3e pressait d'arriver dans l'Oberland pour y préparer de nouveaux moyens de défense. Près de Neuhaus (suivant des rapports dignes de foi), il rencontra une compagnie de milice, qui faisait route vers Berne; la funeste méfiance qui régnait à cette époque , le bruit de la trahison prétendue des Bernois de la ville , s'était aussi emparé de cette troupe, comme de presque toutes les autres. Des mains furieuses^ et sacrilèges se portent sur le général ; étranger à la crainte, il s'était fait connaître; ils l'arrachent de son cheval et le jettent par terre. La prudence du capitaine lui sauva la vie dans ce premier moment, en promettant à la foule égarée de le retenir prisonnier et de faire examiner sévèrement sa conduite. On place d'Erlach sur un léger chariot et on lui fait suivre la route de Thun. Mais à Nïeder- Wichtrach survient une nouvelle troupe de réserve, qui avait reçu l'ordre de marcher , mêlée d'une foule de paysans armés et volontaires ; ils se répandent en injures et en malédictions contre le chef de l'armée, le nomment traître à la patrie, entourent son char et le menacent de la mort. Ils n'osent lâcher des coups de feu, de peur de se blesser les uns les

autres ; mais bientôt une bayonnctbe a percé le col du général et a donné le signal pour l'accabler de coups de crosse , jusqu'à ce que cette noble et innocente victime de la fureur populaire et d'une aveugle cruauté tombe morte au milieu de ses assassins. Les lâches tirent cent coups de fusils sur sa dépouille inanimée. Des hommes plus sensibles le couvrent de paille sur le bord du chemin. L'Avoyer Steiguer passa bientôt après â côté de ce cadavre. Il est douteux s'il sût qui il voyait étendu sur la poussière. Ce moment fut affreux et remarquable! Ainsi que Brutus et Cassius furent nommés les derniers des Romains , Steiguer et d'Erlach méritèrent aussi dans cette malheureuse journée le titre des derniers des Bernois. D'Erlach fut enseveli derrière le chœur de l'église de Wichtrach , par les soins de quelques préposés de la commune et du pasteur , alors M. Rodolphe Rengger de Brugg. Une modeste pierre, cachée maintenant sous le gazon, désigne la place où il repose. On n'a pas encore élevé à ce valeureux général un monument digne de son courage , qui pût attester que les malheurs de cette époque ne peuvent pas lui être attribués. (*)

(*) Je dois ces détails recueillis sur les lieux même & la complaisance de M. J. Rod. Wvss , pasteur actuel à Wichtrach, dont les poésies pleines d'esprit et de sen. liment lui ont acquis , depuis plusieurs années , une juste renommée. J'ai entendu faire d'autres récits de ce triste événement; mais celui que je donne ici au public m'a paru le plut authentique.

Kiesen et Heimberg.

Nenhaus est à moitié chemin de Berne à Tmm.

Ober - Wichtrach , où est située la champêtre demeure du pasteur, est le relais ordinaire des voitures. A gauche, l'on apperçoit la dernière terrasse dé la colline de la Haube, sur la pente de laquelle on peut aller , pendant que la voiture s'arrête , pour jouît d'un charmant point de vue sur le château et le village de Gerzensee , situés vis-à-vis, sur l'autre bâté de l'Aar et sur la chaîne des montagnes du Stockhorn. De Wichtrach à Kiesen , la route est presque toujours bordée de petits bois et de prairies. A droite , elles sont entremêlées de champs et s'étendent jusques aux broussailles qui couvrent les rives de l'Aar.

Le château de Kiesen, bâti sur le haut d'une colline peu élevée, sous l'ombrage de peupliers et d'acacias, se présente sous l'aspect le plus gracieux: Quelques maisons neuves et bien bâties entourent le pied du tertre. Le clair ruisseau de la Kiesen , sortant de la riante vallée de Diessbach qui s'offre tout-à-coup aux regards , roule ses ondes argentées au bord du chemin et ne laisse par soupçonner à quel point il peut s'enfler et devenir pernicieux 1 ses bords. Un chemin côtoyé son cours et présente fréquemment ces, tableaux frais et ombragés, que l'immortel Gessner savait apprécier, et qu'if rendait si fidèlement et avec tant de charmes , soit dans ses écrits, soit dans ses tableaux, Au-dessus du village de Diessbach , situé dans un vallon fertile et bien

*«rosé entre les montagnes du Kurzenberg et du Buchholterberg , est le rocher escarpé du Falkenfluh , qui , s'élevant nud au milieu d'une forêt hérissée, est tourné du côté de i'Aar. Les coqs de bruyère , les faucons et les hiboux se plaisent dans Ces lieux solitaires. On se rappelle encore d'avoir vu arriver des chasseurs de l'Allemagne, pour venir y chercher une espèce particulière de faucons , excellente pour la chasse. L'ancien château de Dies- «enberg était bâti sur une pointe de roc saillante , Sur le penchant de la montagne; et sur sa cime, d'où la vue est très-étendue , était placé un signal. L'an 1331, ce manoir, propriété des nobles de Bockhess, fut pris et détruit par les Bernois. Les citoyens de Berne escaladèrent ^et se rendirent maîtres à cette époque d'un grand nombre de ces forteresses.

L'histoire des sièges de Wïmmîs et de Laupen indique qu'ils avaient d'excellens ingénieurs et des machines de guerre particulières dans le genre de celles dont se servaient les Romains ,A l'aide desquelles ils réussissaient à enfoncer les épaisses murailles et à abattre les hautes tours.

Au midi du FalÂenJluh, mais plus près de la route, s'élève aussi le rocher dit Heimbergfluh. Ce sopt deux puissans boulevards avancés de l'Emmenthal qui limite cette contrée et forme un labyrinthe de fertiles vallons. Le Belpberg , à l'ocident , est un peu plus bas , et la vue sur les hauteurs boisées de Burgistein et sur le Gurnigel est maintenant plus ouverte.. A quelque distance , oa traverse sur

un pont couvert le torrent graveleux de la Rotaehen qui , plus inconstant que la verve -d'un pocte , est tantôt desséché et tantôt se répand hors de son lit. II prend sa source sur le coté méridional du Buchholterberg et enfle quelquefois par les pluies tellement , qu'il a entraîné , il y a quelques années , le pont sur lequel on le passait alors.

Bientôt on entre dans un sombre pars de forêts qui forme l'entrée de la contrée du Heimberg, laquelle se prolonge en montant jusqu'à la Sulg. Tci les pics verds, les geais, les grives voltigent autour du voyageur. Les alouettes, les moineaux, les hochequeues sont restés en arrière. Près des maisons de la Dornhalde, on frise de près la parois des rochers; les buissons mobiles qui la couronnent se jouent dans les airs , comme des bannières flottantes , et semblent saluer les passans.

Bientôt on a franchi l'espace des forêts , et le pays s'ouvre à droite vers le fiûnberg , sur lequel se voient les maisons du Thunergeschncit. Plus loin on apperçoit Eichberg, Uetendorf, Burgistein, Cette vue dilate déjà le cœur; mais bientôt il est saisi d'admiration à l'aspect des hautes montagnes qui s'offrent tout-à-coup aux regards dans tout leur éclat.

La route au travers du Heimberg est très-agréable. Une foule de demeures champêtres éparses de tous côtés présentent le tableau d'une contrée productive et attrayante. Dans les habitations parsemées sur les deux bords du chemin, on peut observer toutes les gradations de l'architecture, depuis les

anciennes constructions des paysans suisses jusqu'aux bâtimens les plus modernes , ornés avec toute l'élégance des villes. A peu près un tiers de l'active et industrieuse population est composé d'une peuplade de potiers de terre , qui cherchent à tenter les voyageurs en étalant sur les balcons et sur les tablettes de leurs fenêtres les résultats de leurs travaux ; ce sont tantôt des figures grotesques, tantôt des plats et des assiettes , tantôt l'essai téméraire de quelques urnes antiques. On y lit la quintessence de la morale dans des maximes rimées , écrites sur des écuelles bigarrées et de diverses formes. La politique de ces artisans s'élève jusqu'à peindre les armoiries de Berne sur de jolis pots à lait. Leur bon goût ne se montre que dans les formes surannées des tasses et des théières , conservées avec respect depuis des siècles, et ne se hasarde qu'avec timidité à imiter de loin les contours élégans et soi-disant antiques, que la mode parisienne et moderne donne à ces sortes de vases. Le beau idéal, auquel ils atteignent rarement, est pour ces artistes un ancien Suisse à large culotte plisSée , ou un .Guillaume Tell avec son arbalète. Le débit de leur marchandise, soit dans le pays même, soit dans l'étranger » et jusqttes en Bourgogne , est très-considérable. De pauvres marchands colporteurs les emballent presque en sortant du fourneau. Le territoire de Steffisburg, village voisin, fournit surtout une excellente argile pour cette fabrication.

Le Niesen et le Stockhorn.

Vers l'extrémité du Heimberg s'ouvre à l'orient un gracieux vallon qui s'élève par une douce pente

jusqu'au plateau de Schwarzeneck. Ce mont s'élance perpendiculairement dans la voûte des cieux , pareil à un autel revêtu de la couleur de l'espérance , ainsi que l'a dit un poète. La Sulg ou Suld , torrent fougueux , se précipite de la montagne au fond d'un ravin rocailleux. Il prend sa source derrière les hauteurs de Sigriswyl et le mont Blume. Au-delà; on passe devant un péage appartenant à la ville de Thun , et un peu plus loin , à côté de son hôpital si bien situé , qu'il donnerait envie de tomber dans l'indigence pour avoir le droit de l'habiter. En avant , on voit se dresser dans les airs la tête chevelue du Grusisberg , dont les noirs rochers sont hérissés de sapins et de buissons sauvages. Le pied , moins agreste, est occupé par des vignes, dont la verdure plus douce se détache agréablement sur te fond obscur formé par le feuillage des arbres résineux.

Le spectacle qu'oôre cette contrée porte dans toutes ses .parties les marques éclatantes de la main toute-puissante qui l'a étalé à 1 nos yeux. „ Il est „ impossible, dit Stàpfer dans son ouvrage déjà cité „ plusieurs fois , il- est impossible de ne pas être ■o saisi d'étonnement et d'admiration , quand , par un a ciel serein , au sortir des vallées qui défendaient M à la vue de s'étendre au-delà des collines les plu* „ proches et de quelques cimes lointaines , on ap~ „ perçoit tont-à-coup la magnifique plaine de Thun, „ les rochers qui , à l'ouest ou au midi , s'élèvent „ perpendiculairement à plus de 6000 pieds au-dessus » de son niveau , le lac qui les baigne à l'est et qui * répète les hauteurs qui les couronnent , l'ara-

„ phithéâtre qui, de ses bords , monte jusques aux » neiges éternelles, les coteaux au nord et à l'ouest i, ondoyant de mille manières et offrant toutes les sorr, tes de cultures , des habitations de toutes les dimen- „ sions et à toutes les hauteurs, au milieu des ver- " n S^rs innombrables et parés de toutes les nuances „ de verdure. Il semble que le soleil prenne un H nouvel éclat pour animer cette .scène magique , „ et on se sent de toutes parts enveloppé de la pré- » sence de celui , qui seul a pu la décorer avec tant „ de magnificence, qui seul a pu élever les formi- „ dables remparts qui en forment l'enceinte majes- „ tueuse, "

Ce sont surtout les masses du Stockhorn et du Niesen qui attirent les regards par leurs formes imposantes. Le premier s'élève à 6760 pieds, le second à 7340 pieds au-dessus de niveau de la mer. La vaste plaine que ces colosses terminent au sud en rehausse singulièrement la grandeur. Ils semblent placés là , pour être les gardiens de la contrée. Le Stockhorn a l'air d'un géant qui porte la voûte céleste , et la figure pyramidale du Niesen sur le rivage du lac et au point de contact des chaînes secondaires avec les hautes Alpes, se présente comme appartenant à deux mondes différens et comme veillant sur leurs confins , à l'entrée du sanctuaire de la nature. i

En effet, le spectacle de ces immenses ruines de l'ancien monde , au milieu desquelles s'élève un monceau de débris des Alpes renversées par les plus;

terribles orages, comme un pilastre de 5000 pieds, ce spectacle , dis-je , est solennel et singulièrement intéressant. L'immense durée de la nature comparée à celle de la vie de l'homme et des peuples ressort sur ces vastes tableaux avec un éclat enrayant. Tout indigue ici l'action puissante des flots en furie qui se sont précipités du sud-est sur ces régions élevées, les ont submergées , déchirées et sillonnées. U faut que leur irruption ait eu lieu avec une force inouïe. Leur ouvrage destructeur fut achevé dans la suite des tems par l'écoulement des lacs, qu'ils avaient formés , par le creusement des torrens et par des tremblemens de terre épouvantables.

Le Stockhorn avec toute la parois de rochers de pierre calcaire grise sur laquelle il repose , ressemble effectivement à une tour écroulée , qui aurait perdu, par la violence des flots la moitié , non-seulement de sa hauteur , mais aussi de son épaisseur , tandis que le mur, sur lequel elle s'élève, subsiste encore en partie décomposé ou revêtu de lierre et de mousse. Les noires forêts et les pâturages qui couvrent les flancs de cette chaîne de montagnes, ne sont pas en 'effet assez considérables pour nuire à cette comparaison. Le nom de la sommité la plus remarquable, Stocihorn^ (pic du tronc) dérive sans doute de la forme d'un tronc (Stock ) auquel elle ressemble. Cependant, le village de Stocken, situé à son pied, paraîtrait indiquer que son premier nom fut celui de Stockenhorn ( pic de Stocken ). La chaîne dont ce pic fait partie commence au Kapf, au débouché oriental du Siebenthal; elle ceint cette vallée au nord et à i'oc-

cidertt, et s'étend par le Guggtsberg et le canton de Fribourg jusqucs dans le paya de Vaud. La pente de ses flancs est en partie très -rapide , et son arête supérieure est surmontée de plusieurs mammelons qui ressemblent au Stockhom. Ce sont apparemment des restes d'une croupe jadis plus élevée. La nature observe une certaine régularité jusques dans ses boulereteemens.

Si le Stockhom est la borne entre la région des hautes Alpes et celle des collines , relativement à la division du pays , il l'est aussi dans un sens botanique et historique. C'est sur les pâturages de cette chaîne de montagnes que l'on est salué pour la première fois par la plupart des productions aussi rares que belles de la Flore helvétique. Mais ici le gazon des Alpes recèle aussi sous son tapis les derniers monumens des fiomains., que l'on trouve aussi haut en pénétrant dans la région des montagnes. Tout près du petit lac que forme la fonte des neiges sur le plateau le plus élevé du Stockhom , un habitant du pays trouva, il y a environ 30 ans, à la profondeur de 9 à 10 pieds sous terre , deux médailles romaines de gros bronze et une de bronze moyen ; les premières des Empereurs Adrien et Maximinus Thrax , la dernière de Marc Aurèle. (*) Il n'est cependant pas si difficile

(*) Voyez l'ouvra je de Haïïcr V Hetvétie sous h-s Romains, vol. II, pag- 345, comme aussi pag. 296 et 310. Même dans le Grintlelwald , on a trouvé , il y a peu d'années , des médailles romaines. Elles firent peut-être partie du

. butin enlevé dans une incursion des habitant des montagnes dans les plaines habitées par les Romains, ou furent les gajes de quelque traité conclu avec eux.

à concevoir comment ces médailles ontpu se trouver là. On sait que sur la rive gauche de l'Aar il y avait quelques colonies romaines; Amsoldingen, où l'on a découvert une inscription latine , Thierachern, BurgUtein et Riïggisberg, où l'on a déterré des médailles , l'attestent. „ Nous savons , dit l'historien „ Haller , que les lieux où ces antiquités ont été dé- „ couvertes , communiquaient ensemble par une ^ grande route qui partait à'Aventicum (Avenche) „ et allait 1 jusqu'au lâc Duncnsis , en passant par „ Htlisea, dans le district de Guggisberg. Ils étaient „ défendus par quelques petits détachemens militaires „ postés dans les sites les plus convenables à cet » effet, contre les habitans des Alpes supérieures, s C'est ainsi que probablement la haute colline sur „ laquelle est situé maintenant le. château de Bur- » gistein, avait été fortifié dans ce but-là par les „ Romains. "

Le même auteur nous fournit un indice propre à expliquer l'existence de ces médailles dans ces lieux élevés. » 11 était naturel , dit-il à la pag. 319 „ de son ouvrage , en parlant du Gurnigel qui en est n voisin , que les habitans de ces contrées , dans les jî troisième et quatrième siècles , effrayés par les frén queutes invasions des hordes germaniques dans . „ l'Helvétie, cherchassent. à cacher leur argent dans „ les forêts désertes des montagnes, visitées seule- „ ment par les bêtes sauvages et par les chasseurs. ,, plus d'une fois des paysans , en travaillant à l'en- » tour dit Gurnigel , ont trouvé des monnayes d/ar- ,; gent romaines , et même un vase qui en contenait „ 50, avec deux pièces d'or de la même époque. "

Mais les matériaux abondent pour notre description. Elle risque de devenir une véritable Stockhomiade et n'aura pas même le mérite d'être la première. Ce mont a été singulièrement favorisé des muses. Serait-il pareil au Parnasse ou au Pinde * Les Dieux de l'heureuse Grèce fuyant â l'approche des Barbares de l'orient, l'antique séjour de l'Olympe, se seraient-ils réfugiés sur ces cimes sourcilleuses ?

Trois fois nos pères ont chanté la tète blanchie du Stockhorn en vers et et prose latine. Elle jette au loin des regards trop curieux et trop hardis dans les vallées et sur les monts qui l'entourent , pour qu'elle n'ait pas attiré sur son sommet les savans avides de recherches , les botanistes et les amis de la nature alpestre. En iâ,î6, un Zuricois , Jean Mûller, surnommé Rhellicanus , d'après son lieu natal ,' le village de Rhellikon , le gravit et chanta aussitôt son voyage en à peu près 130 vers latins , qu'il dédia i son compagnon de voyage Pierre Kunz de Berne, sous le titre pompeux de Stochhorniade. (*)

Vingt-un ans plus tard , Benedictus Aretius (Bé- Dédict Marti de Batterkinden) , professeur à Berne , fit une promenade sur le Stockhorn et le Niesen, dont il écrivit une description, aussi en latin , selon l'usage du tems, qui prouve son érudition, et dans laquelle

(*) Le titre est ainsi conçu : Stockhornias , qua Stock. hornus morts altUsimus in Bernensium Heloetioru/rt agro , versiôus hcroicis detcriOtltr. Cet opuscule a éli réimprime plusieurs fois.

laquelle il s'occupe particulièrement des plantés alpestres. Cet ouvrage a aussi été imprimé plus tara.

Il existe, sur le même sujet encore, un ouvrage très - amusant et d'une piquante naïveté , c'est un poème allemand en vers burlesques , par Jean-Rodoiphe Rabmaim ou Rebmann , dont le titre répond à la suivante traduction française. Repas et colloque nouveau, gai, sérieux et poétique de deux montagnes de la louable confédération, situées dans le canton de Berne, contenant une description physique, chorégraphique et morale (dans l'original ces mots sont en latin : pkysicam, chorographicam et elhicam dej/t criptionem ) du monde entier en général, des montagnes et de leurs habitant en particulier s réduite en sonnets, imprimée à Berne chez. Jean Le Preux, l'anima, w-8.°(*>

„ Le huitième jour du mois d'Août, y est-il dit y, pag. 19, lorsqu'on comptait 1600, le vieux Stock - „ hom alla visiter son cher voisin le Niesen , revêtu „ de tous ses beaux ornemens et escorté de toute „ sa famille et de toute sa maison et lui dit : Salut „ à toi , voisin Niesen , je suis piqué , ne t'en dé- » plaise, que deux anciens et bons amis, comme g, nous , qui avons toujours maintenu bon voisinage, „ ne nous soyons jamais réunis. "

(*) J. Rod. Rebmann mourut, (suivant Haller, en 160S,

étant premier pasteur A Thun. On « une édiiiou àntéU

rieure de cet ouvrage , dont 1* préface en prose est datée

4e Mûri , le 11 Arril WSOS , et signée J. R. Rebmann.

Voilà un fragment de l'introduction. Bientôt ces deux corpulens compagnons se mettent . à table et égayent leur banquet par un babil sans fin. Le Niesen raconte au Stockhorn avec un énorme luxe d'érudition , non-seulement l'histoire universelle en entier, 1 commencer depuis Adam, mais aussi toutes les merveilles de la nature , que contiennent les montagnes de notre globe. Dans trois discours différens il y est traité de l'univers en général , des montagnes et enfin de leurs habitans. Une cordialité expansive règne dans ces rimes, et le lecteur assiste quelquefois en souriant au régal de ces deux géants , fils Me la terre , que le vin rend encore plus éloquens , et apprend d'eux mainte doctrine savante et mainte tradition, concernant les hautes montagnes de la Suisse.

Thun.

ta porte de la ville de Thun paraît être aussi le portail de l'Oberland. Mais, dans une contrée aussi ravissante, une ville plus belle que ne l'est celle-ci perdrait encore de son mérite. Celle de Thun, ni grande , ni jolie , négligée dans sa construction , est pareille à beaucoup d'autres petites villes de la Suisse. Resserrée jadis sur un terrain étroit entre la colline sur laquelle est situé le château , et les rives de l'Aar , afin de rendre sa position plus forte, elle n'a pas trouvé d'espace pour s'étendre davantage, et plusieurs maisons considérables ont été bâties , dans les teins plus modernes , non dans la ville , mais hors des murs , dans une situation plus agréable. Une rue principale qui traverse une

assez grande place et court ensuite entre deux rangs -d'échoppes qui la défigurent , conduit à un pont -de. bois nommé Sinnebrucke, au-delà duquel on arrive devant l'auberge du Frey-Hof, rebâtie à neuf en 1780. C'est là , ou dans le quartier du Belliz , i l'auberge de la Croix blanche, que les voyageurs vont ordinairement Se loger. Du Frey-Hof on voit la partie la plus intéressante de l'intérieur de la ville, qui est toujours animée , surtout dans les jours de marché , où il s'y fait un trafic considérable. La Croix blanche Offre un séjour plus tranquille , et on jouit depuis les croisées de la vue entière de la chaîne du Stockhorn.

Tliun est situé à un quart de lieue au nord de l'extrémité du lac du même nom et au bord de l'Aar qui baigne ses murs. Immédiatement au-dessus de la ville , la rivière se divise en deux bras , dont l'un, se dirigeant un peu à l'orient, la partage en deux parties , tandis que l'autre coule à l'occident au pied .des murailles qui l'entourent.

A l'orient est une colline sur laquelle se voient le château avec ses hautes tours , l'église paroissiale autrefois dédiée à Saint-Maurice, les habitations du clergé qui dessert le culte et les bâtimens destinés aux écoles publiques.

> La ville s'étend sur une longueur d'environ un quart de lieue et sur une ligne fort étroite au pied de ce tertre. A l'occident , dans l'île formée par les deux bras de la rivière , est situé le quartier du Belliz, traversé, par une seule rué transversale, 16»

nommée Rosèngarten. Sur chacune des deux parlies de la rivière sont construits deux ponts , l'un couvert et l'autre découvert. Deux portes sont placées sur ceux -de ces ponts qui sont aux extrémités de la ville. Une troisième porte conduit au nord sur la route de Berne; une quatrième, nommée la porte de Laui, mène aux jolies promenades qu'on trouvé sur ta montagne du Grûsîsberg. Cette masse de ■rochers borne , à une petite distance , la vue du côté de l'est ; et présente sur son angle au nordouest , les traces d'un ravin formé par un énorme écoulement de montagne , dont les débris se remarquent , quoique , maintenant , couverts de terre et cultivés. Ce parchet, d'une pente peu inclinée, porte encore le nom de Lauine ( avalanche ). La tradition raconte que cette chute combla un bras de l'Aar, qui coulait jadis derrière la colline du château.

La ville contient 228 maisons habitées , 5$ autres bâtîmens et environ 1300 âmes. Dans sa- banlieue hors des murs, on compte 53 des premières et 60 des seconds avec 300 habitans. A la fin du dix-huitième siècle, sa bourgeoisie était composée de 68 familles formant 1024 tètes. D'anciennes immunités, de belles propriétés communales , des conseils de ville particuliers , sa situation centrale qui en fait le marché du Siebenthal, de'Frutigen et de l'Oberland , un grand nombre de voyageurs , le voisinage d'une quantité de maisons de campagne possédées en grande partie par des Bernois , sont ïes avantagée dont' cite jouit. -Un grand commerce

de détail, l'agriculture, quelques manufactures et an peu de commerce en gros, forment les principales branches de son -industrie. Les bâtknens les plus remarquables sont l'hôtel de ville, la maison des orphelins et l'auberge du Frey-Hof. Elle possède une bibliothèque; ses écoles , ses établissement en/ faveur des indigens et ses institutions civiles , sont dignes d'éloges.

Nous laissons de côté ce que Millier , dans son Histoire des Suisses, Tom. .II, Stapfer, dans. son- Voyage pittoresque, pag. 20, ont dit de l'ancienne Thun. Elle a en le sort.de plusieurs autres; petite! villes, en fournissant à de plus grandes cités ou à l'étranger des hommes habiles et éntreprenaris ■, tandis que, toujours restreinte dans son administration' modeste et 'limitée , elle n'a pas su s'agréger des" nouveaux, citoyens industrieux et iritelligens , qui' auraient pu ranimer son activité. Un 'bateau qui' Ait submergé dans le lac le 12 Juin 1718',' etîleva' aux familles les plus conside'rées leurs rejetons 'tit 1 presque toute la florissante jeunesse de la ville.

Stapfer observé combien la position de Thun est avantageuse pour le commerce et pour la pèche. Elle pourrait être comparée à cet égard aux villes de Zurich et de Luceme. Celle-ci paraît être fort antique ; son ancien nom Dunum est de pure origine celtique et signifie peut-être colline ou hauteur. Nous retrouvons ce mot dans la dénomination des Dunes ou collines de sable, sur les bords de la mer du Nord.

■ New 'le retrouvons encore plu» près de nous dans les anciens noms de quelques, villes du par* de Vaud, tels que Ebrodunum (Yverdun), Mmjfidanum ( Moudon ) , Ntvidunum ( Nyon ). Fredegaire, surnommé le Scholastique, le continuateur, de U. fameuse chronique des premiers tems de ht monarchie française ,. rédigée par Grégoire de Tours, fait mention du lac de Thun , en .lui donnant le nom de Duneruis et .rappelle , que dans la quatrième année du règne de Théodoric en 598 — £99 , les eaux de lac de Thun, dans lequel coule la rivière de l'Aar , se mirent à bouillir tellement, qu'une quantité de poissons furent jetés morts sur le rivage. (*)

Sur la colline qui .porte le château de Thun était, lorsque la niais w de Zâriageu régnait sur la petite, Bourgogne , la résidence des Seigneurs de Thun , dans un bâtiment que l'on voit encore devant la porte dpiCelu.ijOÙ résident maintenant les Préfets, Il existe Une 'sentence arbitrale de l'an 1350, au sujet d'une difficulté survenue entre le comte Hartmann de Kyv

(*) Le même événement eut lien, selon Stapfur (Voyage pittoresque , pag. 20, noie 3), en 1438, lorsque le mont Nuovq près fuzzoli se forma, et 100 ans plus tard , lorsque près des Iles Açores un volcan s'embrasa au fond de la mer. Je n'ai pas eu occasion de rechercher, ■i Grégoire de Tours fait déjà mtnlion de cette circonstance dans sa chronique Hitt. L, IX , c- m. 'Le passage d'Aj moins qui la rapporte, probablement d'aprÈs, Fredegaire , dans ses Gesta Francorùtp , L. III , c. 86 , place cet événement dans l'an 596, et parmi les signes miraculeux qui présagèrent la mort du Roi Childebert. D'autres auteurs le placent quelque) années plus tard.

burg et le noble Rodolphe dit de Thun, qui se plaignait que la moitié du château était bâtie sur son terrain, Cette construction avait été entreprise par ordre de Berchtold T, duo de Zâringen , et il n'est pas invraisemblable que o'est lui qui, le premier, a fait élever des murailles autour de la ville et l'a rendue florissante.

Lorsque les ducs de Ziringen eurent acheté la, seigneurie de Thun, les Sires de ce nom allèrent s'établir au château de Burgistein , en prirent le nom et furent, en le portant , riches et puissans sur les . rives de l'Aar, jusque» après la guerre de Laupeo, Il parait que Berchtold de Zâringen fit l'acquisition de Thun et qu'il fortifia le château * pour en former, un boulevard contre les Seigneurs de l'Obcrlaad, qu'il avait battus dans le Grindelwald. f

Sous la domination des comtes de K-yburg , Thun * selon Miiller dans son Histoire des Suisses , augmenta, «u population, à la suite des concessions qui lui furent octroyées; elle étendit, aussi le nombre de ses bâti* mens et de ses bourgeois externes. Des avoyers éta* Mis par les comtes , assistés de douce conseillers * rendaient la justice, et Infligeaient des peines suivant les droitures de la, ville , qne le comte lui-même n'en* freignait jamais. Plus de 70 familles nobles , dont une partie étaient probablement ses vassaux et ses courtisans , faisaient partie de cette bourgeoisie externe. Plusieurs d'entre eux résidaient dans i'Ober. land, d'autres plus bas, du côté de Berne, d'autres «afin, dans la vilfe de Berne. Les noms les plus

célèbres dans ce nombre étaient ceux des barons de Brandis , de Burgîstein , de Diessbach , d'Erlach , dé Kien seigneurs d'Opligeti , de Raron , de Ringgenberg,' les Senn, les seigneurs de Scharnachthaï et de Weissenburg. Il existe un traité de paix entre Thun et le pays deSchwytz, daté de Bruningen ( le village ou le mont Brùnig ) de l'année 1317 , un an après la bataille de Morgarten et de la veille du jour de Saint-Othmar.

Lorsque le comte Hartmann de Kyburg , après de longues dissentions avec son frère Eberhard , prévôt à Amsoldingen , fut assassiné par celui-ci ou par Jean de Kien, sur l'escalier en viorbe et fort obscur de la tour de Zaringen , dans le tumulte d'une rixe , la bourgeoisie prit les armes pour venger lamort de son seigneur, qu'elle chérissait. Le comte Eberhard , effrayé de cette entreprise , fit offrir aux Bernois de leur céder la souveraineté de Thun avec une partie de ses possessions, le Heimberg, Sigriswyl et le Griisisberg , s'ils voulaient lui accorder leur droit de bourgeoisie à toute éternité. Ainsi, Berne acquit en 1323 , au moyen d'une somme de 3000 livres qu'elle lui paya, les droits que les comtes de Kyburg possédaient sur Thun , et en 1384 , elle acheta le reste de la seigneurie , et' y établit un avoyer.

: Les bourgeois de Thun restèrent '■ toujours dé. voués à leurs nouveaux seigneurs et postés à l'avaritgarde, à la bataille de Grandson, à côté des bannières de Schwytz, ils obtinrent pour prix de leur

râleur dans cette journée , le droit de placer une étoile d'or dans les armoiries de leur viBe, au lieu ' 4e l'étoile noire qui s'y trouvait. ■

Vue de Thun et Panorama.

Si l'on. veut bien jouir de Thun et de ses superbes alentours , il faut y consacrer au moins un jour entier. Si l'on y est arrivé à. huit .heures du .matin, on fera bien, après avoir déjeuné, démonter vers les neuf ou dix heures vers l'église et de contempler depuis le château et la colline sur laquelle ces bàtimens sont placés , cette magnifique contrée) Ce moment de la, journée est favorable, parce qu'où voit les hautes montagnes qui la ceignent, éclairées parle soleil du matin. Une longue rampe d'escaliers de bois , puis une autre plus courte en pierres , con* duit au cimetière, au milieu duquel est placée L'égjUse-. Le' vieux clocher , dont on attribue l'érection en 933 au premier Roi de la nouvelle Bourgogne Rodolphe de Stràttlingen , n'a point d'ornemens gothiques* L'église elle-même a été rebâtie en 1768 avec plus de soins pour la solidité et la propreté de l'édifice .que pour sa beauté et le luxe de son architecture,.

La vue que l'on domine de cette place a été alternativement vantée et dépréciée. Pour la recommander , nous faisons mention du grand panorama de Marquard Wocher de Bâle. C'est un tableau très-fidèle, qui a sans doute exigé beaucoup de tems , mais dont la parfaite réussite a dû récompenser l'artiste de ses peines.' Il a été levé du toit d'une maison

de la grande rue, située plus bas que l'église , mais d'où L'on a presque la même vue. Peu d'étrangers qui sont entré en Susse par Bâle auront négligé do visiter la tour, où ce panorama est si parfaitement placé. Mais quelque grand que soit le plaisir qu'on aurait à le voir, qu'est-ce qu'un millier d'aunes de toile sur lesquelles on a peint une vue en perspective, en comparaison de la nature gigantesque dans sa vaste étendue* Ici la magie du tableau devient réalité, et ce que l'art ne pourra jamais rendre se développe dans toute sa grandeur et dans toute sa perfection. Au-dessous de soi, sur le premier plan, Ton voit la ville avec ses maisons tantôt antiques et enfumées , tantôt neuves et reblanchies , traversée par les ondes azurées de l'Aar, comme le Rhône traverse Genève , avec des vieilles tours et de nombreuses machines à rouages sur ses bords. Mais le regard s'y arrête a peine , pour se porter sur la riante contrée au-delà , qui s'étend jusqu'aux murs formés par les montagnes. Ici l'ame se repaît dans la contemplation de ces rochers , de ces Alpes , de ces glaciers , qui dominent majestueusement le lac et les campagnes. A l'occident se montre la longue et puissante' parois des montagnes du Stockhorn , depuis les rochers de Reutigen jusques vers le Gurnigel , où des hauteurs boisées s'appuyent contre les flancs des Alpes et se perdent du côté de Burgistein dans le vague d'un immense lointain. Le Stockhorn repose sur ses bases, comme sur deux épaules , et rappelle le géant Atlas pétrifié par la tête de Méduse. La chaîne se prolonge jusqu'à la cime du Ganterisch ; elle offre sur ses hauteurs des

pâturages , plue bas des rochers , des précipices et des, noires forêts de sapins, séjour habité paisiblement par les cerfs et les chevreuils jusques aux tenu les plus récens. Le Gurnigel avec ses eaux minérales abondantes et salutaires , avec ses vastes bàtiracns situés sur Je penchant de la montagnes^ au milieu des bois , est surmonté par une croupe revêtue de gazon. L'air pur qu'on y respire, la vue immense dont on y joqit , paraissent inviter à séjourner dans ces lieux , favorisés d'ailleurs de plusieurs source* d'eaux sulphureuses.

Au sud-ouest de Thnn , le Niesen , isolé depuis, sa base, élève ses formes élégantes au-dessus du château de Wimmis , qu'on apperçoit d'une manière pittoresque au trarers.de la trouée formée par le canal du nouveau lit de la Kander. Ses flancs sont entrecoupes de pâturages et de ravins qui alternent presque régulièrement , pareils à des rubans d'un vert; et d'un brun clair. Aucun des anciens Titans n'a choisi une résidence aussi commode et aussi spacieuse. On le dirait placé tout exprès à une juste, distance des hautes Alpes pour embrasser de l'oeil leurs plus belles parties; assez près pour distinguer tous les détails de leur beauté , assez- haut pour, étendre les regards sur la grouppe des montagne» opposées et pour plonger dans les profondeurs de» gorges et des vallons , que l'on n 'apperçoit pas de la plaine. La position où l'on se trouve tient le milieu entre les deux sortes de vues de montagne, savoir celle où elles sont trop près et celle où elles sont trop distantes-et où leurs contours paraissent vagues et se confondent les uns avec les autres.

Lorsqu'enfin l'œil se détache du superbe Niesert et se porte encore plus au midi, il est ravi par l'énorme crête de la Blumlisalp, couverte d'un manteau magnifique de glace. La Frau (Femme) n'est proprement qu'une partie de cette montagne ; mais souvent on donne ce nom à tout son ensemble. „TI „ est très-vrai, dit un savant Suisse, qu'un charme » : sccret et particulier est attaché 1 ces masses ter- „ restres les plus sublimés de toutes, qui fait que n l'amateur des montagnes , à qui des excursions „ vingt fois répétées en ont rendu l'aspect familier , » et qui s'en est pour ainsi dire rassasié , y revient v toujours, à la première occasion, avec le même „ empressement pour les contempler et les admirer „ encore. " En effet , cette forme gigantesque a un attrait toujours nouveau: Elle ne paraît pas inanimée; on dirait qu'elle se plait dans sa pose majestueuse , qu'elle jouit avec sentiment de sa sérénité , de sa pureté céleste , de sa robe éclatante et sans taches. Ici , l'été et l'hiver n'exercent jamais leur empire , ces sublimes contours , toujours les mêmes , cette couleur éblouissante de l'innocence , son immobilité éternelle , éveillent dans l'être faible et éphémère qui les observe un pressentiment de ^éternité » qui remplit l'ame de la conviction de sa durée infinie , comme par un miracle , effet d'un instant de ravissement.

C'est ^intervalle formé par les vallées de Frutîgen et de la Kien dans la chaîne des montagnes et que l'on dirait découpé à dessein , qui lusse voir la Blumlisalp, détachée et imposante. A gauche, le»'

montagnes à pâturages , plus rapprochées , voilent comme d'un sombre rideau la chaîne resplendissante des aiguilles du Grosshorn, du Breithorn et de la Bùttlosa , afin que la Frau seule éblouisse les yeux comme une espèce de soleil terrestre. La Schwaltneren se montre, en s'élevant, sous un aspect plus sauvage , et tout-à-fait sur la droite , au-dessus d'une échancrure du Griisisberg , on apperçoit la Jungfrau se préparant à se montrer au spectateur dans toute sa magnificence.

Mais l'œil , en suivant cette échancrure , descend et vient se reposer avec délices sur la plage où sont situés les hameaux de Hofstetten et de Bachi sur le premier plan avec leurs jolies maisons , au milieu de verdoyantes prairies sous d'épais feuillages agréablement variés , entourés d'une colonnade de peupliers hauts etsveltes. C'est un riche tableau d'Hespérie , placé au pied d'un désert glacial et voisin des nuages.

Et maintenant „ Vois ce lac tranquille , comme „ ses rivages s'élèvent en douce pente à l'ombre des „ bocages touffus qui voilent de leur verte obscurité „ la clarté éclatante du matin. " Ainsi chantait Klopstock.

De l'autre côté , sur la rive opposée , l'on- voit les hauteurs de Spiez et d'Aeschi, plus près , l'église modeste de Scberztigen , i'Aar roulant ses Sots limpides , au milieu desquels reposent deux charmantes petites îles , et une vaste prairie étaler son tapis d'émcraude.

Les environs de Thun. Promenade au Schwabu,

II est impossible de quitter le cimetière de Thun sans le doublé désir de posséder une copie de cette belle vue et d'aller jouir de plus près et en détail de tous les charmes de la délicieuse contrée qu'elle embrasse. L'art a pourvu à ce qu'il soit facile de satisfaire le premier.

La main laborieuse d'Aberii en a tracé un joli dessin avant que l'auberge du Frey-Hof fut bâtie , dans lequel l'œil, en suivant le ruban argenté de l'Aar, se porte de la manière la plus agréable sur le lac , le Niesen et la Blumlisalp. Mais Wocher a dessiné , avec une véritable magie , ce paysage enchanteur sur une échelle plus grande , plus étendue , avec une fidélité surprenante et une clarté bien rare. Il s'est, pour ainsi dire, entièrement pénétré de cette contrée, jusques dans ses moindres détails. Deux autres productions de son pinceau présentent aussi en miniature avec la plus grande clarté , l'un le cours de l'Aar au-dessus de Thun , et l'autre la vue sur Scherzligen , le Niesen et la Blumlisalp. (*)

Mais quel peintre pourrait rester insensible à l'aspect d'une aussi belle nature ? Rieter en a fait

(*> On trouve ces planche» et toutes celles , que l'on citera oocMionellement , chc* l'éditeur Je cet ouvrage, ainsi que dans tous les bons magasins d'objets relatifs aux beaux arts en Suisse.

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un excellent tableau à l'huile pris du même point. Za/ond l'a rendue d'une manière attrapante ,' en se plaçant tout près du pont qui conduit à l'île supérieure. Lory l'a dessinée d'un peu plus loin, depuis le Heimberg, ou Thun se trouve au centre. TVeibel et d'autres ont choisi le coup-d'œil en arrière , depuis le chemin gui va à Scherzligen. Nulle part la ville et la colline du château ne se montrent sous un aspect plus riant et mieux éclairé.

On ne doit point s'étonner si les peintres suisses n'exécutent presque que des vues copiées d'après la sublime nature. Il faut désespérer de créer plus heureusement qu'elle ne l'a fait dans notre patrie. On est entraîné par sa Toute-puissance , et on obéit involontairement à son pouvoir suprême. On pourrait lui appliquer ce que Séneque dit du Destin : VûUntem durit, noïenttm trahit. *.

Un chemin qui conduit depuis le cimetière . à la porte dite le Burgthor, offre une charmante promenade du matin. Il passe derrière le château entre la colline et le Grusisberg. A droite s'élèvent sur le penchant de cette dernière montagne de» prés et des vergers entrecoupés de vignes arec des pavillons . et quelques maisons de campagne. La culture de. la vigne s'étend depuis ici à une lieue, jusques à Oberhofen , sur une ligne continue , au nord du lac Ensuite elle s'interrompt à plusieurs endroits et disparaît tout-à-fait à Merligen , ainsi qu'à Spiez sur la rire opposée. On a lancé sur le fruit de cet pampres tous les traits de l'ironie. — r C'est la

„ couleur du vin, cric-t-011 de tontes parts, mais » ce n'en est point ! " Cependant il est prouvé par une expérience de plusieurs siècles que cette culture est avantageuse aux riches, propriétaires qui , sur le produit moyen de dix années , peuvent en supporter sans perte trois ou quatre mauvaises. Un été bien chaud remplit enfin les caves et le moment joyeux de la vendange anime tous les coteaux d'alentours. Dans l'automne de 1811 j'y ai cueilli moi-même les raisins les plus doux , et quelques cultivateurs soigneux pouvaient en présenter de vingt espèces différentes. Quelques châtaigniers offraient sur leurs ' branches chargées des fruits parfaitement mûrs pour le repas champêtre pris dans la hutte des vendangeurs. Ces jours furent pour moi une scène d'Idylles non interrompue.

On termine cette course en allant sur le chemin du Schwâbis, qu'on prend en tournant à gauche près de la porte de Berne. Une petite porte pour les piétons y conduit aussi depuis l'intérieur de là ville. C'est une promenade que l'on a arrangée sur la rive droite de l'Aar, dont on suit le cours jusqu'à un banc placé sous l'ombrage d'un grand chêne. Plus loin., on trouve sous un tilleul un second réposoir. On a comblé une partie du lit de la rivière avec des pierres et.de la terre, afin de pouvoir y planter dans la. suite un petit bois. A quelques pas plus loin, on apperçoit le second bras de l'Aar plus fort quelle premier, avec lequeUl.se réunit bientôt. Sur l'autre rive , des maisons de campague éparses " se réfléchissent dans ses ondes., .et l'on y trouve

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