‹ Voyage dans la Cilicie et dans les montagnes du TaurusChapitre 10 sur 53 · LXX · texte numérisé non relu

LXX

■ Justin, liv. XL, ch. u. - Appien, Syr., § ix, l\x, el Mithrid., § cvi. *Strabon,)iv.XlV.,ch. v.

* Plutirquc, Vie d'Antoine.

de Pont, avait été l'un des toparques ou dynastes d'Olba ; puis, une princesse nommée Aba ayant succédé à ce prince, avait légué ses États au tyran Zénophorus a ; enfin étaient venus des princes nommés Teucer et Ajax qui prétendaient descendre des Eacides. L'histoire ne dit rien des princes que je viens de nommer, comme ayant été investis de la dignité de toparques d'Olba ; ce sont les médailles seules qui, révélant leurs noms, nous font connaître qu'ils étaient grands-prêtres et toparques des Cennates et des Lalassides'.

Outre le royaume de Tarcondimotus et la principauté d'Olba, il y eut encore en Cilicie un prince Commagénien, d'origine Séleucide, nommé Antiochus IV, qui possédait les cantons montagneux du territoire de Celenderis. L'histoire et les médailles * nous font connaître le nom de ce dynaste, qui perdit ses États lors de la conquête romaine. En l'an 21 de l'ère chrétienne, Caïus Caligula rendit à Antiochus IV les États qu'il tenait par droit de succession ; mais Vespasien le détrôna de nouveau et le fit conduire à Rome 5, où il mourut dans une condition obscure. Depuis cet événement, la Commagène et la partie de la Cilicie qui en dépendait cessèrent d'être gouvernées par des souverains.

La Cilicie, devenue province romaine par suite des victoires de Pompée, formait un département de grande étendue qui comprenait, outre cette province, la Pisidie, la Lycaonie, l'Isaurie et une partie de la Phrygie. La répu-

1 Strabon, liv. XIV, ch. v.

» Id., ihid.

5 Mionnet, JUéd. gr. Cf. Cilicie. Olba.

* Visconti. Icon. gr., ch. XIV, part. II, p. M.

5 Josèphe, Bell. Jud., liv. VII, ch. vu.

54 VOVAGB ËN C1L1CIE.

blique y envoyait des gouverneurs avec le titre de proconsuls. Àppius Pulcher, dont le nom et les crimes sont inscrits au pilori de l'histoire fut l'un de ces proconsuls. En l'an 703 de Rome, Cicéron lui succéda au même titre. Sous le triumvirat, l'an 71 1, le département de Cilicic subit une réduction territoriale assez considérable.

Jules- César, qui en l'an f\8 av. J.-C. avait vaincu Pompée, puis subjugué l'Egypte, passa en Syrie avec l'intention d'aller combattre Pharnace, qui avait repris le Pout et défait les généraux romains ; arrivé en Cilicie, il assembla à Tarse les députés de toutes les cités de la province, régla leurs affaires 2 et se porta à la rencontre de Pharnace, qu'il vainquit.

Pendant les guerres civiles qui suivirent la mort de César, la ville de Tarse eut beaucoup à souffrir. Tullius Cimber, l'un des assassins du dictateur, qui marchait au secours de Cassius, fut arrêté au passage des montagnes par les habitants de Tarse ; cependant il les franchit, mais ne put se rendre maître de la ville 3. Cassius, pour se venger, vint mettre le siège devant Tarse, la prit et la frappa d'une contribution de guerre de i,5oo talents, qui fut exigée avec une extrême rigueur. Les magistrats de la ville, pour acquitter cet impôt, durent vendre les ornements publics et ceux des temples ; et même des personnes libres furent vendues comme esclaves. Après la défaite de Brutus et de Cassius, à la bataille de Philippes, les triumvirs prirent à

1 Cicéron, Adfamil.

• Hirtius, Bell. Alexand.

* Dion, liv. XLVII, p. 845. - Appien, liv. IV, p. 626.

tâche d'effacer autant qtie possible les maux dont la ville de Tarse avait été accablée V

Dans le partage qu'Auguste fit des provinces de l'empire entre lui et le sénat, l'empereur eut la Cilicie 3 qu'il fit gouverner par des lieutenants propréteurs. Les noms de quelques-uns de ces gouverneurs nous sont parvenus ; ce sont : Hétéranus % Virus Varius, sous Hadrien; Rufus et Rutilianus, sous Antonin ; Apronianus, père de Dion Cassius, Aurélien, qui depuis fut empereur, Gains Flavius Numerianus Maximus, sous Dioclétien, en 3oV> L. Eutrope5, T. Varius Clemens fl, Emilius Marcianus 7, etc.

En 261 de J.-C, Schapour, l'un des rois Sassanides de Perse, fit prisonnier l'empereur Valérien ; croyant ne devoir plus trouver de résistance de la part des Romains, il ravagea la Cilicie.

Lorsque Dioclétien réorganisa le système provincial de l'empire, il divisa les grandes provinces. Cet exemple fut suivi par Constantin, qui diminua ainsi la puissance des grands officiers en la partageant. La Cilicie resta pendant plus d'un siècle sous le gouvernement d'un consulaire qui résidait à Tarse; mais, sous le règne de Théodose le Jeune, elle fut divisée en deux provinces. La première Cilicie eut pour métropole Tarse, qui fut administrée par un consulaire; Anazarbe fut créée capitale de la seconde Cilicie et gouvernée par un fyepûy ou prœses. Ces deux provinces

« Bell, civile, liv. V, p. 675.

s Dion, liv. LUI.

5 Gruter, Corpus imcr., p. M 02, 9.

* Actes de Saint-Taraque.

5 Bot kh, Corp. inscr. gr. 4437.— Mon Rec. des Inscr. de la Cilicie, p. 23, nu 48. e Gruler, p. 482-8.

7 Mon Recueil des Inscr., p. 32, n° 81.

86 VOYAGE EN C1LICIE.

faisaient partie du département du comte d'Orient, et étaient soumises à la juridiction du patriarche d'Antioche.

L'empereur Héraclius fit un nouveau département de l'empire d'Orient, qu'il partagea en différents thèmes, où il établit des corps de troupes. La Cilicie faisait alors partie du thème de Séleucie, qui était le treizième. La ville de Tarse, quoique comprise dans ce treizième département 1 , dépendait des khalifes Abbassides.

Haroun-al-Raschid, sous le khalifat de Mohammed-Mahadi, son père, prit plusieurs villes de la Cilicie des plaines; il répara les murailles de Tarse, et fit creuser le lit du Cydnus. Une partie de la Cilicie resta au pouvoir des khalifes jusqu'au règne de Rhadi; mais l'empire des Abbassides s'étant affaibli sous ce prince, les empereurs Constantin IX et Romain Ier reprirent Tarse en 935.

Les Grecs possédèrent la Cilicie pendant plus d'un siècle ; puis vinrent les Turks Seldjoukides, qui ayant fait invasion en Asie Mineure en 1087, ^eur enlevèrent les villes de la Cilicie des plaines.

Les croisés, qui marchaient à la conquête de la Terre- Sainte, s'emparèrent de Tarse sur lés Turks au mois d'août 1097, et bientôt, sous la conduite de Baudoin et deTancrède, ils prirent toutes les villes de la Cilicie orientale.

C'est à cette époque que remonte l'invasion des Arméniens et la conquête des forteresses du Taurus par ces peuplades guerrières, descendues des plateaux de l'Asie septentrionale avec la volonté de s'établir dans l'Asie Mineure3. Sous les règnes de leurs premiers princes, Roupène,

• Constantin Porphyrog., De adm. imp., liv. I.

» Cf. les Chroniques de Mathieu d'Édcsse, de Guiragos et de Sempad.

Constantin et Léon I*, les Arméniens se jetèrent àl'improviste sur les villes de la plaine et envahirent Tarse, Adana , Mopsueste et Anazarbe, dont ils chassèrent les Grecs ; mais ces nouvelles conquêtes leur furent vivement disputées. Des invasions successives empêchèrent les rois arméniens de défendre avec succès les places et les forteresses de la plaine. Toutefois, on doit signaler les règnes glorieux de Léon II et d'Héthoum Ier, pendant lesquels l'Arménie cilicienne était florissante. A partir du règne de Léon III, la puissance des Arméniens diminua sensiblement, et sous les rois Lusignans de Cilicie, le royaume dont Roupène avait jeté les fondements était limité à quelques cantons et

châteaux dans les montagnes du Taurus. En i375, Léon VI, dernier roi français de la Cilicie, fut fait prisonnier par les Egyptiens dans la forteresse de Gaban, qu'ils assiégeaient, et ceux-ci, d'accord avec les princes de Karamanie et les agas Turkomans venus de l'intérieur de l'Asie, se partagèrent le royaume d'Arménie, qui avait duré moins de trois siècles.

C'est de l'époque de la#conquête de la Cilicie et de l'établissement dans ce pays de la dynastie de Roupène que date le système féodal qui y fut en vigueur pendant le moyen âge. Les princes et les barons arméniens l'avaient emprunté aux croisés qui, dès leur installation en Orient, s'étaient empressés d'appliquer à leurs possessions le mode de gouvernement et d'administration civile et politique de l'Europe; aussi la féodalité arménienne, duc au contact d^Brincrs franks, était-elle en tout semblable à celle de l'Occident'.

« Cf. Mém. de l'Acad. des Sciences de S. Pélersb., VU* série, 1. 111, mon Essai sur la constitution soc. et pol. de l'Arménie, etc., p. 38 et suiv.

58 VOYAGE EN C1LICIE.

Je reprends la suite des événements qui se sont accomplis en Cilicie après la chute de l'empire des Lusignans d'Arménie, à l'époque où le pays tout entier, tombé aux mains des infidèles, devint la proie des hordes barbares que l'Asie poussait vers l'Occident, après les désastres éprouvés par les chrétiens d'Orient.

Au xve siècle, les Turkomans firent invasion de nouveau dans l'est de la Cilicie, èt s'y fixèrent définitivement, taudis que les chefs Karamaniens occupaient toute l'ancienne Cilicie-Trachée. Dans le cours du même siècle, Mahomet 11, sultan des Turks-Ottomans, fit irruption dans cette contrée et envahit les États du Grand-Karaman. En 148.2, Bàjazet acheva la conquête de la principauté des Karamaniens, et fit prisonnier le dernier de leurs princes, qui mourut à Constantinople. C'est ainsi que, dès la fin du xv* siècle, la Cilicie tout entière fut annexée à l'empire des sultans Ottomans.

Plus de trois siècles s'étaient écoulés, sans que les Ottomans fussent troublés dans leurs possessions de la Cilicie, quand la guerre éclata entre le sultan Mahmoud II et son vassal Méhémet-Aly, vice-roi d'Egypte. Je n'ai à m'occuper ni des causes ni de l'issue de cette guerre, trop récente d'ailleurs pour que le souvenir en soit effacé; je me bornerai seulement à un récit succinct des événements dont la Cilicie fut le théâtre.

Lejgiéral en chef de l'armée égyptienne, Ibrahim-Pacha, aprèd^pir vaincu les troupes turques dans plusieurs rencontres et conquis la Syrie, passa en Asie Mineure, d'où il menaçait la capitale de l'empire. Comme la Syrie, la Cilicie passa sous la domination du vainqueur qui, se voyant arrêté dans sa marche par la diplomatie , fit construire des forts,

garder les défilés du Taurus et occuper militairement le pays, afin d'en défendre l'entrée aux troupes du sultan et d'en assurer la possession à l'Egypte.

Enfin, après une occupation de plusieurs années dans les provinces conquises, le traité de Londres, signé en 1840, mit l'armée d'Ibrahim dans l'obligation d évacuer la Cilicie, épuisée par une domination oppressive, mais heureuse d'échapper au plus intolérable despotisme.

Après l'évacuation de l'armée égyptienne, le pachalik d'Adana, formé de l'ancienne Cilicie des plaines, fut de nouveau rangé sous l'autorité de la Porte ottomane, livré à ses agents et soumis au même régime administratif qui semble y avoir été institué pour tarir toutes les sources de bien-être et de vie, et effacer jusqu'aux moindres traces de sou antique civilisation.

Cavalier kurde de la tribu Afchar.

En décembre i85i, je terminais un ouvrage sur la numismatique orientale. L'idée me vint d'en faire hommage au Prince qui venait de changer la face de la France. J'obtins une audience, sans trop me rendre compte des résultats qu'elle pourrait avoir, et lui fus présenté. Le Prince me fit le meilleur accueil, et, après avoir parcouru la brochure que je lui offrais, il me dit :

— Vous avez donc voyagé en Asie ?

— Non, Monseigneur, mais je serais heureux de visiter l'Orient, et si Votre Altesse Impériale daignait...

Huit jours après, je recevais du ministère de l'Instruction publique une commission qui me chargeait de l'exploration archéologique de la Petite-Arménie.

Le 19 mai i852, riche d'espérance et presque sans autre bagage que les livres qui pouvaient m être utiles, je partais pour l'Asie, comme autrefois, et avec plus de préoccupations peut-être, nos pères allaient de Paris à Orléans. Le lendemain, j'étais à Toulon, où, se détachant de la flotte qui était en rade, la Sentinelle, gracieux navire à la coque effilée et peinte en blanc, chauffait pour aller rejoindre dans les eaux de la Grèce la division navale aux ordres de l'amiral Romain -Desfossés.

Quelques jours s'étaient à peine écoulés, que la Sentinelle m'avait fait voir les côtes de l'Italie, de la Sicile et du Péloponèse, et toucher ce qui reste d'Athènes et de Marathon ; que F Eurotas, à son tour, après des relâches à Syra et à Chio, m'avait porté à Constantinople, puis le Tancrède à Smyrne, et enfin le Mentor à Rhodes. Laissant les souvenirs que ces noms me rappellent, c'est au delà de Rhodes, le long des côtes de l'Asie Mineure méridionale, que je vais ouvrir ce récit. Incipiam.

Lea cote* 4e l'Aale Mineure à roi d'elaean. — Arrivée en CUIele. — Le port d«- Tarae. — Débarquement. — Ln quarantaine el le laaaret. — Aly-Zelffa. — Mon évasion par le procédé i.ulude. — Canrae an clocher. — Aly me fait cacher dans na malHon. — Un homme dan» un hocal.

.... Nous découvrons successivement Xante, Patara, autrefois célèbre par son oracle d'Apollon ; le Promontoire Sacré ; Side, la ville des grenades ; Sélinonte, qui doit sa renommée au tombeau de Trajan ; le cap Anémour, Arsinoé,Séleucie,Corycus, ville de Mercure et siège d'un oracle fameux dans l'antiquité; enfin Soli, rebâtie par Pompée.

Toute cette cote, que borne, au nord, une ligne de montagnes s'étendant du sud-ouest au nord-est , est couverte de ruines imposantes et de forêts d'une admirable végétation.

Cependant le Mentor ralentit sa course. A un signal du commandant, la chaîne du cabestan descend bruyamment dans les profondeurs de la mer, et le navire s'arrête comme rivé au sol sous-marin.

Presque aussitôt un petit batelet se détache de la rive, portant à l'arrière le pavillon jaune, bannière de la quarantaine. On se regarde et on se demande si la peste est dans cette contrée, ou si nous apportons le germe de la contagion. Les matelots sourient, insensibles aux terreurs des femmes.

Enfin le batelet nous aborde avec précaution et demande la patente de santé.

— C'est vous qui êtes pestiférés ! crie le capitaine à un petit homme bossu remplissant à Mersine les fonctions de capitaine du |>ort et de gardien de la quarantaine.

6i VOYAGE EN CIL101E.

— Soit; niais la peste est en Occident, et, au nom du sultan, je vous mets en quarantaine.

Pendant ces pourparlers, j'examinais le port ou plutôt les maisons qui bordent le rivage et sur lesquelles flottaient les pavillons européens. Ce célèbre port de Tarse, où mouillaient, dans l'antiquité, les vaisseaux de Tyr, les flottes d'Alexandre et de Pompée, et où Cléopâtre, avec ses galères, ne craignit pas de venir braver Antoine ; ce port, disje, était bien déchu de sa grandeur passée. Quantum mutatus ab Mo ! On y voyait à peine quelques bateaux marchands de Marseille et de Trieste et deux ou trois bombardes arabes montées par de prétendus armateurs qui auraient bien fait un peu de piraterie, si les vaisseaux de l'Europe qui croisent dans la Méditerranée, se fussent relâchés de leur surveillance.

Toutefois, et bien que je fusse menacé de purger une quarantaine de cinq jours, je ne pus qu'admirer le panorama qui se déroulait sous mes yeux. C'était une immense plaine entourée de hautes montagnes découpées comme une dentelle, et dont les crêtes étaient couvertes d'un tapis de neige qui étincelait au soleil comme les diamants d'une parure. Çàet là, des châteaux à demi écroulés couronnaient les sommets des mamelons inférieurs et attestaient le passage d'une civilisation antérieure à la barbarie ottomane. Enfin , de nombreuses collines partant de la plaine se rattachaient, comme autant de satellites, à cette immense chaîne de montagnes qui prend naissance en Asie, en face de l'île de Rhodes, et se termine en Perse ; vaste ensemble que Pline l'Ancien a décrit avec une éloquente exactitude.

C'est ce jardin de l'Asie, qu'entourent le Taurus et la mer, que les anciens connaissaient sous le nom de Cilicie; qui, au

JOURNAL UU VOYAOE.

moyen âge, perdit sa parure de fleurs et son aspect grandiose pour se transformer en un champ de bataille dont les Byzantins et les Arméniens se disputèrent la possession ; que les Egyptiens saccagèrent à plusieurs reprises, sans pitié ni merci; et qui, enfin, sous la domination turque, s'est converti en un vaste désert que parcourent des tribus de Turkomans et de Kurdes, issus des bandes conquérantes des Gengis-Khan et des Timour-Leng.

Dans cette contrée jadis si belle, aujourd'hui couverte de ronces et de marais infects, la fièvre décime une population chaque année moins nombreuse, qui n'oppose aux envahissements du fléau que son incurable apathie et finira par disparaître, si l'Europe ne vient un jour planter son drapeau civilisateur sur les sommets neigeux du vieux Tau rus et dans les plaines dévastées de l'antique Cilicie.

Pendant près d'une année j'habitai ce pays, où l'air que l'on respire donne la mort, où les plus beaux fruits sont nuisibles, les eaux insalubres; où l'homme enfin est, en quelque sorte, frappé de déchéance pour avoir méconnu ou dédaigné les bienfaits que Dieu s'était plu à lui prodiguer là plus que sur tout autre point du globe.

Le pays que je viens de décrire, et que j'embrassais d'un regard curieux , m'avait fait oublier pour un instant pestû , et quarantaine ; mais les injonctions réitérées de l'homme à la bannière jaune dissipèrent mes rêveries, et, malgré prières, protestations, menaces, je dus faire mon entrée au lazaret de Mer si ne.

C'est dans ce cloaque maudit que, plein de jeunesse et de santé, je me voyais condamné, par un stupide officier ottoman, à attendre, à vingt pas d'un marais empesté, les atteintes d'une fièvre intermittente qui, à ce moment même,

sévissait sur les habitants, et dont n'étaient pas exempts les gardiens : leurs figures hâves et amaigries, leur teint safrané, attestaient suffisamment chez eux les ravages de la contagion.

Mon drogman, jeune homme excellent, mais de peu d'énergie, eut un premier accès de fièvre le jour de notre débarquement ; trois jours après il succombait.

Le lazaret de Mersine est un bâtiment construit en bois et en terre. Le rez-de-chaussée, est consacré aux marchandises, aux bagages et aux animaux, qui pendant un temps plus ou moins long doivent être isolés, moyennant certaine somme perçue au profit du fisc ottoman.

Le premier et unique étage se compose d'une vingtaine de cellules qui reçoivent le jour par de petites ouvertures donnant accès à tous les vents. Malheur au voyageur qui ne pourrait se faire apporter dans cet affreux établissement matelas et couvertures ! 11 serait réduit à coucher sur un sol humide et saie : les ingénieurs de la moderne Cilicie n'ont pas encore admis l'utilité d'un plancher en sapin dans les chambres destinées aux voyageurs.

J'avais à peine franchi le seuil de cette écurie d'Àugias, que la pensée me vint d'en sortir au plus vite, au risque d'encourir les rigueurs des autorités turques par une violation des règlements sanitaires ; et, d'ailleurs, mon drogman était fort malade, et je devais redouter, tant la cellule que nous occupions était étroite, d'aspirer la fièvre qui le dévorait.

L'occasion de m'évader me fut bientôt offerte. Ixî consul m'avait envoyé un brave Turc, du uom d'Aly-Zeiffa, à qui je communiquai mes idées sur les dangers que couraient les personnes mises en quarantaine dans un lieu dont l'air

était corrompu. Non-seulement il ne me fît aucune objection, mais encore il approuva mes projets devasion et me promit son concours.

Il fut convenu que vers minuit il m'amènerait un cheval près d'un arbre que je lui montrai dans la plaine ; je lui promettais d'ailleurs de l'indemniser, s'il me procurait les moyens de me soustraire aux recherches des employés du lazaret et me donnait asile chez lui jusqu'à l'arrivée du consul.

Un peu avant l'heure convenue, je chargeai mes pistolets, bien résolu à tenir en respect les gardiens qui n'auraient pas hésité à me poursuivre, si ma fuite leur eût été signalée.

Vers minuit j'entendis les hennissements d'un cheval, et peu après, un coup de sifflet, signal convenu.

Tout dormait. Mes gardiens, à qui j'avais offert le raki, boisson favorite des Turcs, l'avaient si bien accepté, que je devais être rassuré sur la durée de leur sommeil .

J'attachai à un pilier de ma chambre une corde que je fis passer par la fenêtre, et je descendis les quelques mètres qui la séparaient du sol. Au moment où je touchais terre, la lune, cachée par des nuages, se découvrit instantanément. Pour éviter d'être découvert, je me tins contre la muraille, debout et immobile. Aucun bruit de nature à in'inquiéter ne se produisit à l'intérieur du bâtiment ; je me lançai au pas de course dans la direction de l'arbre et du cheval, qui déjà piaffait d'une manière assez compromettante.

A peine avais-je fait quelques pas dans les broussailles, fort épaisses au lieu iixé pour le rendez-vous, que j'entendis un sifflement semblable à celui d'un serpent sur la queue duquel on aurait posé le pied. Je me dirigeai vers le point

oî> VOVAGE EN ClLICIfi.

d'où était parti cet appel, et j'aperçus, dans l'épaisseur d'un buisson, deux yeux brillants comme ceux d'un chat sauvage.

— Par ici !... Attention ! baissez- vous. . . corpo di Baccoï vous allez vous faire prendre.

Pendant ce discours de mon complice, interrompu par les exclamations que m'arrachaient les épines qui m'entraient dans les jambes, j'arrivai près du cheval. Aly m'aida à me hisser sur la selle, à peu près aussi flexible qu'une arête de rocher, puis, tournant ma monture dans la direction qu'elle avait à suivre, il lui appliqua un vigoureux coup de corde sur la croupe, et je fus emporté dans un rapide galop qui m'obligeait à de telles oscillations, que plus d'une fois je crus à une brusque séparation dont les suites m'inquiétaient bien un peu.

Enfin j'arrivai sain et sauf devant une cabane à la porte de laquelle mon cheval s'arrêta en poussant un hennissement de satisfaction. La porte s'ouvrit avec effort, et je vis paraître un homme de haute taille qui, par ses salutations et ses gestes, cherchait à me faire comprendre que j'étais attendu et pouvais entrer.

Je ne crus prudent ni de mettre pied à terre, ni d'accepter l'invitation qui m'était faite; et j 'étais là, devant cette maison, écoutant les bruits du dehors, quand le même coup de sifflet que j'avais entendu du lazaret m'annonça l'arrivée de mon libérateur.

— Cachez-vous, effendy ! me dit Aly, accourant vers moi : les chiens de garde ont donné l'éveil ; nous sommes poursuivis.

— Méhémet, fais cacher l'effendy dans la pièce du fond, derrière les jarres.

Cinq minutes après, un bruit de voix et de pas se faisait entendre à petite distance. J'entrai précipitamment, suivi de Méhémet, dans la maison d'Aly, qui se composait de deux pièces : la première servait de demeure à la famille ; l'autre était un cellier où s'entassaient les provisions.

Pendant que Méhémet m'introduisait dans la grotte aux amphores — style antique — et que je cherchais un endroit propre à dissimuler ma haute taille , on frappait à coups redoublés à la porte, soigneusement barricadée, et j'entendais le colloque suivant entre Aly et les employés du lazaret :

— Ohé , Aly-Aga ! ouvre et rends-nous l'effendy, ou tu auras affaire au nazir de la quarantaine. Ouvre, ou nous brisons la porte !

— Qui va là?... A moi, Méhémet, Ibrahim, Kaddour!

aux armes!

Au tapage que faisait Aly, invoquant une foule de noms du calendrier musulman et criant aux armes, les gardiens crurent avoir affaire à trop forte partie et se demandèrent s'ils forceraient la porte, ou s'ils se retireraient.

Cependant Aly-Zeiffa, tout en appelant à son aide ses acolytes absents, imprimait à ses deux pistolets, et de manière à être entendu des assiégeants, ce tic-tic que fait la batterie qu'on arme, et dont l'effet fut si décisif, que les employés du lazaret jugèrent prudent de se retirer.

Quand ils furent à distance, Aly, un bois résineux à la main, entrait dans le cellier et ne m'y trouvait pas. Pendant qu'il défendait l'entrée de son domicile, j'avais pu m'introduire dans une énorme amphore vide, sur l'ouverture de laquelle j'avais replacé la planche qui lui servait de couvercle.

70 VOVAGE EN C1L1C1B.

— Effendy ! effendy ! où êtes -vous donc ?

A ces mots je mis la tète hors de la jarre, non sans effrayer Aly, qui n'était pas préparé à cette brusque apparition, et me dégageai assez difficilement de mon étroite cachette où j'avoue que je n'aurais pu séjourner plus longtemps sans courir le risque d'être suffoqué.

Une demi-heure s'était à peine écoulée qu'Aly avait exploré les environs et que, rassuré sur la suite des événements de la nuit, il m'engageait à partir avec son fils Méhémet pour gagner avant le jour la résidence d'été du consul de France, qui n'était, disait-il, éloignée que de deux

heures de Mersine.

Un campement Iran cal». — Le eansnl Maaollller. — La hImb des eaux an Tauru». — M. 4e Lamartine et non drogman. — tîn néra* pelonal*.

— Lea aauvernenra passé» et présent» de la Clliele. — Arrivée d'un messager dtt paeha. — le «al* mit prlnee et excellence.

Je suivis son conseil, et, au point du jour, mon guide vint me montrer du doigt quelques tentes du milieu desquelles sortait un long bâton surmonté d'un drapeau tricolore.

Ces lentes, formant le cercle, étaient assises sur un plan incliné que longeait un torrent à demi desséché, et ressemblaient, à distance, à des huttes de sauvages. Elles étaient garanties du soleil par quelques arbres et des touffes de lauriers-roses dont les fleurs jonchaient le sol.

— Où est la maison du consul? demandai-je à mon guide.

— C'est la tente verte qui domine les autres.

— Le consul demeure-t-il sous la tente?

— A la montagne, effendy, on n'a pas d'autres maisons qu'une toile soutenue par un piquet. N'est-ce pas comme cela dans votre pays?

— Non , c'est sons le toit de nos maisons que nous trouvons les commodités de la vie.

— Ici on respire un air embaumé et sans miasmes, tandis que, dans nos maisons du bord de la mer, on aspire la fièvre en dormant. Heureux, trois fois heureux les gens qui vivent à la montagne !

— Dieu soit loné! lui dis-je en poussant un soupir. Pour la première fois j'allais bivouaquer.

Pendant que je faisais des réflexions sur ma position présente, comparée à ma vie parisienne, et que j'errais par la pensée sur le macadam des quais et le trottoir de nos boulevards, Méhémet me fit remarquer des allées et venues de cavaliers qui semblaient s'apprêter à s'éloigner du campement. Il jugea qu'une vigie avait signalé notre arrivée. En effet, la cavalcade se mettait en marche, se dirigeant vers nous. Pins elle avançait et mieux je distinguais les cavaliers qui, pour la plupart, étaient vêtus du costume européen .

Celui qui les précédait avait un paletot blanc et une casquette galonnée comme celle de la livrée des valets. Derrière lui venaient trois cavaliers en jaquettes révélant la coupe parisienne, et coiffés de chapeaux de paille. Ils étaient suivis de deux Arabes en habit rouge, armés d'un longue canne semblable à celle de nos tambours-majors.

C'étaient le consul, trois Français et les janissaires. Ils venaient au-devant de l'hôte que leur avait annoncé un

exprès dépéché par Aly-Zeiffa, et qui nous avait devancés d'une heure.

Dès que nous fûmes à portée de la voix, je me découvris devant le représentant de la France dans le Taurus. •

— Heureux de vous voir, monsieur, me dit le consul de l'air le plus gracieux. Je viens d'apprendre qu'à votre arrivée dans ce pays, vous avez fait un coup de tète qui peut nous mettre en délicatesse avec les agents de la santé. Ne vous en inquiétez pas cependant, j'arrangerai cette affaire. En attendant, venez prendre place sous nos tentes; la vôtre vient d'être dressée. Ne vous étonnez pas de notre peu de luxe; à la campagne on sacrifie le beau à l'utile. Nous ferons notre possible pour vous faire aimer nos montagnes.

Quand nous fûmes à petite distance des tentes, une population assez nombreuse — hommes, femmes, enfants — sortit du campement, les uns vêtus à l'européenne, d'autres portant le costume turc.

Une fusillade nous accueillit à notre arrivée. Le consul, remarquant mon étonnement , m'apprit qu'en Orient telle était la façon de souhaiter la bienvenue. Il me conduisit près de sa tente, me fit asseoir sur un tapis étendu à côté du sien, et bientôt les habitants du campement vinrent se former en cercle autour de nous. Un grand caroubier nous couvrait tous de son ombre.

On me fit l'accueil le plus sympathique, et quand j'eus reçu et rendu le salut usité en Orient, qui consiste à porter sa main à la poitrine, à la bouche et au front, une djigane se mit à chanter, sur un ton nasillard, une suite de couplets qui se terminaient par un lou lou lou qu'elle prolongeait jusqu'à en perdre haleine. Je l'écoutais avec

plaisir, tout en remarquant le recueillement des assistants, gens bruyants de leur nature, et l'émotion que ce chant leur faisait éprouver. Il est vrai que l'Orient est la patrie des poètes : les malheureux, dit-on, se grisent avec une chanson; deux pages du roman d' * Antar les enivrent.

C'est donc au bruit de la fusillade, suivi de bienveillantes manifestations et de chants d'amour, qu'eut lieu mon installation à Ichmé, campement que n'indiquent pas les cartes, et qui cependant est le Vichy, le Biarritz de la Cilicie.

Une source d'eau minérale et sulfureuse, jadis connue des Romains et utilisée par eux, jaillit du rocher et vient se déposer dans quelques sarcophages, antiques monolithes qui servent de cuves à bains.

Ichmé est, pour les sociétés franque et turque, un lieu de réunion, de plaisir et de refuge pendant la saison d'été, qui est aussi la saison des fièvres, époque d'un sauve^quipeut général pour les familles aisées qui peuvent se soustraire au fléau.

Inutile de dire que les bains sont gratuits, les eaux, les rochers, le sol d'Ichmé n'étant la propriété ni de l'État ni des particuliers. Un médecin cosmopolite s'était attaché bénévolement à l'établissement, et vivait aux dépens du consul.

Lors de mon arrivée à Ichmé, la population européenne de Tarsous s'y trouvait réunie. Chaque famille avait planté sa tente autour d'un magnifique caroubier dont la cime était surmontée du drapeau consulaire.

Je dirai quelques mots des deux principaux personnages du campement.

Le consul de France, Mazoillier, est né dans le Levant,

7t VOYAGE EN CÎL1CIE.

vers la fin du siècle dernier. Son père, d'origine marseillaise, s'établit à Lattakié, où il amassa une certaine fortune. t\ avait épousé une princesse maronite, quelque peu alliée à la famille de l'émir Béchir.

D'abord négociant comme son père, Mazoillier quitta bientôt les affaires pour se livrer à la chasse dans le voisinage des ruines de l'ancienne Laodicée, où abonde le gibier. Sur ces entrefaites, M. de Lamartine arriva en Orient, fit chercher un drogman, et Mazoillier lui fut présenté. Il fut, pendant un an , le compagnon intime du poète , et parcourut avec lui divers points de la Syrie.

Grâce aux relations de son drogman, M. de Lamartine fit la connaissance de lady Stanhopeet d'autres personnages qu'il visita pendant son voyage en Orient. Mais l'intimité du poète voyageur et de l'interprète devint plus grande encore à la mort de Julia.

Mazoillier assista aux derniers moments de cette charmante jeune fille, donna à ses parents affligés des preuves d'intérêt et de dévouement, et prit part à leurs peines, de telle sorte qu'à l'heure de la séparation , le poète se jeta dans les bras du drogman devenu son ami, et lui promit qu'il le ferait consul, s'il arrivait à la tète des affaires, comme le lui avait prédit lady Stanhope.

Quand éclata la révolution de février, M. de Lamartine, se rappelant sa promesse, écrivit à Mazoillier qu'il était consul de France à Tarsous.

A la nouvelle de cette promotion, qu'il avait considérée comme un rêve de poète, Mazoillier quitta le costume arabe et le fez à gland bleu pour se parer du frac galonné et du tricorne à plumes noires. Sa femme, d'origine française, a conservé le costume des femmes de Tripoli, qu'ont

adopté les dames chrétiennes de l'Orient. Il consiste en un large pantalon de soie ronge ou bien, un corsage brodé, duquel s'échappe une jupe fendue sur le devant et sur les côtés, et en un fez rouge ceint d'un cachemire et orné de diamants.

Après MazoHIicr venait le médecin de la colonie. Celuici prenait le titre de docteur et le nom de comte Vinceslas de Borville-Gortzki, ancien chirurgien-major des armées polonaises et chevalier de l'ordre du Mérite militaire. Le docteur prétendait avoir fait toutes les campagnes contre les Russes , et montrait sur son front la trace d'un coup de sabre reçu au combat d'Ostrolenka. Sa physionomie n'aurait point été désagréable, si de longs cheveux bouclés comme une perruque à la Louis XIV n'avaient fait un contraste choquant avec son costume oriental, ce qui lui donnait l'air d'un Turc de Molière.

Pendant mon séjour à Ichmé, j'écrivis au pacha, gouverneur de la province, pour l'informer de mon arrivée, lui envoyer mes (irmans et lui demander le bouyourlou (passe-port) à l'aide duquel je pourrais voyager dans son gouvernement et jouir, dans les tribus amies, de certains privilèges accordés aux voyageurs officiels, outre le droit acquis à l'hospitalité, qui consiste à donner à tout voyageur qui en fait la demande le feu et l'eau, avec le gîte pour la nuit.

A l'époque romaine, les fonctionnaires de la République avaient, en vertu d'une loi {lex Juiia), le droit de voyager, dans le ressort de leur juridiction, aux dépens des populations qu'ils traversaient. C'est cette loi que Cicéron invoquait lorsqu'il visitait les divers points de la province de Càlicie dont le gouvernement lui était confié. Les gouver-

neurs de la Cilicie moderne sont loin de se douter qu'ils ont l'honneur d'être les successeurs de Marcus Tullius Cicero.

Un jour qu'étendu sur mon tapis je traçais sur mes cartes l'itinéraire que j'avais à suivre dans mon voyage, un janissaire vint me prévenir qu'un officier turc, porteur de dépèches, demandait à me parler. Je le fis entrer sous ma tente, et le messager, vêtu du costume de la réforme, ôta de son cou une petite giberne en or qu'il me remit après l'avoir portée à ses lèvres : — Ce sont des lettres du pacha, me dit-il. Je fis venir l'interprète qui les traduisit. C'étaient : une lettre de félicitations sur mon arrivée; un accusé de réception des dépêches que j'avais adressées au pacha; enfin une lettre m'offrant sa protection, ses services, et contenant un bouyourlou, ou passe-port officiel, dont la suscription, écrite en français assez peu correct, portait ce qui suit :

« A Son Excellence le bey-zadeh Victor Langlois, prince français, la gloire des savants, la lumière de la science.

« Ichmé. »

La lecture de cette bizarre dépêche n'était pas terminée que je fus pris d'un fou rire qui gagna l'interprète et causa une véritable stupéfaction au grave messager du pacha, qui ne pouvait se rendre compte des motifs de cet excès de gaieté, si peu dans les habitudes des flegmatiques Ottomans.

N'était-il pas plaisant, en effet, qu'un dignitaire turc, auquel j'étais parfaitement inconnu, me donnât les titres à' excellence y de prince, de seigneur, de bey-zadeh, et m'honorât de distinctions tout à fait hors ligne?... Je devenais inopinément, de par le pacha, la gloire des savants, la lu-

iniére de la science ! C'était à rendre jalouses toutes les académies du monde.

Mon précieux bouyourlou m arrivait au moment où la colonie se disposait à quitter Ichmépour rentrer à Tarsous. Cette coïncidence m'était d'autant plus agréable, qu'avant de parcourir le pays je désirais passer quelques jours dans cette ville avec ses principaux habitants.

Une mésaventure. — Le khavailju Bothro* Rok. — Histoire d'une fille

chemin». — Il traite de puUaanee à pulaeance avec le pacha. — l 'a mltlé d'an homme en échange d'un fu.ll.

La veille du départ, le consul avait expédié un courrier pour annoncer notre arrivée; aussi, dès que nous fûmes en vue de la ville de Sardanapale, de Persée et de saint Paul, nous aperçûmes un peloton de cavaliers qui nous accueillirent avec des cris de joie suivis de cette maudite fusillade dont les Orientaux sont prodigues et qui me valut une mésaventure grotesque : le jeune cheval que je montais n'étant pas encore habitué à d'aussi bruyantes réceptions, 6t, aux premières détonations, et tout en s'écartant de la ligne droite, un bond furieux dont il est facile de deviner les suites : je fus lancé au vol dans un fossé fangeux bordant la route que nous parcourions.

Je me tirai de ce cloaque, un peu confus des résultats de ma chute et des rires qu'elle provoquait, mais heureux d'avoir, grâce à cette iange qui me couvrait, conservé mon entière liberté de gestes et de mouvements. Peu désireux de

prendre une nouvelle leçon de voltige, je fis le reste de la route à pied.

Le jour de mon arrivée à Tarsous, il y avait à la table du consul un homme de prés de six pieds, portant un costume demi-mamelouk, demi-bédouin, et qu'à son air ref rogné et peu communicatif je pris tout d'abord pour un musulman fanatique. Mazoillier me le présenta comme son drogman et m'engagea à lier connaissance avec lui.

— Il vous sera utile, me dit le consul ; c'est un brave homme qui m'est dévoué.

Aux questions que j'adressai à ce taciturne personnage, dont l'apparente dignité m'étonnait, je n'obtins que des monosyllabes, et je dus me croire privilégié, car je remarquai qu'il ne parlait qu'au consul, dédaignant de répondre à toute autre personne.

Les allures de ce sauvage ne m'étaient pas très* sympathiques, et j'étais disposé à ne plus m'occuper de lui, quand un compatriote, M. Peyron, me dit à l'oreille :

— Ne négligez pas votre voisin ; plus tard vous reconnaîtrez l'utilité de ce conseil. S'il devient votre ami, vous feiez votre voyage à la montagne en toute sécurité; si vous lui êtes indifférent, vous pouvez faire de fâcheuses rencontres dans le cours de vos excursions; mais s'il devient votre ennemi, vous êtes un homme perdu ! Croyez-moi, ne négligez rien pour lui inspirer de l'intérêt, de l'affection même : votre vie peut en dépendre.

— Mais quelle puissance a donc ce mystérieux personnage? Est-il plus redoutable que les beys turkomans du Taurus?

— Oui et non. Il est simple drogman du consul français, sans influence apparente j mais, dès que le pays est agité,

cet homme, chrétien arabe de Jaffa et habitant la contrée depuis douze ans, disparaît du milieu de nous et ne revient que quand la volonté du pacha a fléchi devarit la résistance des beys turkomans qui occupent en maîtres quelques points de la province.

Je priai M. Peyron, dans la soirée, de me raconter l'his-

toire de l'Arabe chrétien.

« En 1839, me dit le jeune négociant, Abdallah-Dey, fils du gouverneur de Jaffa, se promenant un jour près de la fontaine où les femmes chrétiennes vont puiser l'eau, aperçut dans un groupe de jeunes filles une ravissante créature de quinze ans; ne consultant que sa passion, le jeune bey donna à ses gens l'ordre de suivre la fille chrétienne, en témoignant le désir de la trouver dans la soirée à son harem.

a Un désir de ce genre équivalait à un ordre : sous un prétexte quelconque, les sicaires attirèrent la jeune beauté au palais du gouverneur et la livrèrent au bey.

a Bothros Rok, tel est le nom de l'excentrique personnage dont vous voulez connaître la vie aventureuse, était hors de la ville lorsqu'on «enlevait sa sœur. Quand il revint dans sa famille, il trouva sa mère en pleurs et ses frères dont les yeux en feu et la figure bouleversée annonçaient uue violente émotion et une colère concentrée.

« En apprenant ce rapt odieux, Bothros sentit bouillonner en lui ce même sang qui coule dans les veines du lion et de l'Arabe. Il bondit de rage, saisit ses pistolets et son poignard, fit seller le meilleur de ses chevaux, et se dirigea vers la demeure du bey. Il demande à être présenté au fils du pacha pour lui faire connaître les auteurs d'un crime commis la veille. Les gardes l'introduisent.

80 YÛYAGE KN CIIJCIE.

« — Où est ma soeur? s'écrie-t-il, en mettant les deux canons de ses pistolets albanais sur la poitrine du ravisseur.

« — Ta sœur? je ne l'ai pas vue. M'en avais-tu confié la garde ?

« A ces mots deux coupsde feu partirent, etl'osmanli roula sur son divan en rendant des flots de sang. BothFos prit son poignard, lui coupa une oreille, et renversant tout sur son passage, il vint fixer avec ce même poignard l'oreille du fils à la porte du père, devant les gardes stupéfiés par tant d'audace.

« Couvert du sang de sa victime, Bothros arrive dans la cour du palais, et saisissant les rênes de son cheval qu'il y avait laissé, d'un bond se met en selle, part comme un trait, arrive à la maison de sa mère et lui crie :

m — Ta fille est vengée, ma mère ! Adieu ! —Puis il s'élance de nouveau, sort de la ville et gagne la montagne, où il put se cacher pendant quelque temps sous les habits d'un mendiant.

« Cependant le pacha lançait des cavaliers dans toutes les directions à la poursuite du meurtrier de son fils et mettait sa téte à prix.

« lîothros, ne se trouvant pas en sûreté chez les Maronites, passa en Asie Mineure et vint chercher un asile chez les montagnards turkomans.

a Sur ces entrefaites, une bande de brigands se formait dans le Taurus et jetait la terreur dans la contrée. Les caravanes étaient attaquées et rançonnées, les fonds du gouvernement pillés, les Tâtars qui les accompagnaient impitoyablement massacrés, et bientôt voyageurs et pèlerins n'osèrent plus franchir les défilés de la montagne pour passer de Cappadoce en Cilicie.

JOURNAL DU VOYAGE. f.l

« Les pachas-gouverneurs, qui sont d'une extrême prudence, hésitent souvent et longtemps avant de s'attaquer aux bandits, et la gendarmerie turque n'a jamais bien compris que la répression du brigandage fût dans ses attributions ; aussi la bande faisait-elle de fort belles affaires dans les montagnes.

o Aujourd'hui encore on parle avec un respect mè!é de crainte des audacieux coups de main exécutés par le roi de la montagne : c'est ainsi qu'on désigne dans le pays Méhémet-Tchaderdji-aga, le chef de la redoutable bande.

« Les villes elles-mêmes avaient à souffrir des déprédations de ces hardis bandits, et des vols considérables étaient commis à Adana et à Tarsous, soit par eux, soit par leurs affidés.

« Je suis loin d'affirmer, disait mon narrateur, que Bothros ait fait partie de la bande de Méhémet-Tchaderdji , mais ce dont je suis bien convaincu, c'est qu'il parcourt seul la montagne sans jamais être inquiété, tandis que nous, bien qu'ayant de fortes escortes, nous devons nous tenir constamment sur nos gardes et quelquefois même échanger des coups de fusil.

« La bande du roi de la montagne prit un tel accroissement, et ses méfaits devinrent si fréquents, que les consuls firent des représentations énergiques au pacha. L'un d'eux, le consul d'Angleterre, s'était vu enlever tous ses chevaux en une nuit, et un poste de ligne de dix hommes avait été désarmé et bâillonné.

« Les prouesses de Méhémet-Tchaderdji et les plaintes auxquelles elles donnèrent lieu troublèrent enfin le sommeil du gouverneur, qui prit la résolution d'en finir avec les brigands, non pas en les exterminant, les moyens héroïques

82 VOYAGE EN C1LICIE

n'allaient pas à sa taille, niais en traitant avec eux de puissance à puissance. 11 leur fit proposer, par ses agents, des conditions qui furent, à plusieurs reprises, discutées et rejetées.

« Cependant le métier de brigand, s'il a ses avantages, a aussi ses dangers; et, de même qu'un soldat se fatigue de la guerre, un bandit se lasse d'expéditions aventureuses dont sa vie est l'enjeu. Le chef de la bande consentit à entrer en arrangement; il députa Bothros au pacha, avec mission de signer un traité. Il fut décidé que les hommes deTchaderdji rentreraient dans la vie privée sans être inquiélés, et que le cl.ef aurait la faculté de se fixer da,.s le Khozan-Dagh, l'ancien Amanus, où il vivrait à l'abri des poursuites de l'autorité turque.

« Les choses ainsi arrêtées, le pays rentra dans le calme. Les gorges du Taurus recelèrent bien encore des bandits, mais un petit nombre seulement, qui ne se montra qu'à de longs intervalles. Les Varavanes, les voyageurs et pèlerins purent donc traverser les montagnes sans crainte d'être pillés comme par le passé; et, d'ailleurs, s'ils avaient à franchir quelque défilé n'offrant pas une entière sécurité, Bothros les accompagnait, et le passage s'effectuait sans mésaventure.

« Cependant, me dit Peyron en terminant, on craint la formation d'une nouvelle bande, et quelques attaques de nuit semblent confirmer cette crainte. Ainsi, croyez-moi, laites de bothros votre ami et emmenez-le avec vous. »

Je remerciai mon jeune compatriote de ses conseils, bien décidé à les suivre et à ne négliger aucun moyen de séduction pour conquérir l'affection de mon farouche Arabe. Deux heures ne s'étaient pas écoidées, que je lui faisais don

d'un excellent fusil de chasse sortant de la labrique de Devisme. Bothros fut très-sensible à cette attention, et, à partir de ce moment , la glace fut rompue : nous étions frère*.

T ar«o un et aea monuments. — Le tombeau de Hardanapale. — 4e meta la ville en émoi avec un peu de poudre. — Luc mine d antiquité*. — Hana-gênc dea Tures. - Mon domicile envahi par lea eawaa du aou- ▼ernenr. — DUtrlbutlop de coup» de cravache. — fart céramique * Tarae.

Tarsous peut être comparée à une oasis perdue au milieu d'un vaste désert.

La place où le Pégase de Bellérophon aurait, en touchant, brisé la corne de son pied, fatigué qu'il était de sa course éthérée, est marquée, suivant les traditions, par l'emplacement qu'occupe Tarse.

L'immense plaine au centre de laquelle s'élèvent les maisons de la ville, entourées de jardins plantés d'orangers, de citronniers et de palmiers, est desséchée par un soleil ardent. Dévastes marais, cachés par des joncs et des roseaux, rompent seuls la monotonie de ce sol inculte, malsain, et permettent au voyageur de reposer sa vue sur quelques touffes de verdure.

Du milieu de la ville s'élèvent des minarets et des coupoles d'où l'on découvre un horizon d'une grande étendue, de hautes montagnes, des plaines uues, de pauvres villages et enfin la mer. (là et là on aperçoit sur divers points de la cité^ luttant de hauteur avec les flèches des mosquées, les

pavillons des consuls européens, ressemblant à des mâts

de vaisseau pavoisés.

La vie s'est éteinte autour de cette cité de 7,000 âmes, qui, elle-même, est d'une tristesse spleenique : les maisons sont basses et à terrasses; les rues étroites et tortueuses; les places et le bazar toujours envahis à certains jours par des caravanes qui vont, viennent, se croisent et s'embarrassent.

Plusieurs canaux, partant du Cydnus, amènent les eaux destinées aux bains et aux fontaines publiques. Les murs des anciennes églises chrétiennes, converties en mosquées, tombent en ruines, et des tombes musulmanes renversées marquent l'emplacement d'un cimetière abandonné.

L'herbe pousse tout aussi bien sur les murailles des monuments et des habitations que sur les places et dans les rues. Peut-être faut-il attribuer l'incroyable apathie de cette population aux fièvres qui régnent constamment dans cette contrée déshéritée. Aucune activité ne se remarque parmi les gens de métier, et la végétation elle-même semble se ressentir des influences pernicieuses du climat.

J'ai dit qu'au moment où le fléau était le plus à craindre, les personnes aisées de la ville quittaient leurs habitations pour aller chercher dans les montagnes un air sain et pur. Tarsous devient alors pendant ces quelques mois un véritable désert.

Et cependant cette cité, dans les temps antiques, était belle, était florissante. Ses palais, ses édifices, ses jeux, sa nombreuse population lui avaient valu le titre de métropole. Ses écoles rivalisaient avec celles d'Athènes et d'Alexandrie.

On sait les fêtes somptueuses qu'Antoine y donna à

Cléopâtre. On sait aussi que les jeux qui s'y tenaient chaque année attiraient dans son sein un grand nombre d'habitants des villes de l'Asie Mineure et de la Syrie.

Un monument d'une haute antiquité se trouve à petite distance au sud de Tarse. C'est une grande construction, vaste parallélogramme en poudingue artificiel, long de 1 15 mètres, large de 45 et haut de 8. Dans l'intérieur se trouvent deux cubes aussi en poudingue et massifs.

Je me demandais quel pouvait être le gigantesque squelette couché dans ce tombeau , et je commençais à désespérer de le savoir jamais, quand un passage d'un classique me révéla sa destination ; en voici le résumé :

« Alexandre, malade des suites de son bain dans le

Cydnus, dut s'arrêter quelques jours à Tarse. Dès qu'il fut

rétabli, le héros se remit à la poursuite de Darius et de ses

Perses, et passa, avec une partie de son armée, devant un

monument colossal qu'on lui dit être le tombeau de Sar-

danapale. Les soldats du héros macédonien défilèrent en

battant des mains devant le tombeau de ce viveur des temps passés. »

J'avais donc sous les yeux un monument, sinon contemporain de Sardanapale, au moins commémoratif de l'existence de ce roi assyrien ; en un mot, un mnima, comme on dirait en grec; la difficulté était de l'explorer en y pratiquant des fouilles.

Pourvu d'une aiguille de mineur, je pratiquai un trou de près de deux mètres de profondeur sur la plate-forme du monument, et après y avoir introduit de a à 3 kilogrammes de poudre, j'y plongeai une mèche à laquelle je mis le feu vers minuit, après avoir pris les mesures convenables pour que la mine éclatât deux heures après, convaincu qu'à ce

moment de la nuit personne ne serait blessé par les éclats

de l'édifice.

En effet, vers deux heures du matin, j'entendis une détonation semblable à un coup de tonnerre. Je me rendis en toute bâte au Dunuk-Tach ; tel est le nom que donnent les Turks au monument dont il s'agit.

En traversant la ville, ordinairement si morne, si calme, même de jour, je remarquai une agitation dont seul je connaissais la cause : les hommes, à la porte de leurs maisons ou debout sur leurs terrasses, étaient tellement troublés, qu'ils ne m'aperçurent même pas. Tout ce monde croyait à un tremblement de terre, à un volcan, à un orage surnaturel ; car le ciel était pur et les étoiles scintillaient comme toujours. Les femmes disaient que ce devait être le prélude de la fin du monde, et le départ des cigognes qui avait eu lieu le jour précédent corroborait en quelque sorte leur opinion.

Arrivé au Dunuk-Tach, je m'empressai d'en escalader la plate-forme et remarquai avec étonnement que pas un bloc de poudingue ne s'était détaché; seulement l'orifice de la mine s'était dégradé, et les arbustes qui l'entouraient avaient été carbonisés.

Ce petit événement n'eut pas même pour effet de tirer la population de son apathie habituelle : le lendemain, il était oublié, et personne n'avait eu la pensée d'en approfondir la cause.

Je renonçai, non sans d'amers regrets, à pénétrer dans les profondeurs de ce mystérieux monument, qui semblait me promettre la révélation de secrets ou la découverte d'objets d'autant plus précieux, que leur enfouissement devait remonter à trois mille ans et plus.

À quelques jours de là, une autre mine d'antiquités me donna les moyens d'enrichir le Musée du Louvre d'une assez nombreuse collection de statuettes en terre cuite.

Un monticule situé à proximité de Tarse, et désigné sous le nom de Gueuzluk-Kalah (château du Helvédère), se trouvait dénudé après une pluie torrentielle; les eaux avaient entraîné les terres végétales de telle sorte que la surface du versant méridional de ce monticule était dépourvue de toute végétation.

Un enfant, à qui j'avais acheté quelques médailles, vint me trouver et me montra plusieurs fragments de statuettes en argile, d'un beau style, qu'il venait de recueillir, disaitil, sur le chemin qui borde ce même monticule. Mon étonnement fut grand quand , arrivé à l'endroit qu'il m'avait indiqué, je vis poindre sur l'escarpement du talus une assez grande quantité de fragments identiques à l'échantillon qu'il m'avait présenté. ^

Je croyais rêver : j'avais là, sous les yeux, une mine d'antiques! un ossuaire d'argile à fleur de terre! C'était à n'y pas croire ! Assurément ce fut un beau jour pour moi que celui où jè fis cette découverte dans laquelle je su£ plus lard, non sans un peu de dépit, que j'avais été devancé par M. Barker, consul de Hollande, qui avait cru trouver là une fabrique de poteries antiques, tandis que j'acquis la preuve que c'était une nécropole dans laquelle les anciens avaient enfoui ces objets d'art avec leurs morts à une époque voisine de l'introduction du christianisme en Cilicie.

J'achetai, moyennant quelques piastres, le silence de l'enfant, et, pour être sûr qu'il ne divulguerait pas la nouvelle au bazar, écho des commérages de la ville, je l'emmenai au consulat.

8» VOYAGE EN C1LICIE.

A ma prière, Mazoillierse mit en rapport avec le propriétaire du terrain qui recelait mes richesses artistiques; il lui fit comprendre que sa propriété, ravinée par les eaux, n'avait plus que peu de valeur, et lui proposa d'en faire l'acquisition. Le marché conclu, je rassemblai quelques ouvriers, et, après avoir fait entourer le terrain de cordes, j'y arborai le drapeau français, qui fut salué de vingt et un coups de fusil.

Dès que la pioche eut fait son office, les terres cuites sortirent de terre comme par enchantement. En quelques jours, j'en avais rassemblé plusieurs caisses. Parmi ces antiques figuraient, par fragments, des statuettes représentant les dieux du panlhéon tarsiote : Jupiter, Hercule, Persée, Mithra, Bacchus ; des divinités sépulcrales dont la tète était ornée d'une couronne de lierre, des objets votifs, des lampes funéraires, masques de théâtre, ébauchoirs de modeleurs, moules en plâtre, et une grande quantité d'objets d'un usage inconnu ou problématique.

J'avais creusé de larges tranchées, lorsque le gouverneur de Tarsous, qui craignait que je ne découvrisse des trésors, et peut-être à l'instigation d'un consul étranger, me fit intimer l'ordre de cesser mes fouilles. Je continuai, malgré sa défense, et en référai au pacha de la province.

Sur ces entrefaites, le bruit se répandit en ville que j'avais découvert des vases remplis d'or et une foule d'objets précieux. Quelque absurde que fût ce bruit, on le crut fondé, et il fit son chemin.

Le gouverneur de Tarsous, voyant que je ne tenais pas compte de ses injonctions, m'envoya, par un de ses officiers, une dépêche dans laquelle il renouvelait la défense

de creuser le terrain, nie prescrivait de vider les lieux sur l'heure et de baisser mon pavillon.

Je répondis au messager que si les gens du kaïmakam osaient franchir l'enceinte de mes fouilles, je les en ferais sortir par la force, et l'invitai à porter ma réponsè au gouverneur.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis cette discussion, quand, me rendant un matin à mes fouilles, je remarquai l'absence du gardien, la disparition du pavillon et l'enlèvement des cordes. Un poste de trois cawas était installé dans tna tente et fumait mon tabac.

Je revins furieux au consulat, où je rassemblai quelques Français de bonne volonté qui s'armèrent de courbaches, ou nerfs d'hippopotame; puis nous tombâmes à grands coups de cravache sur les cawas qui eriaient comme si on les eût écorchés ; il est vrai qu'ils devaient l'être un peu.

A partir de ce jour le gouverneur de Tarsous ne donna plus signe de son existence. Quelque temps après, il fut destitué pour cause d'incapacité et de faiblesse dans son administration. C'était un ancien barbier du sultan, qui devait à la légèreté de sa main le titre de bey et les fonctions de kaïmakam.

Les produits de la céramique tarsiote, œuvres des artistes ciiiciens avant l'ère chrétienne, que j'ai expédiés à Paris, ont été demandés à M. le ministre de l'instruction publique par M. le directeur général des musées impériaux qui en a exposé une partie au Louvre, dans une des salles du premier étage, sous le cristal d'une montre octogone surmontée d'un vase en terre cuite polychrome.

Dans le nombre de ces objets d'art antique se trouve une statuette que j'ai exhumée moi-même du sol (par une cha-

90 VOYAGE ËN C1LICIE.

leur de quarante degrés) et que je signale à l'attention des archéologues. C'est une charmante nymphe couchée sur un voile rouge que je croyais être une Vénus, tant il y a dt perfection dans ses gracieuses formes, mais que les archéologues ont baptisée du nom d'Omphale. Souriez- lui, lecteur, et je me croirai payé tle mes fatigues.

Après avoir donné à mes fouilles le temps dont je pouvais disposer, je me préparai à parcourir le pays, afin d'étudier les ruines des cités et des monuments antiques qui s'y trouvent en assez grand nombre et ont contribué à sa gloire dans les temps passés.

I n marla«o *rée. — Mimique loeafé. —la deiltAnar en mnrlnCc ,.«r la tenèt rp — ni*eita«t«n dn contrat à elel ouvert. — Le »rou*««mi d une Jeune Aile *ree«.ne« — Un dîner de eérémonlp -un* UM*lpttr« ni four ehetté».- Entrée de In mariée. — Le* eond* dp poln* et le nain ftcnft. — La mariée «'évanuult. — in baptême arménien. — Je anla parrain.

Avant de quitter Tarsous, je dus, par suite d'instatttes invitations, assister à des mariages et à des baptêmes, où ma présence, sans être nécessaire, était en quelque sorte obligée. A Tarsous on se marie et on baptise à une certaine époque de l'année. Pourquoi ? Je ne sais, mais le fait * existe.

Un riche négociant grec de la ville, le khavadja BarboUr, m'avait envoyé son fds pour m'engager à assister aux noces de mademoiselle Nissha-Mannoutch-Pareskavo, sa fille, cfu'il allait donner pour épouse à Démétrios-Djibraïl-Nikolaos

journal du Voyage. 91

Zaphiri. L'invitation faite et acceptée, le frère de la jeune personne me remit un cierge en cire jaune, orné d'une faveur rose, et cpii devait, le jour du mariage, me servir de carte d'entrée dans la maison de son père et à l'église.

Le jour fixé pour la noce, toute la population franque et grecque de la ville était sur pied et dans ses plus beaux atours; les hommes portaient des vêtements neufs, les femmes avaient étalé sur leur tète et sur leur corsage tous leurs bijoux de prix.

Depuis le matin les domestiques tiraient des coups de fusil sous les fenêtres de la future

Un orchestre composé d'une guitare triangulaire, dite psatter, sorte de planche sur laquelle sont tendus des fils de laiton que l'on fait vibrer avec une baleine, d'un tambour de basque et d'un flageolet percé de trois trous, parcourait la ville, précédé d'un bélier dont les cornes étaient dorées et ornées de rubans.

Une nuée de petits vauriens — où n'en trotive-t-on pas? — suivait la*musique en glapissant des chants tellement monotones, qu'on aurait pu croire à une cérémonie funèbre. Cette musique charivarique était à la fois le prélude des oérémonies du mariage et un appel fait aux invités.

Pour faire honneur aux jeunes époux, je revêtis mon uniforme d'officier de garde nationale et me rendis à la demeure du fiancé, que ses amis venaient d'habiller au grand complet, et qui attendait que le père de la future vint le chercher pour le conduire chez lui.

Chaque arrivant adressait à l'heureux fiancé les compliments d'usage, qu'il mêlait de propos grivois, afin de le mettre en belle humeur; puis il lui faisait un cadeau qui consistait soit en foulards, fez de Stamboul, souliers brodés,

9î VOYAGE EN CILICIE.

tchibouk avec bouquin d'ambre; soit même en poules, mou* tons, fruits, pièces d'argent.

Le beau-père arrivé, ayant à sa suite les musiciens dont j'ai parlé, les amis du futur, par des coups de fusil répétés, et l'orchestre, par des sons criards et discordants, nous gratifièrent d'un assourdissant et infernal vacarme qui se prolongea pendant plus d'une heure.

Enfin le cortège se mit en marche vers la maison du père de la mariée. J'étais en téte des invités, mon cierge en main, et dans une attitudedont mon costume militaire et ce cierge flambant justifiaient suffisamment la gêne.

Arrivés devant la maison de la future, le père y entra seul, en ferma la porte et parut tout à coup à une fenêtre, d'où il adressa ces questions au fiancé :

— Qui es-tu et que veux-tu ?

— Mon maître, je suis ton esclave, Démétrios-Djibraïl- Nikolaos, fils d'Antoine-Pantaléon-Giourgos Zaphiri, et je viens très-humblement te demander ta fille en mariage.

— Quelle dot apportes-tu ? «

— Dix robes de brocart d'Alep, des étoffes de Damas, des colliers et des bracelets en or, etc.

— Entre avec tes amis.

A ce moment la musique et la fusillade éclatent avec plus de force, et les invités célèbrent par des chants la beauté et les grâces de la jeune fille, la[force et la richesse de son heureux fiancé, le tout avec accompagnement de houras et de cris.

J'entrai dans la maison avec le cortège, et, 'dès que nous parûmes sur la terrasse, les femmes, qui attendaient notre arrivée, entonnèrent un chant dont chaque couplet était suivi de cet interminable lou bu lou dont j'ai parlé.

Le trousseau de la mariée fut exposé sur de grandes tables, et chacun put en admirer les richesses. C'étaient des pièces d'étoffe de fabrique syrienne, des soieries de Brousse, des narguilehs de cristal montés en argent , des tasses de calé du Japon supportées par des coquetiers d'argent, des aiguières, des vases à parfums, des tapis, enfin tout l'attirail d'un riche ameublement oriental.

Pendant cette inspection, qui donnait lieu à des appréciations fort controversées sur la valeur de certains objets — appréciations qui me paraissaient assez peu convenables — des esclaves servaient, dans une vaste salle, un festin somptueux qui se composait de plusieurs moutons rôtis et fumant sur de grands plateaux, et de plats de riz disposé en cônes, d'une volume fort respectable. Des assiettes surchargées de gâteaux et de sucreries complétaient ce festin.

I>es invités s'accroupirent en quelques instants, les femmes d'un côté de la salle, les hommes de l'autre ; on dépeça les moutons, chacun tirant à soi le morceau qu'il parvenait à détacher du tout. L'usage des assiettes n'étant point encore adopté dans cette partie de l'Orient, et les doigts devant suppléer aux fourchettes dont les Asiatiques contestent l'utilité, je me trouvai, comme tout ce monde, dans la nécessité de mordre à belles dents à même le morceau qui m'était échu, tout en me préservant de mon mieux des gestes désordonnés de mes voisins, qui ne prenaient nul souci de l'intérêt que je pouvais attacher à la propreté de mes vêtements. Aussi n'est-il pas rare de sortir de semblables repas couvert de taches.

Une sébile en argent que tenait un serviteur était à la disposition des convives qui s'y désaltéraient à tour de rôle.

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l uis on apport ;i di s pipes et If café. La nuit vint jœu après, et le signal du départ pour l'église fut donné.

C'était à ce moment que la mariée, jusqu'alors invisible, devait se montrer à son futur époux comme à tous les convives : on entendait des sanglots partant de la pièce voisine, dont la porte dissimulée par un kachemyr s'ouvrit pour livrer passage à une forme humaine couverte d'un long voile blanc, et soutenue par deux femmes. C'était la mariée!

Un vivat prolongé accueillit l'apparition, et le cortège se mit en marche pour l'église grecque, toujours précédé de la musique, et au bruit inévitable des coups de fusil. Dèsqu'il fut arrivé à l'entrée du sanctuaire illuminé pour la cérémonie, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, Pévêque orthodoxe renouvela les questions déjà faites au futur par le père de la jeune tille, et la noce pénétra dans l'église. On fit placer les époux devant l'autel, et les cérémonies du mariage commencèrent.

L evèque prit du pain qu'd rompit en plusieurs parties, en offrit aux jeunes époux et jeta le reste sur les assistants. Au calme qui régnait dans le sanctuaire succéda aussitôt un brouhaha incroyable. Les invités s'étant précipités en même temps pour ramasser un morceau de ce pain, il eu résulta un véritable mêlée, une assaut de force et de dextérité où les poussées, voire même les coups, pleuvaient comme les bénédictions que le prélat dispensait à ce moment.

Ne comprenant rien à cette scène scandaleuse, je voulus m'mlerposer ; mais on me fit observer que se jeter sur le pain bénit était une coutume fort ancienne en Orient i et pu m'en expliqua la cause : tout fidèle, célibataire, qui peut ramasser et manger une parcelle de ce pain cousacré, se marie dans l'année et est heureux.

î^a cérémonie religieuse terminée, la jeune femme, toujours couverte de sou large voile, sans que personne eut encore vu ses traits, pas même le mari, prit le chemin de la maison de celui-ci, suivie de la musique et du cortège. A. peine arrivée, on la lit entrer dans une grandesaUe ; et là, la nouvelle épouse, assise sur un siège élevé, attendit son mari qui entra bientôt dans cette salle où les invités avaient été introduits.

Les chants recommencèrent, et l'époux, armé d'un sabre courbe, souleva le voile de sa jeune femme avec la pointe de son damas. Cet acte fit éclater un tonnerre d'applaudissements, au milieu desquels l'épouse, confuse et en pleurs, s'évanouit! — la défaillance est dans le programme de la cérémonie. — Des femmes la transportèrent dans la chambre nuptiale.

Un repas tout aussi splendide que celui dont le père de la mariée nous avait fait les honneurs dans la matinée, nous fut offert. Ou préluda par quelques chansons inspirées par l'union qui venait de s'accomplir ; puis on s'accroupit autour des mets avec un tel entrain, que plusieurs des invités, oubliant leur tempérance habituelle, banquetèrent jusqu'à l'ivresse, et que la fête dégénéra bientôt en orgie tapageuse qui permit à l'époux de rejoindre sa femme et à moi de in'esquiver.

Un baptême, en Orient, est une cérémonie presque aussi curieuse qu'un mariage.

Un de mes amis, le khavadja Maphéli, riche Arménien, qui avait un enfant nouveau-né, vint me prier d'en être le parrain, me proposant pour marraine une jeune dame que j'avais vue chez iui et qui était veuve, depuis

Peu disposé à accepter cette invitation qui dérangeait mes projets, j'objectai, pour colorer mon excuse, la différence de religion; mais tout en m'assurant que celte divergence dans nos croyances ne pouvait motiver un refus, il me pressa si bien que je cédai.

— Comment l'appellerons-nous ?

— Mais c'est à vous, qui êtes son père, à m'indiquer les noms qui vous conviennent.

— Du tout, c'est au parrain à nommer son filleul. Peu familiarisé avec les noms du calendrier arménien, je

6s part de mon embarras à Maphéli, et nous convînmes qu'il s'appellerait Mardyros-Garabed-Asdouadzadour, ou Martj r- Précurseur- Dieudonnê .

Le jour 6xé pour la cérémonie, j'envoyai à la jeune veuve, ma future commère, au lieu de la douzaine de gants Jouvin et des bonbons de Boissier, une ceinture de Perse et une alliance; tel est l'usage. Peu après je me dirigeai, avec quelques invités, chez le khavadja Maphéli, où devait avoir lieu la cérémonie du baptême.

Lorsque j'entrai dans sa demeure, Maphéli \- nt à moi, m'embrassa avec une véritable effusion, etme6t embrasser l'enfant. Je venais de subir ces petites misères inhérentes à la condition de parrain, lorsque la marraine entra dans la chambre où nous étions réunis. J'aurais dû l'embrasser aussi , ne fût-ce qu'à titre de compensation, mais on me fit observer que ce serait contraire aux usages du pays, où le compérage était sans prérogative de ce genre.

Sur une table qui occupait le centre de la pièce était un grand bassin en métal que des serviteurs étaient occupés à remplir de vin de la Commanderie. Les invités, inunis de cierges allumés, formaient le cercle autour de la table, les

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yeux fixés sur la précieuse liqueur qu'ils semblaient convoiter.

L'évèque arménien, toutes ses dispositions prises, me fit placer à sa droite, mit à sa gauche Setti-Mériam, la marraine, fit donner à chacun de nous un cierge allume, et commença les prières, après toutefois qu'il eut été convenu entre le prélat et moi que chaque fois que je sentirais la pression de son coude je prononcerais le mot Amen.

L'évêque déshabilla l'enfant, bénissant chacun de ses vêtements à mesure qu'il les lui ôtait, et le plongea nu dans le bassin : cérémonie que je comparai à l'immersion du brillant Achille dans les eaux du Styx, et qui peut-être lui doit son origine. Le bain pris, le prélat me demanda si mon intention était de faire élever mon filleul dans la foi chrétienne et dans l'obéissance des canons de l'Église grégorienne. Cette question, à laquelle j'étais loin de m'attendre, fit sourire les assistants, et me causa quelque embarras ; cependant je lui dis que, me sachant catholique, il devait modifier sa demande de telle sorte que ma réponse ne pût engager ma conscience; qu'au surplus j'approuvais à l'avance tout ce qu'il jugerait convenable de faire quant à la religion de l'enfant que je lui présentais.

— C'est une simple formalité, me dit l'Eminence, qui me parut fort coulante en matière religieuse; dites oui, et la responsabilité tombera tout entière sur la marraine.

La difficulté aplanie, l'évêque prit son bâton pastoral, et s'étant porté successivement aux quatre points cardinaux, avec une dignité toute patriarcale, il annonça à haute voix que l'Eglise grégorienne comptait un fidèle de plus, tout en appelant les prières de ses coreligionnaires sur le néophyte.

Un repas termina la cérémonie.

Le* bon» et le* mauvais présagea. — Je m'égare dmn» les bals. — Uac agréable reaeentre. — La perle du Taura*.

Les Orientaux ne croient pas seulement à la fatalité, ils croient aussi aux présages. Lorsqu'ils se mettent en voyage, ils tirent des conjectures des rencontres qu'ils font au début de leur première journée de marche.

Un mendiant, un juif, un corbeau, un , lièvre, sont de mauvais augure; si, au contraire, ils aperçoivent une jeune fille, une tourterelle, une gazelle ou un aigle, leur voyage doit s'accomplir sous les meilleurs et les plus heureux auspices.

Sur le pointdequitterTarsouspouruneexcursion lointaine, je montai à cheval dans le double but de me préparer, par une course de quelques heures, aux fatigues que je prévoyais, et d'entrer en même temps dans les mœurs du pays, en allant à la découverte des augures.

Tout en suivant mes deux chiens, lancés à la poursuite de gazelles, je me trouvai au centre d'une colline boisée, éloignée d'environ deux heures de la ville, et où la nuit vint me surprendre avant que j'eusse pu en sortir. Craignant de m'égarer davantage, et voulant éviter les accidents qui pouvaient m'arriver sur un terrain semé de roches et coupé de ravins, je me résignai à passer la nuit au pied d'un arbre.

Après avoir rappelé mes chiens, entravé mon cheval et disposé ma couche, je m'établis sous un platane et fumai, autant pour abréger le temps que pour calmer la faim dont

je commençais à sentir les atteintes. Fatigué de ma course et sollicité par une température d'une extrême douceur, je ne tardai pas h m'endormir.

11 y avait à peine une heure que j'avais oublié la vie réelle pour errer dans les espaces inconnus, à la merci de rêves fantastiques, quand les grognements sourds de mes chiens me réveillèrent brusquement. Aucun bruit, aucun mouvement n'ayant justifié cette alerte, j'en attribuai la cause à quelques chacals affamés, rôdeurs de nuit qui se glissent jusque sous les tentes des voyageurs, d'où ils enlèvent des débris de viandes quand la surveillance est en défaut.

Le sommeil me gagna de nouveau, et le jour commençait à poindre à l'horizon lorsque, par des hennissements répétés, mon cheval vint me donner l'éveil. Ne doutant pas qu'une caravane ne fût dans les environs, je me décidai à partir de suite afin de la rejoindre, laissant ce soin à ma monture dont je lâchai les rênes. Effectivement, après une marche rapide de quelques minutes, à travers ronces et hautes herbes, j'aperçus plusieurs cavaliers turkomans qui devaient avoir quitté leurs tentes pendant la nuit, afin de gagner la ville avant la chaleur. Ils étaient précédés par un personnage qu'à sa taille, à la délicatesse de ses mouvements et au soin qu'il prenait pour se soustraire aux regards sous les plis de son burnous, je dus prendre pour une femme.

— Soyez les bienvenus, mes frères, leur dis-je en les approchant, et permettez-moi de faire route avec vous, car, si je ne me trompe, vous allez à Tarsous ; — et à ce moment je commençais à en découvrir au loin les minarets élancés.

— Sans doute, me répondit l'inconnu dont je soupçonnais le déguisement; et si vous le désirez, mes cavaliers tiendront la laisse de vos chiens qui embarrassent la marche de

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votre cheval. Quel hasard vous amène donc ici, et de si bonne heure, Effendy ?

Je racontai ma mésaventure à l'inconnu qui me railla sur mon inexpérience et engagea la conversation sur divers sujets.

Arrivé aux portes de Tarsous, ce cavalier, à la tournure élégante et aux manières distinguées, laissant, comme par hasard, tomber le capuchon de son burnous, me fit le plus gracieux sourire. Je ne m'étais pas trompé : j'avais devant moi la perle du Taurus, labelleNedjmé, fille d'un ancien chef chrétien de la montagne, mort en combattant les Égyptiens.

Son père, lors de l'invasion d'Ibrahim-Pacha, l'avait envoyée enfant dans le Liban et confiée à l'émir Karam, l'un des scheiks maronites, gouverneur dans la montagne. Depuis quelque temps elle était revenue dans le Taurus pour y prendre possession de l'héritage de Kosrow-aga, son père. L'hiver etle habitait Tarsous ; l'été elle demeurait dans son tchifilik de la montagne, entourée d'esclaves, de gardes à sa solde, et vivait indépendante.

Après un entretien que j'aurais voulu prolonger, tant il m'offrait de charme, la jeune et belle Nedjmé me tendit la main en me témoignant le désir me voir à Tarsous, et nous nous séparâmes.

Une telle rencontre (au point de vue oriental) était de bon augure, et je ne doutai pas que ma première excursion ne fût heureuse.

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