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i m Tlllase abandonné. — Bottaro* M'Introduit il an* une nialNon pari* cheminée. — La rasala. -La alnllolhéuue d'un lettré turkoniaa. — Toujours de* rnlneH. — La garde de nuit rt la veillée aajM la tente.
Cependant nos provisions étaient épuisées, et nos chevaux trouvaient à peine quelques herbes à l'ombre des tombeaux et des baissons. Ça et là on voyait un grenadier chétif dont les fruits étaient à peine formés, des caroubiers, des arbousiers et des maïs qu'avaient desséchés les ardeurs du soleil. Le dattier lui-même paraissait souffrir, et ses fruits étaient rares.
Botbros, dans son séjour prolongé à la montagne, s'était exercé à la maraude dont il connaissait toutes les ruses. On le voyait roder autour de quelques cabanes du village dont Je» portes, fermées avec renfort de barricades, ne paraissaient pas devoir céder sous la pression du dehors.
L'ancien bandit, dont l'intelligence était fort développée en fait de procédés ingénieux, essayait cfe glisser son couteau entre les ferrures d'une porte. Depuis une heure il faisait d'inutiles efforts, et sa lame se tordait sans résultats.
Excité par la résistance qu'il éprouvait et à bout de patience, la pensée lui vint de tenter l'escalade. Grimper sur le toit et descendre par la cheminée fut pour lui l'affaire de quelques instants. Arrivé dans l'intérieur, je l'entendis battre le briquet, afin d'éclairer cet antre incopnu dont la seule fenêtre avait été soigneusement murée.
— Victoire! victoire! s'écria Bothros dès qu'il eut allumé sa bougie ; voici des provisions de toute espèce : blé, orge, farine, riz. Gloire à Dieu! Holà! Méhémet, Sélim, Abdallah ! La porte est dégagée de ses barricades, aidez-moi. Allons, courage ! . . .
Et la porte, secouée par huit bras vigoureux, cédait enfin sous les efforts des athlètes auxquels la faim n'avait pas encore enlevé leurs moyens d'action.
En pénétrant dans cette maison, je fus étonné de tout ce qu'elle renfermait. C'étaient de grands vases de terre rangés symétriquement et remplis de grains et autres comestibles. On y trouvait aussi des ustensiles de ménage, matelas de coton, couvertures, un fusil turkoman, une carapace de tortue transformée en guitare; enfin quelques bouteilles de raki.
J'aperçus dans un enfoncement quelques livres manuscrits, ce qui me fit penser que le propriétaire de cette habitation fortunée était un érudit. Convaincu que s'il eût été là il m'eut offert l'hospitalité en ma qualité d'explorateur, je n'hésitai pas plus à m'installer chez lui qu'à user des ressources qui s'y trouvaient, et qu'il eût sans doute mises à ma disposition. Tranquille sur les suites de ma prise de possession, je m'occupai du dîner.
Abdallah, notre cuisinier, tira bon parti des provisions que renfermait la maison du lettré de Sébaste, et nous fîmes un repas dont une abstinence de vingt-quatre heures ne pouvait manquer de doubler le prix.
Bothros, l'homme aux expédients, qui, ce jour-là et par exception, était en belle humeur, porta un toast au maître du lieu, fit mille plaisanteries sur son mérite littéraire et ses approvisionnements de prévoyance, auxquels nous de-
vions le meilleur dîner que nous eussions fait depuis notre départ de Tarsous.
A peu de distance de Kannideli et de Sébaste se trouvent d'autres ruines non moins considérables et tout aussi importantes : c'est le squelette de l'ancienne ville de Corycus, la cité de Mercure, où, suivant Strabon, croissait le meilleur safran du pays ; c'est là que, dans un antre qui avait été la prison du maître des dieux, des hommes, agités par une fureur divine, prédisaient l'avenir.
Au moyen âge, Corycus, par une de ces altérations si communes en Orient, vit son nom changé en celui de Gorigos. Les Arméniens y élevèrent deux châteaux, et le roi Léon II en fit un des fiefs les plus considérables de sa couronne.
Pendant quelques années, Gorigos fut occupé par Pierre de Lusignan, roi de Chypre ; mais cette place, l'une des plus importantes du royaume d'Arménie, fut assiégée et prise par le Grand Karaman Ibrahim-bey, vers la fin de la domination arménienne en Cilicie.
Nous quittâmes Sébaste , nous dirigeant sur les ruines de Corycus, que nous espérions atteindre avant la nuit. Le jour était à son déclin ; mais la chaleur avait été tellement intense, que nos chevaux, fatigués d'un trajet de plusieurs heures, ne marchaient que péniblement par des sentiers rocailleux et difficiles. Afin d'éviter les accidents, nous primes le parti de mettre pied à terre.
En gravissant les rochers qui, dans ces parages, bordent la mer, nous apercevions de temps à autre le château de Gorigos, le Kurko des Musulmans, dont les hautes tours se dessinaient sur les eaux qui le baignent. A mesure que nous avancions, le disque de la lune s'élevait et éclairait
110 VOYAGE EN CILICIB.
cl'une teinte pâle une masse d'imposantes ruines assises au bord du rivage. Nous primes un repos de quelques instants, et après une demi-heure de marche, nous fîmes halte sur une éminence couverte de décombres et de sarcophages, d'où la vue embrassait l'ensemble de l'antique cité de Corycus.
De larges assises de granit, restes d'anciens édifices, de hautes murailles rongées par le temps, de vastes portiques chargés d'une végétation parasite, se dessinaient nettement sur la nappe de lumière argentée qui se fondait à l'horizon avec le bleu limpide du ciel.
Quelques rayons de lune, glissant à travers les portiques, éclairaient les colonnes encore debout des anciennes basiliques chrétiennes dont les dallages disjoints disparaissaient presque entièrement sous l'herbe, la mousse et les broussailles.
Çà et là on remarquait enchâssés dans les murailles à demi détruites des fragments de sculptures ou de bas-reliefs révélant une intention chrétienne, ou une inscription mutilée rappelant les noms, maintenant oubliés, d'anciens habitants de la cité antique jadis célèbre, aujourd'hui déserte. •
De distance en dislance, des sarcophages monolithes, bordant les chemins ou groupés à la base d'une église écroulée, étaient presque enterrés et cachés sous des herbes et des ronces.
On pourrait croire qu'une journée d'exploration bien employée promet au voyageur un sommeil en rapport avec ses fatigues, une nuit de repos enfin ; il n'en est rien : la nuit passée au milieu d'une ville ruinée enfante les djinns, ces génies de l'Orient qui campent invisibles dans les décombres des cités d'autrefois.
JOURNAL Dl VOYAGE. 414
Les hommes, pour échapper à ces éires fantastiques, éprouvent le besoin de se rapprocher, non par un sentiment de crainte, mais pour raconter ces histoires merveilleuses qui naissent du cerveau ardent des poètes de l'Orient. Alors maîtres et serviteurs, agas et soldats s'asseyent en cercle autour d'un feu qu'un serviteur alimente avec des herbes desséchées et des branches d'arbustes.
Ainsi nous finies, et Osman, l'un de nos zaptiés, récita un fragment d'Antar et un mèkamat du farouche Schanfârâ. Bothros fredonna un air de ses montagnes, dont les paroles me rappelaient les horribles chants des agoyates d'Athènes; et moi, voulant me mettre à la hauteur de mes superstitieux compagnons, je récitai un passage de XEhfer du Dante.
Au pétillement de notre foyer, le hibou vient voler par soubresauts autour de notre campement, étonné de voir des êtres vivants dans la ville des tombeaux. Les chacals, attirés par l'odeur des viandes préparées pour le repas de la nuit, s'approchent des ruines, isolés ou par groupes, puis s'avancent vers nous en poussant des cris plaintifs que répètent dans le lointain d'autres chacals répondant à cet appel.
Nos chiens, sentinelles attentives, veillent à la garde du camp et répondent à ces hôtes nocturnes par des hurlements prolongés. Ainsi tenus en arrêt, les timides chacals s'éloignent et vont porter ailleurs les angoisses de leur faim.
Chacun de nous repose près de ses armes, tandis que, pour éviter les surprises, un Turkoman, placé en vigie sur la muraille d'un édifice ruiné, surveille les abords du campement, tout en aspirant la fumée de son tchibouck.
Ainsi se passe la nuit tout entière. Vingt fois le sommeil
est interrompu par les aboiements des chiens, les cris des chacals, le hennissement des chevaux, enfin par des myriades de moustiques dont l'incessant bourdonnement est plus intolérable que la piqûre.
Le jour venait de paraître que déjà nous étions debout, préparant la besogne de la journée. Les zaptiés fourbissaient nos armes et se disposaient à partir pour aller chasser dans la montagne voisine du campement.
J'avais emmené Bothros à la recherche des inscriptions, sculptures et bas-reliefs. Arrivé auprès d'un sarcophage encore muni de son couvercle et élevé sur une construction d'un accès difficile, il s'arrêta et me dit :
— Je parierais mon sabre que ce touibeau est intact.
— C'est possible ; mais quelle mesure prendre pour en enlever le couvercle sans le briser?
— Enlever le couvercle est chose facile, et je m'en charge, mais sans m'engager à l'avoir d'une seule pièce. Au surplus, essayons !
En quelques instants Bothros avait franchi les obstacles et était sur le tertre où reposait le monument.
— Intact, Effendy ; Dieu soit loué î
Après en avoir fait plusieurs fois le tour, il remarqua une fissure dans la cuve, y introduisit de la poudre, me demanda une mèche, et quelques instants après l'explosion avait lieu ; une faible partie du monolithe se détachait avec fracas, et des fragments étaient lancés au loin. Il remonta aussitôt sur la plate-forme, et, introduisant avec précaution une bougie dans l'ouverture qui venait de se faire, il aperçut une masse noire et informe.
— Que Dieu ait pitié de son âme ! dit Bothros en atti-
JOURNAL DO VOYAGE. tu
rant à lui un sac eu poil de chameau que je crus être une momie.
O déception!... c'était tout simplement des paquets de tabac en feuilles qu'un Turkoraan avait du mettre en réserve dans ce monument avant de partir pour la montagne, où sa tribu passe la saison d'été. Mais quel moyen avait pris cet homme pour les y introduire ? C'est ce dont il ne nous fut pas possible de nous rendre compte.
Bothros s'empara, à titre d'indemnité pour sa dépense de temps et de poudre, de la provision de tabac du Turkoman.
Campement de I* rurmanc au bord de 1» mer. — Souvenir* de lu domination romaine et du passage des croisés. — Le marchand d'odallsquc». — Théâtre* aatloues. — Lear disposition — Point* de vue. —
Gérions. — Arrivée à Meralne. — Le corps consulaire et la marine
De Corycus à Sélefké la route est presque impraticable, et nos montures avancent péniblement. Nous arrivons à Perchembé, l'ancienne ville de Kalo-Coracésium , qu'une inscription grecque m'apprend avoir été restaurée par Flavius l ranius, archonte de la province d'Isaurie, sous les règnes de Valentinien , de Valens et de Gratien. Les ruines de cette ville, envahies par des ronces et de hautes herbes , présentent le même aspect que celles des cités que je venais de visiter.
H4 VOYAGE EN CIUCIE.
Nous campons au bord de la nier, sur un sable couvert de coquillages et peuplé de crabes. Le jour suivant, nous arrivons à Sélefké, l'ancienne Séleucie, après avoir traversé le Calvcadnus ou Sélef. C'est le fleuve ou Frédéric llarberousse se noya au moment où il se préparait à passer en Syrie pour y combattre les Sarrasins.
Sélefké n'est qu'un médiocre village dans lequel on compte à peine trente habitations et une mosquée. Le Sélefké de nos jours n'a conservé que les traces de son ancienne splendeur, et bien qu'il ait jeté quelque éclat au moyen âge, en raison de la présence des Hospitaliers, qui en occupaient le château, il n'est plus aujourd'hui que ruines.
Sélefké est un pénitentier, un lieu d'exil où l'on relègue les femmes dont les dérèglements ont provoqué les rigueurs de l'autorité; elles vivent au milieu de la population, passant le temps de leur exil à fumer le narguileh sur les terrasses de leurs habitations.
Pendant mon séjour dans cette antique cité, j'eus l'occasion de voir un marchand d'esclaves qui tenait un dépôt déjeunes femmes blanches et de négresses destinées à être expédiées par convois sur différentes villes d'où il avait reçu des commandes.
J'obtins, non sans quelques difficultés, l'autorisation de visiter ces malheureuses qui étaient renfermées dans un lieu sombre et humide, très-peu propre à leur développement et à l'épanouissement de leur beauté.
Outre cette pépinière de futures odalisques qui, pour être présentables, avaient besoin du séjour des villes et des soins dont elles sont entourées dans les harem des gens riches, le marchand avait en réserve quelques femmes ayant l'âge,
les formes et la beauté qui leur donnent un grand prix. Pour que cette marri tandis* de choix ne se dépréciât pas, i honnête industriel ne reculait devant aucun sacrifice. Ces femmes devaient être envoyées prochainement à des pachas de Stamboul $ en attendant , elles étaient rigoureusement séquestrées, et il ne me fut pas possible de les voir.
On remarque, en parcourant IDrtent, que les peuples primitifs, les Pélasges, les Etrusques, les Grecs» se sont en quelque sorte entendus pour bâtir leurs villes sur les b&u* tetirs, les montagnes et creuser leurs principaux monuments dans le roc vif. C'est surtout pour les théâtres que ce principe a été observé : ceux de la Grèce ont été fouillés dans le flanc des montagnes ou des collines, et dans des positions pittoresques d'où l'oeil pouvait plonger sur ud vaste horizon. C'est ainsi que le théâtre d'Argos domine la baie de i'Argolide $ celui de Sicyone, le golfe de Corinthe ; celui d'Athènes, la mer Saromque.
Le théâtre de Sélefké domine les montagnes qui l'avoir sioeut, ainsi que la Méditerranée.
I .es anciens jouissaient donc à la fois de deux spectacles : celui de la scène qui se déroulait devant eux, au loin celui de fa nature; et tout en écoutant les vers de Sophocle et d'Aristophane, ils pouvaient voir les trirèmes sortir des ports et y rentrer , les nuages s'amonceler sur la cime des montagnes ou se dissiper au souffle des vents ; le soleil se plonger dans les flots dorés par ses rayons, et la lune paraître au point opposé de l'horizon.
Les ruines du théâtre de Sélefké ont perdu leur revêtement de marbre et leurs colonnes, mais la maçonnerie est restée delxntt , et l'on petit aujourd'hui, comme on le faisait jadis, circuler autour de cet antique monument, où
Hfi VOYAUE KN l'.ILir.IK.
règne une ombre transparente et une délicieuse fraîcheur. Son enceinte est parsemée de plantes luxuriantes étalant à profusion leurs festons d'émeraude. Seules, deux colonnes décapitées se dressent au milieu des décombres, semblables à des sentinelles pétrifiées à leur poste. Des chapiteaux corinthiens gisent à leurs pieds comme des têtes séparées de leur tronc, et l'acanthe sauvage mêle ses rinceaux verdoyants à leur feuillage de marbre. Les niches , privées de leurs statues, ont pour hôtes les oiseaux de la nuit, et pour arabesques de légères touffes de plantes capillaires qu'agite la brise.
Mais ce que le poète vient chercher dans ce lieu célèbre, ce sont moins des ruines et des fragments d'antiques, que le panorama de la mer et de la campagne, opposant tour à tour, par un contraste sublime, des golfes à des promontoires, des montagnes à des précipices, des masses de verdure à l'azur du ciel, enfin d'immenses plaines de sable à des jardins émaillés de fleurs.
Du haut de ce splendide belvédère, j'aperçus au loin les flancs déchirés du mont Taurus, que des feux volcaniques ont calcinés sur divers points, ou que la foudre a sillonnés.
Dans la direction opposée se déroulaient les plaines qu'arrose le Calycadnus dans son cours tortueux.
Le village de Liman-Iskelessi, avec ses blanches maisons, et les ruines d'Holmi se dessinent dans l'éloignement ; puis vient le détroit de Kybros, où glissent quelques voilés blanches , qu'à la distance qui m'en séparait j'aurais pu prendre pour des papillons voltigeant sur la vasque d'une fontaine ; puis enfin les caps et les golfes de la plage septentrionale de Chypre, déchiquetée comme la feuille du platane.
Je dus enfin, l'âme pleine d'émotions, m 'arracher à cette ravissante scène où la nature s'est plu à étaler toutes ses merveilles.
Nous descendîmes à la nécropole dite de Tekir-IIambar, en suivant l'ancienne voie des tombeaux.
Les antiques sépulcres de Sélefké sont, de tous ses monuments, ceux que le temps a le plus respectés. Des pâtres en ont converti plusieurs en étables pour leurs troupeaux; il en est même duns lesquels ils se sont établis avec leurs familles. I^es lampes sépulcrales que dans leur piété les anciens consacraient à leurs morts, servent maintenant aux bergers qui ont fait leur demeure de ces asiles funèbres.
Je quitte enfin la cité des morts pour rejoindre mon campement, précédé d'un guide qui se fraye un chemin sur le terrain couvert de roches et de cavités que j'avais à parcourir. Les étoiles scintillent, et bientôt les caps, les coteaux, les escarpements du rivage se réfléchissent sur l'azur des eaux, et les cimes des arbres s'illuminent comme des phares.
Quelques jours après mon départ de Sélefké, je terminais mes premières explorations et reprenais le chemin de Tarsous.
Aux approches de Gorigos, les zaptiés me firent remarquer une voile latine qui se dirigeait vers nous. Le patron, après avoir jeté l'ancre et tiré deux coups de feu, arbora le pavillon de la France.
C'était le consul Mazoillierqui venait à ma rencontre, voulant m'épargner ainsi une partie des fatigues du retour, en me conduisant par mer de Gorigos à Mersine. , Je m'embarquai sur la mahonne de Mazoillier, chargeant Mothros de ramener l'escorte par voie de terre. Le vent enflait la voile, et dans sa marcho rapide, notre léger navire
14* VOYAGE BN CtUUE.
nous transporta en quelques heures en vue de Mersine. Peu après nous abordions devant le consulat, où nous étions attendus. Dès que j'y fus installé, je me disposai au travail j j'avais à relever mes notes des jours précédents et à en consigner le contenu dans mon journal.
La caravane^fut accueillie à son retour avec de bruyantes démonstrations de joie. C'était pour les habitués du consulat un jour de fête qui devait avoir son lendemain : Mazoilher, instruit de l'arrivée du Chctptul en rade de Mersine, résolut de réunir dans un dtner d'apparat l'état -major de ce bâtiment, les consuls ses collègues et les principaux Européens.
Une animation extraordinaire annonça la mise à exécution de ee projet. Une vaste pièce fut rapidement débarrassée des lits, objets de campement et autres qui s'y trouvaient, et transformée eu salle de festin, lue table de vingt couverts y fut dressée avec tout le luxe possible ; et au moyen de draperies et de trophées d'armes surmontés de drapeaux aux couleurs de la France savamment agencés, on parvint à dissimuler la nudité de la muraille.
A l'heure fixée, les invités prirent place au banquet consulaire, dont on exclut, par un accord tacite, la contrainte qui règne assez généralement daus les repas officiels.
Bientôt coulèrent dans les coupes le Champagne et le vin d'or du Liban. La conversation devint générale, quelque peu bruyante même; mais pouvait-il en être autrement sous le ciel de l'Orient et avec les vins de France? Des toasts furent portés à tous les souverains de l'Europe.
Le soir la terrasse du consulat fut illuminée au moyen de lampes sépulcrales que j'avais exhumées de la nécropole de Tarse, et il y eut bal.
Deux jours après cette réunion, létal-major du Chaptal voulut aussi avoir sa fête à bord ; mais j'étais parti la veille pour Tarsous, afin de continuer mon voyage d'exploration.
Départ pour Adana. — .s. Exe. Méhémet-Z la-pacha. — Un ktef troublé. — CamirmeoU turkonian» et kurdes. — 1,'honpltallté de Mourtaaa-bey. — culalae turkomane. - Le harem d'un chef turkouiaa. - Peinture exacte de* odallMUueM. Étrange abu* de* couleurs.
Le pays que j'allais visiter offrait un tout autre aspect que celui que je venais de parcourir : au lieu de montagnes et de rochers, c'était une vaste plaine aride et sans culture, dans laquelle campent, l'hiver, les Turkomans et les Kurdes nomades, descendus des hauteurs avec leurs troupeaux.
Nous devions nous arrêter à Adana, chef-lieu de la province et résidence du gouverneur. Cette ville, la plus considérable de la contrée, renferme une population de près de 20,000 habitants. Dès que nous y fûmes arrivés, je me rendis chez le pacha Méhémet-Zia. Son Excellence occupait un grand bâtiment qui servait à la fois de palais, de caserne et de prison.
Lorsque je lui fus présenté, le gouverneur était vêtu d'une tunique noire à boutons d'or et coiffé d'un petit fez rouge
qui lui couvrait à peine le sommet de la tète. Il m'accueillit avec une. extrême bienveillance, et fit tous ses efforts pour se montrer gracieux : il y serait parvenu sans la manifestation par trop apparente d'un besoin de sommeil qui se tra-
120 VOYAGE EN C1LICIE.
«luisait par de fréquents bâillements. Je n'abusai pas de ses moments, pressé que j'étais de me remettre en marche.
L'Excellence ottomane, au mouvement que je fis pour prendre congé, me gratifia du plus aimable sourire où perçait la satisfaction qu'elle éprouvait de pouvoir se livrer à cette douce somnolence que savourent les Orientaux et à laquelle ils donnent le nom de kiêf.
* l.a plaine nu nord d'Adana.
Adana est au centre d'une vaste plaine où campent, pendant l'hiver, des tribus de Turkomans et de Kurdes. Le voyageur est quelquefois obligé de traverser leurs campements, ce qui n'est pas toujours sans danger, pour arriver à la montagne où se trouvent les villes de Sis, de Zéithoun, d'Hadchin et de Maraeli.
JOURNAL DU VOYAGB. 421
Dix-huit heures de marche séparent Adana de Sis, ville capitale du royaume chrétien d'Arménie, au moyen âge, et résidence royale des Roupéniens et des Lusignans.
Pendant la première journée de marche, je traversai plusieurs ourdous (hordes) turkomans, et le soir je me rendis, suivi de mon escorte, dans le principal campement des Sarkanteli-oglou , dont le chef, Mourtaza-hey , auquel j'étais recommandé, m'offrit l'hospitalité.
Mourtaza-hey est un homme de quarante ans, dont le visage rappelle le type de la race tâtare. Son front bombé et luisant comme une plaque de bronze, son nez écrasé, ses lèvres fortement accentuées, sa barbe courte et frisée, donnent à toute sa physionomie un aspect sinistre et sauvage. Il porte, comme signe distinctif de son commandement, un manteau rouge doublé de fourrures, qui flotte au vent et laisse apercevoir la poignée de ses pistolets et son yatagan.
Le bey a une garde de vingt-cinq à trente hommes qui sont alternativement, et suivant les circonstances, soldats et domestiques. S'il se met en marche soit pour visiter les différents ourdous dont se compose sa tribu, soit pour une expédition, ses cavaliers l'entourent, prêts à exécuter ses ordres. Si, au contraire, il est sous la tente ou dans la maison qu'il a fait élever au pied du Taurus, ces mêmes cavaliers, toujours armés, remplissent auprès de lui l'office de serviteurs : l'un est cuisinier, un autre palefrenier, un troisième est chargé des pipes; chacun, enfin, a ses attributions.
Ma caravane avait été signalée à Mourtaza-bey par les aboiements des chiens , qui font bonne garde autour du campement; et ses gens étaient sous les armes lorsque nous arrivâmes à portée de la voix.
J'avais détaché à l'avance deux cavaliers de mon escorte
auprès du bey, pour lui annoncer ma présence sur les terres de son commandement et mon arrivée prochaine à son camp.
Je trouvai le chef montagnard assis sur le seuil de sa porte , faisant rouler entre ses doigts les graius d'un chapelet d'ambre. Il se leva à mon approche , et, après les compliment* en usage dans cette agreste contrée, il me lit asseoir à ses cotés et donna l'ordre de servir le repas en frappant trois fois dans ses maius.
Cinq minutes après, les soldats-serviteurs apportaient un énorme plateau dont les bords étaient couverts par de petites et minces galettes destinées à remplacer le pain et à nous servir d'assiettes ; au centre était un moutou rôti , flanqué de pyramides de pilaw (riz). A côté du plateau, les serviteurs déposèrent un vase rempli d'un liquide qui me paraissait devoir échapper à l'aualyse , et dans lequel nageaient des cuisses de noix et des fragments de rayons de miel : ragoût incroyable, affreux mélange (le sucre, de se), piment et autres ingrédients, aussi désagréable au goût qu'à l'odorat, et fait pour détraquer l'estomac le mieux constitué
Les convives s'accroupirent autour de ces mets, qu'ils attaquèrent avec leurs doigts, suivant l'usage , tandis que les gens de condition inférieure se tenaient derrière eux.
Quand nous eûmes cessé de manger, la brèche que nous avions laite à cette montagne de victuailles était à peine apparente. Les mets furent enlevés par deux gardes et livrés à une vingtaine d'individus de la suite du bey et de mon escorte qui attendaient, à quelques pas de nous, que nous fussions repus. Tout le moude rassasié, les mêmes mets passèrent aux femmes et aux enfants qui étaient sous les
JOURNAL DU VOYAGE. Itt
tentes. Enfin, les restes de ce festin homérique furent jetés aux chiens.
Je croyais le repas achevé et m'en félicitais à part moi, quand les gens du bcy apportèrent ui>e espèce de chaudière contenant une liqueur bouillante exhalant une odeur trèsprononcée de résine.
Cet équivoque liquide fut aussi enlevé par deux cavaliers, qui lui firent faire les mêmes évolutions qu'au précédent service; c'est-à-dire qu'il passa, jusqu'à épuisement, aux diverses catégories de consommateurs.
Pendant le dîner, un domestique, porteur d'un vase d'ar* gent rempli d'eau, circulait autour des convives, qui y buvaient à tour de rôle, après, toutefois, force salutations, suivant la coutume des Turkomans.
Le repas arrive enfin à son terme : un guerrier apporte une aiguière et nous verse de l'eau sur les mains, ablution dont j'avais grand besoin ; puis on sert le café et on offre les tchiboucks.
Je passai la nuit sous la tente que Mourtaza-bey m'avait fait préparer, et dans laquelle je trouvai pour ameublement un grand tapis usé servant de matelas, des couvertures en poil de chameau, et un morceau de bois résineux fiché en terre ^devant me servir de veilleuse. Lu bev nous avait quittés pour rentrer dans l'habitation où se trouvaient ses femmes, habitation que je pus visiter dans la matinée du jour suivant» en l'absence de celles-ci.
Elle est de chétive apparence ; les murs sont crevassés , les plafonds lézardés, et les quelques meubles qui s'y trouvent, dans le plus piteux état et tout couverts de souillures.
k voir cette demeure d'un chef puissant, on pourrait se dire que le harem, ce lieu plein de mystères que notre ima-
gination se plaît à embellir, n'est souvent qu'un ignoble réduit. Mais nous sommes à la montagne, au milieu de tribus vagabondes et à demi sauvages, insoumises et toujours prêtes à défendre leur indépendance contre les pachas turcs.
Une dame européenne qui a visité quelques harem dans cette partie de l'Asie , la princesse de Belgiojoso , raconte que la première fois qu'elle entra dans ces retraites, elle fut choquée autant de leur mauvaise tenue que de la malpropreté des femmes.
Les miroirs étant rares en Asie-Mineure, les femmes des harem s'affublent au hasard de vêtements dont elles ne peuvent juger l'effet. Pour coiffure, elles roulent autour de leur téte de mauvais mouchoirs de coton sur lesquels elles fixent des épingles en diamants.
Si les miroirs sont rares, les peignes le sont peut-être davantage; aussi est-il facile de juger du fouillis que présente la tête de ces houris qui , pour charmer leurs loisirs et attirer l'attention du maître, font du fard un usage immodéré : vermillon, azur, carmin, blanc, couvrent toutes les parties de leur figure; ne pouvant en régler seules l'emploi, elles s'aident mutuellement, au moins de leurs conseils. Mais, comme il est difficile que dans ces agglomérations de femmes dont le but unique est de plaire, il ne se glisse pas de haineuses rivalités, il arrive que quelques-unes d'elles, mordues au cœur par de mauvaises passions, ou les plus espiègles, encouragent chez leurs compagnes de grotesques enluminures.
Enfin, le nombre d'enfants, de servantes et surtout de négresses qui peuplent ces habitations, et le pied d'égalité sur lequel vivent maîtresses et suivantes, sont de nouvelles causes qui expliquent l'extrême malpropreté des harem.
Le lendemain , je pris congé du chef montagnard et me dirigeai vers Sis, dont le château se dresse sur le pic le plus escarpé de la ligne de rochers bordant l'horizon et qui apparaît comme un feston de créneaux.
La ville de 81a. — Le couvent patriarcal arménien. — Le patriarche MlkaVI II et LoulM-rblllppe. — Descente par nn soupirail dans les caveaux du Monastère. — Horrible découverte. — Les lois du sans; au
Sis est bâtie en amphithéâtre sur la pente orientale d'un rocher faisant partie de la chaîne du Taurus. Cette ville renferme une population de six cents habitants, tant Arméniens que Turkomans, répartis dans une centaine de maisons construites de telle sorte que les terrasses des unes semblent servir de rues à celles qui les dominent.
Sis est placée sous l'autorité du pacha d'Adana, mais, en réalité, elle est dans le domaine de Khozan-oglou, le plus puissant comme le plus indépendant des chefs turkomans du Taurus.
Un couvent arménien assez vaste sert de résidence au patriarche de la Cilîcie, qui administre sans contrôle les fidèles de la Karamanie, du nord de la Syrie et de l'île de Chypre. L'église du couvent est moderne; les moines l'ont élevée sur les ruines et avec les débris de l'ancien palais des rois chrétiens d'Arménie. Le couvent et les constructions qui en dépendent sont entourés de murs.
A mon arrivée à Sis, j'envoyai au patriarche arménien
m VOYAGE EN CILICIB.
mes firmans et les lettres de recommandation dont j'étais porteur ; aussi s'empressa-t-il de me députer deux de ses moines, les chargeant de m'offrir l'hospitalité.
A l'heure fixée pour ma présentation , on me conduisit dans une grande salle voûtée où le jour ne pénétrait que par les fentes des volets.
Sa Sainteté le patriarche Der Mikaél II était assis à la turque sur un divan, entouré de ses évéques et des moines du couvent. Sa belle tête de vieillard, sillonnée de rides, brune et austère comme un portrait de vieux maître, se reflétait sur le fond de la salle» à peine éclairée. Il portait un turban bleu foncé et une longue robe noire dont la fourrure, à demi usée, annonçait un long usage. Le prélat fumait son tchibouck. dont le tube d'ébène contrastait avec la blancheur de sa longue barbe.
Je m'inclinai devant le patriarche, qui me donna sa bénédiction et me fit asseoir près de lui. Nous nous entretînmes de la France, du roi Louis-Philippe, dont il ignorait la déchéance ; des secours qu'il en avait obtenus ; de l'état de dénûment dans lequel était son couvent, sujet qu'il traita longuement dans un but qui ne pouvait m échapper; des extorsions des beys turkomans, etc. Il anathémisa, le bon prélat, son collègue d'Edchmiadzin : — C'est un usurpateur, un schismatique, me dit-il en proférant de sonores épithètes que je me dispenserai de traduire.
Je baisai la main de Sa Sainteté et pris Congé après une audience d'environ deux heures; puis les moines me conduisirent jusqu'à la porte de la chambre disposée pour me recevoir. C'était une grande salle dont les murailles, peintes à la chaux, étaient couvertes de noms et de souvenirs en toutes langues : noms turcs, arabes, arméniens, grecs, ita-
JOURNAL DU VOYAGE. m liens, français. J'y trouvai celui de M. Ch. Texier, qui, passant à Sis en 1 836, y avait écrit quelques mots qui me firent penser qu'à cette époque il pressentait qu'un jour il ferait partie de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
Un divan régnait autour de la chambre, et une cheminée d'une très-grande élévation permettait à la lumière extérieure de pénétrer dans cette pièce éclairée seulement par deux étroites fenêtres.
Mon séjour dans l'ancienne capitale de l'Arménie avait pour but de rechercher les traces de l'occupation des Lusignans, de copier des inscriptions, d'étudier les manuscrits, les archives du couvent, enfin d'obtenir du patriarche les moyens de pénétrer chez les Arméniens indépendants qui habitent les villes de Zéithoun et d'Hadchin dans le Taurus.
Le patriarche ne se souciait pas de me faire voir sa bibliothèque, et ce ne fut que difficilement que j'obtins communication des manuscrits; quant aux archives, il fut inexorable , et sa réponse invariable fut que le couvent n'en possédait pas.
Jtothros, qui déjà avait des intelligences dans la place, et instruit du mauvais vouloir du patriarche , viut une nuit m'éveiller et me dire que sous l'église était un souterrain qu'un moine lui avait assuré être rempli de papiers et d'objets précieux , et qu'il avait, sans être vu et après de longues recherches, découvert une étroite ouverture y donnant accès.
Je m'habillai à la hâte, et nous nous rendîmes, munis de cordes, à l'endroit indiqué. Une rapide inspection de la circonférence du soupirail correspondant au souterrain et de l'ampleur de mon compagnon me démontra qu'à moi revenait l'honneur d'effectuer l'aventureuse descente.
4*8 VOYAGE KN CILICIK.
Rothros me ceignit une corde autour du corps et m'aida à me glisser dans la sombre ouverture. Il me semblait que je pénétrais dans les régions infernales, tant les vapeurs qui en sortaient étaient nauséabondes. Ces vers du Dante me revinrent à l'esprit :
Per me si va nella citta dolente, Per me si va nell' eterno dolore, Per me si va tra la perdula gente :
Lasciate ogni «peranza, voi ch' entrate!
J'avais à peine atteint le sol, que la lumière de ma lanterne sourde fit surgir un grand nombre de chauves-souris effrayées de ma subite apparition, mais dont le vol assourdissant ne m'empêcha pas de me livrer avec ardeur à mes recherches. Horreur!.... au lieu de papiers, d'anciens manuscrits que je convoitais, j'aperçus dans le fond du caveau six cercueils rangés sur une même ligne, en assez mauvais état, et à côté desquels gisaient des ossements.
Je me rapprochai du soupirail, et mon complice, à qui je contai mon désappointement, m'aida, non sans peine, à sortir de cet antre sépulcral.
Le lendemain les moines me dirent, et je le savais de reste, que le malencontreux souterrain servait de sépulture aux patriarches de Sis et aux évéques du monastère.
Bothros, qui prenait un vif intérêt à mes études, était disposé à administrer une correction au facétieux moine qui nous avait joué ce mauvais tour; mais je l'en détournai, craignant que notre expédition nocturne, venant à la connaissance du patriarche, ne motivât notre renvoi du couvent, ce qui eût dérangé mes projets; car, avant de quitter le monastère patriarcal pour me rendre à la montagne et de là a Anazarbe, j'avais à copier divers manuscrits arméniens.
Un jour que je visitais Sis, on me fit remarquer, en traversant le bazar, un enfant d'environ douze ans coiffé d'un fez rouge beaucoup trop large pour lui , et qui avait été traversé par une balle.
— Cet enfant, me dit le moine qui m'accompagnait, porte le bonnet de son père, assassiné il y a deux ans par un Turkoman sou ennemi, et il doit conserver cette coiffure jusqu'au jour où il aura vengé son malheureux père en poignardant le meurtrier.
— La vengeance se pratique donc dans vos montagnes?
— C'est la loi du sang : tète pour tète, œil pour œil!
Mes affaires terminées à Sis , nous prîmes le chemin du Zéithoun, après avoir remercié le patriarche de son accueil plein de bienveillante cordialité, et pris congé de Sa Sainteté ainsi que du personnel du couvent.
l'M république dans le» montagne». — Comment on s'y prend nu Tauru* pour faire lever l'excommunication. — Léo Knrdeo. — Mon escorte est attaquée. — Botliros et mol somme* blessé*. — Les Beusdagan-oglou viennent nous renforcer. — Séjour à Anasarbe.
Dans le cours de la première journée, nous atteignîmes la ferme d'un chef arménien indépendant à qui je communiquai le désir que j'avais de pénétrer plus avant, et d'aller même jusqu'à Zéithoun; mais il m'en dissuada, m'affi*mant que ses compatriotes ne permettaient l'entrée de leur ville à aucun étranger, et qu'il y aurait danger à s'y
introduire furtivement. Il m'apprit sur cette population indépendante les détails qui suivent :
Les Arméniens du Taurus forment une espèce de république dont le gouvernement est confié à quatre agas qui sont soumis à la juridiction du patriarche de Sis. Souvent en hostilité avec les Turkomans de Rhozan-oglou, ils ont toujours su faire respecter leur nationalité.
On évalue à plusieurs mille le nombre de ces Arméniens indépendants. Ils sont respectueux envers leurs chefs, soumis à leurs lois et fort attachés à leur religion. On rapporte à ce sujet un fait caractéristique :
Un jeune Arménien ayant épousé sa cousine au troisième degré, union contraire aux canons de l'Église grégorienne, fut excommunié par l'évèquc de Zéithoun. Furieux de se voir expulsé de l'église, il se rendit un dimanche à la messe avec dix de ses camarades, tous armés, et au moment où l'évèquc franchissait les marches de l'autel, il le menaça de faire feu sur lui , s'il ne levait à l'instant même l'excommunication qu'il avait prononcée.
Ces montagnards arméniens sont, en général, grands,
braves et pleins d'énergie.
Il y a quelques années, ils envoyèrent une ambassade à Constantinople , afin de régler une affaire pendante entre eux et la Porte. Un de mes amis, qui avait eu l'occasion de voir les membres de cette légation montagnarde, me disait que mille hommes du Zéithoun pourraient bouleverser et conquérir la Raramanie, si cette conquête entrait dans leurs vues : assertion que je crois vraie. Dans l'état actuel des choses , qu'il nous soit permis de faire des vœux pour la complète indépendance des Arméniens de Taurus : ce sont, avec les Maronites, les Français de l'Orient !
Dans l'impossibilité de pénétrer dans le Zéithoun, nous prîmes la direction d'Anazarbe et campâmes, à petite distance de cette ville, sur les bords d'un ruisseau lombragé par d'épais buissons de myrtes et de lauriers- roses.
Le lendemain matin, nous poursuivîmes notre route et pénétrâmes dans une forêt de roseaux d'une grande élévation, où paissaient des troupeaux de buffles.
Nous arrivâmes auprès d'un campement que les nommes de l'escorte me dirent être un ourdou de Kurdes Afchars, tribu signalée par de nombreux méfaits, pillant les caravanes, et très- redoutée dans'le pays.
Un de ces Kurdes ayant aperçu les deuxzaptiés que nous avions détachés en avant, donna l'éveil à sa tribu qui vint au nombre d'une quarantaine d'hommes s'opposer à notre passage. Nous étions moins nombreux que nos adversaires, mais tous armés de bons fusils, dont quelques-uns à deux coups.
Les Kurdes, qui convoitaient nos bagages et espéraient nous intimider par leur supériorité numérique, cherchèrent à nous tourner et engagèrent une fusillade à laquelle nos zaptiés ripostèrent.
Le brave liothros s'étant imprudemment avancé vers ces pillards, fut blessé à la main par les éclats de la crosse de son pistolet qu'une balle venait de briser; je fus moi-même atteint à la jambe, et le chef des zaptiés reçut une balle au cou.
Cette escarmouche dura dix minutes : les Kurdes, nous voyant décidés à nous défendre et désespérant de s'emparer de nos bagages, se replièrent sur leur campement, emmenant deux des leurs que nous avions vus tomber de cheval, et qui, sans doute, avaient été atteints par nos balles.
Le passage libre, nous continuâmes notre route à travers les roseaux qui masquaient les tentes kurdes, et vingt minutes après, nous avions franchi l'enceinte d'Anazarbe, dans laquelle se trouvaient réunis en assez grand nombre des cavaliers qui, au bruit de la fusillade, s'apprêtaient à se rendre au lieu du combat.
Celaient les braves Tu rkomans de la tribu de Bousdaganoglou, qui nous accueillirent avec les démonstrations les plus amicales : nous venions de combattre les Àfchars leurs ennemis.
Dès que nous fûmes en sûreté, on songea à panser les blessures. Le pauvre Aly le chaouch perdait beaucoup de sang, et Bothros avait la paume de la main déchirée par le bois de son pistolet ; quant à moi, ma jambe était plutôt engourdie que douloureuse. On appliqua sur les blessures des cataplasmes formés d'une espèce de limon dont on en-' tretint la fraîcheur avec des éponges imbibées d'eau, et le bandage se fit au moyen de chemises déchirées à cet effet.
A pari le chaouch Aly, leszaptiés n'avaient pas été touchés ; seulement un d'entre eux avait disparu. Nous apprîmes plus tard qu'il avait pris la fuite dans la direction d'Adana.
Il fut décidé, d'accord avec les Turkomans deBousdaganoglou, que nous resterions à Anazarbe pour les soins à donner aux blessés, et qu'en cas de décampement, ma caravane ferait route avec la leur. Ces conditions arrêtées, nous nous établîmes dans l'antique cité, oû les Turkomans nous comblèrent de soins et de prévenances.
Je remarquai avec étonnement, pendant notre séjour à Anazarbe, que les femmes turkomanes venaient apporter du laitage jusque sous nos tentes; qu'elles marchaient à visage découvert, et que le soir, à la veillée, elles prenaient
place parmi nous et fumaient le tchibouck sans paraître gênées par la présence des étrangers. Ce fait est rare en Orient, et je le signale comme preuve que les Turkomans sont plus avancés en civilisation que les autres peuplades musulmanes de ces contrées.
<ha»ac au Maffller. — Je rencontre Madame lupi-liircMc de Belgiojono. — Mon culaluler paaac à aon service. — La meute dan* lea rutac* du château de Tumlo. — tu preaaentlmcnt équivaut a une réalité.
Après une station de dix jours à Anazarbe, nous prîmes la route de Missis, afin de continuer l'exploration de la plaine.
La caravane marchait lentement à travers des roseaux dont la hauteur dépassait la tête des cavaliers, se dirigeant vers un château que nous apercevions au loin sur une éminence, et qui, au moyen âge, était au pouvoir des chevaliers de l'ordre Teutonique.
C'était la forteresse d'Adamodana. que Léon II avait donnée aux Teutons, et qui aujourd'hui s'appelle Tumlokalessi. Elle est > \ S Si* 'A bien conservée, mais déserte.
Pendant que nous cheminions, les chiens, qui précédaient notre avant-garde, s'arrêtèrent brusquement et se mirent en arrêt; les zaptiés se dirigèrent vers l'endroit où ils étaient, et trois coups de feu retenlirent. C'était une bande de sangliers fuyant dans les roseaux. Osman et
Kaddour, les deux plus habiles tireurs de l'escorte, les poursuivirent et en abattirent deux.
J'aurais voulu prélever quelques grillades sur ce gibier; mais les musulmans de ma suite, qui étaient en majorité, me supplièrent de ne point toucher à ces animaux immondes dont le Roran proscrit la chair. J'abandonnai avec regret nos deux sangliers qui auraient attiré la foule devant l'étalage de Chevet, tant ils étaient beaux de taille et d'embonpoint.
A peine étions-nous sortis de la forêt de roseaux dans laquelle nous avions marché pendant près de deux heures, que nous entrâmes dans une région desséchée que n'arrosait aucun cours d'eau. On voyait de distance en distance quelr ques massifs de roseaux dont la verdure, ondoyante comme les dessins capricieux de la moire, contrastait avec la teinte jaunâtre des herbes brûlées de la plaine.
Nous approchions du château de Tumlo, dont l'antique structure se dessinait distinctement à nos yeux. Au pied du monticule dont il couronne le sommet, nous aperçûmes un campement sur lequel nous nous dirigeâmes. Arrivés à une certaine distance, nous y remarquâmes un mouvement extraordinaire : des hommes chargeaient des bètes de somme ; d'autres pliaient les tentes ou montaient à cheval, paraissant attendre que tout fût disposé pour donner à la caravane le signal du départ.
Il était évident que l'on nous prenait pour une tribu errante dont on désirait éviter la rencontre. Voulant nous en assurer, Bothros partit au galop vers cette caravane , et peu après je le vis accoster deux personnes qu'à l'aide de ma longue vue je reconnus être des Européens. Arrivés à petite distance, Bothros me cria : Ce sont des Franks.
Je m'approchai, et pendant que les serviteurs rétablissaient le campement, un monsieur vint à moi et m'engagea* à dresser mes tentes auprès des siennes.
— Je suis, me dit-il, le secrétaire de la princesse dcBelgiojoso; dans quelques instants, Madame sera de retour du château qu'elle visite avec sa fille.
J'appris que l'aventureuse princesse revenait de Syrie; qu'après avoir parcouru le Liban, elle était arrivée en Karamanie depuis quelques jours; qu'enfin elle était sur le point de partir pour se rendre dans une de ses fermes située près de la mer Noire, et se disposait à traverser l'Asie- Mineure.
En attendant que ma tente fût dressée, j'étais entré dans celle de la princesse, quand un domestique vint me prévenir de son arrivée. Je vis une dame ayant dépassé la quarantaine et portant le costume des femmes d'Athènes : robe européenne et foulard noué autour de la tète. La princesse était d'une pâleur et d'une maigreur extrêmes ; ses longs voyages avaient porté de rudes atteintes à sa constitution.
Après les salutations et compliments de rigueur, Madame de Belgiojoso me présenta à sa fille, dont la toilette assez négligée différait de celle de sa mère par la coiffure, qui consistait en un fez rouge dont les couleurs ternies accusaient un long usage. À la présentation succéda un récit aussi succinct que possible de nos voyages et l'exposé de nos projets.
— Avez-vous un bon cuisinier? fit la princesse qui avait perdu le sien et semblait attacher une véritable importance à le bien remplacer.
— Madame, j'ai pour cuisinier un certain Constantin, Grec de Tarsous que je puis vous garantir , mais comme cuisinier seulement. Peut-être un jour vous repen-
m VOYAGE EN CIL1CIE.
tiriez-vous de l'avoir attaché à votre service. Je le conserve parce qu'il me craint; mon entourage lui ôte d'ailleurs tout espoir d'impunité; mais j'avoue que si j'étais seul, je le congédierais dès aujourd'hui.
— Futiles terreurs!... Je sais dompter les hommes de ce pays tout sauvages qu'ils soient, et si vous n'avez pas d'autres raisons à me donner, je prends votre Constantin en échange d'un marmiton improvisé cuisinier, et dont les ragoûts sont détestables.
— Soit, princesse! mais, je le répète, Constantin est un affreux sujet, capable de beaucoup de choses et des plus mauvaises ; je crains. . . .
— Allons donc! vos craintes sont chimériques , d'ailleurs l'affaire est conclue.
La princesse, désirant prendre un peu de repos au Tumlo, m'engagea à dîner et à passer la journée avec elle. La soirée fut employée à étudier les cartes et à tracer son itinéraire.
Un moine franciscain, faisant partie de sa suite, était à la fois son aumônier et le répétiteur de sa fille, en attendant qu'il put repasser en Europe, ainsi qu'il en avait témoigné le désir. Madame de Uelgiojoso , qui venait de visiter le Tumlo, engagea le moine à dire la messe dans la chapelle ruinée de la vieille forteresse, où s'étaient chantées les hymnes qui conduisaient les croisés à la victoire.
Je plantai le drapeau tricolore sur les ruines du château, et fis dresser, avec les pierres provenant de ses décombres, un autel dont un cachemire de la princesse dissimula la pauvreté.
Le soleil était à son zénith ; la brise soufflait doucement entre les grandes assises de granit du vieux monument, agitant les herbes et les broussailles où gazouillaient les
oiseaux, lorsque le prêtre des giaours entonna les chants sacrés.
Rien n'était plus touchant que cette messe dite au milieu des ruines, et religieusement écoutée par de pauvres voyageurs que la fortune ou le hasard avait jetés loin de leur patrie. Les Musulmans eux-mêmes semblaient émus.
Une messe solennelle dans nos cathédrales ou au camp de Châlons est imposante sans doute: mais celle que nous chanta le moine franciscain sur les hauteurs duTaurus, dans une église à demi écroulée et fichée, comme un débris de l'arche, sur le mont Ararat, avait bien aussi sa poésie.
Le lendemain de notre petite et agreste solennité religieuse, la princesse de Relgiojoso levait le camp, se dirigeant vers le nord; et moi, côtoyant le cours du Pyrame, je prenais la direction opposée qui devait me conduire à Missis.
Peu de temps après, j'appris que mes prévisions s'étaient réalisées : la princesse avait été blessée de trois coups de poignard par mon cuisinier grec, Constantin, qui avait pris la fuite après avoir tenté de la dévaliser.
M l»»ls. — Aïii*. -- Monta lk-i>cM . — r h bontme qui a peur «!«■* *ourlo. — l ot tribu nègre dan» le» bol». — Le feu de paille. — Retour a Tnrwou». — Le vomi et la pénitence publique. — Une eonfeoslon a faire trembler. - Kedjme.
Missis, l'ancienne Mopsueste, le foyer de Mopsus, ainsi que rappelaient les Grecs, est maintenant une bourgade
m VOYAGE EN CILICIE.
turkomane bâtie en amphithéâtre sur la rive droite du Pyrame.
De Missis, je me dirigeai vers Aïas, l'ancienne yEgée, et visitai successivement le champ de bataille d'Issus, où Darius fut vaincu par l'armée d'Alexandre, et le campement de Moustik-bey, chef turkoman redoutable, gouvernant la contrée voisine d'Alexandrerte et les montagnes qui séparent la Cilicie de la Syrie, avec toute l'autorité d'un souverain despotique.
Moustik-bey est un vieillard d'environ soixante-dix ans, d'une constitution robuste, passant sa vie à parcourir à cheval, suivi d'hommes dévoués, les montagnes qui lui sont soumises et où il prélève des impôts onéreux sur les voyageurs et les caravanes qui les traversent.
Aucune force armée n'est encore parvenue à réduire ce chef à l'obéissance, et il y aurait témérité à s'aventurer sur ses domaines, si on ne lui était recommandé à l'avance par ses amis de Tarsous ou d'Adana.
Étant au port de Mersine, j'avais fait la connaissance de son fils, Omar-bey ; prévoyant que j'aurais à passer sur les terres du vieux chef montagnard, j'avais prié ce jeune Turkoman de me recommander à son père. Muni de sa lettre, je me présentai à Moustik-bey, qui m'accueillit aussi favorablement que je pouvais le désirer, et poussa même l'obligeance jusqu'à m'accompagner dans une excursion à la montagne et à m'aider de ses conseils.
ïntre autres particularités assez curieuses du caractère de cet homme, on citait la frayeur que lui inspiraient les rats et les souris. Dès qu'il les voyait ou les entendait, il fuyait, montait à cheval et se mettait en route, afin de calmer son émotion et changer le cours de ses idées.
[le
Un magicien était attaché à la personne de ce demi-sauvage, avec mission spéciale de conjurer ces petits animaux, et passait son temps en prières cabalistiques , afin de les éloigner de la demeure du bey.
Après un court séjour à la montagne, je remerciai Moustik-bey de sa gracieuse réception et de son hospitalité, et pris congé, me dirigeant vers la mer, dont je devais côtoyer les bords pour me rendre à Tarsous. Là seulement je pouvais espérer,, à l'aide de repos et de soins, voir ma blessure se cicatriser.
En traversant une forêt de chênes située entre Aïas et le Pyrame, nous tombâmes inopinément sur un village exclusivement peuplé de nègres. C'était un groupe de vingt à trente cabanes coniques et formées de roseaux.
A notre approche, toute une tribu de noirs, en costume primitif, arrivèrent à nous, armés de bâtons, de flèches et de djérids. Ces nègres marrons avaient dû nous prendre pour les gens du pacha d'Adana , envoyés à leur poursuite afin de réprimer leurs brigandages. Us nous lancèrent des flèches et autres projectiles, en poussant des cris assourdissants.
Quelques coups de fusil suffirent pour les obliger à faire prompte retraite, et bientôt nous les vîmes se sauver dans toutes les directions. Le pauvre zaptié Osman , toujours des premiers à l'attaque, avait reçu une pierre en plein visage, et jurait de tirer vengeance de ces brigands.
On mit le feu à l'une des huttes, et le vent de la mer, qui soufflait avec force, activa si bien l'incendie, qu'un quart d'heure après, les flammes s'étaient communiquées à tout le village.
Bothros, debout sur un tertre, courroucé et l'oeil en feu,
menaçait du geste trois noirs que les zaptiés avaient arrêtés dans leur fuite, et qui assistèrent, muets d'épouvante, à la destruction de leur repaire. Ces trois nègres furent attachés, emmenés àTarsous et livrés à l'autorité.
Après avoir traversé le Pyrame, nous débouchâmes dans les marais de la plaine Alcïenne, où Persée et Pégase, suivant d'antiques traditions, avaient mis fin à leur course aérienne.
Aujourd'hui cette plaine, jadis célèbre, est parcourue par des troupeaux de buffles sauvages errant dans les roseaux et fuyant lesTurkomansqui les traquent pour les soumettre au joug.
Nous mîmes trois jours pour longer la côte méditerranéenne, et nous rentrâmes à Tarsous après une absence d'un mois et demi. Il faisait nuit quand nous heurtâmes à la porte du consulat.
Dès qu'il nous eut entendus, Mazoillier vint à nous et crut rêver : le zaptié qui avait déserté à Anazarbe, lors de notre engagement avec les Kurdes, avait répandu le bruit de notre mort ; et Mikaël, le frère de Bothros, avait fait le vœu solennel, bien qu'il fût à demi perclus, d'aller en pèlerinage au village de Giaour-koï et d'immoler trente moutons, si son frère avait échappé au massacre.
Ke lendemain, dans la matinée, 4es Européens de Tarsous vinrent nous féliciter sur notre retour. La version du déserteur avait eu un tel retentissement, que tous voulurent s'assurer que le bruit semé par le zaptié était mensonger.
Mikaël témoigna le désir d'accomplir son vœu sans plus tarder, et le jour même le pèlerinage eut lieu avec le concours d'une assistance nombreuse dont nous faisions partie.
Jje cortège se mit en marche vers neuf heures du matin ; chacun de nous tenait un cierge et s était muni d'un parapluie pour se préserver de l'ardeur du soleil. Le pénitent, Mikaël Rok, était pieds nus et entouré de mendiants qui lui jetaient, par intervalles, des poignées de cendres qui l'enveloppaient d'épais nuages. A chaque station on égorgeait un mouton , et le prêtre récitait une prière que les assistants répétaient à haute voix.
Après une marche de plus de quatre heures, coupée ou interrompue par des stations, des prières, des immolations, on arriva enfin à l'église de Giaour-koï, où Mikaël fit une confession publique et générale de ses péchés. Il déclara coram populo ce qu'on dit le plus bas possible au confessionnal; s'avoua coupable, criminel même, et indigne de pardon. Il est vrai que la somme de ses péchés aurait pu se résumer, en langage de cour d'assises, par vingt années de galères.
Le pieux Mikaël Rok fut absous de toutes ses fautes, et après avoir communié, il entendit, toujours à genoux, une messe qui dura bien une heure. A la sortie de l'église, il donna de l'argent aux prêtres, des aumônes aux pauvres, et adressa ses remerciments aux assistants, dont le nombre s'élevait bien à deux cents ; puis chacun regagna son domicile, ce que je fis avec plaisir, car j'étais horriblement fatigué.
Quelques jours après notre retour, le consul Mazoillier partit pour Mersine, après avoir appelé le docteur Orta, d'Adana, pour qu'il me donnât les soins qu'exigeait ma blessure, que le'voyage avait aggravée.
Le jour du départ du consul, un domestique vint m'annoncer qu'une femme demandait à me parler. C'était
Nedjmé, la perle du Taurus, qui, me sachant de retour et souffrant, m'apportait des oranges et des dattes.
Les soins du docteur Orta et un repos <de quinze jours complétèrent ma guérison, et je pus rejoindre le consul, qui m'attendait à Mersiue.
La légende de «nlnt Georges. — Apparition étrange. — Un Maint roué de coup». — Le trhlfllIL de Itothroa. — Le cortège d'un pacha an XIX' »lé-
TAuru*. — L'once eourt encore !
Le lendemain de mon arrivée à Mersiue, les habitants du consulat se trouvaient réunis sous de grauds sycomores qui entourent la maison de France , et Artus, l'un d'eux, nous racontait, entre autres histoires merveilleuses, que saint Georges, le jour de sa /été, à minuit, descendait 4u ciel, monté sur un cheval blanc, et qu'après avoir fait le tour d'un gros caroubier qu'il nous montrait au loin dans la plaine, il entrait daus la mer, où il disparaissait. U affirmait l'avoir vu de ses yeux, non sans éprouver une grande frayeur; chose, disait-il, assez naturelle lorsqu'on se trouve en présence d'une semblable apparition.
Pour donner plus de poids à son récit, Artus ajoutait qu'une femme enceinte , frappée de stupeur en voyant l'ombre du saint, était tombée et avait accouché surplace; qu'enfin un jeune fellah aurait été atteint d'épilepsie, par suite de l'effroi que lui aurait causé la vue du spectre.
Sans me targuer de scepticisme, j'avais des doutes sur la
réalité de cette chevauchée annuelle du grand saint Georges, doutes que j'exprimais timidement, pour ne pas scandaliser ces natures timorées, toujours disposées à se passionner pour le merveilleux.
La fête du saint approchait, et on m'en désigna le jour, en me mettant au défi d'affronter la terrible apparition. La provocation était trop directe pour qu'il me fut permis de reculer.
I^jourméine,jeproposaiàSenès,l'ui) de inescom patriotes, à Bothros et à Ganem, tous deux Arabes, mais bronzés par le contact des Européens, de nous embusquer, dans la soirée de la Saint- Georges, sur un point rapproché du caroubier, afin de surveiller les manœuvres de l'élu. Inutile de dire que des mesures devaient être prises, soit pour nous défendre en cas d'attaque, soit pour nous emparer de l'imposteur, s'il se présentait.
Ma proposition fut acceptée sans hésitation par Senès, mais non sans objections par uos deux Arabes, dont j'eus quelque peine à vaincre les scrupules.
Dès que la nuit fut venue, nous partîmes armés, sous le prétexte d'aller chasser de grands oiseaux de nuit sur les tours du château de Mersiue.
Nous* avions, à l'avance, reconnu comme propre à nous servir de retraite, un fourré de hauts roseaux qui se trouvait à petite distance de l'arbre où saint Georges devait faire sa promenade nocturne ; nous y entrâmes.
Tout paraissait favoriser notre entreprise : la brise agitait mollement la cime des roseaux qui nous masquaient; la lune faisait défaut, et la nature était >oi!ée par une légère brume ; personne d'ailleurs ne se doutant des causes de notre absence, le succès nous paraissait infaillible.
Ili VOYAGE EX C1L1CIE.
Cependant notre situation devenait difficile : obligés à nous tenir debout, les pieds enfoncés dans un terrain fangeux, le temps nous semblait long, et bien que déjà la nuit fut avancée, saint Georges ne paraissait pas.
Il était une beure du matin, et la patience allait nous manquer, quand Bothros, qui faisait le guet, nous fit signe de nous tenir prêts à tout événement, indiquant du doigt un point lumineux qui paraissait s'avancer vers nous. Peu après nous pûmes distinguer un cheval blanc monté par un cavalier de belle apparenee, ma foi! enveloppé d'un machlak , et ayant sur la 'tête une lumière dont la brume ternissait un peu l'éclat, mais qui cependant nous permettait de voirie fantôme du saint et de suivre ses évolutions.
Le doute ne nous était plus permis; l'apparition était réelle. Il nous restait à savoir si elle était bien surnaturelle, et, je dois le confesser, elle en avait tous les dehors.
J'avoue qu'à la vue de ce cavalier, j'éprouvai de vives émotions assez mal contenues, malgré les efforts que je faisais pour échapper à la fascination.
Gauem, fou de terreur, faisait des signes de croix et priait avec la ferveur d'un condamné à son dernier moment; Senès, dont la respiration était haletante, se serrait près de moi; et Bothros, immobile comme la statue du dieu Terme, tirait la langue, indice d'une extrême préoccupation d'esprit chez le brave Arabe.
Cependant saint Georges approche de l'arbre, en fait deux fois le tour; puis, après s'être assuré, par l'inspection des lieux , qu'il ne sera pas dérangé par quelque indiscret , il saute lestement à terre comme un simple mortel, s'approche d'un tronc fixé à l'arbre et renfermant les
offrandes des fidèles, en ouvre le couvercle à l'aide de je ne sais quel instrument, et s'empare du contenu.
L'essence divine du mystérieux cavalier, qui s'évaporait à chacune de ses actions, finit par s'évanouir complètement.: le saint s'était transformé sous nos yeux en un véritable larron.
Parfaitement remis de nos frayeurs, nous étions en quelque sorte heureux de la mystification dont nous venions d'être victimes, bien décidés cependant à en punir l'auteur.
A un signal nous sortîmes des roseaux, prenant au pas de course des directions différentes, afin d'envelopper le faux saint Georges de telle sorte qu'il ne pût fuir sans essuyer le feu de nos armes.
— Holà! arrête! cria Bothros d'une voix à faire trembler les voûtes du firmament. Si tu fais un pas , tu es mort.
— Grâce! grâce! ne me tuez pas.
El le saint éploré levait les bras au ciel.
— Misérable ! que Dieu te damne ! C'est ainsi que tu abuses de la crédulité des gens !
Puis, s'approchant de lui, il le saisit, et par la plus rude correction, que le malheureux subit avec une patience digne de saint Georges lui-même, il lui fit payer la peur qu'il lui avait causée.
C'était un boucher grec de Mersine qui exploitait ainsi, depuis quelques années, la bonne foi des chrétiens du pays.
A partir de ce moment, le prestige qui entourait le grand saint Georges s'eflaea peu à peu en Raramanie , et la découverte de l'action frauduleuse commise à son préjudice porta une atteinte irréparable à la dévotion qu'inspirait le patron des guerriers.
Bothros, qui m'était fort attaché et veillait à ma santé plus qu'à la sienne, me proposa de quitter Mersine, foyer pestilentiel où la fièvre sévissait, pour aller habiter une de ses fermes, en attendant l'arrivée du pacha dans ce port, d'où il devait gagner la montagne pour se livrer à la chasse à courre.
Le tchifilick de Bothros n'est pas une ferme modèle où l'on trouve tout le confortable désirable : c'est une grande et solide bâtisse entourée de pâturages où paissent des buffles et des moutons , et ayant pour annexe une basse-cour qui fournit largement aux besoins des gens de l'habitation. On y trouve bien les ustensiles de cuisine rigoureusement nécessaires , mais ni meubles, ni assiettes, ni lits ; on y couche donc sur des peaux, et, comme partout, les doigls y font l'office de fourchettes.
Le pacha s'étant fait annoncer, on s'occupa des préparatifs de la chasse. Il s'agissait de rassembler les tribus turkomanes, de placer des traqueurs sur divers points et de manière à pouvoir, à un moment donné, cerner le gros gibier ; il fallait enfin prendre des dispositions pour assurer le succès de la chasse, et en surveiller l'exécution, chose difficile quand ce sont des Turcs qui doivent être mis en
mouvement.
Cependant, à force d'ordres et de contre- ordres, les cavaliers des tribus parvinrent à se réunir sur un point d'où ils se rendirent aux postes assignés à chaque goum. Ils avaient à leur suite d'énormes chiens du Taurus au poil fauve ; des chevaux, qu'un moukre turkoman conduisait par la bride, portaient leurs provisions.
Au jour fixé, le pacha se mit en marche, et un officier de sa suite vint en informer les consuls en leur indiquant
l'heure à laquelle Son Excellence arriverait à Mersine, d'où elle se proposait de partir dès le lendemain pour se rendre dans les montagnes de Nemroun et du Kulek-Boghaz.
Deux heures après cette communication, un bruit de trompes et un nuage de poussière s'élevant au loin, dans la direction de Tarsous, signalèrent l'approche du gouverneur général.
Je montai à cheval avec quelques personnes du consulat de France, et me portai en avant, afin de me glisser dans le cortège de réminent personnage et d'en examiner la composition et la tenue.
Le pacha montait un cheval aux allures lourdes et disgracieuses que, sans doute, on avait choisi afin de préserver l'Excellence Ottomane de toute mésaventure. Sa suite n'avait rien du faste d'une autre époque ; elle se composait de fonctionnaires, d'officiers et de domestiques marchant pèle-méle. Après eux venaient des chevaux de selle que conduisaient des palefreniers, des chiens tenus en laisse par des valets; enfin, quelques cavaliers escortant une charrette traînée par deux buffles, terminaient le modeste cortège. Tout l'attirail de chasse, fusils, gibecières, poudre, plomb, et jusqu'à des parapluies, étaient entassés dans ce véhicule.
Son Excellence le pacha gouverneur général des provinces d'Adana et de Marach, mouchirde l'empire — maréchal— , pour faire cette tournée, en quelque sorte officielle, était enveloppé d'une large houppelande noire, garnie de fourrures, et coiffé d'un fez autour duquel se nouait un foulard. Son dos décrivait une courbe très-prononcée; il était penché en avant, et ses mains appuyées sur ses genoux supportaient tout le poids de son corps. La bride de son cheval était tenue par un nègre, de telle sorte que TExcel-
448 VOYAGE EN CILIC1E.
lence pût appliquer toutes ses facultés au maintien de l'équilibre.
Enfin cheval et pacha, fatigués l'un de l'autre, et paraissant n'aspirer qu'au moment de se séparer, formaient un ensemble passablement grotesque.
Naguère encore, quand un pacha parcourait les provinces de son gouvernement, son attitude était digne, et son riche costume imposait le respect et une sorte de crainte ; il avait à sa suite de hauts fonctionnaires, des officiers d'un grade élevé, une garde brillante, le chef de ses eunuques, île nombreux domestiques, des esclaves, son bouffon, sou bourreau, des chevaux de main richement caparaçonnés, et jusqu'à de l'artillerie.
Tel était le cérémonial observé dans ces véritables cours de satrapes avant la réforme de Mahmoud II. Depuis, tout ce faste s'est effacé pour faire place à une simplicité sans grandeur.
Après avoir reçu les félicitations des consuls européens et des divers fonctionnaires turcs, le pacha descendit à la douane, vaste bâtiment dont le nazir lui fit les honneurs.
Au jour marqué pour la chasse, un trompette, ou plutôt un sonneur de trompe, parcourut Mersine à cheval appelant les invités sur la plage de la Quarantaine, rendez-vous assigné à l'avance. Les chasseurs rassemblés, on se mit en marche.
Les cavaliers turkomans , formés en divers pelotons, prirent les différentes directions qui leur étaient indiquées par le tèjingi-bachi, sorte de commissaire de police attaché à la personne du pacha, et qui, dans cette circonstance, paraissait remplir les fonctions de grand veneur.
Le soir on dressa les tentes dans une forêt de cèdres, et
là, on attendit que les traqueurs, qui en embrassaient une grande étendue, eussent rabattu le gibier dans la plaine que dominait le campement.
Le pacha , accroupi sur un tapis étendu au pied d'un arbre, et fumant, paraissait attendre avec une visible impatience que les sonneurs de trompe, placés en vedette, lui annonçassent l'approche des bêtes fauves que les cavaliers turkomans devaient faire passer à portée de sa carabine.
Enfin les trompes se firent entendre et chacun se hâta de prendre ses armes et de se rendre à l'endroit où il devait s'embusquer.
Après une attente de courte durée, éclatèrent en même temps les cris sauvages poussés par les Turkomans, les hurlements des chiens et le son aigre des trompes.
Les chevaux, lancés au galop, débouchaient de divers points dans la plaine, quand on entendit tout à coup le cri répété de : « Le lion ! le lion ! » Quelques instants après, un once de belle taille passait en bondissant devant le pacha.
A ce cri de : « Le lion ! » une assez vive émotion se manifesta sur toutes les figures, et je dois dire que je n'en fus pas exempt.
L'once passa et court encore! Des vingt coups de
fusil, tirés sur lui à petite distance, pas un ne l'atteignit.
VOYAGE EN CILIC1E.
Excursion au Kulek-Boghas. — Un «uri pour cinquante sous. — Les «orge» <lu T a il r il h . — % < > u « nous anroni. dans les mouUfM*. — Lu ornRo comme on en volt peu. — Alerte ! — Lue rencontre fâcheuse. — Le repaire d'un bandit. — L'Arnaout Méaéniet-aga. — Affreuse révélation. — Nous sommes dans les griffes du lion. — Lueur d'espoir.
Cette chasse turque, qui ne m'offrait qu'un médiocre intérêt, devant se continuer pendant plusieurs jours, je pris congé du pacha et partis pour Neraroun, avec l'intention de continuer mon exploration du Taurus. Peyron, Grégoire, chancelier du consulat d'Angleterre, et un zaptié m'accompagnaient.
Je visitai le Kulek-Boghaz ou Portes de Cilicie , défilé célèbre à toutes les époques de l'histoire , le seul passage possible dans cette longue chaîne de montagnes rocheuses, entre la Cappadoce et la Cilicie.
Dans une halte au Kulek , un Turkoman nous offrit un petit ourson dont la mère avait été tuée quelques jours auparavant, et que j'acquis moyennant une légère rétribution (10 piastres) ; il devint notre compagnon de voyage et était de si petite taille, que ma sacoche pouvait lui servir de tanière. L'ourson devenu ours est actuellement un des hôtes de la ménagerie du Jardin des Plantes.
J'espérais, à mon retour en France, qu'il conserverait le souvenir des soins que je lui avais donnés; mais je m'abusais : l'ours du Taurus m'accueillit avec aussi peu de courtoisie que tout autre visiteur, et par de sourds grognements me tinta distance.
Du Kulek nous nous dirigeâmes vers le château de
Bosanti, que les habitants de cette sauvage contrée nous disaient n'être éloigné que de quelques heures des forteresses élevées par Ibrahim-pacha, en avant des Portes de Cilicie, afin de défendre le passage du défilé contre une invasion qu'il croyait possible.
Cependant nous marchions depuis cinq heures, et le château ne paraissait pas. Manquant de renseignements positifs sur la direction à prendre, nous avancions un peu au hasard en suivant un sentier qui aboutit à une gorge étroite où la nuit nous surprit ; néanmoins, dans l'espoir d'atteindrequelque village, nous poursuivîmes notre marche.
Les neiges couvraient le sommet des montagnes que nous gravissions, la nuit était froide, et nos vêtements d'été nous garantissaient mal des brises glacées qui nous arrivaient à travers la forêt de sapins dans laquelle nous étions engagés, ou plutôt égarés, ainsi que nous le reconnûmes au point du jour.
La solitude n'était pas du goût de mon jeune compatriote Peyron , les précipices donnaient le vertige à Grégoire, et la faim, dont les exigences commençaient à se faire sentir, nous causait une certaine inquiétude.
Après un repos de deux heures, nous serrâmes plus fortement nos ceintures, afin d'assujettir nos larges pantalons turcs, et nous reprimes notre course aventureuse à travers les bois et les rochers. Vers midi, nous atteignîmes un khan parfaitement vide d'habitants et de toutes choses nécessaires à la vie , mais qui avait dû être occupé la veille, à en juger par les restes d'un foyer dont les cendres étaient encore chaudes.
Peyrou était d'avis de rétrograder. Grégoire voulait qu'on attendit le passage de quelque voyageur dont les indica-
tions pourraient nous mener au but que nous n'avions pas su trouver.
Aux prises avec le besoin de nourriture, nous étions tous d'accord pour qu'on Éherchàt des vivres, et déjà le zaptié s'était mis en quête dans les environs, mais sans succès. Heureusement que les fruits d'un caroubier, que nous aperçûmes à quelque distance, firent trêve à la faim qui nous tourmentait.
En attendant que nous prissions une résolution définitive, nous nous établîmes dans le khan. Mais nous ne pouvions rester dans ce lieu dépourvu de toutes ressources ; et , après avoir examiné le désert qui nous entourait et consulté les cartes afin de nous orienter, nous en serions partis, si le vent qui s'élevait et les nuages qui s'amoncelaient aux flancs des montagnes ne nous eussent fait pressentir un orage prochain.
Notre attente ne fut pas de longue durée : bientôt l'orage gronde sourdement ; le vent souffle avec une incroyable violence, et la pluie tombe à flots; les arbres plient ou sont brises sous les efforts de la tempête; l'éclair sillonne la nue ; les neiges qui couvrent le sommet des montagnes s'illuminent aux éclats de la foudre, et la région des glaces semble être en guerre avec le feu du ciel. Enfin l'éclair jaillit! un violent coup de tonnerre éclate, puis un second plus effroyable encore , et la foudre , contenue dans sa prison de nuages, tombe sur le caroubier qui nous avait nourris, le fend dans toute sa hauteur et le renverse sous nos yeux.
Je recommande aux amateurs des magnifiques horreurs d'une nature bouleversée un orage dans le Taurus.
Après une tourmente de peu de durée , mais terrible,
l'ouragan cesse, le ciel sepure, et nous nous disposons à quitter notre refuge, non sans avoir dépouillé le caroubier des fruits que la foudre avait ménagés. A peine étions-nous à cheval que deux coups de fusil se firent entendre à court intervalle.
Nous nous perdions en conjectures sur les causes de ces coups de feu, en interrogeant l'horizon dans la direction du bruit des armes. J'aperçus au loin, et venant droit à nous, quelques cavaliers dont la présence dans ces solitudes devait d'autant plus nous inquiéter, qu'à leur tenue il nous était facile de reconnaître qu'ils n'appartenaient pas à la force publique de la province.
Dans l'impossibilité où nous étions d'éviter ces équivoques batteurs d'estrade, nous nous avançâmes vers eux, en faisant assez bonne contenance, bien que peu rassurés sur les suites que pourrait avoir cette rencontre imprévue.
Dès que nous fûmes en présence, Grégoire demanda à ces cavaliers quelle route nous devions suivre pour nous rendre au khan de Bosanti, que nous supposions être dans les environs.
Cette question , faite en langue turque, resta sans réponse. Ceux à qui elle était adressée se bornèrent à nous jeter certains regards investigateurs, dont il nous était permis de suspecter la mansuétude. Et d'abord notre armement attira leur attention, mais ne parut pas les inquiéter. Ils étaient supérieurs en nombre et armés de toutes pièces; tandis que , à part le zaptié qui avait toutes ses armes , nous n'étions munis que de pistolets.
Grégoire, effrayé de l'attitude presque hostile de ces hommes, semblait perdre contenance ; cependant , faisant effort sur lui-même, il renouvela sa question :
— Mes frères, sommes- nous loin du khan deBosanti? Au nom du Dieu clément et miséricordieux, répondez-moi !
A cette seconde interpellation , l'un des cavaliers , qui avait pris le temps de préparer sa réponse, lui dit :
— Le khan de Bosanti est à deux journées au delà des montagnes, qu'il faut franchir pour y arriver. Le lieu où vous êtes est complètement désert ; mais à une heure de marche se trouve un campement Iourouk, où l'on vous offrira l'hospitalité ; venez, nous vous y conduirons.
— Comment s'appelle le chef de la tribu ?
— Méhémet-aga.
Comme en Orient un grand nombre de mahométans portent le nom de Méhémet, il était évident que ce nom ne nous apprenait rien de ce qu'il nous importait de savoir.
Il s'agissait, dans la position où nous nous trouvions, ou de soutenir une lutte par trop inégale, dans le cas où ces cavaliers auraient résolu d'user de contrainte pour nous conduire au campement indiqué, ou de tenter l'aventure en nous y rendant volontairement. Nous prîmes ce dernier parti, et fîmes signe à nos guides obligeants que nous étions disposés à les suivre.
Grégoire, notre trucheman, chaque fois que nous avions à gravir des rochers, était pris du vertige et mettait prudemment pied à terre.
Peyron cherchait à dissimuler son inquiétude par des chants et des rires qu'on aurait pu prendre pour des grimaces.
Enfin, après une marche de plus d'une heure à travers les rochers, nous débouchâmes dans un étroit vallon où paissaient quelques chevaux entravés, mais ne révélant aucune trace d'habitation.
— Est-ce ici le campement ? demanda Grégoire.
— Encore quelques minutes, et nous y serons.
— Nous tombons dans le piège, me dit Grégoire à voix basse : le lieu où nous conduisent ces misérables ne peut être qu'un repaire de brigands.
Cette révélation, à laquelle je devais m'attendre, me causa un moment d'effroi que je m'efforçai de comprimer.
On remarquait sur un point du vallon des toiles sur lesquelles quelques hommes étaient assis ou couchés, tandis que d'autres circulaient autour d'un feu au-dessus duquel une marmite était suspendue par une corde fixée à une branche d'arbre, antique et ingénieux procédé qui ne manquait pas de couleur locale.
A notre approche, quelques hommes vinrent à nous et attendirent que nous eussions mis pied à terre pour s'emparer de nos chevaux.
— Où est Méhémet-aga ? fit Grégoire.
— Il est chez lui et dort.
— Ne pourrait-on, en attendant le réveil de Méhémet, se procurer quelque nourriture ? demandai-je à Grégoire.
— Il s'agit bien de manger, répliqua l'ex-religieux du couvent de Saint-Lazare ; ne voyez-vous pas quels dangers nous menacent? Mieux eût valu pour nous courir les chances de mourir de la fièvre à Tarsous ou à Mersine.
— Qu'il y ait danger, c'est possible ; et pourtant j'ai le pressentiment que nous serons assez heureux pour le conjurer. Mais parce qu'il était écrit que nous devions tomber entre les mains de ces Turkomans, est-ce une raison pour que nous subissions volontairement les angoisses de la faim ? Qu'en pensez-vous , Peyron ?
— Je pense que je ferais bien le sacrifice de quelques années de ma vie pour sortir de cet affreux traquenard.
Pendant ce dialogue, un des hommes de la bande, — car nous ne pouvions plus douter que nous ne fussions au milieu de bandits, — s'était détaché pour aller prévenir Méhémet de notre présence et prendre ses ordres. Peu après, il nous invitait à nous rendre près de son chef. Conduits par lui, nous atteignîmes en quelques minutes l'orifice d'un large trou formé par une accumulation de ■ rochers masquée par quelques arbustes.
Cette ouverture donnait accès dans une grotte en avant de laquelle était en factiou un Turkomau armé qui nous livra passage.
En pénétrant dans cette caverne, qui ne recevait le jour que par les interstices du rocher, nous aperçûmes, étendu sur un tapis usé, un homme jeune encore, à l'œil noir et perçant, Turkoman par sa mise, et portant à sa ceinture, bien qu'il fut couché, deux pistolets et un long poignard.
Au fond de cet antre on distinguait à peine diverses armes à feu, des lances, des selles avec leurs brides, quelques sacoches et une peau de tigre.
A notre approche, Méhémet se souleva à demi sur sa couche afin de nous bien voir, répondit à notre salut en portant nonchalamment la main à sa tête, nous indiqua pour siège un amas de feuilles sèches, et nous dit :
— Que me voulez-vous ?
— Effendi, répondit Grégoire, nous nous sommes égarés cette nuit dans la montagne; nous venons te demander l'eau et le feu.
— De quel pays ètes-vous ?
— De Tarsous, Effendi, et nous allons à Bosanti-khan.
JOURNAL DU VOYAGE. f57
— Qui êtes- vous ?.. . Vos noms?
A cette double question , faite d'une voix impérative, le pauvre Grégoire montrait de l'hésitation : nous présenter comme Européens eut été le comble de l'imprudence; comme Mahométans, était chose difficile, car Peyron était d'un blond désespérant, et Grégoire avait les cheveux rouges comme la barbe du Christ. Cependant il fallait répondre, et les mots : « Nous sommes Turks », furent jetés à tout hasard à l'indiscret Méhémet.
— Je suis Hadji-Méhémet, et voici Déli-aga, dit Grégoire en me désignant.
— Et celui-ci? dit l'homme de la caverne en montrant Peyron, qui à ce moment rougit comme une jeune personne bien élevée.
— Ah! celui-ci, c'est un giaour, un Frank; mais aussi c'est un savant hakim (médecin). Il guérit avec succès toutes les maladies, et si tu étais malade....
— Dieu t'envoie! reprit le bandit : j'éprouve d'affreuses douleurs ; une tumeur me retient sur cette couche maudite, à mon grand déplaisir. Et en même temps il nous montrait sa jambe enflée et rougie, sur laquelle on voyait un énorme furoncle.
— Je n'ai ici, dit Peyron après examen du mal, ni mes outils, ni ce qui m'est nécessaire pour te panser. Pourraistu envoyer quelqu'un à Tarsous ?
A cette question, Méhémet répondit par un signe de tète négatif.
Cependant Grégoire, qui sentait combien il importait à notre succès de distraire cet homme des mauvais desseius que notre capture pouvait lui suggérer, lui racontait certains épisodes de notre voyage et lui faisait le récit de la
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chasse à laquelle nous venions d'assister près de Mersine.
Je remarquai que chaque fois que le narrateur prononçait le nom du pacha, la figure de Méhémet s'assombrissait.
Peyron, qui avait fait la même remarque, lui demanda s'il avait eu à se plaindre du pacha.
— C'est mon ennemi, répliqua le bandit.
Enfin Peyron, qui voulait savoir quel était cet homme mystérieux, se hasarda à lui faire cette délicate question :
— Effendi, ne pourrais-tu nous dire ton nom ?
A ces mots le bandit fit un effort pour se redresser, s'appuya sur son coude, et, nous jetant un regard de hyène :
— Ah ! vous voulez me connaître ! . . . . Eh bien , soyez satisfaits!... Je suis l'Arnaout Méhémet-aga! Puis il se rejeta sur sa couche et nous congédia.
A ce nom d'Arnaout , connu dans tout le pays comme l'était en France celui de Cartouche dans le cours du dernier siècle, la figure de Grégoire se contracta, Peyron pâlit, et, surpris de me voir moins ému que je n'aurais dû l'être dans une position aussi critique, il me raconta l'histoire de ce chef de brigands :
«L'Arnaout Méhémet-aga, originaire de l'Albanie, ainsi que son nom l'indique, est le fils d'un des chaouchs d'Ali- Tébélin, pacha de Janina, et qui mourut en Karamanir, où il s'était retiré après la mort de son maître.
« D'abord zaptié du pacha d'Adana, il déserta bientôt ce poste pour entrer au service de Samour-aga, frère de Rhozan-oglou et son compétiteur à l'époque de l'occupation de la Cilicie par l'armée égyptienne que commandait Ibrahim-pacha.
« En désaccord avec son maître, l'Arnaout organisa une
JOURNAL DU VOYAGE. x 159
bande de brigands dans le Taurus, et bientôt les défilés de la montagne et les environs de Césarée et du Kulek- Boghaz devinrent le théâtre de ses brigandages. Les caravanes qui tombaient dans ses embuscades étaient attaquées, pillées , et malheur à ceux qui tentaient de lui échapper en opposant la force à la force !
« Les Tâtares qui font le service de la poste ont souvent été victimes de ses attaques nocturnes ; souvent aussi les fonds du gouvernement ont élé volés par lui ou les siens.
« On impute à ce chef de bandits l'incendie de tout un village dont les habitants lui auraient refusé asile et secours, un jour qu'il était serré de près par les zaptiés du gouverneur de la province.
«L'Arnaout a, dit-on, succédé au roi de la montagne, dans la bande duquel il aurait débuté. Mais ce qui surtout le rend redoutable aux habitants du pays, ce sont les cruautés auxquelles il se livre : on l'accuse de brûler vifs les hommes qui lui résistent et de mutiler les prisonniers qui tentent de s'évader. »
C'est le vendredi-saint de l'année i853 que nous tombions au pouvoir de cet aimable personnage.
Le récit que venait de faire mon jeune compagnon vint accroître l'inquiétude que m'avait causé l'air farouche qu'avait le locataire de la caverne.
A la merci de ce barbare, nous nous demandions s'il se bornerait à exiger une rançon qu^il nous fut possible de payer, ou si , n'écoutant que ses instincts sanguinaires, il ne voudrait pas, en nous sacrifiant, effacer les traces de notre passage dans son campement, afin d'empéclier une révélation qui l'exposerait à une attaque des troupes du pacha de la province.
m VOYAGE EN CILICIE.
La surveillance qui pesait ostensiblement sur nous ne nous laissait, quant à l'évasion, aucune chance de succès; et d'ailleurs, que fussions-nous devenus dans ces montagnes, loin de toute habitation, désarmés, sans vivres et exposés à être atteints par les bandits?
Cette situation, pleine de périls, faisait naître en nous de tristes réflexions, dont vint nous distraire un cavalier de la bande qui nous fit signe de le suivre et nous conduisit dans une étroite et profonde cavité formée par la saillie de rochers et où nous ne devions pas rester longtemps seuls : un poste de quelques hommes en occupa presque aussitôt l'entrée, nous coupant ainsi toute communication avec le dehors. C'est sous cette voûte de granit, et sous la garde de brigands, que nous devions passer la nuit.
Livrés à nous-mêmes, nous dissertâmes longtemps, Peyron et moi, non sur le danger dont nous étions menacés , il était trop palpable pour être mis en doute, mais sur les moyens d'y échapper. .
Grégoire, l'ancien père du couvent de Saint-Lazare, adossé à un bloc de rocher, ramassé sur lui-même et complètement anéanti, ne paraissait pas même nous comprendre.
À bout de raisonnements, nous gardions le silence depuis quelque temps, et une espèce d'assoupissement faisait trêve à notre anxiété, quand tout à coup Peyron se lève et me dit:
— Je vous ai raconté, à Tarsous, la vie errante et quelque peu équivoque de Bothros.
— Oh! si le brave Bothros était ici, peut-être....
— Lui seul peut nous sauver ; rappelez-vous qu'il a été l'émissaire du roi de la montagne. A cette époque Méhé-
JOIRNAL l»i VOYAGE. 401
met-aga faisait partie de sa bande. Bothros et l'Arnaout doivent donc se connaître!
— C'est vrai ! et si de bons rapports existaient jadis entre eux, notre délivrance me parait possible; attendons le jour et espérons.
Il tell bon d avoir de* «ml* partout. — Le* dru* brigand*. — Bothro» noua Cire d'enibarra*. — Prote»Mlou de fol d'un bandit. — Excursion an m ruine* du château de Ilowanti. — .Suite dp la rhamr * courre. — Me* adieux a l'Arnaout.— Un moine qui ne pratique paa l'ab»tlnence.
— Retour au tchlllllk de Botbroa. — Départ.
Le lendemain nous apprîmes des bandits que leur chef, dont la tumeur s'était ouverte dans la nuit, était debout et se proposait de visiter son campement.
— Avez-vous connu Bothros Rok ? leur demanda Peyron, pressé de savoir si nos espérances étaient fondées.
— Moi, dit un ancien bandit, je l'ai vu, et s'il revenait ici, il serait bien reru du chef et de nous.
A ce moment l'Arnaout faisait demander un cavalier du poste, et l'homme qui venait de répondre à Peyron se hâta de se rendre aux ordres de son chef.
Dix minutes après Méhémet-aga vint à nous; et, quoique boitant, il accélérait sa marche le plus possible.
Les bandits se rangèrent à son approche pour qu'il pût arriver jusqu'à nous.
— Qui de vous connaît Bothros? dit l'Arnaout d'une voix émue.
— C'est notre camarade ; il nous a protégés dans nos
(62 VOYAGK EN CILIC1K.
courses à la montagne, répondit Peyrou, et si ses affaires ne l'en eussent empêché, il serait ici avec nous.
— Bothros! s'écria Méhémet; mais c'est mon ami, mon frère, mon sauveur même; car si, dans certaines circonstances, je ne l'avais eu à mes côtés Et, sans achever sa
phrase, l'Arnaout s'informa où était et ce que faisait son ami.
Grégoire, dont l'exclamation de Méhémet-aga avait dissipé la torpeur, s'empressa de donner les renseignements demandés :
— Bothros réside à Tarsous; protégé du consul de France, il possède maisons à la ville, ferme* et troupeaux dans les environs, et vit heureux et tranquille.
Le seul nom de Bothros nous iit libres : l'Arnaout renvoya le poste, leva d'un signe la surveillance exercée sur nous et nous invita à partager son repas.
Méhémet-aga, qui avait le désir de rev oir son ancien camarade, nous proposa de lui envoyer un exprès pour le faire venir. Convaincus que Bothros n'hésiterait pas un instant à se rendre auprès de nous, nous acceptâmes avec bonheur l'offre du bandit, et, arrachant une feuille de papier (Je mon portefeuille, je lui écrivis les quelques lignes qui suivent :
« Peyron, Grégoire et moi sommes tombés aux mains « de l'Arnaout Méhémet-aga, qui ne nous rendra à la J iberté « qu'autant que tu viendras nous chercher seul. Munit* a toi de linge à pansement dont a besoin l'Arnaout, et « prends dans ma petite pharmacie une fiole bleue ren- « fermant un liquide propre à cicatriser les blessures.
a Sois discret, et surtout fais diligence. Noureddin te a remettra ce billet et sera ton guide. A bientôt. »
Au bas de ma lettre Méhémet écrivit quelques mots à son ami et y appliqua son cachet.
A partir de ce moment la vie prit pour nous un tout autre aspect; nos craintes dissipées et toute gène écartée, un abandon presque fraternel s'établit entre l'Arnaout , ses bandits et nous. Nous circulions librement, et cependant Tidée de fuir ne vint à l'esprit d'aucun de nous : Bothros allait arriver, et avec lui le salut.
A quelques jours de là, prévoyant l'arrivée prochaine de notre libérateur, j'avais escaladé le rocher qui domine le vallon, et tout en assistant à un admirable coucher de soleil, je portais mes regards sur les divers points d'où je supposais que notre ami déboucherait sur les terres de l'Arnaout. Je quittais mon poste d'observation, tout en regrettant amèrement de voir se prolonger notre attente, quand deux coups de fusil éclatèrent à quelque distance.
A ce signal, convenu entre.JVlébémet-aga et son messager, deux bandit» montèrent à cheval pour aller à la découverte.
Pans les deux coups de feu, j'avais reconnu la sonore explosion de l'excellent fusil dont j'avais fait don à Bothros; je ne pouvais donc plus douter de son arrivée. A mon appel , à mes cris répétés, cris de joie et de bonheur, mes deux compagnons de captivité, puis Méhémet, vinrent me rejoindre et nous non* avançâmes à la rencontre de notre sauveur-
-r- Ho hé! Mébémet-aga, khavadja Uogloua, khavadja Grigrj! Fer Baçco!
Et d'un saut, Bothros descendait de cheval et nous prodiguait des poignées de main à nous broyer les 03.
Les deux bandit* se jetèrent dans les bras l'un de l'autre avec une effusion qui allait jusqu'à l'attendrissement.
1*4 VOV.M.K KN r.ILlf.lIi.
Arrivés a la grotte du chef, près de laquelle rôtissait un mouton pour fêter la bienvenue de Hothros, nous laissâmes les deux intimes causer à loisir, et nous attendîmes sur un point rapproché la fin de la conférence.
— Ouf! fit Grégoire, en poussant un soupir de satisfaction, nous sommes enfin hors d'affaire.
Peyron, plus expansif, se livrait à une danse échevelée, tant il était heureux de se sentir libre, ou sur le point de l'être.
Une heure s'était écoulée , quand Bothros vint nous rejoindre. Après nous avoir gourmandes sur notre imprudente excursion, il nous rapporta succinctement la conversation qu'il venait d'avoir avec son ancien camarade.
— Pourquoi, lui avait dit l'Arnaout, asrtu quitté la montagne pour aller croupir comme un esclave à la suite d'un consul? Il faut que la liberté ait eu bien peu de prix à tes yeux pour que tu lui aies préféré cette humiliante condition. Les émotions de la lutte, le bruit de la poudre, ne valent-ils pas cette existence efféminée que tu mènes sous nu maître?
— Que veux-tu, frère? je suis vieux, et le repos m'est nécessaire. J'ai longtemps vécu à la montagne ; et cette vie anxieuse, toujours sous le coup de la menace, exige une énergie que les années finissent par éteindre. D'ailleurs, je voulais la protection du consul de France, et je l'ai obtenue; je voulais aussi voyager, et j'ai trouvé l'occasion d'aller dans le Frenguistan, où je serai bientôt. Ce que j'ai fait, tu le feras un jour.
— Non, frère ! je finirai mes jours ici, à cheval, mon fusil dans les mains, mon poignard à la ceinture. La mort par une balle me parait préférable à celle qui nous arrive à la
suite d'une maladie douloureuse. Mort pour mort, je choisis la plus prompte.
Le lendemain était le jour fixé pour notre départ. Nous allions enfin sortir du repaire où notre imprévoyance nous avait conduits, et voir le dénoùment d'une aventure qui menaçait de prendre les proportions d'un drame.
L'Arnaout devait , avec quelques-uns de ses cavaliers , nous accompagner jusqu'à l'antique château de Bosanti, jadis célèbre, et dont je désirais visiter les ruines.
Nous partîmes précédés par les éclaireurs de la bande qui se frayèrent un chemin sur un sol couvert de roches, coupé par des ravins et des torrents, et en suivant des sentiers à peine praticables que les bandits devaient seuls connaître.
Une marche ascendante de quelques heures nous conduisit sur un rocher que domine le château de Bosanii, le Butrente d'Albert d'Aix, devant lequel défilait, il y a huit siècles, l'armée croisée, conduite par Godefroy et ïancrède.
Arrivés à cette hauteur, un spectacle magnifique s'offrit à nous : un torrent sortait avec impétuosité des crevasses d'un rocher, précipitant ses eaux écumeuscs dans un immense gouffre dgnt les profondeurs échappaient à la vue, et d'où s'élevaient des nuages de vapeur reflétant, sous les rayons du soleil d'Orient, les nuances de l'arc-en-ciel.
Nous étions assis sur des pierres détachées du vieux château, d'où je prenais quelques points de vue, lorsque nous entendîmes plusieurs coups de feu et le son aigu des trompes. Bothros et Méhémet, penchés sur les créneaux de l'antique forteresse et plongeant leurs regards au loin, aperçurent un assez grand nombre de cavaliers poursuivant des chèvres sauvages.
L'Arnaout, ne doutant pas que ces chasseurs ne fissent
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partie de la suite du pacha, et voulant éviter une rencontré qui pouvait être funeste pour lui, fâcheuse pour nous, s'eriipreSsâ de donner à ses gens le signal de la retraite. Le bandit ehibrassa BothrOs, nous dit adieu et disparut dans un bols de Sapins.
Délivrés de noire dangereuse Compagnie et libres des préoccupations des derniers joUrs, ftous visitâmes les restes de l'antique forteresse, et remarquâmes, hors de son enceinte et profondément gravés dans le roc vif, des milliers de croix de toute dimension. Nul doute que les Croisés, en traçant ces signes révérés, n'eussent eu l'intention de perpétuer le souvenir de leur passage dans ce lieU célèbre.
Quittant ïtosanti, hdtis nous dirigeâmes sur la ferme de fiotiiros , eii suivant d'affreux sentiers que bordâieht des rochers, et qui, après une marche d'une heure, aboutirent à Une ancienne voie romaine, que nous suivîmes malgré les difficultés qUe présentait son dallage disjoint ou brisé.
t*ar une sorte de compensation, je trouvai sur les côtés de cette antique voie des mohutnentS funéraires profanés ; et comme le Dante parcourant le purgatoire, nous rencontrions fréquemment, devant leurs sarcopkages, des ombres imaginaires qUi nous indiquaient l'inscription rappelant leur nom, leurs fonctions, leurs vertus.
ÊlUS loin, sur cette voie même que parcouraient jadis les légions romaines, se dresse le squelette d'un arc de triomphe colossal que, suivant la tradition, Constantin âurâit élevé lors du voyage qu'il fit dans cette partie de son empire.
Près de cet antique monument est un khan aussi nu, aussi abandonné que tous les établissements turcs de ce gefire que j ai vUs et habités, lin moine arménien en avait
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pris possession et s était accroupi près du Foyer; noustious assîmes à ses cotés. Lâ besace de ce bon Père était gonflée comme une outre; elle contenait des viandes rôties, des poules, du gibier, des œufs durs, une bouteille de raki, etc. Ses courses dans la montagne n'étaient pas infructueuses, chacun s'ernpressant à contribuer à son bien-être ; aussi vivait-il en satrape , le saint personnage ! Il nous avoua qu'étranger à tous les événements de ce monde, il n'avait d'autre souci que de boire, manger, dormir ! Le pauvre homme ! son menton tombait à triple étage sur sa large poitrine velue, et, certes, il m'eut été impossible d embrasser la majestueuse rotondité de son abdomen.
Arrivé à la ferme de bothros, je m'occupai de mettre en ordre mes notes et mes dessins, et piochais dans mes livres comme le laboureur dans son champ. Le corps brisé parles fatigues et les traverses de ma dernière exploration, j'aspirais à une vie moins agitée, et souvent ces vers dit poète me revenaient à l'esprit :
Libri, noater amor, lateri ne abscedile nostro : Vos inter dulce est vivero, dulce mori.
J'étais à proximité de Tarsous, où j'allais assez souvent pour y voir des Européens et , les jours de bazar, causer avec les montagnards que j'avais connus , soit dans mes courses, soit ailleurs, et qui ne me désignaient que sous le pseudonyme de Déli-aga , nom si souvent répété que j'avais fini par le croire mien.
J'avais dépassé depuis plusieurs mois déjà le terme assigné à ma mission , et ne pouvais plus [longtemps pro-
longer mon séjour en Cilicie. Je fis donc mes préparatifs de voyage et, accompagné de mon fidèle Bothros, je m'embarquai sur la (iermania, vapeur autrichien, d'où j'envoyai mes derniers adieux à mes amis de Tarsous et de Mersine.
Bientôt notre bateau prit le large, et la chaîne duTaurus disparut à mes yeux. Nous côtoyâmes pendant deux jours le littoral méridional* de l'Asie Mineure, et après avoir doublé le cap de Cnide, la Gerrnania vint jeter l'ancre devant Smyrne. Enfin, le /.y vurgtte nous transporta en quelques jours à Syra, à Malte et en France.
Depuis que liothros est retourné à Tarsous, j'ai eu rarement des nouvelles de mes anciens compagnons. Le pauvre Mazoillier est mort de la fièyre. Grégoire, qui a juré de ne plus s'aventurer dans les montagnes, se distrait en buvant du raki ; et mon filleul, qui ne m'a jamais connu, sait cependant que son parrain était « le khavadja françaoui » qui portait des lunettes et sifflait toujours en fumant du papier.
Monnaie d'argenfd'Héthoum l">t de RalkOSTOO ,r?n1tnn de Konieh. frappée à Sis, l'an ViVi.