‹ Voyage dans la Cilicie et dans les montagnes du TaurusChapitre 14 sur 53 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

SÊLEUCIE ET SES ENYIRONS.

Raine* da monMtère de la VI wp Marte (Meri»n..nu); raine* de sélefké, ancienne Sel rue le s le» temple- appelé* aujourd'hui Glaour-KlIUé ( le» nécropole* de Glaoui-Slnl et de Teklr-hutntiMr : le château de Sélefké ; le Gok-oou, ancien Calycadnn* ; raine* diverse*.

U/ie éminence couverte de débris appartenant à l'époque de la domination byzantine en Cilicie, se trouve au nord, entre l'échelle de Sélefké et la ville de ce nom. Les ruines, rapprochées de ce dernier point, consistent en églises, sarcophages avec inscriptions, citernes, églises voûtées et soutenues par des colonnes ensevelies dans le sol, par suite d eboulements de terrain, mais dont on aperçoit encore les chapiteaux.

Les églises sont construites dans le style des anciennes basiliques; et on peut supposer, par les cubes en verre de couleur provenant des mosaïques qui les ornaient, que ces édifices étaient somptueux et richement décorés.

Des pans de murailles, restes de vastes constructions, font supposer qu'il y avait sur ce point un monastère d'une grande étendue ; c'est, au surplus, ce que semble indiquer le nom que les habitants de Sélefké ont donné à ces ruines, appelées par eux Mèriam-lik (le lieu de Marie).

Près des restes du couvent de Mériam-hk sont deux longues citernes carrées et parallèles, séparées seulement

CILICIE MONTAGNEUSE. m

par une muraille de deux mètres d'épaisseur. La voie romaine, venant de la Pamphylie et aboutissant à Sélefké, passe à travers ces ruines ; elle n'est plus praticable sur plusieurs points.

Sélefké, éloigné d'une heure seulement des ruines de Mériam-lik , est bâti sur l'emplacement qu'occupait jadis Sèleucie, ville fondée, ainsi que nous l'avons dit, par Séleucus Nicator ', pour y recevoir la population d'Holmi. Sous les Romains, Séleucie jouissait de l'autonomie. Au iV siècle de notre ère, elle fut désignée sous le nom de Séleucie d'Isaurie, lorsque les Isaures, qui en firent la ville principale de leur province, poussèrent leurs déprédations jusqu'à la mer 2.

Quand les Byzantins eurent été chassés de la Cilicie par les Arméniens, Sélefké devint l'un des boulevards avancés de la puissance des rois de la dynastie Roupénienne , à l'occident. Sur cette partie de l'empire de ces nouveaux conquérants, était une forteresse redoutable, comparable à celles de Gorigos, de Larapron , de Sis et d'Anazarbe, et qui avait été élevée dans le but de protéger la ville et son territoire contre les invasions des Seldjoukides de Ronieh.

Au commencement du xiu" siècle, le roi Léon II, qui craignait de ne pouvoir conserver le château de Sélefké, en confia la garde aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem qui habitaient son royaume, et leur donna en fief la ville de Sélej, ainsi qu'on l'appelait alors, afin de reconnaître les services qu'ils lui avaient rendus dans les luttes qu'il

1 Et. de Byzance. De urb., v° Sélefké.

•Hieroclès, Synecd. — Théodoirt, Hist. ecclés., liv. Il, ch. xxvi. — S. Basile, Vi$ de S. Thécle, liv. 1. — Aramieu Myrcellin, liv. XIV, ch. il.

486 VOYAGE EN ClLlfJE.

avait eu à soutenir contre les infidèles La reine Zabel, fille de Léon II, se réfugia dans le château de Sélef, après la mort de Philippe d'Antioche, son premier mari ; mais les Arméniens l'obligèrent à en sortir pour épouser Héihoum, fils de Constantin de Pardzerpert, connétable du royaume, qui fut appelé au tronc 2.

Les ruines de Séleucie ont excité l'intérêt de tous les voyageurs qui ont parcouru la Cdicie. L'ambassadeur vénitien J. Barbara, qui se trouvait en Orient après la chute du royaume des Lusignans d'Arménie, vers la fin du xv" siècle, donne de curieux détails sur cette antique cité \ Voici, d'après ce voyageur, la description de Sélefké. traduite du dialecte vénitien : «En quittant Curcho (Gorigos) et en se dirigeant à l'ouest, on trouve, à dix milles plus loin, Seleucha (Séleucie), située sur une montagne. Au pied de la ville coule un fleuve (le Calycadnus), qui se jette dans la mer, près de Curcho ; il est comparable, par sa grandeur, à la Brenta \ Près de cette montagne est un théâtre dans le genre de celui de Vérone ; il est fort spacieux et entouré de colonnes d'un seul morceau ; des gradins régnent à l'entour. En escaladant la montagne, pour aller au château, on voit beaucoup de sarcophages, partie d'un seul bloc détaché du roc, et partie creusés à même le rocher. En montant toujours, on arrive aux portes de la première enceinte de la forteresse. Ces portes, situées tout

« Paoli, Cod. dipl., t. 1, u. 98 et suiv., n» 94. — Raynaldi, 1 210. — Lettres du pape Innocent III, liv. XIII, lettr. \ 19. •Sempad, Chronique.

3 Voyage de Barbaro, dans la Collection des voyages de Bergeron. 1 L'un des fleuves de la Lom hardie, qui se jette dans l'Adriatique, assez pies de Venise.

en haut de la montagne et flanquées d'une grande tour de chaque côté, sont en fer. On n'y voit aucune trace de bois. Elles sont hautes de quinze pieds et larges de moitié ; de plus, elles sont ciselées, comme si le métal était d'argent. La muraille, à sa base, a trois milles de tour, tandis qu'au sommet des tours elle n'a guère qu'un mille de circonférence, ce qui la fait ressembler à un pain de sucre. C'est dans cette enceinte que se trouve le château de Séleucha, avec ses tours et ses murs; une distance de trente pas et plus les sépare. Dans l'intérieur du château est une cave carrée, creusée dans le roc, profonde de cinq pas, longue de vingt-cinq et large de sept environ , dans laquelle on a emmagasiné beaucoup de bois et de munitions. A côté de cette cave est une grande citerne dans laquelle l'eau ne tarit jamais. Ce château fait partie de l'Arménie Mineure, qui s'étend jusqu'au mont Taurus; les Turcs l'appellent en leur langage Corchestan »

Les voyageurs modernes qui ont visité les ruines de Sélefké, en ont publié des descriptions à peu près identiques, et depuis l'amiral Beaufort, qui a fourni des renseignements assez complets sur les ruines de Séleucie, aucune relation moderne ne donne de nouveaux détails sur cette ancienne cité.

Les restes de Séleucie consistent, de nos jours, en deux temples assez rapprochés l'un de l'autre, et situés à environ huit minutes à l'est du village actuel de Sélefké. L'un de ces temples, dont les débris gisent épars sur le sol, était orné à l'intérieur d'une frise représentant des génies ailés qui tiennent d'énormes grappes de raisin. Une belle

* Ce nom signifie pcul-ètre pays de Cunhu ou do Goriyo$.

colonne corinthienne, surmontée d'un chapiteau du même ordre, a quatre pieds de diamètre.

Lors de l'établissement du christianisme, les néophites

de Séleucie construisirent, avec les matériaux de ce temple , une église dans le style des basiliques , et dont il reste l'abside percée de deux haies séparées par une colonnette de marbre rouge. I,es gens du pays donnent à ces ruines le nom de Giaour-Kilisé (église des chrétiens). A quelque distance de cette église on voit plusieurs fûts de colonnes fichés dans le sol, et qui ont dû appartenir plutôt à une église qu'à tout autre édifice, à en juger par les débris épars sur le même point.

Outre ces ruines, on remarque un pont romain de six arches assez bien conservé, mais dont les parapets sont détruits en plusieurs endroits; des portiques et un théâtre que J. Barbaro a comparé à celui de Vérone.

Près d'une carrière de marbre, qui a dù fournir tous les matériaux des édifices de la ville, est un réservoir carré de 45 m. 7 de longueur, sur 22 m. 85 de largeur, et de 10 ni. 16* de profondeur ; on y descend par un escalier tournant de 25 marches, pratiqué dans l'épaisseur des murs.

Au sud des débris de cette cité antique est une vaste nécropole creusée dans le rocher; elle se compose de * chambres carrées dans lesquelles on pénètre par une ouverture de même forme qu'une pierre fermait hermétiquement. Dans chacune de ces chambres sont des débris de sarcophages creusés dans le roc. Dans le même état de dégradation sont d'autres sarcophages sur lesquels sont gravées des inscriptions byzantines , qui rappellent les noms et qualités des personnages. De semblables inscriptions se lisent sur les cellules à côté desquelles on a pra-

CILIC1E MONTAGNEUSE. I8î<

tiqué de petites niches triangulaires, creusées à même le roc, et qui sans doute étaient destinées à recevoir des lampes. Cette nécropole est désignée sous le nom de Giaour-Sini (cimetière des chrétiens)

A l'est et à quelque distance des ruines que je viens de décrire, on voit une autre nécropole composée, comme la précédente , de chambres sépulcrales creusées dans le roc et de sarcophages monolithes avec des couvercles prismatiques à oreillettes. Sur ces sarcophages, ainsi que sur les portes des chambres, on lit des inscriptions byzantines. Sur l'une de ces cuves monolithes, j'ai découvert le nom d'Apnrodisius, premier martyr de la foi chrétienne à Séleucie :

OHKHriAPA2TÀTIKHA<t>POAIClOY nPoeTOM[APTYPOC]TOY. . . .

« Tombeau représentatif d'Aphrodisius , premier martyr de ... »

Sur la rive droite du Calycadnus, au milieu de ces décombres et à petite distance des deux nécropoles, se trouvent, à des intervalles inégaux, les maisons du village de Sélefké, au nombre de trente environ. Elles sont à terrasses et construites avec les matériaux des anciens monuments de la cité antique 2.

Le kouak de l'aga gouverneur de Sélefké , le bazar, le khan de la ville et la mosquée, sont modernes; ces édifices n'ont rien de remarquable.

j> château arménien qui couronne la montagne à la

' Mon Recueil de$ Inscr. de la Cilicie, p. 50 et suiv., n«* i 48-172. * M. le comte Léon de Laborde a donné, dans l'atlas d<s planches de k»u Voyage en Orient, un plan de SéletVé et de ses environs.

190 VOYAGE EN C1LICIB.

base orientale de laquelle sont les ruines de Séleucie, a du èlre élevé sur les débris d'un château byzantin, dont „ l'existence m'a été révélée par quelques fragments d'inscriptions grecques que j'ai recueillies parmi les décombres amoncelés dans l'enceinte. On arrive à cette forte-

resse par un chemin escarpé que des pierres, provenant

des murailles , ont en partie obstrué. Le château de Sé-

lefké est de forme ovale; il est entouré d'un double fossé, «

ainsi que d'un mur solidement construit et Manqué de

tours.

L'enceinte extérieure a moins d'élévation que le château, dont les hautes tours sont reliées entre elles par dés murailles et de longues galeries voûtées. On remarque , dans l'enceinte de ce château, les ruines d'une chapelle arménienne.

Je ne mentionne ici ni la citerne ni le magasin creusé dans le roc; les détails si précis qu'a donnés Harbaro, et qui sont rapportés plus haut, me dispensent de toute description à ce sujet.

Sur la porte d'entrée de l'enceinte extérieure on lit une inscription arménienne dont les lignes inférieures ont disparu L'amiral Beanfort 3, qui avait dessiné cette ins- . cription lorsqu'elle était encore entière, en a rendu les caractères avec si peu d'exactitude, qu'il est impossible de la déchiffrer. Cette inscription est surmontée d'une croix cantonnée de rosaces, et accostée du monogramme du Christ, en caractères arméniens. C'est ce château avec ses dépendances que IA>n II avait concédé aux Hospitaliers

* Mon Recueil d'Inscr. de Cilicie,[>. 53, n°<75.

• Karamania, ch. XI, p. 212.

par une charte de donation, octroyée dans le courant de Tannée iaio', et dont une copie avait été adressée, sous forme de letlre, au pape Innocent III.

Séleucie était traversée par les eaux du Calycadnus, qui desservaient plusieurs aqueducs dont on voit les restes des hauteurs du château Les habitants du pays désignent aujourd'hui ce fleuve sous le nom de Gofc-sou (l'eau noire), il a sa source dans les montagnes de la Cétide, non loin d'JSrmenag, la Germanicopolis des anciens. Suivant Ammien-Marcellin 2, le Calycadnus traversait l'Isaurie, où il était navigable. Peu large dans son cours supérieur, ce fleuve, après avoir dépassé les ruines de Séleucie, acquiert, d'après Hcaufort, une largeur de j8o pieds, et va se jeter dans la mer à l'est du cap Sarpédon. Le Gok-sou coule près de Sélefké, et baigne la hase d'un rocher à même lequel un escalier a été taillé8. Les nuances marhrées de ce rocher lui ont fait donner le nom de Pœcile, UoiY.ilr,. Basile de Séleucie* donne ; «i Calycadnus le nom de KeOvivoi. Au moyen âge, il s'appelait Sélef, du nom du château de Sélefké5. Willebrand avance que c'est dans les eaux de ce fleuve, très-près de Sélefké, et non dans le Cydnus, comme le prétendent quelques auteurs, que l'empereur Frédéric Barherousse se serait noyé, a cum in récupération Terne Sanctse laboraret c. »

4 Pauli, Cod. dipl., 1. 1, n°9i. — Raynaldi, Ann. ecclés., 1210, n0,3i-35.— Baluze, Lcttr. d Innoc. tH, t. II, liv.XIII, p. 119. » Liv. XIV.

> StrabOQ, Géogr., liv. XIV, ch. v.

* Vie de S. Thècle, liv. 1.

s Willebrand, /toi., p. 144.

8 Willebrand, l. cit.— Ansbcrt, dans la Bibl. des Croisades, t. III, et Michaud, HisL des Croisades, t. Il, liv, vu.

192 VOYAGE FN CILICIB.

Une marche de près de deux heures conduit de Sélefké à la vallée à'Ermenag, et au coteau qui la borde. Cette immense étendue de terrain est couverte de ruines; M. de Tchihatcheff 1 compare leur prodigieuse quantité à une longue traînée de décombres. Ce doit être sur un point quelconque de ces ruines que se trouve le lieu que le voyageur Kennedy Bailie appelle Meidan, près Sélefké8, et dont le nom signifie en turc hippodrome.

* Journal asiatique, 4854 ; Lettre à M. Mohl sur les antiq. de l'Asie Mineure.

• Fascicul. inscript, yrœc, t. Il, p. 100. — Bœckh. Suppl. au Corp. inscript, grœc, n' 4429. G.

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