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Préparatifs de voyage. — Pernonnel composant la caravane. — Va moine défroqué. — Le* zaptlé». — pompelopoll* — Un «crprnt dans un théâtre. — Le pmj Ile. — Le* ruine* de Lama*. — Un trophée «or un
Par une belle matinée d'automne, le quartier du consulat de France était en émoi. Jamais la population de Tarsous n'avait vu, dans la ruelle solitaire où, le dimanche, flottait le pavillon tricolore, une aussi grande quantité de chevaux, de bagages, d'hommes armés et équipés en guerre et prêts à entrer en campagne.
Il ne s'agissait cependant ni d'une expédition militaire ni d'une visite au pacha-gouverneur. A part quelques intimes, que nous avions mis dans la confidence, personne ne soupçonnait la cause de ce mouvement inusité et de ce déploiement de forces.
On disait bien dans la ville que de grands événements se préparaient, mais ces bruits trouvaient peu d'écho; et, d'ailleurs, que pouvaient tenter vingt-cinq ou trente personnes? On se perdait donc en conjectures.
Il s'agissait tout simplement d'un voyage de quelques mois dans un pays peu connu, par des chemins impossibles et au milieu de populations à demi barbares, auxquelles on imputait, à tort ou à raison, certains méfaits contre lesquels nous devions nous prémunir.
Ceci explique pourquoi, prêts à partir pour une expédition de ce genre, nous avions intérêt à en tenir le but se-
cret, afin de n'être point dénoncés aux bandits du Taurus par leurs officieux correspondants de la ville.
Le personnel de l'expédition qui allait se lancer à la recherche de l'inconnu , dans des contrées sur lesquelles on n'avait eu jusqu'alors que des données insuffisantes ou erronées, se composait, outre l'explorateur, du jeune négociant Peyron , qui se proposait de nouer des relations commerciales dans l'intérieur du pays; de Grégoire Àlepson, chancelier du consulat anglais , ancien Père arménien du monastère de Saint-Lazare de Venise, qui, las de sa vie cénobitique , jeta un jour le froc aux orties pour courir les aventures; de JJotbros Rok, dont le lecteur a fait la connaissance ; de ses amis Ganem et Salloum, tous deux d'une bravoure éprouvée, mais sur le passé desquels je n'avais que de vagues renseignements ; de dix zaptiés (gendarmes irréguliers), armés de toutes pièces et commandés par leur chaouch (chef) ; d'un cuisinier arabe, de moucres ou conducteurs de chevaux, et de gens inutiles, qui s'imposent, en quelque sorte, en se mettant à votre suite, et auxquels on donne un talaiï de gages par mois pour avoir le droit de les compter parmi les domestiques.
Le matériel, porté à dos de chevaux, était formé de tentes pliées et roulées, de matelas en coton du plus mince volume, de couvertures, de sacs de riz, de farine et d'orge, de marmites, enfin de tous ces ustensiles dont on doit nécessairement se faire suivre dans un voyage de longue durée à la montagne.
Quand tout le monde fut sanglé, car, en Orient, bétes et gens se sanglent ou sont sanglés, tel est l'antique usage, la caravane se mit en marche, prenant, pour dépister les curieux, la route d'Adana , où nous n'avions pas l'intention
daller; puis, après avoir tourné vers le nord, nous finies volte-face dans la direction de l'ouest, afin d'arriver à Pompéiopolis le soir même.
Pompéiopolis est située à deux heures de marche, à l'ouest de Mersine. Pompée la fit élever sur les ruines de l'antique Soli, pour en faire uu pénitencier, où il renferma les pirates ciliciens qu'il avait vaincus.
Après avoir levé le plan de Pompéiopolis, dont les ruines avaient pour moi un véritable intérêt, j'allai regagner ma tente, que les hommes de mon escorte avaient pressée au sommet d'un monticule contre lequel sont appuyés les restes de la vieille cité. Déjà le soleil avait disparu derrière les montagnes, et la fin du jour s'annonçait par cette teinte ronge;»! iv due à ses derniers rayons.
Je m'étais arrêté sur les gradins du théâtre, d'où j'cm» brassais l'horizon, jadis si plein de vie et de mouvement, qui se déroulait sous mes yeux. La mer était calme; on entendait à peine le murmure des vagues qui venaient mouiller les blocs de granit formant l'entrée du port et ce léger frémissement qu'impriment au feuillage les brises du soir. J étais là, seul et sans armes, dominant cette vaste et triste solitude, lorsqu'un sifflement aigu, semblable à celui d'une locomotive, retentit tout à coup à mon oreille, et je vis, non sans émotion, se dresser, à quelques pas de moi, un serpent noir d'une effrayante dimension. A.u cri d'appel que je poussai, les zaptiés, qui s'étaient rapprochés, accoururent à moi j Aly le chaouch saisit son yatagan, et après lui avoir fait décrire un cercle rapide au-dessus de sa tête, il sépara en deux le monstrueux reptile, qui se tordit dans d'affreuses convulsions, puis son a me
... cum gcmitu fugit indignata sub umbras.
loi VOYAGE EN CILICIE.
On le mesura : il avait deux mètres de longueur, et son corps, dans la partie moyenne, était d'une circonférence d'environ vingt centimètres. Bothros le dépouilla, et de sa peau fit un fourreau de sabre.
Ce serpent me remet en mémoire que j'ai vu, à Tarsous, un psylle, ou charmeur de serpents. C'était un derviche (fakir) dont l'industrie consistait à détruire ces reptiles, qui, à certaine époque de l'année, envahissaient les salles basses de la plupart des maisous des citadins.
J'avais pour ce saint personnage une sorte de vénération, et, chaque fois que je le rencontrais, je lui témoignais ma sympathie et lui donnais quelques pièces de menue monnaie qu'il acceptait sans scrupule. 11 portait habituellement entre sa chemise et sa poitrine une couleuvre qu'il exerçait à divers tours sur les places publiques. Souvent je le voyais ayant à la main une baguette autour de laquelle était enroulé un serpent inoffensif , espèce de caducée qui me donna à penser que Mercure avait dù être psylle.
J'abordai un jour le respectable derviche, et, de l'air le plus humble , je lui dis : — Saint homme, comment as-tu appris cette science qui te rend maître des serpents ?
— Mon fils , c'est le secret de mon art, que je tiens de mon père, qui le tenait du sien, et ainsi jusqu'à la vingtième génération.
— Ne pourrais-tu mlnitier à ton secret, que j'ai le désir de connaître, non pour te faire concurrence, mais tout simplement pour m'assurer que la science des psylles n'est pas une fiction ?
— Malheureux ! sache que si je dévoilais mon secret , je perdrais la connaissance du mystère que Dieu a révélé au plus ancien de mes ancêtres, père de ma race.
— Mais, saint homme, si tu consentais
— Non ! cesse de me tourmenter. Un psylle qui vendrait son secret s'exposerait à subir pendant l'éternité le fouet vengeur du cheïtan (Satan).
Je compris qu'une plus longue insistance serait sans résultat. Tout ce que je pus tirer du scrupuleux derviche, c'est qu'il charmait aussi bien les serpents venimeux que les couleuvres les plus innocentes; que même il était parvenu à perfectionner la science à tel point, qu'un jour il aurait pénétré dans une grotte et se serait trouvé au milieu de serpents qui, tout en l'étreignant, ne lui auraient fait aucun mal.
La côte, depuis Pompéiopolis jusqu'à Lamas, est couverte de châteaux byzantins en ruine. C'est à Lamas que les anciens avaient fixé la limite des deux Cilicies, qui avaient pour frontière le fleuve qui baigne cette contrée.
Lamas est maintenant un village turkoman, bâti en amphithéâtre sur le versant d'une colline aboutissant au fleuve qui, dans son cours, s'est creusé un lit entre deux rochers à pic fort élevés, et forme en plusieurs endroits des cascades du plus bel effet. Près de sa source, le rocher affecte la forme d'une muraille qui semble avoir été polie par la main des hommes, et au milieu de laquelle on remarque une anfractuosité inabordable, qui paraît recéler un trophée d'armes. Mon guide turkoman me dit qu'il était composé d'un fusil et d'un sabre, d'où le nom de Tefing-Kalessi (château du fusil) donné à ce rocher.
A l'aide de ma longue-vue, je reconnus que ce trophée était formé d'un bois courbe et incrusté, ayant la forme d'un arc, de flèches et d'une poignée de sabre.
De Lamas à Corycus, les bords de la mer sont couverts
de débris de villes antiques, cités fossiles jadis considérables , à en juger par le nombre des édifices, des sarcophages et des maisons dont il ne reste que des pans de murailles. C'est Kannideli, l'ancienne Néapolis d'Isaurie ; puis Elacusa-Sébaste, et beaucoup d'autres dont les noms sont oubliés.
À la place de ces splendeurs d'un autre âge, je n'ai trouvé qu'un seul village j et encore doit-on donner ce nom à quelques cabanes momentanément abandonnées par les habitants et groupées autour d'un ancien temple dont les colonnes ont été renversées par une commotion souterraine ?
Les restes de l'antique Sébaste couvrent une assez grande étendue de terrain. On y voit des églises byzantines en partie écroulées, et dont les murailles ont conservé à l'intérieur quelques traces de peinture à fresque représentant les figures de la Vierge et des saints de l'Église orthodoxe : saint Démétrius, saint Serge, saint Georges et saint Nicolas.
De nombreux sarcophages monolithes, dont quelquesuns sont ornés de sculptures et portent des inscriptions, attestent l'opulence des villes de cette belle contrée, aux époques romaine et byzantine. Les tombeaux qui les entourent ont été violés, et leurs couvercles prismatiques à oreillettes renversés ou brisés.
Il m est arrivé quelquefois, fatigué par l'extrême chaleur, de chercher un peu de repos et de m'endormir dans ces sarcophages profanés qui , pendant des siècles , ont renfermé les restes des anciens habitants de la Cilicie. Souvent aussi je me suis assis sur les décombres amoncelés des édifices, en interrogeant le passé, et déplorant les ravages des siècles, les guerres, les révolutions et les invasions successives dont cette terre a été le théâtre.