‹ Voyage dans l'Oberland bernois (volume 3)Chapitre 7 sur 9 · CT · texte numérisé non relu

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aussi des bains publics , établissement qu'on chéri cherait envain dans plusieurs villes plus considérables. -Le fond du paysage est occupé par leNieseit , les rochers de Reutigen et la chaîne du Stockborn jus» qu'au Gurnigel. L'Aar, maintenant riche de toutes" ses eaux, suit son cours rapide- que l'on côtoyé en" marchant au travers d'un pâturage commun" qui s'étend au loin et sur lequel paissaient autrefois d« nombreux troupeaux ;' mais l'économie rurale à du, dans les derniers tems , tirer un meilleur parti de -cette vaste et fertile plaine, en la cultivant et en y établissant des champs et' des prés clos ; on n'en l( conservé qu'une partie pour la vaine 'pâture. ' -

. ■ -, -Jadis des poissons habitaient ces lieux, où le bétail trouve aujourd'hui sa nourriture. Cette plaine est si peu élevée au-dessus du niveau du lac , que^ lorsque celui-ci, étant encombré peu à peu par les alluvions de la Kander, sortira de ses bords, elle sera peut-être submergée de nouveau., comme elle le fut jadis , peut-être pendant des siècles. Quelque» personnes apprendront ici avec intérêt que Tralles a tracé en 17SS, à cette place, une ligne de 6,464,013 pieds, pour servir de bases aux triangles >de ses .travaux géodésiques sur la hauteur, des montagnes ■ de YOberland.

Promenade à Scherzligen, Schadau et au BachiholzUin (petit bois de Bâchi).

Un bon dîner , où le poisson ne manquera pas , 'donnera de nouvelles forces pour la proraenade.de

l'après-midi , et je n'en connais point de plus agréable. Nous allons passer l'Aar sur le pont qui conduit sur la route de Frutigen. En tournant tout de suite à gauche, nous trouverons un sentier sur une tranchée, de pierres ,. sur lequel nous marchons commodément pendant un quart d'heure jusqu'à Scherzligen. Pure et unie comme une glace, la rivière roule ses ondes rajeunies par le long repos dont elles pot joui dans le bassin du lao. Vis-à-vis, nous voyons Ilofstetten avec ses tuileries , ses abordages, ses jardins et ses jolies maisons de campagne. Une nouvelle maison de bains s'y fait aussi remarquer. Au bord du, fleuve, une allée de saules nous reçoit 'sous ses ombrages. Dans l'espace d'une centaine de pas , les clôtures de quelques petits jardins appartenant aux bourgeois de la ville nous ôtent,. comme par jalousie, la vue des montagnes. Bientôt deux petites îles à gauche viennent orner cette suite de tableaux ; sur l'une est une maison de citadins , sur l'autre une habitation plus champêtre. Un pont de bois plus large conduit à la première ; un autre plus étroit, mais éminemment pittoresque, à la seconde. Nous nous abandonnons involontairement à l'attrait. qu'il nous présente ; nous le passons et nous arrivons à la maison, où une galerie pratiquée au-dessus de l'eau , à l'un des coins du bâtiment , nous fraye le chemin vers un banc entre deux acacias , digne do servir de siège à un nouvel Horace.

Hoc erat nr-votu. . . .

bene est, nil amplius are.

Avec quel plaisir il répéterait ici cette exclamation !

J'ose à peine entreprendre la description de ce reposoir. L'Aar forme dans cet endroit un coude et une fcaye , qui doublent sa largeur ; à droite , une légère rangée d'arbres borde les contours ondulés du rivage , et les montagnes du Stockhorn , les rochers de Reutigen paraissent au-dessus du feuillage.

Le Nîesen , avec ses formes tranchantes , se présente presque immédiatement au-dessus du petit clocher de Scherzligen , en s'élançant dans les nues. Le centre du tableau s'étend au loin jusqoes aux flancs couverts de neige de la Frau. On entrevoit , comme un pressentiment, une bande du lac, scintillant entre les fûts des saules et des peupliers dti rivage opposé, qui s'avance brusquement et semble empressé de se baigner dans ces ondes limpides. Une colline tapissée d'un feuillage varié et touffu étale sa douce pente et se joint à d'autres plus hautes encore, qui se rapprochent sur la gauche, mais qui laissent à leurs pieds un espace hospitalier aux maisons de Hofstetten. ' Des chants joyeux et enfantins , partant de vingt croisées ouvertes , viennent frapper l'oreille, entremêlés du bruit des haches et des marteaux des artisans qui semblent battre la mesure. Un bateau glisse sur l'eau en remontant la rivière; un autre en la descendant; les bateliers se hèlent , se saluent cordialement. Tous ces détails variés , pleins de vie et de grâces , se réunissent pour former un grand tableau , que les artistes né cesseront de vouloir copier, mais qu'il leur sera toujours impossible de reproduire sur la toile.

Plus loin serpente un sentier entre une rangée de hauts et sveltes peupliers,, vraie colonnade de la nature, au bout de laquelle est située l'antique cha? pelle de Scherzligen , , aujourd'hui une annexe de la paroisse de Thun. Elle est entourée des chétives cabanes du hameau , dont les vitres arrondies brisées. par la main du tems, sont souvent remplacées par. du papier huilé. Quelques planches de choux., un buisson d'œuillets , un pommier , -sont les seules décorations de leurs petits jardins ,. où l'on voit aussi une ruche de paille , demeure du peuple industrieux qui recueille le miel, ce doux présent des ci eux., .selon l'élégante expression de Virgile-Dé lille. Sur les portes basses et étroites des maisons sont clouées en trophée des têtes .de brochets qui , jointes aux nacelles abritées sous l'avant-toit et amarrées dans la petite baye, indiquent la profession des honnêtes et pauvres habitans. L'église de Scherzligen est pittoresque dans l'état de décadence où elle se trouve. Son chœur «levé , surmonté d'un petit clocher élancé , se voit au loin dans la. contrée. Elle a été fondée, diton , en 933 par Rodolphe de Strâttligen , Roi de la Bourgogne transjurane. Elle fut la mère église de celle de Thun et desservie par un demi-chapitre de chanoines. La chapelle à côté a été fondée plus tard par- un seigneur d'Erlach, propriétaire de Schadau, où l'on avait assigné une demeure à l'ecclésiastique qui y officiait. Probablement c'est aussi là qu'habitaient les chanoines. Le clergé , privé de tant d'autres jouissances , savait chercher quelque compensation dans le choix d'un beau site. Et certes , nulle part on n'aurait pu en choisir un plus agréable

qu'à Schadau. Le petit château , construit à l'endroit OÙ l'Aar sort du Jac de Thun , sur un promontoire qui' domine également le lac et la contrée , plane sur un paysage incomparable dans sa champêtre simplicité. Les bâtimens portent l'empreinte du mauvais goût du dix-septième siècle , ayant été élevés de 1625 à 1630, par un membre de la famille d"Erlach. On serait cependant fâché de ne pas y voir les tourelles dont ils sont flanqués. Leur forme élancée a quelque chose de libre et de hardi ; on sent à leur aspect que les habitans du château aimaient à porter leurs regards au loin dans la contrée. Nos bâtimens modernes, moins exhaussés, se ressentent du caractère d'humilité de notre siècle.

Si l'on peut disposer de cinq minutes seulement , ■ il faut entrer dans la cour du château et passer par un petit portail à gauche qui mène au bord de l'Aar. Là , assis sur un banc ombragé , l'on voit la superbe rivière se dégager du lac et fuir en ondoyant ; ainsi que l'on s'arrache d'un séjour chéri , elle s'échappe d'un cours rapide hors de son bassin; mais à quelques pas plus loin, comme arrêtée par un doux souvenir du repos dont elle jouissait, elle ralentit sa course et présente l'image du Tessin chanté par Sinus Italiens en ces mots :

Ac nitidum vîridl lente trahit amne liquorem. fix credas la/A, ripis tam mitù opacU Argutos inter volucrum cer tontine contas , Somniferam ducis lucenti gurgite lympham.

Silius Italien! , Bell. Fini. Lib. IV , v. S4, etc.

Mais le petit bois qui termine le jardin de Scbada» offre un coup-d'œil encore bien plus enchanteur. L'on marche , dans un espace de 200 pas , sur un sentier de gravier uni , entre un bosquet de jeunes arbres d'un feuillage varié , coupé par des allées , et une balustrade basse placée sur un quai de pierre » au pied duquel on voit le lac , jusqu'au contour qu'il forme pour se perdre entre de sombres rochers. Il paraît comme une glace , étalée devant la gigantesque Jungfrau , dans laquelle elle se mire en silence. Les rivages des deux côtés sont ornés avec une variété infinie , de vignes , de vergers , d'églises , de châteaux, de forêts, de rochers dont l'aspect charme les yeux et occupe agréablement l'esprit. Mais les enchantemens de cette belle contrée ne sont pas encore épuisés. Nous retournons à Scherzligen et nous nous arrêtons devant la maison du pêcheur. Des filets et des nasses sont suspendus au balcon et exposés aux rayons du soleil. Les têtes desséchées des brochets , les seuls corsaires qui existent sur le lac de Thun, ouvrent de larges gueules. Le lac en fournit de très-grands aux tables des citadins. Un pêcheur à tête grise sort de sa cabane et, tout en détachant sa nacelle, il vous raconte combien il en a' pris et quel était leur poids. On s'embarque sans '. crainte; le front blanchi du batelier qui fit tant de fois ce trajet , éloigne l'idée du danger. Dans un instant, il nous a débarqué à l'autre rive, et nous appercevons un joli sentier entre des saules et des peupliers; nous suivons le rivage, sur lequel sont placés , de loin- en loin , des reposoirs jusqu'au chemin de Hofetetten , que nous quittons aussitôt pour

pénétrer dans le 'petit bois de Bâehi, pleins d'une douce attente. L'arrangement de ce bocage est dû , pour tout ce qui n'est pas l'ouvrage de la nature , au goût exquis , à ce sentiment du beau et du simple qui distinguent M. I'Avoyer Nicolas -Frédéric de Mûlinen. La maison de campagne de ce Chef de la République de Berne est située dans le hameau voisin de Hofstetten et plaît par le parti gracieux ' qu'on y a su tirer des riches dons de Flore.

A un quart de lieue de Thun , l'arc d'un petit portail , léger dans sa forme gothique , invite à entrer sous la feuillée de ce bois délicieux. Les armoiries de la maison de Strattligen sont sculptées au-dessus , où les deux jambages se courbent en tiers-point. Un sentier conduit sous l'ombrage fraix de plusieurs espèces d'arbres et d'arbrisseaux. Iï aboutit à un banc couvert d'un toit de chaume entouré d'une balustrade , d'où l'on voit en s 'appuyant, au travers d'une trouée entre les branches , ScherzKgen et Schadaii sur un fond de tableau formé par les montagnes du Stockai. D'un autre banc à gauche , on apperçoit avec surprise , par une autre trouée dans les branchages , une scène magique , le château et l'église de Thun , comme suspendus dans les airs. Placés sur leur colline, ils paraissent se rapprocher du ciel et ne plus appartenir à la terre. Dans le lointain s'élève au milieu d'une sombre forêt le clocher d'Amsoldingen , et dans une autre direction , celui de Thîerachera. Plus à l'occident se montre le château de Burgistein dans toute sa gloire , et à l'orient les restes de celui de Strattligen. Les siècles des

cloîtres, de Ja chevalerie et des républiques naissantes se déroulent .devant l'imagination à l'aspect de ces points de vue, que tant de souvenirs viennent encore embellir.

En quittant cette place riante , nous poursuivons notre route à l'orée du bois ; après avoir fait quelques pas , on voit s'ouvrir derrière le rideau de quelques buissons une scène nouvelle et plus belle encore. Les bâtimens de ferme du domaine de Bâchi, jadis propriété du domaine, de Thorberg , sont situés au bord d'un coteau de vignes à vos pieds. L'église d'Hilterfingen se voit un. peu plus loin dans la même direction. Le lac étale au loin le miroir de ses ondes , qu'aucun obstacle ne sous- , trait aux regards. Le Morgenberg , le Niesen et tous les objets qui sont entre ces deux montagnes le dominent majestueusement. On revoit encore Strâttligen , et l'on apprend avec un sentiment mélancolique que jadis ces bocages , ces vignes , ces prairies appartinrent aussi à la noble race des Seigneurs de ce château, maintenant éteinte. Tout-à-coup on apperçoit un banc de pierre appuyé contre deux chênes , qui invite au repos , et l'on s'en approche volontiers pour y goûter les plus douces jouissances, Ces caractères gravés sur une plaque de pierre de Goldswyl(') qui forme le dossier de ce reposoir, vous adressent un doux langage , et vous y lisez

-(*) Cette espèce de pierre d'une belle couleur grise-foncée est de nature schisteuse ; on la tira d'une carrière particulière a Goldswyl près de Ringgenberg sur lelao de Brienz.

avec un profond intérêt : „ C'est ici , à l'ombre „ de ses bois , que chanta jadis le noble chevalier „ et Troubadour Henri de Strâttligen ses chants de » plaisir et d'amour. "

Son une satisfaite quittera les ruines de son manoir pour voltiger autour de l'homme sensible et vertueux qui , placé sur ce siège enchanteur , se livrera aux douces rêveries du tems passé et bénira la mémoire du noble chantre de ces lieux.

En effet, nul endroit de notre belle Suisse n'est plus propre que celui-ci à inspirer un poète. Qu'il doit être heureux , lorsque, au milieu de cette nature enchanteresse , il sent l'inspiration de sa muse. A quelques pas de ce banc, sous une voûte de chênes et de hêtres , est placé le monument sépulchral du Troubadour sur la terre revêtue d'une mousse toujours fraîche. On ne possède plus que trois 4 e ses romances en langue allemande; elles respirent les plus doux sentiinens. Il vivait vers l'an 1258. On le voit représenté sur son tombeau avec son armure complète ; à ses côtés son écusson , ses mains crojsées sur sa poitrine ; ses pieds reposent sur un lion de pierre , et tout rappelle ici le genre touchant, simple et pieux des siècles de la chevalerie et des monumens de ces tems-là.

Bientôt on est attiré par un sentier qui descend à droite vers un banc circulaire , auprès duquel une source coule en murmurant dans un bassin de marbre. On ne peut résister au désir de s'asseoir encore et de rêver à l'amie que l'on voudrait transporter près

de soi dans cette scène d'Arcadie; mais au Heu de poursuivre jusqu'à la maison de la ferme de Bâchi , on rentre dans le bois pour y faire de nouvelles découvertes , et l'on se promène jusques vers Hùnibach sous des chênes épars, dignes d'ombrager le sanctuaire des Druides , et qui ont vu quelques siècles s'écouler sur leur tête. Ici , un petit pont traverse un ruisseau qui sort d'une sombre grotte et sautille au travers du gazon ém aillé, pareil à un jeune Faune vif et curieux. On se trouve alors dans un vallon qui offre la parfaite image du Tenare. Il pénètre, toujours plus sévère, toujours plus sauvage, entre les rochers qui semblent loi ouvrir à regret un passage. Un ruisseau sans rivages , pareil au Cocyte, se fraye avec un murmure monotone un passage au travers des masses de roc tombées de la hauteur effrayante des parois à pic de ce ravin. Mais bientôt on entend un gazouillement plus mélodieux qui , à chaque pas , devient plus bruyant , quand tout-à-coup on se trouve avec une surprise mêlée d'admiration , devant une cascade écumante qui se précipite , avec les nuances de l'arc en ciel , du haut d'un rocher , dans le bassin de marbre qu'elle s'est creusé.

En revenant et en suivant au nord la lisière du bois de Bâchi , à droite , on a la campagne de Ried avec de riches prairies et des vignes ; à gauche, entre des sapins élancés , est placé un banc d'où l'on voit le nouveau bâtiment de cette campagne dont la blancheur contraste agréablement avec le rideau de verdure auquel il est adossé. Maintenant oh rentre dans

le bois, et bientôt se présente, sous un beau chêne entouré de lierre , un monument de la plus haute antiquité , qui, dans sa roideur immobile, semble sortir de la nuit des siècles des Druides. C'est un bloc de granit, haut de S pieds , taillé grossièrement et qui, plat à son sommet, paraît avoir été destiné â servir d'autel; sur le devant, on voit un visage humain , grimaçant grotesquement avec de larges joues et une petite bouche étroite qui s'ouvre en rond et dans la cavité de laquelle on apperçoit une espèce de langue en forme de boule. En dessous , sont sculptes, tout aussi profondément, neuf demicercles placés comme des écailles les uns sur les autres. Cette image, peut-être la plus ancienne do toute la Suisse, date des premiers conunencemena des arts et probablement de l'époque où les Celtes habitaient notre patrie. On l'a trouvée dans une cave du village de WtI. Les savans 'suisses croient quec'est l'image de la divinité celtique Belen , le Baldars. de l'Edda islandoise.

Pour la dernière fois , après avoir quitté ce mo* miment, des bancs voisins invitent encore à demeurer plus long-tems dans ce bocage peuplé de mille oiseaux et animé par leurs chants. Ce n'est que lentement , le cœur plein d'une reconnaissance involontaire pour l'auteur de toutes les jouissances 1 qu'on a éprouvées , et en regardant souvent en arrière que l'on s'éloigne de ce lieu de délices et que l'on regagne la route des voitures , par laquelle on revient à la ville après cette promenade du soir. 1 L'on n'a pas. besoin du sommeil pour réparer se»

forces après de longues fatigues, mais pour rendre le calme à l'ame que tant de douces émotions ontagitée. Et moi aussi , je fus en Arcadie , répéterat-on , après avoir visité le Bachiholzlem.

Départ de Thun.

Le lac de Thun étant très-enfoncé entre de hautes montagnes qui s'étendent sans aucune intervalle sur ses bords, principalement à l'orient, il ne faut pas y naviguer de très-bon matin , si l'on ne veut pas manquer de jouir du spectacle ravissant de le voir éclairé. Tout paysage qui n'est pas coloré par les rayons du soleil, n'est guère que l'ombre d'un tableau , et perd tout son charme. On peut donc partir de Thun â six heures du matin et atteindre encore commodément le but de la journée. Ce n'est que par un vent tout-à-fait contraire que la traversée peut durer plus de quatre à cinq heures; et dut-on même en employer une à aller voir la caverne de Saint- Beat, on peut encore arriver â midi au Neuhaus et y dîner,

Il faut demander à Thun un bateau couvert d'une toile sous laquelle ou puisse se mettre à l'ombre , avec une table pour y poser des livres , étaler des cartes géographiques , et même prendre quelques rafràîchissemens. Il ne faut pas négliger de se pourvoir de vin , de fromage et de viande froide , ne fut-ce que pour en offrir aux bateliers. On en prend ordinairement bois pour ramer, car on irait trop lentement si L'on n'en avait que deux. Il ne faut

pas s'attendre â pouvoir faire usage de voiles; sur dix traversées à peine m 'est-il arrivé une seule fois d'avoir un vent favorable et assez fort pour les déployer. Cependant, le lac de Thun se donne les airs d'avoir, comme l'océan, une espèce de vents alizés qui soufflent , autant qu'il m'en souvient*, ordinairement le matin du côté d'en bas , et le. soir vty côté d'en haut. Si l'on voulait faire encore une pro-f menade du matin très-agréable , on pourrait, en partant de Thun, aller à pied en remontant la rivière, jusqu'à Scherzligen , traverser l'Aar en bateau , et poursuivre en marchant jusqu'à Hilterfingen et Oberhofen , en ayant à droite le lac et à gauche une succession continuelle de vignes, de prés, de vergers, interrompue seulement par quelques cabanes chant-. pètres. On jouirait ainsi d'une suite de scènes riantes et variées , sans trop être retardé , eh se rembarquant à Oberhofen.

II est toujours plus convenable pour un étranger de louer un bateau particulier , surtout la première fois qu'il fait ce trajet. D'un côté , l'on n'est point assis commodément dans les bateaux, de la poste et du marché qui sont en course alternativement presque tous les jours , et de l'autre , ils, ne s'arrêtent pas. pour donner le tems d'aller voir ta grotte de Saint* Beat. Peut-être aussi le bruit qui règne sur ces ba-, teaux et la société très-mêlée que l'on y rencontre presque toujours, pourraient déplaire au voyageur, . surtout s'il ne comprend pas le dialecte du pays. Ces inconvenîens l'incommoderaient, l'empêcheraient de jouir à son aise des beaux point* de vue et d&

M livrer k son désir de s'instruire , â son enthousiasme ou à ses réflexions.

Le lac ae Thun en général.

Klopstock a chanté le lac de Zurich , Matthisson celui de Genève , et Madame de Berlepsch celui de Biennc avec File de Saint-Pierre. Qui célébrera ceux de Constance, des Quatre cantons et de Thun? lis méritent aussi de l'être!

„ Les contrées de la Suisse , dît M. de Bonstett.cn, „ sont inépuisables en beauté et en variété , surtout * celles qui possèdent des lacs ; mais celui de Thun „ réunit tous les charmes de la Suisse septentrios nale. Ses rivages' offrent des tableaux gracieux et » sublimes. Plusieurs vallées 7 aboutissent et laissent „ pénétrer les regards jusques au centre des Alpes. » Ce superbe amphithéâtre de glaciers est coloré soir a et matin d'une teinte purpurine ou argentée. La jj partie supérieure jusqu'à Merligen est encore dans „ le style d'un lac des Alpes. A droite s'élève une p parois de rochers grisâtre et crevassée , tantôt „ nuds , tantôt revêtus de forêts de sapin ; à gauche , „ une chaîne de monts escarpés , sur lesquels , au „ printems , on entend gronder à chaque instant le n tonnerre des avalanches, descend jusques dans s le lac. *

„ Entre ces montagnes s'ouvre la grande vallée « d'Interlacken , éclairée , pour ainsi dire , par celle m de Brieua qui est situé plus en arrière. Là , entre

a lçs rochers et les glaces , la nature fleurit encore » dans toute sa richesse. En descendant le lac, le « sublime tableau des Alpes prend à chaque pas un „ caractère de beautés plus douces. Des deux côtés ,, la vigne annonce un climat plus heureux , les rives „. avancent en contours plus arrondis et plus pitto- „ resques , ou se retirent en golfes gracieux entre » de riches collines , comme à Spiez. Tout le rivage, „ toutes les hauteurs sont couvertes de feuillages et „ de fleurs , ou ornés de villages , de jolies habita- » tions, de jardins, quelquefois elles sont ombragées „ par de petits bois , qui s'élèvent sur des hautes „ terrasses entre les vignes , jusques près de Schadaù „ où le lac azuré commence à prendre un léger cou* « rartt et ceint de ses bras amoureux ses rives , sem- » b labiés à de charmantes îles. Au milieu de ce magni- „ fique tableau règne majestueusement la superbe » pyramide du Ntesen , placée à l'entrée de trois „ hautes vallées des Alpes , qui vont' aboutir aux „ glaciers éblouissans , dans la région des nuages. "

La longueur du lac de Thun est généralement estimée à cinq lieues, et sa plus grande largeur, à . la hauteur de Merligen, à une lieue. Dans les .de us tiers de son étendue inférieure , sa direction court au nord-ouest ; mais au promontoire de la Nase , elle se détourne subitement à l'est. Sa plus grande profondeur entre ce même promontoire et les bains de Leissigen est évaluée à 120 toises. Il ne passe point pour Être dangereux , lorsque les bateliers ne sont pas ivres. Quoiqu'en plusieurs endroit» ses rivages garnis des deux côtés de rochers presque 1

pic , soient trop escarpés pour pouvoir y aborder f ils offrent cependant aussi quelques attérages. Malgré la quantité de torrens qui y versent leurs eaux troubles , la couleur de ses ondes est d'un beau bleu foncé. La principale rivière qui l'alimente est l'Aar ; die y entre à Weissenau et en ressort à la Schadau. Plus tard on y a introduit par un canal artificiel les eaux de la Kander.

Le lac de Brienz est l'immense fosse où vont s'ensevelir le sable et les débris des montagnes que charie l'Aar , comme le lac de Thun reçoit les dépôts qu'y amène la Kander. Ce dernier a sans doute la même utilité que Haller attribue en général aux lacs inférieurs des Alpes. Son vaste bassin favorise l'évaporation des eaux abondantes qui s'y jettent,' et il interrompt l'impétuosité dévastatrice avec laquelle elles ,se précipitent des hauteurs si considérables dans- la plaine. Les rivières qui n'émoussent pas la rapidité de leurs cours dans quelque lac intermédiaire , sont beaucoup plus dangereuses aux contrées riveraines , ainsi que la Sarine , l'Emmen et jadis la Kander, avant qu'on l'eut conduite dans le lac. (*>

Le lac de Thun produit une grande quantité et une grande variété de poissons. On en cite quatorze

: (*) Voyez la préface de Haller s ttt Icon. plant. Helvet. Mit. de 1814, p. x. Viotentia alpinorum Jluminum vicinit muito ptriculosior est, quando nul h lacu sus*

torze à quinze espèces différentes. On a beaucoup. écrit sur le lavaret (Aalbock), que l'on a. cru être une espèce particulière à ces eaux. Depuis -Haller, chaque voyageur fait mention de ce poisson» en . ajoutant, d'après cet auteur, qu'il paraît avoir diminué depuis que la Kander se jette dans Je lac ,-„ soit, „ dit Haller, parce qu'il ne supporte pas 1 eau oui » provient de la fonte des glaces » soit parce . qu'il îi trouve maintenant à l'embouchure de cette rivière -,, des gouffres profonds où il se met à. l'abri des- „ filets. " Ce qu'il y a de plus vraisemblable , c'est que la pêche Kop fréquente en a diminué l'abondance,.

Les montagnes qui entourent ce lac sont. très-' remarquables , particulièrement celles qui paraissent porter quelques, vestiges d'éruptions volcaniques. Stapfer en a tiré parti avec beaucoup de sagacité pour expliquer le phénomène de 1 ebullîtjon des eaux dju laq, rapporté par Frédegaire, dont nous avons parîé plus haut. Près de Leisâigen.et de Krattigen on trouve des sources: d'eau soufrée; près, de Merligendu bitume, et sur le côté méridional^dçs, rochers de la Wandfluh du pétrole liquide. Deux couches de houille traversent le Beatenberg, oijc en remarque une à Sigriswyl, une autre à Krattigen. » Toutes ,,-oes circonstances, dit Stapfer , sont très-propres „ à nous donner mie idée des épouvantables révo-" : , lutions du globe, qui ont bouleversé sa surface, „ surtout si nous adoptons l'hypothèse de Rouelle-, < M -telle que l'auteur du Voyage eu. Grèce, M. .De ,,-Choiseul, l'a exposée.-' Cet .habile chimiste , ditu il, -a observé que -dans tous les.. volcans , dan» :

rt ceux gui brfllent actuellement, comme dans ceux „ qui ont brûlé autrefois , on retrouve à peu près » les mêmes matières et surtout les substances in- 4 flammables f telles que le soufre ,;Ies pétroles , les B bitumes , etc. La nature et l'uniformité des pro- „ duits qui résultent de cet embrasement lui en ,i ont démontré la véritable origine. Ce sont des ri forêts immenses accumulées pendant des siècles à- et que les révolutions de la mer ont ensevelies à » une énorme profondeur. Là , les feux souterrains „ les consument , les embrasent ou les distillent et p les poussent ensuite en dehors à la surface du „ globe dans le même état où nous voyons les ma- » tières huileuses qui résultent du charbon de. terre, n lorsque l'art les traite dans un laboratoire. Haut „ adopte aussi cette opinion , seulement avec un peu „ plus de réserve , et les couches calcaires qui cou- „' vrent probablement les anciens voloans à une imn'hïensé profondeur ne détruisent pas cette hypo- . n thèse. On sait que Dolomieu a découvert dans »" plusieurs contrées au pied de l'Etna une quantité j, de laves et d'autres productions' volcaniques , à ,,'plus 'de 500 pieds sous des couches verticales de „ 'roche calcaire coquillier. "

Quoiqu'il en soit, la fertilité des rives du lac de. Thun ne, tient point à ces circonstances. Elle est due apparemment à ce qu'elles sont abritées contre les vents du nord et à l'inclinaison des coteaux tournés au midi et. réchauffés par le reflet du soleil sur la- grande nappe des eaux du lac. Ses rivages ne souffrent -oas -aussi sauvant des «elées que les en-

virons de Berne , et même à Leissigen ,' où le sokiA» caché derrière les montagnes, ne se montre pas pendant plusieurs mois de l'hiver, ils produisent une abondance très-variée de fruits et de plantes. Des bateaux chargés des dons de Pomone les emportent en automne par le lac de Thun et sur l'Aaf jusqu'à

On n'y cultive pas encore beaucoup de châtaigniers; mais la vigne et les noyers y réussissent parfaitement. Outre la culture de la première, celle des prairies et des forêts occupe principalement les habitans de la contrée. Celle des céréales diminue , et l'on s'en apperçoit i la toiture des habitations , à laquelle on employé du bois dont on a en abondance, tandis que l'on manque de chaume. Pour raffermir contre les ouragans les. grands bardeaux dont elles sont couvertes , on les charge de grosses pierres posées sur des lattes. On dirait , en les voyant , qu'une grêle de cailloux est tombée sur le pays , d'autant plus que le Sol, en se rapprochant des hautes montagnes, est toujours plus jonché de débris et de fragmet» de. rochers. Ici, l'on s'adonne davantage à l'éducation des bestiaux. Les pâturages alpestres commencent sur les hauteurs de Sigriswyl.

On apperçoit presque toujours sur la surface des eaux du lac de Thun des rayes d'un éclat et de nuances infiniment variées qui changent à chaque instant sans aucune cause apparente. Pareille à une glace qui ne serait polie que par places, elle offre aux regardé des parties tantôt unies et brillantes, tantôt 18*

nrattes ; Nombres et" sans reSet. Oh' ne peut 'pas expliquer la cause de cette particularité qui flatte les Jreux; mais qui n'est pas d'une très-grande' importance.- Les habitans riverains , s'ils voulaient prendre la peine d'observer, parviendraient peut-être à en donner lâsolution. Traites, dans sa description manuscrite d'un voyage à Lauterbrunnen , remarque que dans les parties brillantes, les vagues ont une courbure moins sensible et plus arrondie que dans les rayes mattes , où les ondes plus grandes et plus courbées paraissent plus mobiles et composées d'une "quantité de petites vagues. On ne conçoit pas comment le mouvement de ces places agitées ne se communique pas à celles plus tranquilles qu'elles entourent. Peut - être sont - ce des courans d'air presque imperceptibles sortant des gorges des montagnes environnantes qui' produisent ce phénomène.

Entrée dans le lac de Thun. ' Canal de la Kander.

On s'embarque ordinairement à Hofstetten , pras rarement à Scherzligen, quelquefois déjà près de l'auberge du Freyhofà Thun. En remontant l'Aar, on jouit de quelques jolis points de vue ; mais rien n'égale le moment où, dépassant la Schadaii, ou découvre tout-à-coup le superbe bassin du lac de Thun. Il se montre presque aussitôt dans sa plus grande largeur, jusques âla belle campagne' de Bellerive, dont on apperçoit bientôt les peupliers élan* cjs et une petite île tous près du 1 rivage , qui en dépend. L'œil ne peut s'habituer tout de suite à ce» énormes montagnes qui s'élèvent dans les airs au-

dessus du lac j pareilles à des colonnes. sans piéde», tal. Ces formes merveilleuses éclairées parla lumière du matin sont entourées de nuages gris de perle, qu'on dirait posés par la main d'un habile, artiste-. pour réunir et fondre toutes leurs parties.

Les regards s'attachent d'abord à la pyramide, du Niesen , puis plus particulièrement aux grandes masses dominantes au centre du tableau , depuis la filûmlisalp jusqu'au pied de l'Abendberg qui ceint la baye par laquelle le lac se termine à son extrémité supérieure.

LTngel , le Dreyspkz , les Hundshôrner , la First , la Schwalmeren , les SchnabelhÔmer et enfin la Suleck, entassés comme le furent le Pelion et l'Ossa dans la guerre des Titans contre les dieux , paraîtraient ne former qu'un seuJ et immense monceau , sans la bordure que dessinent sur leurs contours de légers flocons de vapeurs réunis en longsrubans , qui s'élèvent des gorges et des vallées intermédiaires et trahissent leur existence. Il serait difficile de décider si cet aspect incomparable est plus beau à la lueur argentée du matin ou sous la teinte dorée du soir. Le matin est pareil à l'espérance qui promet un paradis sous le voile qui la couvre. L'éclat tardif du soleil à son déclin ressemble aux vœux accomplis , qui laissent toujours encore quelque chose de plus à désirer. La lumière , lorsqu'on remonte le lac avant midi , jaillit à gauche des parois de rochers de la vallée de Justi , semblable à un torrent im? pétueux qui se précipite entre ses. rivages escarpés. Le soir , elle se projette souvent avec autant de splen-

èeur du fend dé la vallée de Frotigen ou dit Siramen* thaï, et le pilastre majestueux du Niesen la coupa et paraît plonger sa tête altière teinte de bleu foncé dans un océan de feu.

Rassasié de la contemplation de tant de beautés Sublimes répandues dans le lointain et sur les hauteurs , l'œil vient se reposer sur les objets plus rapprochés et moins élevés. D'un côté, l'église d'Hit ternngen et des plages plantureuses encadrent le miroir du lac , tandis que de l'autre des vastes forêts , l'antique tour de Strâttligen et le canal de la Kander attirent l'attention. On s'apperçoit d'abord que cette coupure dans le rideau des collines qui bordent le lac est l'ouvrage des hommes. La Kander sortie de la vallée de G aster , après avoir traversé celle à laquelle elle donne son nom et passé près de Frutigen , reçoit au pied du Niesen les eaux de la Simmen. Autrefois elles contaient ainsi réunies derrière les collines de Strâttligen ( où descend à présent le ruisseau du Glûtschbach), se débordaient, Couvraient leurs rives de gravier , ou les rongeaient et allaient tomber dans l'Aar vis-à-vis du Heimberg.

Souvent elles arrêtaient le cours de cette rivière et en la fesant enfler, elles occasionaient des inondations en dessus , jusques vers Thun. Pour mettre les contrées riveraines et les habitans à l'abri de ces inconvéniens et pour ôter à l'Aar ce confluent dangereux , le Gouvernement de Berne résolut de faire percer l'arête des collines non loin de Strâttligen, d'après les plans de l'architecte Samuel Jenner, et

art

de conduire les eaux du torrent dans le ko de Thutr,

pour 7 calmer leur fureur. (*) On possède le Met moire d'un auteur contemporain sur les cotnraencemens de ce bel ouvrage. Scheuchzer, dans son Histoire naturelle de la Suisse , rapporte ce qu'il a observé sur les lieux. Depuis la nouvelle entrée de la Kander dans le canal jusqu'à son ancien confluent avec l'Aar, la distance est de 12,000 pas ( de 3 V% p. chacun ). Le diamètre du nouveau canal à son commencement était de 272 pieds; la hauteur du terrain qu'on devait emporter de 152 pieds ; la longueur du canal de 3000 pieds. Le sol dans lequel on travaillait était composé d'une poussière épaisse dans laquelle on trouvait quelquefois des cavités de quelques pieds de diamètre , entourées de tous cotés d'une croûte dure , qui contenaient des pierres détachées.

Ou avait eu dans le principe l'intention de percer toute la colline. Chaque jour deux ou trois cents hommes se rendaient à l'ouvrage aux sons des fifres , des tambours , des trompettes et des hautbois , et revenaient de même ; mais comme on n'avançait que très-lentement, on prit le parti d'ouvrir seulement deux boyaux de la hauteur d'un homme et de trois pieds de largeur , pour y introduire les eaux du torrent qui pourraient ensuite se creuser un lit plus large. Ce ne fut qu'après trois ans de travaux très-dispendieux qu'on fit cette ouverture en 17l4. On dit qu'un criminel condamné à mort

(*) Voyez Hallei- lier alpin. 1731 in opusculis f/oian., H* 3a, 34.

3i 9 i t i«dbyÇoogle

se dévoua â percer la digue sous la promesse d'obtenir sa grâce , s'il ae perdait pas la vie dans cette entreprise. >'

Les flots se précipitèrent avec une impétuosité épouvantable dans les conduits qu'on leur livrait, et très-peu de tems après, il ne coulait plus une goutte d'eau dans leur ancien lit. Au mois de Juillet suivant, on voyait déjà sur la surface du sol, audessus du canal, des crevasses et des avalanches d'une telle grandeur , que l'on venait de tous côtés pour admirer ces effets merveilleux. Deux MM. de Watteville de Berne s' étant avanturés trop près des bords pour voir le torrent mugissant par une fente étroite- et obscure , eurent le malheur d'être entraînés par le terrain mobile qui glissait sans cesse sur la pente , tombèrent dans le gouffre et ne purent en être retirés.

Le lac fut agité par la violence et l'abondance des eaux qui s'y jettèrent tout-à-coup et occasions des dommages à Thun , qui se renouvelleront encore quelquefois dans des tems de pluies fortes et continues. Pour s'en préserver , on construisit en 1752 une digue en dessus de la ville , à l'endroit où les deux bras de l'Aar se séparent. Au moyen de quelques écluses , on peut donner plus ou moins d'eau à l'un ou à l'autre de ces bras et faciliter ainsi la marche des bateaux qui descendent à Berne , principalement en hiver. *

Un autre avantage résulte de l'ouverture du ca-

nal de la. Kander, savoir le flottage des bois du Sîmmenthal et de la vallée de Frutigen. -Les forêts des Alpes fournissent des bois à brûler à la ville de Berne. Avant la révolution , on en a tiré dans l'espace de trente ans plus de 200,000 toises , sans qu'on ait semé des arbres pour les remplacer. On espérait envain de 'lés voir se reproduire naturellement. Les nouvelles administrations de l'État ont jugé néces- • saire d'établir des maîtres de forêts dans l'Oberland. Il faut une science et un art particulier pour observer les qualités du sol des montagnes, propres à favoriser plus ou moins la croissance des différentes espèces de plantes et d'arbres, et l'on ne peut presque pas fixer dérègle à. cet égard. Les naturalistes indigènes et les forestiers s'opposaient avec chaleur à ce qu'on dépouillât inconsidérément les coteaux de leurs forêts. Quand le sol en est tout-à-fait dégarni le terrain est bientôt emporté par les eaux et glisse . sur les pentes rapides. A Thun , on voit toujours de grandes piles de bois flotté, dont une partie est amenée par l'Aar et l'autre par la Kander , à l'embouchure de laquelle on a planté dans le lac des soliveaux en demi-cercle , pour retenir les bûches que des bateliers viennent chercher sur leurs bateaux. Une grande étendue de terrain formé par les activions du torrent indique au loin l'endroit où il se verse dans le lac et porte le nom de Kandergrien (sable de la Kander). Composé de débris de montagnes, ce sol produit une quantité de plantes alpestres. H augmente tellement , que le grand Haller Craignait qu'il ne comblât une partie du lac et n'exhaussât tellement son 'niveau, qu'il envahirait un

jour le bel isthme dlnterlaeken. Jusqu'à* présent ces craintes ne se sont pas réalisées.

Str'ùttîigen et Einigen.

En contemplant l'embouchure de la Rander, en voyant un pont couvert d'une seule arche , sans pilier , comme suspendu dans les airs à une grande hauteur sur le précipice, l'imagination se transport* dans les siècles passés et les interroge sur ce qui existait jadis dans ces lieux. A quelque distance audessous du nouveau canal se voit une antique tour qui rappelle les teins de la chevalerie. On croit apperceyoir , comme le poète Gôthe , les nobles ombres des chevaliers , placés au haut de ces masures , saluer les nacelles qui glissent à leurs pieds sur le miroir des ondes. C'est Strattligen. Suivant la' tradition , la fertilité de la contrée environnante lut avait fait donner le nom de sur goldenm Luit (séjour d'or et de plaisir). La petite église au bord du lac qu'on apperçoit à peine, consacrée à St. Michel l'archange, se nommait le Paradis. Plus haut , sur les rives du lac , le château de Spiez portait le nom de goldne jffof (cour dorée). U n'est donc pas étonnant que cet heureux coin de terre ait eu sa chronique particulière; elle existe encore sous le nom de Chronique d'Einigen ou z'Einigen , d'après le nom actuel de la petite église.

Généralement, quoique sans preuves suffisantes et sans probabilité, les historiens de la Suisse font descendre le premier Roi de la petite Bourgogne »

I>ig -ver.»/ GOOglC

Rodolphe , 61s d'an comte Conrad , de l'antique nulson de Strâttligen. Il fut couronné à St. Maurice en Vallais; mais il est probable qu'il possédait le château dont il est question. Suivant Mûller , c'est lui qui fît construire la grande tour de Spiee , que j l'on a faussement attribuée à.Attiia. II dota richement l'église de Saint-Michel , et passe pour «voir fondé* celles de Thun , de Sehersligea et dix autres dan* cette contrée. Son épouse^ la Reine Berthe , si eeV lebre dans, >. pays de Vaud , institua le chapitre d'Amsoldingui shué à 1^ ou. 3 lieues au nord de Strâttligen. *" -

Il existe cependant des document qui prouvent l'existence d'une famille noble de barons deStrâtt* ligen riche, considérée et souche de nombreux chevalier». Elle s'éteignit en 1353. Le château fut détruit environ en 1233 par les vassaux révoltée , puis nv construit. Il parvint ensuite aux comtes de Kyburg, sur lesquels les Bernois le conquirent en 1363 et le brûlèrent. La grande tour seule fut conservée et métamorphosée en 1699 en magasin à poudre: On est récompensé de la peine qu'il en coûte pour gravir la coltine sur laquelle elle est placée , par la vue superbe dont on y jouit. La seigneurie qui en dépendait s'étendait au loin sur les bords du lac jusqu'à Spiez , dont le riant château paraît avoir servi de demeure seigneuriale aux Sires de Strâttligen dans , les derniers tems qui précédèrent l'extinction de cette noble race. Ses terres passèrent depuis lors entre les mains de plusieurs autres propriétaires ; elles en changèrent souvent, juaqu'à ce ftu'en&n l'État de

Berne le» acquit et les réunit à celle xTOberno&B. Suivant' F. L. Haller, historien national, cette -belle contrée rut habitée et cultivée depuis les siècles les plus recules. La chronique d'Einigen est cependant trop présomptueuse, lorsqu'elle prétend qu'en l'aa 822 de Fère chrétienne , Sire Arnold de Strâttligea et son épouse Marguerite auraient fondé l'église de Saint-Michel et l'auraient douée de trois autels, de revenus et de domaines considérables. Elle ajoute que le maître-autel était creux , de manias à ce qu'on pouvait faire entrer dans sa cavité dés malades et des possédés qui , dans les jours de grandes fêtes ; y obtenaient miraculeusement leur entière guérison.

La hardiesse des anciennes traditions est parfois divertissante , et nous allons puiser dans cette source l'histoire des premiers âges de la race des seigneurs de Stràttiigen.

,, Ftolemée (dit la chronique d'Einigen dans son „ langage naïf), issu par sa mère du sang royal v d'Alexandrie , et par son père d'une famille illustre « et Patricienne de Rome , se rendit célèbre par ses „ connaissances dans les mathématiques et l'astron nomie. (*) Il fut converti au christianisme étant » à la chasse , où il vit une croix entre les bois d'un n cerf , et prit la fuite, lors des persécutions de » l'Empereur Adrien contre les Chrétiens. U avait

(*) Les commentateurs pourraient puiser dans cette chro> nique des lumières sur l'ancien géographe et astrouoma Claudius Ptolemseus , qui vivait dans le Sème siècle ■près la naissance de -Jésus Christ !

» Adopté dans le baptême le nom de Théodoric , sous „ lequel il se présenta à la cour du duc de Bourn gogne, qui était alors, en su«rre avec le Roi de „ France. Les deux armées ennemies se trouvant „ en présence en nombre égal et considérable , on „ choisit dans chacune un guerrier doot le combat; „ singulier devait décider du .sort de cette grande. „ querelle. Celui du duc de Bourgogne , le chevalier „ Théodoric, remporta, dit-on, la victoire en dormant. „ -Son adversaire, le chevalier français, ayant. vu, N pendant qu'il sommeillait , l'archange St. Michel à, „ coté de lui , se disposant à combattre popr le guer- „ rier bourguignon, il fut saisi d'une telle frayeur, „ qu'au même instant il se déclara vaincu. . Le duo »' de Bourgogne récompensa son champion , en lui » donnant en mariage sa fille Demut,et le HubsçhUnd „ (joli pays), c'est-à-dire, la petite Bourgogne et „ le lac vandatique (ou de Thun), avec.de vastes „ possessions sur les rivages, qui avaient été pecu- » pés précédemment par des Payens , particulière - „ mentlemont Bourguignon (XjurguqderQerg) habité n jadis pas les Vandales , et le pays autour de StraLt- „ ligen, site charmant, dans le climat Je -plus saluhre » qu'on put trouver Ujen loin à la, ronde." St. Micheï fut toujours le protecteur des descendant de ce preux et fit plusieurs miracles en leur faveur , jusqu'à ce que Sire Arnold lui dédia l'église du Paradis:. -'TUne voix Céleste fit 'alors entendre ces mots : » Ici as „ trouve un trésor si grand , que personne au monde „ ne 'pourrait .en payer ia valeur.. "*' ; i ;;.-■" .

Tout-à-Qoup ,1'autc.ur dç M chi'o.nwu.e.se .trouve

«m contradiction avec lui-même, en plaçant l'ëpoqUe de ces événemens dans l'an 523. L'évêque de Lausonne arrive pour consacrer l'église , mais Saint- Michel manifeste qu'il a déjà pris la peine de faire hti-mème cette cérémonie. Le seigneur fondateur obtient de grands privilèges et immunités; le droit de bâtir un pigeonnier , de tenir des chiens de chasse et la pèche exclusive sur tout le lac. Le pape Silvestre confirme ces franchises et ces droits , et accorde l'absolution en raison de cette fondation pieuse. Dans la suite , le Roi Rodolphe fait un rêve qui l'engage à fonder douze autres églises dans cette contrée, depuis Frutigen jusqu'à Thierachern. Mais l'orgueil s'empare de lui à l'article de la mort, et le dia- Ue combat pour son ame avec les archanges Gabriel, Raphaël et Michel. Une balance doit enfin décider la terrible querelle et peser les péchés et les bonnes œuvres du défunt. „ L'archange Michel, continue i, la chronique, tirait avec la main le bassin qui m i bonnes œuvres pour le faire baisser*

„ t :, le diable s'accrocha et se pendit

« i srsonne au bassin des péchés j sur

„ < chel le menaça de son épée , lui fit

» i aise , et les bonnes œuvres l'em-

De nouveaux, miracles, de nouvelles dotations tu faveur de l'église surent lieu dans la suite, -jusqu'à ce -que les paroissiens pervers se révoltèrent, détruisirent le temple ou .le château, ou peut-être tous les deux. Bientôt, cependant, on les rebâtit; maisle yeuple ayant construit, par malice, l'église

beaucoup plu» petite qu'elle n'était auparavant, ea fut puni. Les uns prirent des goitres, las autres devinrent possédés ou bossus. Feu à peu les paroissiens se retirèrent de cette mère -église et portèrent leurs dons dans celles du voisinage. Des fêtes trop mondaines et trop luxurieuses diminuèrent encore la considération dont elle avait joui. Les prêtres qui la desservaient furent transportés comme chanoines à Amsoldingen , et le nom du Paradis , devenu maintenant désert , fut changé en celui d'Eînigen ( c'est-à-dire, solitaire). Les Stràttlingen perdirent leurs richesses et leur puissance, jusqu'à ce que le dernier' de leur race, Ulrich, mourut, étant patron de l'église de Spiez. Les reliques précieuses de l'église de Saint-Michel, parmi lesquelles la roue du char d'un prophète et 67 cheveux, de la vierge Marie disparurent.

A la réformation , l'église d'Einigen fut érigée en paroisse; mais en 1T60, elle devint une annexe de celle de Spiez et n'eut depuis lors plus de pasteur particulier. La chronique date encore des tems de la catholicité. Mûller , dans son Histoire des Suisses , nomme Eulogius Kyburger comme en étant l'auteur. J. Rod. Rebmann , ministre de l'église de Thun, en fit- un extrait en ±596 , et transmit? ainsi jusqu'à nos jours ces anciennes traditions.

Navigation tu? le lot de Tkun, jttsqtSÂ Aferligcn, ' ■ffUterfingetij Olerhofcn, Raltigen et Spiez.

Rien n'égale le plaisir qu'il y a à naviguer sur , les lacs de la Suisse. Rousseau l'a senti avec le plus

de force et de vérité , lui qui , couché pendant des heures dans use nacelle , flottait au gré des vagues doucement agitées sur le lac de Bienne.

ires, l'ame s'abandonne aux à la jouissance si délicieuse ;r les sentûnens confus dont \u milieu des merveilles de [lit sur son origine , sur son 'évolutions qu'elle a subies, noitîé effacées , rappellent et )duit. Tous les instans sont ailes , et l'on trouve toujours .

le terme de ces ravissantes

Celle du lac de Tbun offre alternativement à lacontemplation le tableau le plus riant du tems pré-' sent -et des sujets de, méditations instructives sur les yestiges dupasse. Nous avons déjà donné un échantillon des anciennes traditions eu parlant du château de Strâttligen; nous en reservons d'autres sur Ralligen et sur fieatenberg. Maintenant nous jouissons de l'aspect sans cesse varié des deux rives. Sur la droite, on appergoit l'issue étroite du Siebenthal, entre le Niesftn et la Simmenfluh, dont le château;' de Wimmis , placé entre ces deux montagnes , paraît garder l'entrée. Le rocher sur lequel il est construit, rappelle la figure d'un lion dormant surmonté d'une crête élevée et dont de sombres forêts de sapins forment la crinière. Jadis, des fossés et des murs -défendaient les approches des vallées supé- . «cures des deux côtés de cette colline.

Au

Au sud-ouest, à l'extrémité méridionale de la vallée de Frutigen, le Balmhorn, l'Àltels et leRinderhorn , étalent à chaque pas de nouvelles beautés. Au-dessus des collines qui bordent le lac à l'ouest j domine le clocher d'Aeschi.

Les bateliers ont l'habitude de longer de près la rive au nord-est ; ils prétendent qu'on y rame avec plus de facilité , les eaux y étant moins profondes. Si l'on se faisait conduire au milieu du lac , on verrait également les deux rivages ; mais leur distance priverait des plus jolis tableaux.

Le mélange continuel de maisons, de vignes, de vergers , de bosquets qui les parent et qui alternent de la manière la plus gracieuse, mérite d'être vu de près. On double rapidement une langue de terre après l'autre , qui , pareilles aux feuillets d'un portefeuille de dessins, déploient à chaque instant des scènes nouvelles. Ainsi , après avoir dépassé le hameau d'Echenbûhl , on arrive près d'HilterGngen , beau village paroissial , dont l'église , fondée par le Roi Rodolphe de Strâttligen, date, dit -on, de l'an 933. Au centre d'une large baye doucement arrondie 3e présente le très-antique château d'Oberhofen , dont la chronique attribue fabuleusement la construction au peuple de Nuitkones eu 428, L'on voyait encore en 1568 , sur le penchant de la montagne , les mines des anciens et premiers bâtimens , au-dessus de ceux qui existent encore. Seilger ou Seliger , seigneur d'Oberhofen et de Ried , fonda en 1130 le s couvent d'Interlacken. Après avoir changé

de maîtres plusieurs fois, cette seigneurie parvint à Walther d'Esc henbach , l'un des conjurés contre l'Empereur Albert ; puis à la maison d'Autriche, à celle de Brandis et de Kyburg ; dans la guerre de Sempach, à la ville de Berne ; ensuite, par des ventes, aux seigneurs du Scharnachthal , jusqu'à ce qu'enfin en 1652 , elle passa des mains de François - Louis d'Erlach de nouveau dans celles de l'État de Berne , qui en forma un bailliage. Aujourd'hui , depuis la révolution de 1798, ce château est redevenu la propriété d'un particulier. D'épaisses murailles , une puissante tour, un profond cachot souterrain , dans lequel on a trouvé , il n'y a pas long-tems , des souliers , des chaînes et des ossemens humains , tristes restes , peut-être , de quelque malheureux, qu'on y laissa périr, rappellent les siècles de la féodalité et sont un monument de la vengeance sanglante de la veuve et dé la fille de l'Empereur Albert d'Autriche, source de tant d'événemens qui ont influé sur les destinées de l'Argovie. Walther d'Eschenbach , l'un des meurtriers de ce prince, mourut sous les habits d'un berger en Souabe. Les monts de sa patrie et leurs déserts ne lui offraient plus un asile assez sûr.

Oertli et Herzigenacier aux pieds de la Blum (*) offrent des sites champêtres et romantiques , mais dangereux. On apperçoit déjà derrière Oberhofen , où la pente du coteau est moins rapide , les traces

(*; Nous supposons que nos lecteurs auront toujours notre Atlas portatif sous les yeux. Même saut l'avoir , le voyageur retrouvera facilement tontes nos indication», lorsqu'il parcourra 1s contrite que nous décrivons iei.

d'un éboulëment gui eut lieu, il y a à peine six ou sept ans. Il paraît qu'une nouvelle avalanche se prépare droit au-dessus de ce village et menace d'entraîner un jour dans le lac tous ce» beaux rivages. On remarque sur les bords du Wallisgraben (fossé de Wallis ) des crevasses dans le terrain en forme de grandes masses quarrées , pareilles à des marches d'escaliers irrégulières et bizarrement placées. Le sol détaché de ses bases par les eaux souterraines paraît un mur de pierres de taille , dont un tremblement de terre aurait disloqué les jointures et qui n'attend qu'une nouvelle secousse pour s'écrouler tout-à-fait.

Gunten ou Gonten est bâti , ainsi que plusieurs autres hameaux des bords du lac , sur le gravier charrié par un ruisseau qui prend sa source au-dessus de Sigriswyl.

Sigriswyl lui-même est une communauté considérable sur la montagne , dont les habitans , dispersés dans plusieurs petits hameaux , sont occupés une partie de l'année sur les coteaux à la culture de la vigne, et l'autre sur les monts avec leurs bestiaux. Elle a des paquis communs , dont l'étendue est estimée à 80,000 arpens, et en outre, des pâturages de montagne qui nourrissent 4 à 500 bestiaux.

Chaque vache produit pendant l'été deux ou trois

.quinteaux de fromage gras , sans compter le ceré et

le petit-lait. Les huits -pâturages duTérens, situés

dans la vallée de Justi , sont particulièrement dis-

tingûés. Cette vallée; dont on fait dériver le nom , qui se prononce Uestisthal dans le dialecte de la contrée , de l'hermite St. Juste ou Jus tus', compagnon de' St. Beat, n'a qu'un demi-quart de lieue de large , mats près de huit lieues de longueur. Ses coteaux ' nourrissent 258 vaches , outre une multitude de veaux , de chèvres et de brebis. Elle s'ouvre au sud-ouest au bord du lac, près de Merligen, et se prolonge entre les parois des Ralligstocke et de la . Wandfluh, montagne calcaire crevassée, sur la pente moins rapide de laquelle, au sud-est, est situé le village de Beatenberg. On fait d'excellens fromages dans ce vallon solitaire; on les estime autant que ceux de Gessenai et de l'Alp de Sefinen (*) , qui passent pour les meilleurs fromages durs de tout le canton. Le cadre tres-élevé de cette vallée parâtt contribuer à leur bonne qualité , parce que les rosées fraîches et abondantes ne sont pas aussi vite pompées par le soleil , qui n'y pénètre que tard dans la journée , et que leur humidité procure à l'herbe une croissance plus considérable et lui donne plus de suc.

Le SigrUwylgrat (arête de Sigriswyl), prolongation des Ralligstocke , est , suivant la description d'un voyageur qui l'a visité , une croupe étroite de rochers calcaires. Sur sa partie antérieure et la plus large sont deux petits pâturages ou Alpes ,* et sur la postérieure , uniquement des pâturages pour les brebis.

(*) sflp signifie dans le langage suisse un pâturage de montagne.

" De profondes crevasses , des trous , des blocs de pierres à moitié ou tout-à-fait détachés, amoncelés les uns sur les autres , et particulièrement une longue et large fente , qui court depuis le Rothhora , la plus haute sommitié de cette arête , jusques à son extrémité méridionale, sont tout autant de preuves d'une ancienne et terrible révolution.

Au-dessous du Rothhora (pic rouge), du- côte* de la vallée de Justi , se trouve une vaste caverne , où l'on parque souvent les brebis pour les mettre à l'abri des orages et qui , de là , a pris le nom d» Schafloçh ( caverne des moutons ). La base de sa youte est de 40 pieds et, sa plus grande hauteur ,de 14. L'entrée tournée au midi est large et commode. Son enfoncement a 60 pieds de long en droite ligne , puis il se détourne obliquement à l'occident. Son entière profondeur est à peu près de 60 toises , et on pourrait la qualifier de glacier souterrain. On-pénètre jusqu'au fond avec des flambeaux , en marchant sur des grands blocs de rochers tombés d'en haut. Des essaims de corneilles des Alpes nichent dans les crevasses des parois. A peu près au milieu de sa cavité, on commence à trouver de la glace, et bientôt tout le sol en est couvert. Des glaçons en grands monoeaux ou de forme conique , sont appuyés contre les parois , ou y paraissent suspendus en forme de guirlandes; d'autres sont bizarrement creusés. par les gouttes qui distillent d'en haut, et produisent, à la lueur des flambeaux , un aspect aussi brillant que singulier. Ils proviennent des eaux qui tombent sans cesse de la voûte de la caverne; elles, se -congèlent

en hiver et ne peuvent jamais fondre entièrement en été, parée que la profondeur et le coude de cette grande cavité ne laissent pas pénétrer la chaleur. Toùt-à-fait au fond Sont deux petits cônes de glace à côté desquels est une crevasse étroite, mais trèsprofonde, dans laquelle s'engouffrent les eaux pour reparaître ensuite, à ce qu'on croit, en source pure , sur un des pâturages de la vallée de Jus ti , à une grande distance au-dessous.

Une tradition , presque perdue , place dans cette grotte là demeure solitaire de l'hermite Saint-Juste, qui aurait été logé plus tristement que son voisin Saint-Beat dans la sienne , dont nous parlerons plus bas.

Entre Gonten et Ralligen on voit des cascades formées par le Pfannenbach et le Stamrabach, Stampbach Ou Staodbach. Un peu plus loin, on découvre un grand bâtiment en forme de tour, qui porte le nom de château de Ralligen. Il est entouré d'un grand domaine de vignes qui en dépend et qui appartenait à la famille considérée et maintenant éteinte des Freyburger de Berne. .

Sire Valentin , l'un de ses rejetons les plus estimables , riche et membre du Grand Conseil de la République, l'abandonna à ses parens et se retira, dans une frotte , pour y vivre en hermite. Dans la suite , cette possession tomba entre les mains de simples paysans, et se dégrada dès T lors toujours davantage.

Suivant une très -ancienne tradition, il existait jadis dans ces lieux une ville , nommée Roi! , qui fut détruite par un épouvantable éboulement de montagne. 11 y a quelques années que l'on trouva son» un grand quartier de roc des outils de fer. Une des plus grandes sommités des Raltigstôcke s'était détachée et précipitée dans le lac , en se brisant. 0» en voit encore des débris derrière le village de RaL Ëgen. Ce sont en partie de grands blocs de roche calcaire compacte , tandis qne le parois de rocher» d'où ils sont tombés consiste en pierre écailleuse et friable. Suivant les récits populaires, les nains em gnomes de la montagne jouent un rôle dans cette terrible catastrophe. L'un de ces petits esprits fut repoussé par les habitans de la ville de Roll , un jour qu'il leur demandait un asile pendant l'orage , et ne trouva l'hospitalité que dans la cabane d'un vieux et pauvre paysan. Le lendemain, il se montra, perché sur le haut d'un rocher et nouvelle Cassandre , il annonça dans quatre vers de triste présage la prochaine destruction de l'endroit , et avertît les habitans de fuir et de se retirer près du ruisseau de Stampbach. Mais on ne l 'écouta pas ; les rochers se précipitèrent sur Roll, une seule maison fut épargnée» celle où le nain avait trouvé l'hospitalité. D'autres récits attribuent cette vengeance à St. Beat, l'apôtre du christianisme dans ces contrées. L'emplacement de la ville derrière le village se nomme encore de nos jours le Désert.

En approchant de Ralligen , on apperçoit enfin à droite , sur le rivage oppose et sur une- langue de

terreau fond d'une baye, masquée par un promontoire de rochers élevés, on apperçoit, dis-je, le château et le bourg de Spiez. Nous avons parlé plus haut de l'antiquité prétendue de cet endroit. Probablement les seigneurs de Strattligen , à qui il appartenait et qui y avaient fondé une église , avaient aussi construit les murailles qui l'entouraient et quelques-unes de ses tours maintenant à moitié démolies. Il devint ensuite une propriété de la famille des Bubenberg , qui vendirent en 1516 le château et la seigneurie , pour la somme de 23,800 liv. , à Louis d'Erlach , dont les descendans les ont conservés jusqu'à nos jours , de sorte que deux des maisons bernoises les plus justement célèbres ont possédé ce bel apanage.

Suivant une tradition , qui est cependant contredite par des faits historiques, les deux derniers Bubenberg, fils et fille, mariés avec deux rejetons de la famille d'Erlach, auraient fait naufrage sur le lac, le jour mime de leurs noces, et auraient péri près des rochers escarpés du rivage au-dessous du château de Spiez , du côté d'Einigen. Adrien de Bubenberg , celui qui défendît Morat contre le duc Charles de Bourgogne, fut le dernier descendant légitime de cette ijlustre race. On remarque en effet une plinthe- quarrée taillée sur le roc , qui portait jadis une inscription ou deux écussons d'armoiries, représentant, suivant des rapports dignes de foi , celles des Strâttligen et celles dts Bubenberg. Il est donc plus probable que ce furent les derniers rejetons des Strâttligen qui furent submergés à cette

place. L'église de Spieu est remplie d'armoiries , de monumens, d'inscriptions et de cénotaphes, relatifs à la famille d'Erlach et à quelques autres qui lui ont été alliées. Les avoyers de ce nom , Sigîsmond et François-Louis , 7 ont des tombeaux ornés d'épitaphes. Lé premier fit préparer sa tombe longtems avant sa mort, et allait y faire ses dévotions pailiouliéres après- chaque office. Il fit graver aussi pendant sa vie son épitaphe et n'y lit indiquer l'année dé son décès que par les deux chiffres -16 . . , laissant les deux autres en blanc. En 1699 on lui fit observer -qu'il ■ serait obligé de faire changer le chiffre 6 en celui de 7. ,,'Non, dit-il, car avant la „ fin dé l'année, je serai dans cette tombe. '' II" mourut en effet avant que Tannée fut écoulée, -au mois de Décembre.

Le site de Spiez a fourni le sujet d'une charmante gravure enluminée avec la vue de Merligen de l'autre côté du lac. Ce dessin, du meilleur goût, aussi simple que fidèle , est de Rieter et a été levé au sud-ouest de l'endroit. Les superbes masses de la Wandnuh jusqu'au promontoire de la Nase remplissent le centre du tableau. L'Abendberg et la Breitlauenen terminent, le paysage à l'extrémité supérieure du lac , et quelques cimes couvertes de glaces éternelles apparaissent comme des figures d'un autre monde au milieu des rochers et des monts grisâtres , que le soleil couchant dore de ses rayons.

Mais il est tems d'arriver à Merligen. L'équipage de notre esquif désire de relâcher pour s'y rafraîchir,

«t nous en profiterons pour faire une promenade autour de ce joli village ombragé de noyers et habité par des pêcheurs , des vignerons et des pâtres. Le vin de ce parchet est moins bon que celui d'Oberhofen et de l'Oertli; mais on le préfère, ainsi que celui de Ralligen et de Spiez, an crû de la colline» derrière le château de Thun. On est frappé de l'aspect singulièrement tacheté du terrain sur les coteaux et même au milieu des vignes qui entourent MerhV gen. On y remarque même en été et parmi la verdure d'une riche végétation , des places «mi portent la teinte jaunâtre et morte de l'automne. Les récits! populaires attribuent cette particularité à l'inimitié mortelle qui régna jadis entre deux frères , habitans de ces rivages. Satan se mêla de la querelle et apporta du poison liquide dont il laissa tomber quelques gouttes à terre ; tout ce qui en fut atteint resta à jamais aride et stérile. On n'a point encore examiné quelle peut en être la cause naturelle ; mais il paraît qu'elle a du rapport avec une maladie de la vigne qui règne dans ces lieux et que l'on y nomme Ferderber (destructeur). Tons les ceps périssent dans les places qui en sont attaquées , et ceux qu'on y plante pour les remplacer ne prospèrent pas. Cette maladie est contagieuse et s'étend toujours plus au loin. On croit généralement qu'elle se communiqué par les outils aratoires , par les échalats , même par la terre qui reste attachée aux souliers des vignerons. Elle se manifeste d'abord à la racine qui pourrit; la terre devient légère comme des cendres, ne '• 's'agglomère plus et prend une odeur fétide. Le bout des échalats , ainsi que toutes les parties ligneuses

de In plante, se couvrent de moississuves , se décomposent et contractent la même odeur que la terre. Mais les céréales , les choux et d'autres plantations réussissent parfaitement dans le même terrain , et l'on assure qu'après un intervalle de quelques années , la vigne même peut y croître de nouveau. On attribue ce mal à la quantité et à la qualité des engrais , ou bien , suivant les conjectures savantes du grand Haller, à une espèce de plante souterraine de la famille des Lychen (Lichen »ubUrraneu*\ La superstition populaire accuse aussi les Sohémienad'avoir enfoui par malice quelques substances malfaisantes dans la terre. A Oberhofen, le colonel de Watteville a fait planter dans quelques parchets que le destructeur avait complètement ravagés , des plans de vigne d'Alsace qui n'ont pas été attaques , d'où l'on peut conclure que le sol de cette contrée n'est pas propre à tous les plans et n'en favorise que quelques-uns. Ces places jaunes donnent lieu' aux joyeux bateliers à exercer leur malice en racontant aux voyageurs , que ce sont les champs où les habitans de Merligen semèrent jadis du sel avec la ferme persuasion qu'il y germerait. Toutes les histoires , tous les traits de bêtises que l'on attribue en Allemagne aux habitans' de Schoppenstâdt et de Lalenburg , sont mis ici sur le compte de cette honnête petite peuplade. Chaque localité de l'endroit fournit matière à une pareille anecdote. Il y a en général en Suisse un grand nombre de villages notés par quelques mauvaises plaisanteries du même genre, sur ses habitans. Fresque toutes les paroisses du canton de Berne ont un sobriquet relatif à quelque

événement; ridicule ou merveilleux , dont elles sont accusées d'avoir e'té le théâtre , et souvent, quand «ljcs, traverse, un seul geste, un seul mot innocent que les liabitans sont toujours disposés -à in-, terpré'ter comme une raillerie sur le travers qu'onleur donne, peut exciter leur colère et occasioner des, rixes,- dangereux. Pour tel endroit, un boue est' le symbole de la dérision; pour tel autre, e'est un chat, un taureau, un cerf, et l'on ose à peine y prononcer le nom de ces animaux; mais il est certain que la Grèce .n'a pas accumulé sur Abdère autant .de sottises et d'absufdités que les traditions populaires du canton de. Berne n'en, attribuent aux honnêtes liabitans du job' village de Mefligen.

■ C'est à Ralb'gen qu'on a fait la moitié du trajet, sur le lac. Nous allons y débarquer pour nous rafraîchir, ou plutôt pour faire à pied. une partie intéressante de la route.

Ijeerau et la caverne âe Saint-Béat.

Si l'on ne craint pas de gravir un sentier étroit et montueux, on aura du plaisir à faire un pèlerinage à la grotte de St. Beat , qui servit d'hermitage à ce saint homme , jadis si fréquemment visitée par les âmes pieuses du moyen âge. On ne perd pas beaucoup en quittant le lac, seulement un point de vue sur le village de Sigriswyl, dont les maisons paraissent bâties en gradins sur le penchant, de la montagne. La baye de Merligen est entourée au midi par le pied de. la Wandfluh.. Déjà à^fcalUgea

les roches' calcaires ont fait place' à celles de grès ■et de brèche. Les rochers plus élevés sont surmontés de hauts pâturages qui atteignent presque au domaine des nuages. A leurs bases croissent des bois 'sur un sol composé de débris. Le sentier, praticable aussi pour les chevaux , traverse ta forêt du Balmwald , où l'on voit beaucoup de houx à feuilles reluisantes , acquérir une hauteur considérable. A droite , on a fort au-dessous de soi le làc , dont les vagues viennent se briser contre les rochers ; • une petite maison sur la rive , non loin de Merligeri , ' servait autrefois de dépôt pour la houille que l'on creusait encore , il n'y a pas long-tems , sur le Bea~ tenberg Cmontagne.de Saint-Beat). On trouve aussi dans les environs de Merligen des blocs bruts d'un beau marbre, dispersés sur le sol, que l'on taille et que l'on envoyé au loin dans le canton. Le chemin ■monte insensiblement, et bientôt on atteint le sommet du promontoire de la Naae couronné de forêts solitaires. On perd de vue le Stockhorn qui , dans son attitude penchée, semblait jusqu'alors observer votre marche. Mais le Niesen se montre toujours et tellement sous la même forme, qu'on dirait qu'il n'a fait que se tourner pour présenter toujours la même face. Ici, l'on rencontre avec surprise le Rhododendron ferrugineum , dont la tige purpurine ne croit ordinairement que dans les sites les plus élevés , sur des rochers nuds , escarpés et sans cesse réchauffés par les rayons du soleil. De l'autre côté du lac , près de Darligen , les botanistes remarquent aussi l'espèce plus rare encore du Rhododendron hirsutum (Rhododendron barbu). Ces plantes' annoncent qu'on est entré dans la région des Alpes.

Le sentier gui conduit à la grotte de St. Beat est le même que suivent les piétons pour remonter le long du lac sur la rive septentrionale. 11 est coupé par de nombreux ravins et des enfoncemens qui prolongent infiniment la route. Un homme à cheval, voyageant de nuit, tomba, il y a quelques années, dans l'un de ces fossés naturels nommé le Flocktgraben. Il se cassa un ou deux membres et poussa de tels cris, qu'on l'entendit à la distance d'une lieue de l'autre coté du lac , d'où l'on vint à son secours. Mourant de soif et ne pouvant bouger de la place, il avait plongé un coin de son manteau dans le ruisseau qui coulait assez loin au-dessous de lui et l'avait ensuite sucé pour se désaltérer.

Quelques petits torrens qui descendent des montagnes supérieures forment dans leurs cours des jolies cascades. Mais celui de St. Beat s'annonce déjà de loin par le bruit de sa chute. 11 vaut mieux, lorsqu'on en approche , ne pas se diriger sur Leerau , en descendant à droite , et monter plutôt à gauche.

A une lieue de Merligen on atteint l'écurie aux chevaux C Ro4tstall ) , espèce de grotte taillée jadis dans le roc pour servir d'abri aux bêtes de somme des pèlerins qui venaient en foule dans ces lieux , et qui est maintenant sans toiture. On remarque encore les traces d'un chemin maçonné qui conduisait à l'hermitage et les sommiers d'un arc au-dessus du ruisseau , à sa sortie de la caverne , prouvent qu'il y existait d'autres constructions , parmi lesquelles était une chapelle.

C'est un site enchanteur dans un beau jour d'été que celui de cet antique heimitage , placé dans ce .désert au milieu d'une nature si sublime, si imposante. L'imagination poétique, saisie d'une sainte émotion , se croit transportée dans le sanctuaire des Driades , des Faunes et des Tritons. Planant comme , dans les airs sur les sommets élevés des sapins qui croissent sur la pente rapide , vous voyez sur la rive opposée, les. larges flancs de l'Abendberg, et à ses pieds couverts de vergers , la modeste église de Leissigen , dont la surface tranquille du lac , pareille au miroir le plus pur, vous sépare.

Le Niesen , que sa grandeur fait paraître plus rapproché, semble vous saluer avec la cordialité .d'un bon voisin. Le penchant de la montagne, réchauffé par le soleil , est revêtu d'un tapis éclatant de plantes touffues et de fleurs des Alpes richement colorées. Des papillons d'un jaune foncé avec des bandes noires voltigent comme des étincelles autour de vous. On voit même le brillant Appollon , cette belle phalène de nos Alpes, se balancer mollement à la clarté de son frère qui roule dans l'Olympe, sur son char radieux.

Ce sont proprement deux cavernes très-rapprochées qui se présentent ici à la curiosité des voyageurs. De larges sillons sur le sol prouvent que les flots du lac s'élevèrent une fois jusques à cette hauteur , et ce sont eux qui , peut-être , creusèrent ces grottes. Les voûtes naturelles qui leur servent de portique sont percées dans un rocher de pierre

calcaire tres-hant et très-escarpé, l'une tournée un peu plus vers l'extrémité inférieure du lac, l'autre du coté du midi. Une tige de lierre de 10 pouces d'épaisseur tapissait encore en 1786 la façade de la plus basse de ces voûtes , de laquelle sort pure et abondante la source du Beatenbach ( ruisseau de St. Beat ) , qui se précipite en grondant entre les rochers. Un air frais, qu'on dirait être le souffle de la divinité de ce temple agreste , règne dans son enceinte et se répand au dehors. Maintenant sombre demeure des chauves-souris, elle fut, il-y a douze siècles ( et même dix-sept , s'il faut en croire la tradition) celle d'un dragon, que St. Beat en chassa pour en prendre possession et l'habiter lui-même. Cet apôtre de la contrée y prêchait l'Évangile et

- gagnait sa vie en tressant des paniers et des nasses. La légende dit qu'il était originaire du Royaume d'Angleterre et d'une illustre naissance. Avant d'être converti et baptisé à Rome sous l'Empereur Claude , il se nommait Suétone et fut ensuite envoyé en Suisse avec son compagnon Achates (qui' reçut peut-être le nom de St. Juste), où il convertit â son tour une grande foule de peuple par ses discours et ses prières. Assis sur son manteau miraculeux, il volait dans les airs et traversait ainsi le lac dans tous les sens pour annoncer les vérités du christianisme aux payens des environs. II jeûnait souvent pendant trois jours de suite et portait des vêtemens de crin rudes et grossiers. Il mourut très-âgé", et pendant longtems on accourait de toutes part3 en pèlerinage pour

. voir son crâne que l'on conservait dans la caverne, jusqu'à ce qu'en 1528 deux députés du Grand-conseil de

de Berne vinrent enlever cette relique et la firent enterrer à Interlacfcen. Les dévots avant continué malgré cela à venir à la grotte , on en fît murer l'entrée en 1566. Elle a été rouverte depuis , et sa capacité est de quatre toise3 en longueur et de six en largeur ; elle paraît avoir été divisée jadis en plusieurs cellules.

La grotte du ruisseau est plus digne d'exciter l'attention ; l'obscurité qui y règne invite à pénétrer dans ces abymes profonds, où les petits gnomes de la montagne distillent avec d'antiques glaces souterraines l'onde crystalline des ruisseaux. Où aboutit cette cavité merveilleuse ? „ Ne le savez vous pas , répond hardiment un paysan de la contrée , elle va jusques dans le Tyrol." „ Dans l'Entlibuch ou dans la Forêt noire", disent de bonne foi quelques autres. Dans cette incertitude , on ne sera peut-être pas fâché de lire un rapport fidèle sur l'intérieur de cette caverne, qui m'a été communiqué par celui même . qui a osé y pénétrer. (*) J'ai toujours éprouvé un certain saisissement en contemplant l'arc audacieux de ce grand portail , pareil au nuage porteur de la

lortail,

tnW<

foudre, qui se rflBFoche lentement de la terre.

(*> C'est M. SiHhli, artiste -peintre de Brieni. J'ai pu comparer sa description avec ci Ile de Wolf , ce peintre de la Suisse si connu, qui a exploré celte grotte , et dont le rapport existe en manuscrit. Konig donne un dessin de la grotte du Ruisseau dans ses Souvenirs do l'Obcrlaud, et nous *n avons joint un autre à cet ©*. Trage.

On se laisse tenter facilement d'avancer de huit à dix pas dans l'ombre qui règne spus ces voûtes et qui contraste avec la lumière du jour en dehors de la grotte ; mais il n'est donné qu'aux plus hardis de pénétrer tout-à-fait dans l'intérieur. Notre ami avec quatre compagnons munis de trois lanternes, et de quelques planches , entreprit , dans le mois de Juin 1813 , le voyage de ce monde souterrain. Depuis l'ouverture jusqu'à trente ou quarante pas en avant , la largeur est à peu près la même ; puis la caverne se rétrécit et l'on voit le ruisseau tomber en cascade de six pieds de haut. En tournant un peu à droite, on entre dans un espace voûté, pareil à un cabinet et rempli d'eau. Pour la traverser, les voyageurs firent un pont avec leurs planches ; mais il n'était pas assez solide pour pouvoir les soutenir, de sorte qu'ils tombèrent et furent obliges de passer à gué cette espèce de réservoir, pour entrer dans une galerie si basse et si étroite, qu'ils ne purent avancer qu'en rampant. Après avoir fait-dix pas, ils se trouvèrent dans une salle de la grandeur de quatre à cinq chambres ordinaires , où est encore un bassin rempli d'eau. Tout jk sol , ainsi que la voûte, est -recouvert d'une cdQpc -de tuf ou d'un ciment calcaire , dans lequel on voit des trous ronds singulièrement réguliers , dont les ouvertures sont de la dimension d'une tête ou d'un poing d'homme. Leurs contours sont fort tranchants et fort nets , et ils exposent à chaque instant à des faux pas dangereux, .si le. pied y enfonce. Au bout de cette caverne est encore une petite cascade, et à dix pas plus loin , une autre , où le ruisseau se précipite de

la hauteur de dix pieds entre des rochers. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine , que les voyageurs purent monter à côté de cette chute sur la pierre glissante,' en se servant d'une petite échelle qu'ils avaient apportée. Après avoir encore rencontré une troisième cascade, ils virent le torrent jaillir avec impétuosité d'une fente dans le roc, dont il remplissait toute la capacité. Une ouverture à gauche leur permit de pénétrer encore plus en avant en marchant à sec. - Jusqu'alors la boussole dont ils étaient munis leur avait indiqué qu'ils avaient toujours suivi la même direction au nord , avec une légère déclinaison à l'occident; mais elle tourna maintenant tout-à-fait à l'orient.

La galerie qu'ils suivaient avait 10 pieds de large, mais elle était si basse, qu'il fallait encore ramper a moitié. Après avoir fait 90 à 100 pas , elle le» oonduisit , en faisant un angle presque droit , de rechef au bord du ruisseau, qui se perd tout-à-fait sous le roc , à 10 pas environ au nord , pour ressortir par la fente , dont nous avons parlé ci-dessus ; mais plus haut , son cours vient de l'orient. Feu à peu la tranchée s'élargit , et après avoir fait encore une cinquantaine de pas , on trouve un bassin assez grand. Ici la voûte s'abaisse tellement qu'elle touche presque la surface de l'eau et qu'elle empêche absolument de pénétrer plus en avant.

La longueur de la route que nos curieux avaient faite est d'environ 665 pieds, et la pierre dans laquelle court cette caverne est une belle roche calcaire ' 20*

à veines blanches. H est treâ-dangereux de s'yin* troduire en été , et la preuve en est , qu'à peine en étaient-ils ressortis , après y avoir passé 3 % heures, le ruisseau enfla tellement , qu'il remplissait presque en entier la première ouverture de la grotte. C'était à la suite d'un orage qui s'était élevé pendant qu'ils étaient dans l'intérieur et dont ils ne s'étaient point apperçus. Il paraît que l'eau du ciel qui tombe sur la surface de la terre filtre très-rapidement au travers des fentes du rocher et grossit celle du torrent. Le peuple de la contrée affirme que cet accroissement a quelque rapport avec un bruit souterrain, pareil à celui du tonnerre, que l'on entend sur le revers du Beatenberg, au pâturage de Seefeld. Il nomme ce bruit, que l'on entend jusqu'à la distance de deux lieues , la revue de Seefeld, parce qu'il leur rappelle des décharges de mousqueteries mêlées de quelques coups de canon qui se font entendre régulièrement par intervalles, et c'est lorsque ce phénomène a eu lieu que , suivant cette tradition, le ruisseau de St. Beat enfle remarquablement.

Je quitte à regret ces scènes romantiques pour en retrouver d'autres à quelques pas de là. Le torrent sort orgueilleusement de la grotte sous un arc de triomphe, haut de six toises et tout aussi large; mais c'est pour tomber bientôt de plus haut.

Nous descendons à gauche en suivant son cours et trois fois nous le voyons se précipiter du haut des rochers, d'abord sous l'ombre des broussailles, en plusieurs filets, dont quelques-uns glissent sur

une herbe longue et reugeâtreâ laquelle îb semblent se retenir pour amortir l'impétuosité de leur chute. Audessous du sentier, où un pont de pierre le traverse, il en fait une seconde plus rapide encore , et enfin, comme s'il était dépité de la route pénible qu'il a faite , il se jette avec fracas du haut d'un roc dans le tac. On a tiré parti de la seconde de ces cascades pour orner et animer un établissement formé dans ces lieux depuis quelques années. Échappé aux périls de la sanglante guerre d'Espagne , M. le major' de Lerber de Berne s'est créé une retraite tranquille et champêtre dans ces déserts , où il a employé" avec succès l'art pour embellir une nature agreste. Une jolie maison sur un socle de pierre, pour lui; une autre aussi bonne destinée à son fermier , rappellent le Sabinum d'Horace ou le Skillonte de Xénoplion. Un vivier, un jet d'eau qui pousse ses rayons à une très-grande élévation , des sentiers qui serpentent sous de nombreux arbustes étrangers à ces contrées , des arbres élancés et de la plus belle venue , une terrasse exposée au soleil , où prospère le laurier ; des jeunes châtaigniers et des figuiers qui promettent de réussir ; enfin , le bouillon blanc ,' dont les ' tfges atteignent la hauteur d'un homme et semblent régner avec un sceptre d'or dans ce site enchanteur, attestent la douceur du climat et la fertilité des régions méridionales dont il jouit. Le propriétaire continue chaque jour à l'embellir; mais l'entrée n'en est accordée qu'à ceux à qui des relations d'amitié ou de bonnes recommandations donnent des droits à cette faveur.

Traversée jusqu'à Neuhaux.

Nous rejoignons notre bateau sur la plage audessous de Leerau et nous avons encore une lieue de traversée jusqu'à Neuhaus. Souvent j'ai vu des papillons passer d'un vol agile d'un côté du lac à l'autre , et toujours ils me rappelaient St. Beat sur s,on manteau. Je croyais voir son ame parcourir encore la route accoutumée. Je plaignais ces faibles volatiles d'avoir à faire un trajet aussi long suspendus sur l'abyme des ondes; mais les bateliers me rassurèrent en riant , disant qu'Us se posent sur l'eau et s'y reposent sans danger.

Le chemin par terre, en passant par Sund- ou Sung-Lauenen , est assez long, en raison du golfe que forme le lac ; il pourrait même être dangereux à ceux qui n'en ont pas l'habitude , parce que dans une partie il est tout-à-fait taillé dans le roc et fort rapide , dans une autre il traverse un lit de cailloux roulans qui est souvent recouvert par de nouveaux éboulemens , et très-pénible. Mais en revanche , il offre des tableaux charmans , particulièrement celui des chaumières , des granges et des noyers de Sung- Lauenen sur le rivage, où de légères nacelles amarrées sebalancent doucement sur l'onde. On peut y receuillir de charmantes études de paysages. Agauche, sur la hauteur, se voit l'église de Beatenberg, où l'on ne peut atteindre qu'en montant pendant une lieue par un sentier escarpé. La vue dont on y jouit est fort étendue ; et Bieter l'a peinte de main de maître. Plus loin, après avoir traversé quelques bois, on

arrive aux rochers de la Bâtterigfluh , où l'on passe sur un pont une petite anse du lac , au fond duquel jaillit ici une source jaune , qui communique sa couleur à l'eau qui l'entoure , jusques à la superficie. Enfin, à l'endroit où le rivage contourne autour du grand bassin , est une maison neuve , nommée Kublubad C bains de Kubli), rebâtie à neuf en 1766, où l'on trouve en effet des cabinets et des cuves pour des bains de propreté. On leur attribue même quelques vertus sanitaires, mais il n'y a point d'hôtellerie où l'on pourrait séjourner pour en faire un usage suivi.

A cette extrémité du lac, la contrée qui s'offre au regard n'est point d'un aspect agréable. On a devant soi Neuhaus , maison isolée, située sur un sol marécageux , où ne végètent que quelques buissons d'aulnes très-bas , et qui se prolonge sans aucun charme entre les coteaux des montagnes rapprochées, couvertes de sombres forêts de sapins ou hérissées de rochers. Nul arbre n'ombrage cette plaine sans attraits , dont l'abordage ne sourit point h l'impatience du voyageur. A l'angle au pied de l'Abendbérg, où l'Aar semble se glisser furtivement dans le lac, on voit une tour et d'autres mazures en ruines. Ce sont les restes du donjon de Weissenau, jadis propriété des puissans seigneurs de Weissenburg , ainsi que celui d'Unspunnen , à quelque distance do là. Au milieu du vallon s'élève en couches bizarres le mont du Harder qui termine la longue arête des montagnes de Brienz. A gauche s'ouvre la solitaire valleVd'Habkeren , dont l'église paroissiale est bâtie

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sur la parois des rochers qui l'encaissent au nordest. A droite s'étend la délicieuse vallée d'Interlackêiï, que l'on n'apperçoit point encore. On pourrait comparer la plage aride de Neuhaus à la préface ennuyeuse d'un charmant poème. Mais lorsqu'on jette un regard en arrière , on admire encore les rives riantes que l'on a côtoyées. On suit de l'œil leurs contours et leur pente gracieuse jusqu'à Fau- Iensee., un. peu au-dessus de Spiez, où était autrefois une chapelle consacrée à St. Colomban. Cet Écossais,, sou compatriote St. Gal.1, deux Anglais, St. Beat et St. Lucien, et St. Fridolin l'Irlandais, furent les principaux apôtres du christianisme en Holvétïe ; ce qui prouve que de tous tems ces insulaires ont eu un penchant à visiter la Suisse.

Plus haut que Faulensee se voit le village de Krattigen , jadis terre seigneuriale , et la Krattighalde (coteau de Krattigen) avec des carrières de gypse, dont an expédie de nombreuses cargaisons par eau à Thun et à Berne. A peu de distance est le village de Leissigen ou Leensingen avec une église , dont on attribue la fondation à Rodolphe de Strattlîgen; non loin de là sont des bains d'eau minérale , alimentés par trois sources , dans un bâtiment isolé ; mais ils ne sont plus en vogue. En remontant, on trouve l'ancienne seigneurie de Frizenbach , qui n'est plus aujourd'hui qu'un hanieau insignifiant. Un peu plus haut , sur le rivage trèsresserré entre le lac et le pied escarpé de la montagne, est situé Darligen ou Datligèn , grand village et le chantier de presque tous les bateaux du lac de

Thun. De là on peut se rendre à pied à Interlacfcen par -des coteaux rapides , en traversant des forêts où l'on abat beaucoup d'arbres , dont on lance les. troncs d'une hauteur considérable dans le lac dans des sillons creusés à cet effet, ou sur des conduits de bois. Sur cette route on remarque sur r une couche de rochers qui court d'une manière bizarre au travers du chemin , deux échancnires profondes , pareilles à des ornières de roues, qu'on appelle dan» la contrée la route du diable, en ajoutant que, vivant dans la meilleureâatelligehce avec les moines et les religieuses d'Interlaoken , Satan allait fréquemment les chercher en voiture et les conduisait par ce chemin sur le sommet.de la Suleck pour y faire -le sabbat et y danser avec les démons. Il est fâcheux que le diable soit si souvent mêlé dans les traditions populaires. Pour un seul récit touchant ou plaisant, on en rapporte dix où le prince des ténèbres, joue un rôle; mais il n'y décèle ni adresse, ni esprit,; ni imagination ; il s'y montre toujours lourd , grossier, sot et plattement méchant. En général , plus, les traditions sont récentes fit plus elles sont insipides. La poésie naïve du moyen âge, dont le sens, était quelquefois si profond * a, été affadie parla subtilité et les prétentions des derniers siècles. Avant que les vraies lumières eussent percé, on avait déjà écarté les nuages quelquefois brillans et variés de, quelques superstitions populaires plus innocentes, que bien d'autres opinions qu'on y a substituées. .

La partie supérieure du lac se présente à la vue plus avantageusement de nuit que de. jour. Je là

traversai dans l'été de 1815 près de minuit à la clarté de la pleine lune. Je jouis alors d'un spectacle- sans égal , que tout étranger devrait rechercher. La lune se montrait presqu'au midi , au-dessus de l'Abendberg, du côté de la Jungfrau. Le ciel d'un bleu foncé étendait ses voiles immenses sur toute la nature. Quelques nuages transparens agités par un léger zé~ phir se jouaient tantôt en rubans ondulés , tantôt en petits flocons autour de la Reine des nuits. Une profonde obscurité couvrait l'Abendberg et ne laissait distinguer sur ses flancs ni les rtoeb, ni les cabanes, ni les arbres dont ils sont parsemés. Pareil à une muraille gigantesque, ce mont s'élançait presque jusqu'au disque brillant qui planait dans les airs. Le bateau traçait sur le miroir des ondes un sillon ■argenté qui , à chaque coup de rame , se prolongeait jusques près du rivage. Le jeu de la lumière et des ombres sur les rochers , les ravins et les bois , créait une foule- de figures et d'images phan tas tiques qui disparaissaient à chaque instant pour faire place à d'autres plus bizarres encore. Ce tableau mouvant ressemblait à des danses aériennes qu'accompagnait d'une harmonie monotone, mais solennelle , le murmure de vingt ruisseaux qui , comme l'Àar, viennent s'ensevelir avec un son lugubre dans le bassin du lac. La nature entière paraissait écouter en silence les accens plaintifs de ces nymphes. La lune môme semblait arrêter son cours pour contempler cette scène , et partager la douce mélancolie qu'elle inspirait, et dont j'étais profondément ému, lorsque je débarquai à Neuhaus » abordage général dans cette partie du lae.

Ici un petit port modeste reçoit les bateaux dans une rade formée par deux jetées de pierres ; une lanterne suspendue entre deux poteaux y sert de phare pendant la nuit. Une maison de pierre assez grande contient une hôtellerie meilleure que son extérieur ne semble le promettre. Les voyageurs y trouvent des rafraîchissement et l'on peut même y faire" <fe bons repas.

Il est probable qu'on y sera toujours bien servi , vu la quantité de passagers qui s'y arrêtent. Elle a été bâtie par ordre du Gouvernement vers la moitié du siècle passé , principalement pour servir de dépôt aux marchandises et autres objets de transport. Autrefois il n'y avait qu'un bangard de bois , qui n'offrait aucun genre de commodité aux voyageurs. En dernier lieu , on a construit une large galerie ouverte où l'on peut s'établir et jouir de la vue de la contrée et de celle des passagers qui y abondent , surtout dans les beaux jours d'été.

Ancienne forme du Bodelein. (*)

H est tems, après avoir présenté aux lecteurs le tableau général de la contrée, que je reprenne le ton de la description de voyage que je leur ai promis. J'avais fait si souvent la route jusqu'à Neuhaus , que j'ai cru devoir réunir tout ce que j'ai

.(*) On se rappelle que l'on donne Ce nom a. l'isthme qui sépare les lacs de Thuo et de Btiens et. aux, vallons adjacent.

wcétûlli dans mes différentes courses. J'en ai fait aussi plusieurs dans l'Oberland proprement dit, mais jamais le projet de le décrire ne m'avait autant occupé que dans les étés de 18i4 et 1815, où je le parcourus avec M.' le professeur Meisner de Berne de la manière la plus agréable et la plus instructive.

Lorsqu'au mois de Juillet 1814 nous partîmes' de Neuhaus pour aller à Interlacken , nos observations et notre entretien se portèrent principalement sur l'ancien état de cette contrée, et nous nous, communiquâmes réciproquement nos souvenirs et nos conjectures. La route n'était pas assez intéressante pour distraire notre attention. Le chemin toujours en plaine, praticable aux voitures et bordé en partie d'une allée de peupliers , se dirige en ligne droite sur la petite ville d'Unterseen , située au pied dé l'apre et rocailleuse montagne du Harder. A gauche s'élèvent des coteaux escarpés et couverts de bois , sur lesquels se trouvent les hameaux d'Oberhohlen et d'Unterhohlen , et d'où la Waldeck forme un beau point de vue, A - droite , on voit l^Abendberg se terminer dans la plaine par la colline du grand Rugen. Toute cette partie du Bôdelein, depuis Textrémité supérieure du lac de Thun jusqu'au lac de' Brienz, est presque parfaitement unie et dans l'espace d'une lieue on n'y voit pas un tertre qui ne fasse partie des chaînes environnantes : On laisse derrière soi à l'occident le lac de Thun, au midi débouche la vallée de Lûtschinen et le lac de Brienz s-'étend à l'orient.

Il est incontestable , ainsi que déjà Besson e( plus tard Wyttenbach l'ont observé , que toute cett* plaine était jadis sous l'eau. (*)

Lorsqu'on examine le sol composé en grande partie de gravier et de pierres arrondies , on doit supposer au , premier abord que les deux lacs n'en formaient jadis qu'un seul , que les débris de rochers et les matières charriées par les deux torrens de la LùU scliîneu et du Lombach qui s'y jettaient, en comblèrent une partie et formèrent le terrain où sont maintenant Interlacken et Unterseen. Un coup-d'œil sur la carte démontre clairement la régularité de cette formation. On voit l'Aar sortir du lac de Brienz , en suivant le pied du Harder , tout-à-coup elle se détourne , croise la vallée , se dirige vers le grand Rugen et longe la chaîne de montagnes à laquelle il appartient , pour aller se jeter dans le lac de Thun. Il est évident que cette rivière a été. poussée dans son lit actuel par les alluvions de terres qu'amenait la Liitsclimen d'un côté et, de l'autre, plus bas , le Lombach. /

Des traditions très - authentiques et même des documens écrits prouvent que ce dernier torrent ne coulait pas autrefois , comme il le fait aujourd'hui , dans un canal resserré contre le pied de la Waldeck, et que la Lùtschinen ne côtoyait pas d'aussi près les coteaux de Breitlauenen. Il est dit que l'embouchure de celle-ci était entre Interlacken et le

(*) Voyez le plan N.° S de notre Atlas portatif, qui jette beaucoup de clarté' sur cette description.

porrt du péage : il parait en effet, que son cours principal était à peu près celui que suit maintenant le ruisseau du Spuelibach. U en fut probablement de même qu'au confluent de la Linth et de la Mag dans le canton de Glaris. (*)

La Lûtschinen inonda le fond de la vallée , arrêta même le cours de l'Aar , la fît déborder et rendit la contrée de plus en plus marécageuse. Alors un ingénieux ami de l'humanité donna au lit de la Lûtschinen une direction moins pernicieuse , ainsi que l'a fait aux marais de la Linth l'estimable Escher , d'après les données du célèbre Tulla. Les seigneurs de Weissenburg et les religieux d'interlacken ordonnèrent cet ouvrage. Les barons d'Eschenbach qui possédaient Unterseen y contribuèrent en cédant au couvent d'interlacken le village de Bônigen, pour l'indemniser de ses frais, et jusqu'aux tems les plus récens , les paysans des environs déblayaient chaque année le nouveau lit de la Lûtschinen , maintenant assez large et bien régularisé. A cette occasion , le couvent distribuait du pain aux ouvriers. Un document de l'an 1257 fait mention de deux lits de la Liïfschinen. U paraît que plus tard le torrent déborda encore plusieurs fois et inonda la vallée, et il est probable que son cours le plus ancien traversait la gorge dite la Wagneren , entre le grand et le petit Rugen.

O Voyez la carte de ce canton dans l'Almanacb. helrétiqua de Zurich, pour l'an 1609.

On n'a point de notions sur l'époque où ce» , contrées commencèrent à être habitées et cultivées. Plusieurs nobles , jaloux de leur indépendance , s'y étaient établis depuis des tems très-reculés , et il fallut que Bercbtold V, duc de Zârmgen, vint les battre dans le Grindelwald , pour pouvoir les soumettre à son autorité. Il parait que ce prince y transplanta les familles d'Eschenbach et de Wâdischwyl , originaires du pays Zuricois. Les premiers s'allièrent avec la maison d'Oberhofen , et un Wâdischwyl acquit du chef de son épouse Ida, héritière d'Unspunnen, le château et la seigneurie qui en dépendait. Le duc cherchait apparemment à se concilier ou a contenir la noblesse de l'Oberland , en y introduisant des vassaux qui lui étaient déjà dévoués.

Probablement Interiacken (interlacus) fut le nom primitif de tout le vallon , qui fut donné ensuite plus particulièrement à un village au pied du Hai-der, près duquel Walther d'Eschenbach bâtit en 1241 la petite ville d'Interlacken , aujourd'hui Unterseen, tandis que Seilger ou Seliger d'Oberhofen avait fondé en 11301e monastère d'Interlacken. Celui-ci est nommé dans le plus ancien document qui en fasse mention , de l'an, 1133,, Inter lacus Madon > du village de Malien , dont il est voisin. Il portait aussi le nom 1 à'Interlappen, à cause de sa situation entre les rochers et les montagnes (inter lapides). Plus- tard, à la fin du treizième siècle, le baron Rodolphe de Weissenburg devint , par sa femme ou par sa mère, possesseur de ce qu'on appelait l'ancienne seigneurie qui dépendait du ' château de Bothenfluh près d'Un-

Spunnen , et il construisit stfr une 3e , à l'embouchure de l'Aar dans le lac de Thun , celui de Weissenau , qui paraît avoir servi de dépôt de marchandises , à en juger par ses grandes coure. Peut-être alors la plage de Neuhaus n'était -elle pas encore desséchée. On débarquait les marchandises près de Weissenau, à l'endroit nommé zurBuéhen, où l'on croit avoir remarqué récemment des vestiges d'anciens bâtimens. La route sur laquelle on les transportait plus loin , escortées probablement par des gens d'armes des seigneurs de Weissenburg , suivait les rives méridionales de l'Aar et du lac de Brienz , jusques dans la vallée de Uasli , que les susdits seigneurs ont possédée pendant long-tems , comme une hypothèque ,' qui leur avait été donnée par les Empereurs d'Allemagne.

Sur la rive opposée de l'Aar était anciennement un grand village nommé Wyden , qui avait le droit de tenir des foires annuelles. On voit encore des traces d'une route qui y conduit depuis Unter3een et que l'on désigne par le mot de tfochgestrass (grande route). Ces foires furent transportées en 1355 à l'endroit nommé aujourd'hui Hohiweg entre Aarmuhle et le couvent d'interlacken , et la route qui y existe maintenant doit à cette circonstance sa grande largeur. Suivant la tradition, le village de Wyden fut 'détruit -par la même inondation qui, dans le quatorzième siècle , emporta aussi celui de Kienholz, à l'extrémité supérieure du lac de Brienz.

Continuation

Continuation du voyage.

Je m'arrache au souvenir du passé , pour me livrera l'aspect riant et paisible que le présent nous offre. Nous sortons du ravin boisé du Lombach , et nous avançons dans la prairie nommée Wydimalten.

Hahhertn jadis Hacheren est une vallée étroite et agreste , mais habitée par une peuplade loyale et aisée; c'est au fond de cette vallée que le Lombach prend sa source sur le pâturage du même nom. Ce torrent cause souvent des dommages par ses débordemens. On prétend dans la contrée qu'un nain mystérieux se montre toutes les fois que les eaux doivent enfler, et qu'il indique les parties de la nve qui seront emportées , en les frappant de sa longue canne. A St. Nicolas, où le ruisseau débouche de la gorge du vallon , était jadis une chapelle , et dans sa partie la plus reculée, sur le sentier qui monte au sauvage Hohgant , près des frontières du canton de Lucerne , on voit dans un pâturage nommé Aellgau une chaussée de terre d'une grande étendue , qu'on envisage comme les restes d'une ancienne ville. La tradition, dont une partie s'est perdue depuis long-tems , rapporte , à cet égard , plusieurs faits anciens et fort Obscurs. On raconte qu'une horde d'habitans de l'Entlibuch vint un jour ravager ce pâturage , massacrer les hommes et les bestiaux qui s'y trouvaient ;- les vachers furent étouffes dans du jpetit-lait bouillant. Un jeune berger échappa au carnage et courut sur une des hauteurs de Habke- ■ 21 ■

ren, muni seulement d'un entonnoir de bois, tel qu'on les emploie à traire les vaches , dont il se servit comme d'un porte-voix pour appeler au secours le peuplé du vallon avec une telle force, que sa poitrine en sauta. II ..fut entendu par son amante , qui alla animer au combat les paisibles campagnards ; ceux-ci s'armèrent en foule , gravirent en toute bâte ,1a. montagne , battirent et repoussèrent les pilliards de l'Éntlibuch , près de la Wehri , où l'on a trouvé encore de i^os jours des gardes d'e'pées.

A une autre époque, des maladies meurtrières rognèrent parmi le bétail dans le même pâturage 'd'Aellgâu et résistèrent long-tems à tous les remèdes. On alla enfin consulter un sage vieillard , qui conseilla de faire une abondante distribution d'aumônes aux pauvres, ce qui mit fin en effet à la cdhtagion. Depuis lors ,' tous les pauvres des environs se rassemblent le premier Dimanche après la Saint-Jean devant l'église d'Unterseen , inunis de petits vases , et dès que la cloche sonne les vêpres , les femmes et les filles des riches paysans paraissent, portant dans de grands boisseaux un fromage et une pièce de ceré, coupés en petits morceaux , qu'on distribue aux indigens , comme une production de l'AIpe d'Aellgâu , et comme un souvenir des heureux résultats de l'ancienne œuvre de bienfaisance exercée à pareil jour.

De pareilles' traditions donneraient de l'intérêt aux contrées' les plus agrestes. Combien ne doivent-elles* pas en prêter à celle-ti, dont la fertilité ,

fruit d'un doux climat, la beauté et l' aménité se développent déplus en plus, à mesure que l'on approche du bourg. Elle offre surtout une vue superbe sur les glaciers , qu'une lacune dans les montagnes du premier plan les plus rapprochées laisse appercevoir dans toute leur magnificence. En avançant chemin , on voit paraître l'un après l'autre , trois colosses revêtus déneige, PEiger , le Mônch et la Jungfrau, comme encadres dans une bordure verte, gris foncée ou brune , au milieu de laquelle la dernière de ces montagnes frappe principalement les yeux émerveillés de son éclat et de sa majesté calme et solennelle. Il faudrait la lyre de Schiller pour parler dignement de ce ravissant tableau des hautes Alpes , et s'écrier avec lui : „ Cette souveraine au- » guste (la Jungfrau) siège sur son trône brillant „ et impérissable , le front ceint d'une couronne de „ diamants; le soleil lance sur elle ses traits de feu-, „ ils la dorent, mais ils ne la réchauffent pas. " Sa cime ressemblerait à une énorme masse de crysta] dans une chasse plus immense encore, si l'on pouvait la comparer à quelque chose d'autre qu'à ellçmême et à ses alentows gigantesques. On ne peut la qualifier mieux avec plus.de justesse,, pi avec. une concision qui renferme cependant autant' d'idées qu'en empruntant les expressions d'un poète : „ln- „ tacta œvis congenita mundo" , que je traduirais par ces mots : „ Jumelle du monde, les siècles l'ont ,, respectée. " Mais réservons notre extase pour le moment où nous l'approcherons de plus. près. Tacite observait avec raison que l'admiration chez les hommes est toujours plus grande de loin. Cependant ,

la nature sait fort bien et particulièrement dans nos montagnes reveiller en nous un vif sentiment du beau et du sublime , même lorsqu'on est assez près de ses magnifiques œuvres , pour pouvoir les toucher.

Plus nous avançons vers le village d'Interlacken et plus l'aspect agréable des vergers et des habitations bien bâties dilate le cœur. Nous disons encore avec Schiller dans son Guillaume Tell : „ Ces mai- „ sons, suivant l'usage du pays, nouvellement cons- „ truites du plus beau bois de nos forêts , dont 1 e- ,,. querre a réglé les jointures , brillent de l'éclat de „ nombreux vitraux, qui transmettent une vive lu- „ mière aux appartemens commodes qu'elles renfer- „ ment. Des armoiries bigarrées de diverses couleurs „ sont peintes sur leurs façades, entremêlées de » sages maximes. Le passant s'arrête pour les lire „ et en admirer la vérité et le sens. "

Les étrangers font en général peu d'attention au genre 1 particulier de notre architecture champêtre, qui mériterait Cependant d'être remarquée. Storr , et avec plus d'originalité le professeur Millier de Zurich, ont fait dans leurs voyages écrits en allemand ' quelques observations intéressantes sur ce sujet. Les maisons dans les vallées, dit à peu près le premier, sont ordinairement construites eh bois, dé préférence en bois de melèse , au défaut duquel on emploie aussi le sapin du le pin. Leur durée est singulièrement longue ; on en voit qui ont plus de 200 ans. Le bas prix des bois, la facilité de les transporter en hiver et de les travailler, et l'abri plus

impénétrable qu'ils offrent contre le froid , lés rbn t préférer aux pierres pour la construction dés habitations. Cependant le soubassement est le plus souvent de pierres , en raison des hautes neiges en hiver et des grandes eaux que produit leur fonte au prin- 'ems. Les mêmes causes font que le plain-pied est rarement babité et qu'il est plutôt destiné aux étables et aux divers magasins de provisions , d'autant pins qu'il serait trop pénible et trop coûteux de creuser des caves dans un terrain aussi rocailleux. L'étage qu'on habite repose sur ce soubassement élevé de 5 à 6 pieds, que la neige atteint souvent et dépasse même quelquefois. Pour s'en préserver, ainsi que des inondations , un escalier pratiqué en dehors aboutît â une large galerie en bois qui règne tout autour du bâtiment ou au moins de sa plus grande partie. La maison dans laquelle fl n'entre aucune maçonnerie ne consiste qu'en solives quarrées qui se joignent exactament par des entailles faites dans^ïes angles^ Elles sont recouvertes de lambris en dedans , et même quelquefois aussi en dehors. La couleur de cette boiserie jaunâtre ou d'un rouge-clair se noircit peu a peu à l'air, principalement par l'effet de la résine qui en découle pendant l'été, qui prend alors une couleur sombre, forme une espèce de vernis et préserve le bois de l'humidité. Partout où il se forme des fentes ou des ouvertures dans cette boiserie rustique, oii les remplit soigneusement dé copeaux ou de mousse. On entasse devant la maison toute la provision de bois à brûler , comme nn boulevard contre les rigueurs de l'Jiïver, et'orï ne laisse absolument libres que les portes et lés fenêtres. Les pàr-

guets et les, plafonds ne consistent qu'en ais de sapin si légèrement assujettis sur les travées, que chaque pas que l'on fait dans l'intérieur retentît dans toute la maison et l'ébranlé. Les plus considérables ont quelquefois un second étage ou seulement un comble élevé sur le premier , à angle très-aigu. Il y a encore des chambres sous le toit, dans lesquelles on n'entre souvent que par une ouverture pratiquée dans le plancher de l'appartement , au-dessus d'un large fourneau de briques ou de grès, qui sert d'escalier pour y monter et qui doit aussi les échauffer. Un trou dans le faîte au-dessus du foyer de la cuisine, qui n'a point de manteau de cheminée, donne issue à la fumée hors du bâtiment. Il est couvert d'un Contrevent en planches , qu'on peut ouvrir et fermer à volonté au moyen d'une corde, pour empêcher le vent , la pluie et la neige de pénétrer dans l'intérieur. Le toit même descend très-surbaissé autour du bâtiment pour le préserver des intempéries, ce qui diminue la clarté des appartenons. Les bardeaux dont il est recouvert sont retenus par des lattes chargées de grosses pierres, ainsi que je l'ai dit plus haut.

Mùllera complété fort judicieusement cette description , en disant : Lorsque j'ai approfondi le principe de l'architecture , j'en ai trouvé la théorie incomplète. Ce n'est que celle des appuis qu'on applique ordinairement à des murs, de pierres. .... Les maisons de Meyringen et celles d'Unterwaldcn prouvent clairement qu'il y a aussi une théorie pour les masses superposées , et en architecture , comme dans les autres arts , la beauté existe où il y a de

l'harmonie et où l'exécution répond au but. On voit' dans ces contrées (et dans tout l'Oberland) beau-' coup de maisons non-seulement d'un aspect agréable, mais encore décorées avec goût. La façade d'un bâtiment , continue-t-il , ressemble à un pentagone équilatérat ; des deux côtés , il est flanqué d'une galerie dont tes extrémités entrent dans la façade. Celleci est divisée en bandes horieontales dont quelquesunes sont élégantes dans leur simplicité. Comme les avances du toit préservent suffisamment de la pluie , il n'est pas nécessaire de faire des avant-toits particuliers aux fenêtres , dont les ouvertures sont comprises dans les bandes. On commence dans les nouvelles constructions à les disposer symétriquement, ainsi que les portes, et à leur donner des proportions agréables. Souvent des inscriptions bien placées ornent l'extérieur des maisons et prouvent que l'on peut employer des surfaces vuides à l'instruction des passans , sans nuire à l'harmonie de l'ensemble. On pourrait construire dans divers styles des façades de ce genre , qui ne seraient pas dépourvues de beautés. Si l'on voulait , par exemple , inventer des ornemens , on aurait pour modèle les sculptures en bois que l'on voit dans les églises antiques ; on en ferait des cadres de toute espèce , et en épurant le goût , on y trouverait une multitude de liaisons et d' ornemens qui serviraientà varier le style. Qu'un homme de génie en fasse l'essai, et nous verrons bientôt dans nos temples et nos palais modernes des décorations imitant les sculptures àts maisons de l'OberhasIi ; ' et qui sait si l'on nlntro- ' duira pas un jour en architecture un genre particulier

nommé le Rustique, à ta manière de Saxeten ou de Lungern.

Unterseen et Jnterïachen.

Tout en faisant ces réflexions, nous sommes arrivés presque Sans nous en appercevoir à la porte dUnterseen , et nos idées vont suivre un nouveau fil Si j'osais faire une comparaison un peu hasardée , je dirais que ce bourg est comme un court et insignifiant épisode dans la charmante scène d'Idylle que représenté cette contrée. II n'est cependant-pas tout-à-fait sans importance.

A droite, en entrant dans la ville, on trouve l'habitation des anciens avoyers ou baillifs que Berne y a constitués depuis l'an 1400 jusqu'en 1793. Ce bailliage était petit et ne contenait que quatre paroisses. Il s'étendait à droite sur le bord du lac de Thun jusqucs vers le promontoire de la Nase , où , Suivant un ancien document , l'arbrisseau d'Autriche en marquait les confins. Cet arbrisseau ne flétrit jamais , mais il ne devient pas plus grand. Les bateliers ne manquent pas de le montrer aux passagers , et l'on est surpris de voir un petit saule qui, pendant des siècles, a reverdi chaque année, depuis le teins où la seigneurie d'Unterseen appartenait à l'Autriche Cde l'an 1298 à 1393). Il existait derrière la ville un château encore plus ancien qui fut brûlé en 1470. L'année suivante, la ville même fut tellement détruite par un incendie , qu'il ne resta pas une seule maison entière dans l'enceinte de ses murailles. Berne, en la faisant rebâtir , lui lit don-

ner la forme d'un quarré, au milieu duquel on construisit une maison qui sert de douane et en même tems d'aufaerge. On y est très-bien servi , et on peut la recommander d'autant mieux , qu'Unterseen est le siège principal de tous les guides et de toutes les voitures, pour un voyage dans l'Obcrîand.

Depuis quinze à seize ans , on a formé dans ce bourg et dans le village voisin d'Aarmiïhle (nommé Rameli dans le jargon du pays), par les soins de M. le docteur Ebersold , un établissement pour des cures de petit - lait , qui a fort bien réussi et se soutient encore. Il mérite en effet toute confiance, d'autant plus que l'air pur des montagnes que l'on respire dans ces lieux doit contribuer à l'effet salutaire d'un pareil régime. On apporte des montagnes environnantes le petit-lait de vache et de chèvre pour les malades-, qui trouvent à se loger presque aussi commodément et agréablement que dans de grandes villes., soit à l'auberge de la douane , soit dans des maisons particulières, telles que celles de M. le docteur Ebersold, de M; Jean Seiler au Hôheweg, etc. La beauté du pays, la douceur du climat, sous lequel les noyers atteignent 2 ou 300 ans , la proximité de deux lacs , où l'on peut prendre des bains, une réunion nombreuse des différentes classes de la société, l'abord facile, la bonté et le prix modique des denrées , tout se réunissait pour faire prospérer ici un établissement de santé. Il n'est donc pas étonnant que l'on y accourut en foule et que même des familles entières vinssent passer une partie de l'été dans ce vallon d'Arcadie. On a vu cçs hôtes

se loger même dans les chaumières des paysans à Isteriacken , Matten , jusqu'à Gsteig et Bônigen. A chaque heure du jour on y rencontre des promeneurs à pied ou en char à banc qui parcourent en tout sens cette heureuse plaine.

On peut mettre au nombre des simples jouissances qu'on trouve dans cette contrée les poissons exceilens qu'on y pêche en abondance dans les ruisseaux d'alentour et même dans l'Aar. On y prend encore du lavaret , et dans la maison du pêcheur de la Spielmatt, on peut toujours en trouver des fraix que l'on sort de l'eau pour les taire rôtir sur la braise, passés dans des brochettes de bois, suî-J vaut l'usage du pays. Cependant l'énorme quantité de ces poissons a singulièrement diminué. La pèche en rapportait jadis à l'avoyer 500 florins par an , et suivant un rapport authentique , on prit le 24 Juillet 1531, du premier coup de filet 2354 lavarets, et on en trouva le même jour dans une nasse 2103. D'autres témoignages attestent qu'au mois d'Août 1640 , huit coups de filets en produisirent 6500. Le couvent d'înterlacken avait dans un petit bâtiment de pierre, au-dessus du bourg, sa pêcherie particulière très - bien établie , qu'on voit encore de nos jours, et il existe une quantité de documens de ventes , de donations et de procès dont ce droit ' fut l'objet.

On sort de la petite ville dUnterseen par une sombre porte cochère en bois , et on arrive dans les faubourgs , plus considérables que le bourg même.

Le premier, nommé Spielmatt, est situé en entier sur une île de l'Aar , et Aarmi'ihle le second , est en partie sur une autre île. On voit encore deux autres flots à droite, qui sont cultivés et dont l'un contient les jardins du château. A gauche, au pied du Harder hérissé de bois et de rochers , se présentent les maisons de la Goldey, le cours paisible de l'Aar jusqu'à la rotonde du Hohbùhl et plus près des batardeaux , sur lesquels la rivière se précipite en écumant , et qui , s'ils ont l'utilité de faire tourner quelques rouages , interrompent d'un autre côté la navigation entré les deux lacs. En avançant , on voit la colline du petit Rugen couverte d'un sombre feuillage, au-dessus de laquelle se montre la Jung.frau sur son trône majestueux.

Une rue garnie de nombreuses boutiques de marchandises à l'usage des campagnards , conduit en passant deux ponts qui traversent deux diflerens bras de l'Aar , sur la rive gauche. Dans une de ces échoppes se trouve un dépôt de cornes de chamois , adaptées en guise de pommeau à de jolies petites cannes de houx. Enfin, l'on arrive sur la belle chaussée du Hôheweg tirée au cordeau et bordée de plusieurs habitations tapissées de treilles. Cette route est reconnue pour la plus, belle de la contrée. L'art et la nature se sont plu à la rendre agréable. Comme elle sert de passage aux étrangers et aux habitans du pays pour se rendre des rives du lac de Brienz et d'Interlacken à Unterseen et au port de Neuhaus , elle est sans cesse fréquentée, animée et offire un spectacle aussi agréable

qu'il est varié. Elle est soutenue par un petit mur couvert de pierres plâtres , et bordée d'un large talus de gazon. Au-delà de ce mur grisâtre s'étend une belle prairie du plus beau vert émaillé de fleurs, au milieu de laquelle on apperçoit par ci par là quelques' champs de bléd , ce qui est fort rare dans l'Oberland. Dans le lointain, entre des hameaux et des vergers , on voit l'entrée de la gorge de Zweylutschinen , qui conduit à la magnifique Jungfrau; de l'autre côté , au-delà des ondes azurées de l'Aar , s'élève la sombre parois du Harder. Des pommiers chargés de fruits , des hauts noisettiers formant de vastes berceaux de feuillage, ombragent alternativement la route. On atteint enfin deux ha- ' bitations riantes , bien situées avec des bancs de pierres et des volets peints en vert , qui semblent inviter les passans à y entrer. Ce sont les maisons de M. Seiler, négociant , dont nous avons parlé plus haut. Ce tableau vu à la clarté d'une belle matinée d'été ou d'une douce soirée du printems, doit réveiller le sentiment du beau et l'amour de la campagne dans l'ame la plus insensible.

On est impatient néanmoins d'arriver à l'auberge dlnterlacken ou dans la demeure qu'on choisira dans ce vallon pour y séjourner. Il faut se débarrasser promptement de tout l'attirail du voyage pour jouir de la promenade et pour s'emparer pour ainsi dire de tous les charmes de ce délicieux pays. L'auberge est située en partie dans l'enceinte des murs de l'ancien couvent , sous des tilleuls et des noyers Élevés qui étendent au loin leurs ombrages. A deux

cents pas de là, au sud, est la maison du préfet avec deux ailes et un beau jardin. A droite , on apperçoit l'antique église , maintenant transformée ■ en magasin , et quelques restes des anciens bâtimens du couvent qui , depuis la réformation , ont été en partie habités par le secrétaire baiUival et ses bureaux, et ont servi d'hôpital pour des vieillards indigenset des aliénés. Avant\ cette époque, il existait à Interlacken deux couvens de l'ordre, des Augustins, l'un pour cinquante moines qui nommaient eux - mêmes leur prévôt , et l'autre pour quarante religieuses et leur abbesse.

En 1198 l'Empereur Henri VI commit à la ville de Berne la surveillance et la protection de ce monastère. Une simple muraille séparait le moutier des hommes de celui des femmes. Tous les deux avaient de riches possessions. Leur conduite devint tellement scandaleuse , que Berne se vit obligé d'en porter plainte auprès du Pape. Celui-ci ordonna un examen sévère de leurs désordres , auquel Berne fit procéder par LéonardStôr , prévôt d'Amsoldïn» gen. La suppression du couvent de femmes, dont les revenus passèrent au chapitre Saint- Vincent à Berne T en fut le résultat. Lors de la reformatiez ; les moines d'Interlacken furent les principaux insi tigateurs de l'opposition quele peuple des campagnes forma contre l'épuration des dogmes de l'Église. Berne en triompha avec l'assistance et le dévouement des villes de Thun et .d'Unterseen qui lui restèrent fidèles , fit mettre à mort quelques-uns des chefs de la révolte, accorda la grâce, aux autres, après les

avoir obligés à faire amende honorable , et transforma le couvent en bailliage.

On peut s'imaginer qu'avec autant de richesses ce monastère possédait beaucoup d'objets d'art ; aussi des rapports contemporains font mention de -tableaux précieux qui furent transportés dans le canton d'Unterwalden pour les sauver. La proximité de ces deux couvents d'un sexe différent a donné lieu à des scènes touchantes et romanesques, dont les poètes et les romanciers nationaux pourraient tirer parti. La chronique de la ville de Berne par le laborieux et spirituel Valerius Rùd , surnommé Anselme de Rothwyl, fournit en peu de mots le sujet d'une nouvelle intéressante. Elisabeth , sœur de £onrad de Scharnachthal , d'une famille illustre et opulente, allait prononcer ses vœux dans le couvent d'Interlappen , en présence de l'abbesse et du prévôt des deux monastères , lorsqu'elle demanda au nom de Dieu qu'il lui fut permis d'épouser Thomann Gùntschi , beau jeune homme qui devait aussi prendre l'habit ecclésiastique , et elle l'obtint.

On est toujours tenté d'employer le langage de la poésie , lorsqu'on veut parler du vallon dlriterlacken. Essayons , cependant , de le faire en simple prose. Sur une étendue d'une lieue en long et d'autant en large, le Bôdelein présente une surface presque entièrement unie et un sol fertile, couvert de vergers , de prairies , de jardins potagers, de pâturages et de quelques bois. Les lieux habités qui -s'y trouvent sont Untersecn , Spîelmatt, Aarmuhle,

Interlacken et Matten, au nord; Gsteig, Wilderawyl et MuhUnen, au midi*, Goldswyl d'un côté et Bônigcn de l'autre , sont plus rapprochés des montagnes , mais font encore partie de ce beau vallon.

Le climat, y est plus doux, plus chaud et près- x que de quinze jours plus précoce qu'aux environs de Berne. On y est abrité par de hautes chaînes . de montagnes contre (es vents du nord et du nordest , dont on ne ressent que quelquefois des contrecoups.

Presque partout il y a des sources d'eau pure propres à la boisson. De' tous côtés, la terre est revêtue en été d'un riche tapis de verdure toujours fraîche , sur lequel s'élèvent seulement quelques rochers grisâtres d'une forme pittoresque. Des noires iorèts de sapins s'étendent sur le penchant des montagnes; on en voit aussi jeter leur teinte sombre sur les. rives de la Lùtschinen et la colline du petit Rugen. La population est en raison de la fertilité du sol. Les arbres fruitiers y sont d'un grand rapport, et les villages de Matten , Wilderswyl, Gsteig et Bonigen sont cachés sous leurs ombrages. Depuis quelques années , la récolte des noix y a été moins abondante.

Cependant , encore dans les derniers tertis , la, contrée a considérablement gagné par des défriche-

mens de broussailles et le dessèchement de plusieurs ■portions de marais. L'on cultive de préférence et

avec beaucoup, de succès les pommes de terre ',

quelques légumes , le chanvre et Te lin. L'herbe se convertit généralement- en foin , et ce n'est qu'en automne qu'on laisse pâturer la dernière par le bétail. Pendant la bonne saison, il reste si peu de vaches dans la vallée , qu'on est obligé de se pourvoir de beurre aux. marchés de Thun. On les envoie sur des hauts pâturages éloignés , et leur lait est employé exclusivement à la fabrication des fromages et des cerés. On pourrait difficilement, malgré la douceur du climat, y introduire la culture des céréales.

Les habitans tiennent trop essentiellement à récolter des fourrages suffisons pour nourrir leurs nombreux troupeaux pendant l'hiver. Ils préfèrent la vie pastorale , et lorsque la terre se revêt de fleurs , que le printems ranime les Sources , la joyeuse jeunesse se rend sur les Alpes d'Aellgâu, Lombach, Pol , Sans , Sevinen , où les communes et divers particuliers possèdent le droit de paccage. Les vieillards «t les enfaas, les cabaretiers , les artisans , les magistrats et les femmes presque sans exception , restent dans la vallée. On n'y garde que quelques chèvres, quelques vaches absolument nécessaires pour avoir im peu de lait dans les villages; tout le reste du bétail est conduit sur les montagnes, où il prospère et paraît lui-même sentir le bien-être dont il y jouit. Ordinairement plusieurs propriétaires réunissent leurs vaches pour les faire pâturer ensemble. Fendant la saison de l'alpage , ils vont plusieurs fois en corps au pâturage, pour mesurer le lait que donne chaque vache. En automne , ils répamasent les

les bénéfices, d'après une règle de proportion, et il est bien rare qu'un tel partage donné lieu à quelque contestation.

La race des habitans du Bôdelein a plus de rapport avec celle des vallées de Habkeren , Beatenberg , Leissigen , Grindetwald et Lauterbrunnen qu'aveo celle du Haslî. Le costume diffère peu de celui de la contrée inférieure du côté de Thun. Cependant les femmes n'y portent pas cette espèce de collets ou de guimpes , nommées Goller, autour du col ; un mouchoir , ordinairement jaune ou rouge , jeté négligemment sur les épaules les remplace et leur sied beaucoup mieux. Leurs bonnets de velours, n'ont plus cette large et roide auréole de 'dentelles, et même souvent elles sont à tête nue et coiffées de leur simple et blonde chevelure , sans aucun ornement. Leur teint est blanc et délicat et l'expression de leurs jolies physionomies est infiniment plus fine que celle des femmes des environs de Berne. On s'apperçoit qu'elles ne se vouent pas à des travaux aussi rudes en plein air, et que leur esprit naturel est plus exercé à la conversation. On rencontre rarement ici de ces visages sanguins , rouges, ronds, pleins et phlegmatiquement immobiles. Les traits sont plus longs , plus fins , les lèvres plus minces , les sourcils moins prononcés , l'œil peutêtre plus petit, mais le regard plus vif et plus malin. Ces particularités se .remarquent cependant davantage à Brienz qu'à Interlacken ; mais , dans tout l'Oberland, il règne une plus grande loquacité que dans

Jes autres parties du Canton , ce qui provient apparemment d'un système nerveux plus délicat et de l'air plus subtil qu'on y respire.

Il n'existe ni beaucoup d'industrie, ni beaucoup de richesses dans le Bôdelein. L'éducation des bestiaux est le produit principal. II 7 a beaucoup d'artisans . mais peu qui"aient fait des apprentissages réguliers. On n'y trouve point' de chasseurs de Chamois. La récolte et le commerce des plantes officinales y est d'une assez grande importance. Le village de Golzwyl s'est acquis quelque réputation à cet égard; mais on trouve, depuis Ringgenberg jusqu'à Oberried , Brienz et Meyringen , et de l'autre côté du lac à Bônigen , des gens qui font le métier de chercher des herbages et des racines salutaires pour les hommes et les bestiaux , et qui les expédient en grande quantité dans les cantons de Berne , de Lucerne et d'Argovie. Ce sont principalement les plantes suivantes : gentiane jaune, gentiana luttea; pimprenelle , poterium sanguisorba ; valériane Officinale, valeriana qfficiruitU; veratre blanc , veratrum album y acore , acorut calamus ; bardane , aretùtm lappa de Linné ; langue de cerf, scolopendrium officinarum ; pain de pourceau ou Cabaret , asarum curopœum , aUium victoriale.

On peut ranger aussi le lin , les fruits , les peaux et l'eau de cerises parmi les objets d'exportation de ce pays. On fait à Spielmatt ou à Aarmûhle un petit commerce de cornes de chamois adaptées à des cannes de houx. Il existe chez les habitans

ftiolns d'imagination et de hardiesse pour former de nouvelles entreprises que leurs autres qualités ne le laisseraient présumer. Leur conversation légère et enjouée , leur bon sens , leur politesse , font supposer chez eux , au prehiier abord , un esprit plus cultivé , qu'on ne le trouve lorsqu'on veut l'approfondir. Personne ici ne prend la peine de réfléchir dans le silence et la solitude. On préfère d'être ensemble et de jaser. Il en résulte que ces bonnes gens n'acquièrent pas de grandes richesses. Cependant , les fortunes sont proportionnellement plus considérables que dans quelques vallées voisines. A Intèrlacken , par exemple , on est censé être dans l'aisance , lorsqu'on possède un capital de 8 à 20,000 livres bernoises (à t% batz), et l'on est riche, si l'on a davantage , tandis que dans la vallée de Lûtschinen , on peut jouer un certain rôle avec 2000 livres de capital; à Lauterbrunnen , on est, aisé avec \ â 5000 livres et à Grindelwald on fait une bonne maison avec 10 à 15,000 livres. Cependant on sent bien que dans de pareilles circonstances les habitans du Bôdelein ne peuvent pas faire beaucoup de dépenses , et s'ils sont mieux pourvus de chevaux -, de chariots , de logemens et de meubles que leurs voisins, même â Brienz et dans l'Oberhasli, il faut l'attribuer à la grande affluence d'étrangers qui y arrivent pour se faire conduire de là sur les lacs et Sur les montagnes , ou pour 7 séjourner pendant des mois entiers. Les gens du pays font peu de frais pour leurs propres jouissances. En vétemens , tout ce qui n'est pas fabriqué sur les lieux, passa ■ • 22*

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pour objets de luxe. H en est de même des aliment . qu'il faut se procurer à prix d'argent et que l'on ne recueille pas sur son propre fond ou de ses propres bestiaux. Cependant l'usage du pain et du café est assez général. Les fromages gras sont mis au nombre des gourmandises.

On fait peu d'usage pour la parure de bijoux d'or ou d'argent ; cependant , on voyait autrefois assez fréquemment des gobelets de ce dernier métal ; à présent ils ont presque tous été vendus ; mais , en échange , les montres d'argent ont pris de la vogue. . Les hommes mettent quelque luxe dans leurs pipes à fumer , et les femmes dans les larges dentelles qui garnissent leurs bonnets. On voit ici beaucoup moins de ces chaînes d'argent, dont les paysannes bernoises ornent leurs corsets , que dans les autres parties du canton. Des maisons et des grange couvertes de tuiles ou de briques donnent quelques considération et une réputation de richesse à leurs propriétaires , surtout si les façades sont décorées de peintures, de sculptures, d'inscriptions et de grandes vitres aux fenêtres. On met ici autant de recherche dans les cloches et les colliers qu'on suspend aux cols des bestiaux que dans l'Emmenthal ; mais on soigne moins la propreté dans l'arrangement des chalets et dans les ustensiles propres au laitage. On taxe de prodigalité les particuliers qui gardent des bestiaux d'une race plus grande que celle du pays , parce qu'on estime que cette espèce de vaches étrangère mange davantage, qu'elle donne moins de Jait et qu'elle est plus exposées au danger de

tomber dans les précipices sur les pâturages escarpés des Alpes. Malgré leur genre de vie simple et frugal et l'air pur qu'ils respirent , les habitans du Bôdelein n'atteignent pas un âge très-avancé. Il est très-rare d'y voir des vieillards de 90 ans. Cependant les' maladies n'y sont ni aussi fréquentes , ni aussi multipliées que dans les villes. Les plus communes sont : la phthisie, l'hydropisie , le rhumatisme et les maladies cutanées. La fièvre tierce qui y régnait jadis presque continuellement a disparu à peu près. Plusieurs médecins habiles qui se sont formés à Berne ou dans l'étranger y sont établis et pratiquent avec succès. Cependant , on emploie encore quelquefois des remèdes soi-disant sympathiques. Des charlatans ou des empiriques obtiennent facilement une grande vogue, lorsqu'ils promettent de guérir les fractures de membres des bestiaux, en mettant un appareil autour du pied d'une escabelle et d'arrêter le sang des blessures , en prononçant quelques mots mystérieux. C'est avec des recettes miraculeuses de ce genre qu'ils leurrent les crédules campagnards.

Dans ce vallon , on attribue facilement les maladies qui ne sont pas ordinaires à quelque sortilège malfaisant. Dans ce cas, les paysans courent dans le canton d'Unterwalden ' ( ' ans FEntlibuch et même jusqu'à Soleure , pour acheter dans les couvens des amulettes qui doivent guérir'oU préserver de tous les maux. En général, il existe encore beaucoup de superstition dans cette contrée; mais les habitans, retenus par une certaine honte , n'osent pas la manifester en présence des citadins ou des étrangers.

Konig, dans son Voyage dans les Alpes p. 5,, ? fait une description très - détaillée de quelques usages et de quelques divertissemens propres à cette petite peuplade. Il met en tête le Kiltgang ou lesvisites nocturnes; mais cette coutume existe dans tout le canton et presque dans toute la Suisse. Ont la retrouve même en Suède, et je ne doute pas qu'elle, ne règne dans plusieurs parties de l'Allemagne, car: elle paraît tirer son origine des mœurs des, anciens Germains, Les jeunes gens non mariés vont visiter de nuit leurs belles , tantôt seuls , tantôt en compagnie , principalement le Samedi soir. Ils font sou-, vent une route de trois à quatre lieues et descendent, des chalets dans les vallées. Il est permis de soupçonner que leurs entretiens amoureux ne sont pas toujours très-platoniques; jl faut cependant convenir qu'il y règne souvent plus de décence que les ma-, lins ne se l'imaginent. L'obscurité de la nuit n'est pas sans danger pour ces visites; mais il faut excuser des hommes dont les journées sont remplies par des travaux pénibles et continuels , à une grande distance de leurs amies , qui veulent cependant jouir du plaisir de leur société et se préparer à goûter le bonheur domestique, en se rapprochant d'avance de la compagne qu'ils ont choisie et en étudiant son caractère. Tant qu'on n'adoptera pas l'usage des Turcs et des Persans de marchander avec un père pour obtenir sa fille en mariage et de l'épouser sans l'avoir vue , il sera difficile de reprimer par des lois les intrigues et les entreprises de l'amour. Le jeune Suiase se rend donc sous la fenêtre du cabinet au second étage, qu'occupe sa belle, qui l'attend ordi-

dïnairement en toiletta soignée. Ce n'est point i la manière des Italiens qu'il annonce sa présence par une tendre romance ou par les sons d'une guittare; il récite une formule rimée ou en prose i c'est un amas de folies , de polissonneries , d'équivoques , un véritable galimathias , en usage dans tout le canton, avec quelque différence dans chaque village. La fille y répond , fait une espèce de capitulation , après quoi , l'amoureux escalade la maison , la fenêtre s'ouvre , il y reste suspendu , on lui offre une petite collation d'eau de cerise et de pain d'épice. Suivant le degré de familiarité qui existe entre les amans * suivant les vues plus ou moins sérieuses du jeune homme, il entre dans la chambre ou reste en dehors. La conversation se prolonge jusqu'à ce que l'aurore donne le signal de la séparation , et quelquefois des jaloux guettent le départ de l'ami favorisé pour 1» recevoir à coups de bâton ou de pierres au moment où il descend le mur qu'il avait escaladé : quelquefois plusieurs garçons se réunissent pour aller voir leurs belles, les unes après les autres.

Kônig rapporte encore un autre usage très-comique qui se pratique lorsqu'une jeune fille quitte son village pour aller se marier dans un autre. Dans la nuit qui suit les noces , la troupe des garçons du village d'où l'épouse est partie se rassemble armée de fouets, de clochettes, telles, qu'on en met au col des bestiaux, de cornets à bouquins., de chaudrons et de tous les jnstrumens et ustensiles aveo lesquels On peut faire le plus de bruit. Ils se rendent avec un vacarme épouvantable- devant la, maison dit

nouveau couple, ayant leurs. habits passés par-dessus leurs têtes ou bizarrement déguisés ; quelquesuns d'entre eux portent au bout de longues perches des lambeaux ou des guenilles de toile enduites de suie, avec lesquelles ils frappent les curieux qui oseraient se montrer aux fenêtres ou aux portés. Arrivés au lieu de leur destination , ils forment un cercle , la musique enragée qu'ils avaient fait retentir pendant la route cesse; quelque plaisant de la bande récite un impromptu ironique dont on peut aisément deviner le sujet Ils élèvent sur un bâton ou portent dans un berceau une poupée de paille, qu'ils font semblant d'endormir en chantant. Ils indiquent par là d'une manière un peu trop claire que la jeune mariée sera trop tôt dans le cas de s'adonner à de telles occupations. Si l'un des époux est pauvre , oh le raille avec peu de charité, en demandant à acheter des fromages ou des bestiaux , ou en simulant des marchés pour de pareils objets. Ils imitent le bruit qxâ se fait lorsqu'on trait les vaches , promettent, aux mariés des cadeaux considérables pour augmenter la dot, etc. Après maintes folies pareilles, la bande joyeuse part en poussant des éclats de rire immodérés , au bruit de tous ses instrumens discords , et reprend le chemin de son village.

Un divertissement plus décent , plus tranquille et plus innocent est le jeu des œufs qui , jadis , s'exécutait aussi à Berne chaque Lundi de Pâques avec plus de solennité , et qui est encore en usage dans ces contrées. A Unterseen , par exemple , on range 101 oeufs de poule par terre dur une ligne droite,

à une distance égale et régulière d'environ 2 ou 3 pieds. A l'une des extrémités de cette ligne se place un homme adroit, tenant dans sa main un van rempli de balles de grains , dans lequel il doit recevoir les œufs qui y seront jetés. Deux jeunes gens parés, ornés de rubans, quelquefois même à cheveux poudrés, s'avancent en se tenant par la main, précédés d'une musique joyeuse et suivent en marchant lentement la ligne des œufs jusqu'au dernier. Là , ils se séparent, et l'un court à toutes jambes jusqu'à Neuhaus , y boit un verre de vin , repart tout aussi vite et s'efforce d'être de retour avant que L'autre ait fini sa tâche, qui consiste à relever tous les œufs , l'un après l'autre , et a les jeter dans le van du plus loin qu'il le peut. S'il manque et qu'un œuf tombe à terre , il est aussitôt remplacé dans la ligne par un autre, et des enfans officieux avec des paniers remplis sont tout prêts à exercer cette justice , qui est une des conditions de la gageure. Celui des deux émules qui le premier a atteint son but, est vainqueur et reçoit un prix auquel les spectateurs contribuent. Ordinairement une danse termine cette fête.

Promenades dans le vallon -tFJnterlachen.

Je crois pouvoir 'affirmer que le vallon d'Interlacken offre dans ses diverses promenades à tous ceux qui voudront le parcourir tout ce qui pourra satisfaire leurs désirs et répondre à leurs sentimens , quelque soit d'ailleurs la disposition de l'ame que chacun y apporte. Celui dont le cœur serein est

rempli d'amour et de bienveillance pour tout le genre humain , doit préférer une vue étendue d'où il puisse embrasser un grand espace et s'identifier pour ainsi dire avec toutes les créatures qu'il contient. Il obtiendra cette jouissance sur le penchant du Harder, derrière le bourg d'Unterseen , sur les collines du petit Rugen , du SattlerhubeB , du Rugenbùbeli , auprès du donjon de Ringgenberg, de l'antique église dé Golzwyl, sur le'Hohbuhl et sur la Kirchegg près de Gsteig. Tel autre recherche la solitude sans vouloir cependant s'isoler tout- à -fait, ni s'écarter trop loin des lieux habités; la Goldey , la Vogtsruh au pied du Hohbuhl , la Lùtscheren , les ruines d'Unspunnen lui offrent de charmantes promenades. On en trouvera de plus solitaires encore entre les parois de rochers peu élevées de la Wagneren, cette gorge étroite qui sépare les deux Rugen , ou dans le sentier qui conduit à la vallée de Habkeren , en passant à côté de St. Nicolas. On peut aller rêver sous l'ombrage fraix des forêts sombres et touffues de la Matten-Ey sur les bords du torrent de la Lutschinen et dans le chemin qui conduit du Rugenhùbeli à Unspunnen. Les ruines des châteaux de Weissenau , d'Unspunnen et de Ringgenberg réveillent le souvenir des siècles de la chevalerie. Le romantique clocher de Golzwyl inspire de même une douce mélancolie. La route facile de Gsteig et de Wilderswyl , traversant sur un terrain uni des riantes et fertiles prairies , est plus propre à des promenades en compagnie, soit en char, soit à pied.

Les villages d'Aarmùhle , de Matten , de Wil-. derswyI,Mùhlinen , Gsteig, Bôm'gen, Ringgenberg, Golzwyl, présentent une foule de scènes de la vie champêtre, des tableaux d'Idylles et le bonheur dans la pauvreté à côté des avantages de l'aisance. Les lacs de Thun et de Brienz étalent le vaste et tranquille miroir de leurs ondes. L'Aar roule majestueusement ses flots. Ceux delà Lùtschinen, plus rapides, communiquent à l'ame une partie de leur vivacité. On se sent plus courageux et plus hardi, en voyant le torrent de la Saxeten se précipiter dans la plaine avec un sauvage mugissement. On éprouve un sentiment de tristesse à l'aspect du petit lac de Golzwyl , sombre et profond ; c'est sur ses rives solitaires qu'un poëte élégiaque devrait aller soupirer ses complaintes.

Si ces objets inanimés donnent déjà tant de charmes à cette délicieuse contrée, le spectacle enchanteur qu'elle étale a nos yeux en acquiert encore de nouveaux et de plus variés par les êtres vivans , par cette foule d'animaux domestiques et sauvages, de vaches, de chèvres , de brebis, d'oiseaux , d'insectes dont elle est peuplée. Mais la connaissance de l'homme est toujours pour l'homme l'étude la plus intéressante , la plus conforme à sa nature. C'est aussi celle qui procure les jouissances les plus réelles et les plus solides. Ici elle découvrirait peutêtre quelques nuances défavorables dans le caractère et les mœurs des habitans ; mais la plupart des étrangers ne s'arrêtent qu'à ce qui frappe leurs yeux et l'extérieur est tout à l'avantage de cette peuplade.

En voyant un bon vieillard assis devant sa chaumière sourire aux ébats de ses petits enfans jouant sur le gazon ,. de jolies jeunes filles jaser gaiement et rire autour, de la fontaine , en s'occupant de leurs travaux , le père de famille vaquer à ses occupations agricoles, la mère cultiver son jardin, tant.de grouppes ou de figures gracieuses éparses dans la campagne , dans les villages , autour des cabanes , au milieu d'une nature aussi belle, une multitude d'images poétiques se graveront dans la mémoire du voyageur; son imagination s'exaltera, il se sentira pénétré d'une douce émotion et recueillira une foule de précieux souvenirs. On éprouve déjà tant de plaisirs en admirant les dessins d'un Freudenberger, d'un Kônig, en lisant des descriptions qui retracent avec tant de grâce et de -vérité ces scènes délicieuses. Combien la réalité ne doit-elle pas saisir le spectateur et lui inspirer le désir de les imiter ou de les retracer à son tour ? Mais il n'est pas donné à tous de les rendre aussi bien. Il faut être doué d'un tact sûr et délicat , d'un sens profond pour les beaux arts, qui sache calculer leurs effets, avertir du moment où il faut s'arrêter , saisir les heureux effets de la lumière, qui sache apprécier ce que l'imagination ose ajouter à ces tableaux , rapprocher , coordonner les objets dont Us se composent et distinguer ceux qui doivent ressortir ou rester dans l'ombre.

Écoutons , par exemple , comment le peintre "Konig. qui a vécu pendant des années dans ce vallon, a su jouir en artiste de ses promenades et exprimer

les sentimens qu'elles lui inspiraient. Souvent, ditil , je parcours cette contrée d'Arcadîe , et c'est toujours dans l'ivresse d'un nouveau plaisir. Tantôtun sentier solitaire me conduit sur les bords du fleuve , au milieu duquel plusieurs îles paraissent nager. De l'autre côté, je vois un immense rocher qui menace d'écraser la petite ville située à ses pieds. Mais le paisible berger conduit, sans crainte , ses chèvres sur ses flancs tapissés de mousse ou sur les verds gazons qu'il surplombe, jusqu'à ce que le son de la cloche du soir le rappelle sous son toit de chaume. Tantôt d'autres routes me portent sur des collines d'où je puis embrasser d'un regard toutes les parties de la ville. De là , toute la plaine se montre au printems pareille à un jardin fleuri. Parsemée d'arbres fruitiers , on n'y voit entre le feuillage que quelques hameaux, quelques cabanes éparses, qui coupent de la manière la plus gracieuse ce dôme de verdure. L'œil suit involontairement le cours du fleuve au travers de ce tapis de fleurs. Mais mes regards s'attachent de préférence aux objets les plus rapprochés , auxquels des êtres vivans donnent un attrait infini. Ici , une jeune femme allaite son enfant , tandis que son mari abreuve ses vaches et ses chèvres à la fontaine voisine. Là, de jeunes filles reçoivent dans des paniers les fruits qu'un beau jeune garçon leur jette depuis le haut de l'arbre sur lequel il est perché pour les cueillir.

C'est ainsi que dans une belle matinée de l'été dernier , je me dirigeai en me promenant vers les cabanes. * Je m'assis vis-à-yis de. l'une d'elles et je

prenais mes crayons pour dessiner , lorsque le soleil levant commença à la dorer de ses rayons : un petit bâtiment latéral s'élevait du jardin jusqu'au toit et jettait une ombre mouvante sur la galerie et sur la partie inférieure de la chaumière. Un berceau de chèvre -feuille encadrait la porte d'un jardin , au fond duquel un groùppe d'arbres fruitiers formait une masse sombre et faisait ressortir d'autant mieux la lumière éclatante qui éclairait le petit bâtiment. Un jeune paysan était assis sous la galerie devant la maison et taillait des lattes pour une palissade , en sifflant gaiement sa chanson matinale. Sa jeune femme sortit doucement de la maison , s'approcha à pas de loup de son laborieux époux et posa tout-àcoup deux jolies mains sur ses yeux. Étonné , il chercha à deviner au toucher l'auteur de cette surprise , reconnut sa compagne et l'embrassa tendrement. Je dessinai cette scène dans mon porte-feuille et j'écrivis au-dessous ces mots de Haller, dont je tentais si bien la vérité : „ La main de l'amour sème » des roses sur le travail. "

Promenade à Ringgenberg.

Après avoir transcrit ce fragment d'un autre auteur , qu'il me soit permis d'insérer ici quelquesunes de mes propres promenades. J'espère qu'elles peindront cette vallée d'une manière plus claire et plus agréable que ne le ferait une description générale et systématique , suivant les points cardinaux , les limites et la topographie.

Je n'oublierai jamais cette matinée d'été où j'allai avec trois femmes aimables au' village de Ringgenberg. Les étrangers et les personnes qui font la cure de petit-lait à îiiterlacken préfèrent d'aller faire leurs dévotions dans son.église romantique, si agréablement située sur les bords du lac de Brienz. Celle d'Unterseen n'est pas tout-à-fait aussi éloignée; mais après avoir suivi la belle route si découverte , si champêtre du HÔheweg , on répugne à traverser les rues d'Aarmùhle et Spielmatt pour aller s'enfermer entre les murs d'une petits ville dépourvue d'arbres.

Nous arrêtâmes donc , un Dimanche matin , un bateau. Un des plus grands plaisirs dont on jouit dans cette contrée , c'est de pouvoir faire au moin3 une partie de chaque promenade par eau sur l'un des deux lacs ou sur la rivière. Il est particulièrement agréable de prendre cette voie pour aller à Ringgenberg et de réserver la course à pied pour le retour. Nous partîmes à huit heures du matin , après avoir déjeuné en plain air , pour nous rendre au bord de l'Aar , sur laquelle on s'embarque dans vin endroit où son cours n'est pas encore très -rapide. Nous saluâmes à notre droite la majestueuse Jungfrau , que nous vimes paraître revêtue de neige et de rochers entre la montagne d'Eisenfluh et les parois de la Breitlauenen , semblable à un autel argenté, élevé sous le dôme des cieux pour célébrer le jour du Seigneur. Des nuages légers ondoyant sur la cime paraissaient comme la fumée du sacrifice. - - •

■', Bientôt cette image aug'uite disparut à nos yeux. Les coteaux de Breitlauenen avec le village de Gsteig à ses pieds nous dérobaient comme un rideau légèrement drapé et du tissu le plus riche , la vue de ce sanctuaire. Mais des noyers touffus, entremêlés de pommiers , de poiriers et de quelques hauts tilleuls à peine dépouillés de leurs fleurs , nous couvraient de leur vaste feuillée et attiraient nos regards en étalant tout autour de nous les indices de la fertilité et de l'abondance. A quelques pas plus loin , la route se partage et l'on suit à droite l'enceinte des murs dégradés de l'ancien couvent d'Interlacken. Nous regrettions presque de ne pas entendre le son des cloches retentir du haut de son antique clocher. Cette mère de tant d'autres églises garde maintenant un triste silence , tandis que l'on entend celles d'alentour à Untérseen , Leissigen , Gsteig, Ringgenberg appeler les fidèles par leur, carillon argentin. Mais elles ne sonnent pas toutes ftu même instant; le son expire d'un côté , lorsqu'il commence, d'un autre .à se faire entendre.

Nous Iaissimes à notre droite l'auberge d'Interlacken , son moderne château , son antique monastère , et nous tournâmes de la longue muraille intérieure qui l'entoure, à l'ombre des noyers. L'un de ces arbres , plus que séculaire , s'appuye ici par une de ses branches en forme de coude sur le mur. Deux de ses frères dont l'épais feuillage et l'écorce trahissent aussi la haute antiquité , sans qu'ils aient perdu de leur vigueur, forment avec lui une grouppe gracieuse de jumeaux; on dirait que

que leurs racines vont puiser dans la rivière voisine une fraîcheur inaltérable. Enfin , nous pûmes appercevoir librement l'Aar à notre gauche, tandis que, maintenant à droite, la vue s'ouvre sur une verte prairie. Sur le bord opposé s'élève au milieu de ses bosquets le tertre du Hohbuhl avec sa rotonde et à ses pieds se cache modestement la Vogtsruh , cette retraite digne de servir d'asile à [a muse d'un poëte. En face reposait sur ses pilastres de bois caressés par les ondes, le pont de la Zollbrùck (pont du péage) , et tout auprès se dessinait sous le bran»chage la maison blanche et solitaire du péager. Nous passâmes entre - deux et nous atteignîmes bientôt une tannerie au bord de l'eau , où sont amarrés les bateaux destinés pour le lac de Brienz. Une barque neuve couverte d'une toile nous reçut et nous nous éloignâmes gaiement du rivage.

Ici le courant de l'Aar est si tranquille et si égal que les bateliers p'ont pas beaucoup de peine à rainer en la remontant pendant près d'un quart d'heure. Ce n'est qu'au moment où elle- s'échappe du bassin du lac de Brienz que son cours est un peu plus rapide; mais elle reprend bientôt une marche plus calme et la poursuit avec dignité dans son vaste lit. Semblable à un guerrier généreux , elle se hâte de traverser les vallées des Alpes , où elle ne peut que ravager, tandis qu'elle paraît ralentir avec complaisance son cours dans les lieux où elle se rend utile.

Maintenant on longe à- gauche un coteau tapissé de gazon, qui SC termine bientôt par un banc

de rochers. On apperçoit déjà sur sa pente verdopante quelques maisons du village de Golzwyl , au-dessous .desquelles s'exploite la carrière d'où l'on tire ces larges dalles de pierres, dont nous avons parlé plus haut et dont on se sert depuis quelque tems pour carreler les arcades de la ville de Berne , plus solidement qu'elles ne l'étaient auparavant. Sur un tertre plus exhaussé derrière le village est. située l'ancienne église. Les regards aiment à se reposer sur cette ruine, plutôt que d'errer vaguement sur les bois et les pâturages qui couvrent la pente du Barder ; ce mont vient se rattacher ici en talus à l'arête de ceux de Ringgenberg ( Ringgenberger Crat), A droite s'étend la plaine marécageuse de la Lanzenen , où l'on abordait jadis pour se rendre au village de BÔnigen , dont les nombreuses maisons ombragées d'arbres encore plus nombreux sont rangées au pied de la montagne du Sytiberg, qui s'avance dans la vallée. Plus en arrière on voit la prolongation de celle de Breitlauepen , dont les flancs marquetés de vérd foncé et d'un gris clair sont surmontés au haut de sa croupe par deux petites aiguilles, en forme de deux doigts, qui apparaissent comme des homes plantées à l'horizon.

Dès que nous eûmes pénétré dans le lac de Brienz, nous vîmes derrière nous le paysage s'étendre

.et se terminer dans le fond du tableau par le Niesen, qui paraissait d'ici s'appuyer contre les montagnes placées plus en arrière et nous offrait un aspect su-

.felinae. L'Abendberg , dont une des pointes nous semblait. inawltJiaBt beaucoup ; pius : rapprochée et

I>ig -ver.»/ GOOglC

qui étalait à nos yeux ses flancs tournes à l'orient, nuances de forêts et de gazons , se penchait en ceintre gracieux vers le Niesen. Au sud-ouest , on appercevait l'ouverture de la vallée de Saxeten que l'on ne remarque nulle part plus distinctement , et qui se prolonge en serpentant entre les montagnes jusqu'au pied de la Schwalmeren. On voit celle-ci , large et menaçant les nues, s'élever derrière la Suleck, Ce n'est que depuis quelques années que les chaleurs des étés successifs n'ont pas fondb le chapeau de neige qui ne la couvrait jadis qu'en hiver, et déjà on donne à cette coiffure blanche le nom de Jacobs~ Gletscher (glacier de St. Jacques ). On ne croyait pas autrefois qu'elle put s'y maintenir jusqu'au jour où l'on chomme ce saint; mais maintenant elle y paraît fixée ; il est même probable qu'elle s'étendra de plus en plus. A gauche , la Suleck moins sévère et plus rapprochée , semble inviter â aller jouir sur' sa cime verdoyante de la vue la plus riante et la plus ouverte sur le Bôdelein et sur la grande chaîne des glaciers. Le Bellenhochst, encore plus près et moins haut , semble contigu à cette dernière montagne. On fait dériver son nom d'une chapelle située, dit-on, anciennement sur la Bellen-Alp , l'un de ses pâturages. Le Rothenfluh , le Vogelfluh , l'Eisenfluh se prolongent du coté de Lauterbrunnen et présentent une arête bizarrement crénelée en forme de tours.

Telle est la contrée que nous quittions au son

des cloches de l'église de Gsteig, qui semblait nous

faire ainsi ses adieux , tandis que le clocher muet

d'Interlacken paraissait regretter en silence notre.

départ. La quantité de chalets , de granges , de hangard3, dont les coteaux les plus -élevés et même les plaints marécageuses sont parsemés , répandent un charme infini sur les vallées de l'Oberland. Tous ces toits donnent l'apparence d'une immense population, d'une grande industrie et d'une aisance générale.

Les pâturages des Alpes ont ordinairement deux ou trois stations différentes , sur lesquelles on mène successivement les bestiaux au printems , en été et en automne , et dont chacune a son chalet particulier. Dans les prairies au bas des coteaux et dans la plaine , on voit presque dans chaque clos , quelque petit qu'il soit , une grange avec des étables pour les vaches et les chèvres , qui reçoit le foin recueilli pendant l'été , et où on laisse pendant l'hiver les bestiaux qu'on y va soigner, depuis les villages , distans quelquefois d'une lieue et davantage. L'aspect de tous ces bâtimens anime aussi le chemin qui conduit à Singgenberg , et nous ne manquâmes, pas de le remarquer.

Quelques petits ruisseaux filtrant à notre gauche sous le roc nous annoncèrent la proximité du lac de Golzwyl , situé derrière la parois des rochers , et celle du joli village de Ringgenberg, encore caché à nos yeux. Tout-à-coup nos regards furent attirés sur les rivages lointains de Brienz et de Tracht qui se présentèrent en droite ligne , à trois lieues de distance, et à l'extrémité opposée du bassin. Au-delà bous pouvions voir le Rothhorn ; un peu plus loin y

le Wylerhorn, et à ses côtés» te -flriinlg , tnôm» élevé , indiquant la frontière du canton d'Un ter watden. Au-dessus de sa croupe , on voit une pointe de rochers qu'on pourrait prendre pour la tête d'iftt enfant curieux , se montrant au - dessus d'un mur de jardin. La vue de l'entrée de l'Aar dans le lac de Brienz nous était dérobée par la Raufft, crête de rochers chevelue et couronnée de sapins; elle s'avance comme une vague énorme de-la rive droite, sur laquelle se dessinait une raye argentée comme une lame d'eau éoumante s'élevant au - dessus du miroir des ondes , que nous reconnûmes bientôt pour la cascade inférieure du Giessbadh. ' -

Nous suivions toujours la rive gauche , dont les rochers escarpés nous cachaient encore le but de notre course. Cependant , la cloche de l'église , q.tç soudain se fît entendre , nous disait que nous allions l'atteindre, et un bateau, venant avec empressement de Bônigen pour s'y rendre aussi, nous invitait à hâter notre marche.

Bientôt le rivage en s'abais.sant nous laissa voir les masures du vieux château , le clocher et la romantique église de Ringgenbçrg , bâtie sur la partie avancée de ces décombres. Un doublé sentier avee quelques marches d'escalier conduit en montant 1 deux portes du temple, dont la blancheur .éclatante contraste avecle gris foncé d'un petit portail tombant en ruines et tapissé de lierre , 'par où l'on entré dans l'ancienne cour du château. Des hommes , des. jeunes garçon* dans leurs habits de fête étaient

assis ou -s'appuyaient sur ces antiques débris de murailles et sur des blocs de pierres épars. Les femmes tétaient 'idéjà modestement rassemblées dans l'église. ■Aii même instant où nous débarquâmes pour y monter , le cortège de deux baptêmes parut sur le balcon- de- laieure; à la tête -des parains , des maraines, .■"des parens endimanchés marchait dans son costume pontifical le respectable pasteur de la commune. Les trois Dames que j'avais accompagnées entrèrent dans le temple , et je me rendis dans le jardin du presbytère qui me promettait' ïm point de vue délicieux. -Ici des planches de légumes étalaient leur abondance aux rayons chauds et fructifiai» du soleil, une treille de vignes ornait de son épais feuillage les murs de la maison. Un mûrier jetait un ombrage fraix dans lin des angles de cet enclos encadré par des espaliers couverts de fruits naissans. Ce site ne me paraissant pas assez élevé pour y jouir d"nn coupd'œil très -étendu, je traversai la prairie voisine pour gagner la cime du Bûrgleîn , et là , assis sur sur un bloc de rochers qui perçait au-dessus de l'herbe touffue , je me livrai à la contemplation du charmant paysage qui s'ouvrait à mes yeux.

J'étais placé plus, haut que la pointe du clocher et je voyais lé Ringgehberggrat ("arête du Ringgen-. berg) dans toute sa longueur jusqu'au Wylerhorn. L'Angstmatthorn (pic d'Angstmatt) que les paysans de la contrée nomment aussi Suggithurm, forme le créneau le plus élevé du col eacarpé des montagnes voisines. Le village de Ringgenberg s'étend sur un coteau planté de tilleuls à cent pas derrière

m l'église et ses toits tournés an midi et vers le lac s'élèvent en gradins sur la pente de la montagne; Un peu plus haut, trois bancs de rochers, placés à une distance irrégulière les uns des autres , éblouissaient mes regards par l'éclat de leur blancheur grisâtre. Sur le plus élevé des trois se trouvent les ruines du donjon de Schadburg (château de vexation). Suivant la' tradition, un cruel seigneur cl* Binggenberg voulut le faire construire pour opprimer ses sujets; mais l'architecte qu'il en avait charge* ayant appris la destination de ce bâtiment et le nord affreux qu'il devait porter , tua dans son indignation le barbare chevalier. . ■ ■ . t ■ i ■ '■• n

Mais le soleil avait répandu, dès :1e .matin £ror> de chaleur dans l'atmosphère; des ;nuages partant du Niesen et de l'Abendberg vinrent couvrir, lç çjftj avec une rapidité qu'on ne voit que dans les pays de montagnes. Un vent d'ouest " aV de sud-ouest , précurseur de la> pluie , s'éleva et bientôt tout Fht» rJsoâ fut obscurci, exceptera i'oàrient; La massa dés nuages s'abaissait toujours plus sur riselten- Grat visi-à-vis de mai i à l'angle de la Breitlanencn et' sur lé Lauchhom. J'attendais ayéd impatience l'issue du service 1 divin , pour pouvoir ramoner ma ■compagnie au gite avant l'orage. - VI

i, Cependant, je me transportai- sur les- ailes dé Jfimagiriation dans les siècles passes, où le château de Ringgenberg, résidence d'une- noble et ancienne race de barons, avait été le berceau d'une foule de pveuxet vajUans. chevaliers , membres dc< la ■boor-

geoistc de- Berne. L'antique famille des seigneurs de Baron avait passé ■> dès les tems les plus reculés du moyen âge , du V allais d'où elle était originaire j dans les vallées de TOberland. Elle s'était d'abord établie â Ebligen ou Eppligen sur tes bords du lac de Biïenz; puis,, bientôt après , à.Brienz même, et enfin à Ringgenberg ou Rinkcnberg , où elle changea dans ses. armoiries le lion d'argent en champ viert qu'elle y portait eonÉre UDe boucle (en dialect ftuisse Ringgen) qu'elle a conservé jusqu'à son extinction. Ses rejetons se distinguèrent toujours par leur valeur et leur énergie qui dégénérèrent quelquefois en dureté. L'un d'entre eux cultiva la, poésie, et les lais de Jean de Ringgenberg ne sont ni les moins fiômïH&St', Hi tes moins 'dépourvus je mérite parmi bCrrx'-çue contient lé recueil manuscrit de Maness qùd Bbdmer a publié. v ' ' ■

i UnBinggenberg, ainsi .que le rapporte la plus ancienne chronique bernoise, celle du laborieux Jusianger, suivit jadis un Empereur d'Allemagne à Rome et fit. triompher, -par ses Hauts*. faits sur le pont du H'ibre.Ha danse ide son souverain; c'est. pourquoi l'Empereur hti promit de lui accouder trois demandes à son:glC Avant ^a^iàmeuseafburei de Lauoen , Cuno de Ringgenberg défia m£OinbaL*Jngujjci! s sur le champ de bataille Jean de Magenberg, noble Fribôurgeois. ' Lorsqu'en *365 Antoine i.'Ziim ■ Thurnr accusait faussement à Berne, -en présenoede l'Empereur Charles IV, cette République de lui avoir manqué de parole., et, s'écria enfin , en jetant son gantelet, qu'il soutiendrait en champ clos la vérité

de' sa plainte envers Quiconque là révoquerait en doute , un autre Cuno de Ringgenberg , fils du précédent , brave et vaillant. chevalier , se présenta, releva avec empressement le gage du défi , en disant que le sire Zum Thurm en aVait menti , et s'ofirît de le combattre pour venger l'honneur de sa ville natale; mais l'Empereur ne voulut pas permettre le combat et appaisa la querelle. Dans le même siècle , à la suite de longues dissensions entre le baron Pierre de . Ringgenberg et ses sujets de Wïlderswyl , Brienz et Ringgenberg , soutenus par le peuple d'Unterwalden , le manoir de la famille fut de'truiL Lorsqu'un matin, dit Militer dans son Histoire des Suisse», le baron sortait de son château. pour aller pêcher dans un joli lac voisin (celui de Goizwyl, nommé alors Faulensee), il fut attaqué par Surprise et conduit prisonnier dans le pays d'UnterWalden ; son ÎRls lut chassé, le château pris, pillé, brûlé, etlevitlage de Brienz occupé par ses ennemis. Mais sés concitoyens de Berne accoururent par -terre* et par eau avec 'toutes leurs forces, lattirent la troupe des paysans , se saisirent des plus mutins, dispersèrent les autres çt reconquirent tout ce qu'ils avaient envahi. La querelle ne fut terminée que long -teins après. En 1444 Bfiiggehberg appartenait au couvent ■d'Intertadcenjët'ilnè parait pas que lé château ait jamais été rétabli depuis cet événement." ;

i : Pendantquemon.esprtterniit ainsi dans le passé"-, l'office avait fini...- Je retournai à la cure; nous primes Congé du ministre qui, par un excès de moitestic f m'a vait sollicité dénie pas assister à son prône ,

et nous noas hâtâmes de partir pour retourner à pied à Interlacken avant la pluie. Un large sentier presque en plaine, qui passe derrière le Bùrglein, nous mena , au travers de belles prairies légèrement inclinées , à Golzwyl. A gauche , au fond d'un sombre vallon , se montrait . le petit lac du même nom , pareil au marais d' A verne, qui conduit aux enfers. Il est remarquable pour les naturalistes à cause des -coquillages d'eau douce qu'il contient. Son écoulement a 'lieu par un .-ruisseau insignifiant qui se perd dans la terne. De l'autre coté , sur ses rivages , se dessinent de beaux geouppes de hêtre et de noyers; maie aucune habitation ne s'est rapprochée de ses bords marécageux.

Nous nous empressions toujours plus de gagner les chaumières peu attrayantes du -village qui lui donne son nom, en laissant à gauche le tertre sur lequel est situé sop antique clocher tomban t;«n ruines. En 1674 la paroisse fut transportée à Ringgenberg , dont G.olzwyl n'est plus qu'une annexe. Cette tour encore élancée malgré sa décrépitude a été représentée dans d'innombrables dessins, et toujours romantique et imposante , elle fait un des principaux ornemçns du charmant paysage qui l'entoure. Souvent les promeneurs montent sur le tertre pour visiter ses anciennes murailles rongées par le tems. L'on voit ici le séjour de la paix dans le même état de destruction que le donjon menaçant de Ringgenberg-, et le cœur est. ému en songeant à l'instabilité des choses d'ici bas. L'ancien usage de bâtir les églises et les chapelles; dans des lieux élevés -avait

quelque chose de touchant. Tout une contrée pouvait tourner ses regards pleins de gratitude vers le temple de l'Étemel et puiser dans la contemplation de ce symbole visible de sa majesté divine des consolations et de l'espérance. La vue de la colline de l'église est encore digne d'être recherchée, quoique bornée par des arbres qui la resserrent toujours davantage. Elle domine une partie du lac de Briens et le cours de l'Aar jusques à celui de Thun.

On trouve encore de jolis sites sur la route de G olzwyl à la Zolllurucke ( pont du péage ). L'on traverse pendant quelques instans une vraie forêt de liants noyers , qui laisse cependant appercevoir les flots argentés de la rivière , une partie du Bode- JLein et de ses majestueux alentours. Les brouillards grisâtres qui s'abaissaient toujours davantage dans la vallée ne la voilaient cependant pas toute entière et laissaient entrevoir encore au travers de la vapeur le petit Rugen- et ses noirs sapins. Cependant. la pluie tombait déjà , un vent impétueux sortant des gorges des montagnes nous empêchait presque de passer le pont et d'atteindre la chaussée du Hôhaweg et notre domicile. Mais à peine avions nous passé le seuil de notre logement , que déjà l'azut* des deux perçait au travers des nuages fugitifs et nous annonçait le retour du beau teins. Les orages pénétrent avec une vitesse incroyable dans les vallons des Alpes ; niais ils se dissipent tout aussi promptement en suivant ,les chaînes des montagnes , et on peut à peine citer un,. seul exemple de la foudre tombant sur un arbre ou .sur une maison .dans cette plaine.

Promenade à Malien et à Bonigen.

Un autre jour, dans la soirée, je me promenais avec un ami du côté méridional du Bôdelein. Nous nous rendîmes d'abord , en suivant le mur occidental du couvent, à Matten, village considérable et probablement l'un des plus anciens de la contrée. Les prairies qui l'environnent sont fertiles et d'une belle verdure. Il contient de jolies maisons ornées de treilles , quoiqu'elles ne soient ni neuves, ni très - grandes , ni très-propres. L'objet le plus remarquable de l'endroit est un grand bassin de fontaine , construit en dalles de Golzwyl.

II y a plusieurs fontaines à Matten pour la plupart alimentées par la même source qui jaillit à Unspunneii et fournit aussi de l'eau au monastère d'Interlacken, tandis que dans les environs de Hôheweg, au milieu d'une contrée abondante eh eau , on est réduit à n'avoir que des puits pour l'usage des ménages. Nous entrantes dans une maison dont les fenêtres sont ornées de vitreaux peints, qui datent de deux Siècles. Ils étaient jadis fort usités dans les villages d'alentour. J'en remarquai un qui représentait un ours armé portant quelques raves dans son ceinturon. On sourira peut-être de la simplicité enfantine de la tradition sur laquelle cette image se fortde; Jadis, dit-elle , trois' géants forts et puissans et toujours revêtus de péaitx d'ours ou de loup habitaient à Iseltwald sur les bords du lac de Brienz. L'Empereur d'Allemagne fit un appel à ses peuples de

fOberland pour venir se joindre à son armée dans une expédition qu'il projetait. Ils ne lui envoyèrent que les trois géants , et l'Empereur s'étant mis en colère de ne pas voir arriver une plus Forte troupe , ceux - ci promirent saintement à sa Majesté qu'ils équivaudraient à une armée entière. Ils allèrent dans un bois de hêtres voisin , y coupèrent chacun un tronc de l'épaisseur d'un homme , qu'ifs dépouillèrent de ses branches et de ses feuilles, et se placèrent ainsi armés dans les rangs des guerriers impériaux. L'issue de la bataille prouva qu'ils n'avaient pas trop présumé de leurs forces. Leurs énormes' massues frappant de tous côtés et faisant un ravage épouvantable, eurent bientôt décidé la victoire. L'Empereur reconnaissant leur dit alors : „ Demandez „ ce que vous voudrez pour le prix de vos services „ et je vous l'accorderai. " „ Que votre Majesté , ré- „ pondirent-ils , daigne permettre à notre commune y, de porter dans sa bannière l'aigle impérial , lors- ,, qu'un jour elle pourra mettre cent hommes en „ campagne pour votre service; qu'elle .daigne en- „ core nous octroyer le droit d'arracher dans les „ plantages de Bônigen, sur le territoire de l'Empire, ■„ toutes les fois que nous nous promènerons le long n du lac et que nous aurons soif, trois raves dont „ nous emporterons l'une à la main et les deux autres n dans notre ceinturon. " L'Empereur acquiesça gracieusement à leurs demandes et les trois géants firent souvent usage de leur privilège , en se régalant de raves sur le chemin d'Iseltwald à Bônigen i à l'endroit nommé aujourd'hui am Stadel; mais jamais Je petit hameau d'Iseltwald n'est- parvenu à*

mettre sur pied les cent combattons qu'ils avaient promis.

■ Dans la même maison on nous montra un vieux, éperon de fer qu'on avait trouvé 1 en terre quelques mois auparavant, sous le tronc d'un antique chêne tout près d'Unspunrien. Le fut de cet arbre était coupé depuis plusieurs années et cet éperon était enseveli , au moins depuis trois ou quatre siècles , sous ses racines. Je trouvai cette petite relique des siècles de la chevalerie , dont la tige était très-longue et la mollette très-grande, assez intéressante pour l'examiner avec attention. Depuis long-tenis le manoir et ses tours menaçantes ont succombe sous les outrages du tems , et cet ornement d'un de ses héros existe encore. Ce petit objet acquiert de l'importance , parce que dix générations ont vécu , depuis qu'on en faisait usage. Tout ce qui date de hier, d'une année, d'un siècle même nous devient bientôt indifférent ; nous rions de ce que [naguère nous avions respecté \ mais ce que le caprice du hasard à conservé pendant trois cents ans reprend un caractère vénérable et réveille une foule d'idées dans notre ame.

En quittant Matten nous traversâmes la grande plaine richement parsemée d'arbres et de légumes , qui s'étend depuis Wilderswyl et les ruines d'Unspunnen jusqu'au lac de Brienz , et qui , des deux autres côtés, est bornée par i'Aaret la Lûtschinen. Il nous était cependant impossible d'appercevoir ce lac ; les regards sont arrêtés et se perdent dans le

labyrinthe des innombrables noyers et cerisiers dont les prairies sont couvertes. Nous pouvions cependant âppercevoir à notre droite l'église de Gsteig , la plus ancienne de la contrée et déjà connue par des documens depuis le huitième siècle. La mon-, tagne de Brçitlauenen s'élève majestueusement derrière cet édifice, avec les masses de forêts qui couvrent ses flancs et les chalets éclairés par les rayons du soleil qu'on voit sur sa croupe découverte.

. Nous passâmes le torrent de la Liitschinen sur un pont solide et praticable aux voitures pour nous rendre sur sa rive orientale. Il coule ici dans un Ht vaste et peu profond , dont la régularité prouve évidemment qu'il a été creusé par des mains habiles et ingénieuses. Ici la route se divise et conduit à gauche à Gsteig, tandis qu'elle continue à droite vers Bonigen. Au - dessus de ce village se montre le Sytiberg, ou Sùtiberg, ou Schùttîberg, qui, suivant une tradition presque perdue, n'est qu'un amas des débris d'une montagne écroulée , sous lesquels un château fut jadis enseveli. Dans les tems où les Seigneurs de Weissenburg possédaient Unspunnen et où la vallée de Hasli leur était donnée en hypothèque par les Empereurs , la pente de ce mont fut le théâtre d'un combat , à l'endroit nommé Hasleregg. Les paysans du Hasli s'étant soulevés contre la tyrannie de ces barons et s'avancèrent, en 1330 ou 1332, en passant le torrent du Giessbach et le défilé d'Iseltwald entre le lac et les rochers, sur la route commerciale qui existait alors dans ces lieux. Ils s'étaient campésprès d'Unspunnen,

I>ig -ver.»/ GOOglC

où les peuples d'Unterwalden, leurs alliés, devaient venir les joindre par la vallée de Habkeren. Mais le baron avait été informé des dangers dont il était menacé , et les révoltés virent tout-à-coup paraître au lieu des bannières d'Unterwalden , les étendards du Seigneur de Weissenburg à la tète d'une forte troupe de chevaliers et de fantassins. N'étant pas en force suffisante pour résister en plaine à un aussi grand nombre , ils repassèrent la Lûtschinen et se postèrent sur une hauteur boisée et escarpée audessus de Bônigen , qui domine tout le vallon ; ils s'y retranchèrent derrière des abattis et des fossés , aussi bien que leur précipitation le leur permit. Le tocsin qui se faisait entendre à Gsteig, Unterseen et Interlacken , le son des clairons , le cliquetis des armes dans la vallée, les tinrent en émoi pendant la nuit. Ils espéraient encore l'arrivée de leurs confédérés d'Unterwalden. Le jour naissant leur fit appercevoir combien leur position était critique. Le baron de Weissenburg avait profité de l'obscurité pour leur couper la retraite par le lac et pour occuper une gorge étroite et marécageuse derrière leur camp , la seule route par laquelle ils eussent pu se retirer. Ils se décidèrent à attaquer leurs ennemis acharnés et se battirent avec la courage du désespoir ; mais ils furent bientôt dispersés par des forces supérieures et obligés de combattre encore dans le défilé par lequel ils espéraient se sauver. Ce fut là que les plus vaillans perdirent la vie. Cinquante de leurs principaux chefs se rendirent prisonniers , les autres échappèrent en franchissant les montagnes et les

les pâturages les plus élevés de Breitlauenen, pour aller porter dans leur vallon la triste nouvelle de leur défaite.

Avant d'atteindre Bônigen nous traversâmes de vastes et belles plantations de lin , de .chanvre , de pommes de terre et d'autres productions utiles à ses habitans. Ce village considérable est situé presque en entier sur un terrain plat. Quelques maisons seulement sont bâties sur le penchant du Sytiberg. Un rocher isolé singulièrement arrondi , d'un gris blanc , s'élève en forme de tour au milieu d'une sombre forêt, droit au-dessus du village, comme les ruines d'un ancien donjon. On le nomme le Stockbalm, et il couvre une grotte habitée, suivant la superstition populaire , par les gnomes où les nains de la montagne.

Un ruisseau assez abondant parcourt le hameau dans toute sa longueur et fait un des principaux ornemens de ce lieu enchanteur. Il court sur un lit de gazon uni et s'étend mollement devant les chaumières des habitans. Il est bordé des deux cotés par une allée étroite de pruniers et d'autres arbres fruitiers, et poursuit ainsi, sans se presser, son cours paisible vers le lac, paraissant inviter les enfans du hameau à le suivre en sautillant , en gazouillant, en jouant dans ses ondes. La voie publique entre les maisons irrégulièrement éparses est large et encadrée d'un verd gazon. . Toutes les fenêtres , toutes les façades des habitations sont tournées sur la route , et les peintres de paysage trouvent

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