‹ Voyage dans la Cilicie et dans les montagnes du TaurusChapitre 15 sur 53 · DE SÉLEUCIE AUX RUINES DE CORYCUS · texte numérisé non relu

DE SÉLEUCIE AUX RUINES DE CORYCUS

Le promontoire Manoïdra; Pereheiubé et ruines 4e Calo-Coraeéalum| Tatll-aou, In fontaine de Nu» de Varron ; Knrko , ruine» de Coryeua et châteaux arménien* de Garlft-o* < nérropole bysantlnet tombeau d on «union (urL; l'autre Coryelen.

Dans la direction de Sélefké aux ruines de Gorigos, et à égale distance de ces deux cités antiques, se trouvent les restes d'une ville byzantine bâtie en amphithéâtre sur les versants de deux collines, là où le rocher fait sa jonction avec la mer.

L'emplacement qu'occupe cette ancienne ville est désigné par un écrivain antérieur à sa fondation, Pompomus Mêla qui lui donne le nom de promontoire Manoïdes a, et indique sa position entre les embouchures du Calycadnus et du Cydnus.

Etienne de Byzance 3 parle aussi du mouillage formé par le golfe dont Pomponius Mêla nous donne le nom, en expliquant la forme lunaire du promontoire Manoïdes de Calo- Coracésium.

Les anciens géographes gardent le silence sur cette localité, ce qui est pour nous la preuve que Calo-Coracésium

* De situ orb.y liv. I, ch.xin

« En grec M*v6it^, c'est-à-dire lunatum, affectant la forme d'une demi-lune. r> De urb., v° Pseudo-Coracésium ,

194 VOYAGE EN CILICIK.

ne remonte pas à une haute antiquité. Un connaît, en effet, l'époque précise de la fondation de cette ville par une inscription grecque que l'amiral tteaufort 1 a copiée sur la porte orientale de la ville, et qui ne laisse aucun doute sur son origine. Cette inscription, d'une haute importance pour l'histoire de Calo-Coracésium, ne donne pas le nom de la ville, que nous connaissons d'ailleurs d'une manière certaine par une mention du Stadiasmus maris*, qui indique, en outre, la position de Calo-Coracésium entre Séleucie et Corycus. Voici le texte et la traduction de cette inscription * :

Eni THC BÀCIAEIAC TCUN AGCnoT[tO]N HMOJN

OYAA€NTINIANO[Y] KAI OYAACNTOC KAI TPATIANOY

Ttt)N AluJNIWN AYrOYCTGJN

OA. OYPANIOC O AAMnPOTATOC APXOJN

THC ICAYPKON CnAPXIAC TON TOnON

[KAI]£PHMON ONTA GI OIKGIOJN GniNOICJN

€IC TOYTOTO CXHMA HTA[r]GN GK [TCONj IAIWN

An AN TO CProN KATACKGYACAfC] j&

« Sous le règne de nos princes Yalentinien , Valens et Gratien, éternellement augustes, Flavius L'ranius, le très-illustre archonte de la province des Isauriens, a donné, d'après ses propres idèes\ à cet endroit qui était désert, sa forme actuelle, et a fait exécuter tous les travaux à ses frais. »

Letronne % qui, le premier, traduisit cette inscription, queBeaufort avait publiée dans son Fojage, fixe la date de

1 Karamania, p. 230.

«Fortia d Urban, llin. del'antiq., cf. Stad. maris.

* Mon Recueil des lnscr. de la Ctlicie, p. 49, n° 447.

* Journal des Savants, 18*9. Compte rendu do la Karamania de Beauforl.

C1MCIE MONTAGNEUSE. 195 la fondation de la ville de Calo-Coracésinm entre les années 367 et de Jésus-Christ; circonstance qni explique suffisamment le silence des auteurs anciens. Le même savant conjecturait, à tort, que la localité dont il est question devait être Néapolis d'Isaurie, dont le nom se montre pour la première fois dans Hiéroclès qui écrivait sous Théodose II, et où elle est donnée comme faisant partie de la province d'Isaurie ; et pour la seconde fois, sous le règne de Léon Ier, successeur de Théodose, dans un passage où Suidas 2 rapporte qu'un fameux coureur, nommé Indacus, qui vivait sous ce prince, faisait plus de chemin à pied, en un jour, que d'autres avec des chevaux de relais. Le voyageur anglais Leake % qui n'a pas recherché le nom ancien de la localité dont il s'agit, suppose qu'elle a occupé l'emplacement du Pœcile de Strabon, ce qui est une grave erreur, puisque nous savons que le Pœcile touche à Sélefké, tandis que les ruines de Calo-Coracésium se trouvent à la distance d'une journée à l'est de cette dernière ville.

Comme je le disais plus haut, les ruines de Calo-Coracésium, connues aujourd'hui des habitants de la contrée sous le nom de Perchembè (vendredi), s'étendent en amphithéâtre sur le versant de deux collines séparées par une vallée marécageuse couverte de roseaux et qui vient aboutir à la mer. Os ruines, bien conservées, se composent de plusieurs édifices parmi lesquels on reconnaît des églises, des portiques, un bel aqueduc de dix-sept arches, des tombeaux et un nombre considérable de petites murailles écroulées , seuls vestiges des maisons de la ville. Des arbres de diffé-

4 Synecdeme, p. 710.

« V° U**cç.

5 Journal of a tour in Asia Minor (Londr., i82i).

1% VOYAGE F.N r.ILlCIE.

rentes essences, des broussailles de lioux et de myrtes, ont envahi la cité que Flavius Uranius avait élevée à ses frais dans la province d'Isaurie, qu'il administrait au nom des trois Augustes Valentinien, Valens etGratien.

Sur les rochers qui bordent la mer à l'est de la ville, on voit les restes de réservoirs creusés à même le roc et qui étaient destinés autrefois à recueillir le sel dont cette ville devait faire un grand commerce, si l'on en juge par les salines dont les rochers ont conservé jusqu'à ce jour de nombreuses traces.

A mi-chemin de Calo-Coracésium et de Corycus, qu'une distance d'environ six heures sépare, se trouve un golfe très-poissonneux, formé par une muraille de rochers à pic, couverte d'une riche végétation au milieu de laquelle s'élèvent de grands arbres qui procurent à cette contrée la plus douce fraîcheur.

Dans cet endroit, que les Turkomans du pays nomment Tatli-sou (eau douce), se trouve une source d'eau fraîche et limpide qui sort du rocher et va se jeter dans un petit réservoir construit au bord de la mer. On remarque en ce lieu plusieurs puitscomblés sur lesquels passe actuellement le chemin qui mène aux ruines de Corycus et de Perchembé. Tout à côté de cette source, au nord-est, on voit une petite construction carrée dont deux pans de murailles sont encore debout. Il est permis de croire que là était un petit temple consacré à la divinité protectrice de ces eaux. C'est dans les environs de ce point que se trouvait la fontaine si célèbre de Nus, dont les eaux, selon Varron avaient la singulière propriété de donner à ceux qui en buvaient un esprit plus fin et plus subtil. On peut donc conjecturer

* Apud Pline, XXXI, 2.

Diaitized bv CjOOqIc

avec quelque raison que cette source d'eau si pure, près de laquelle les voyageurs viennent respirer la fraîcheur sous de grands platanes qui la couvrent de leur ombre, doit être cette même fontaine de Nus dont l'antiquité s'est plu à célébrer la vertu.

A une journée et demie de marche de Sélefké, et à trois heures seulement de Tatli-sou, on parvient aux ruines de Corycus, dont les deux châteaux arméniens dominent les ruines d'alentour.

Le nom de Corycus est purement grec, ce qui prouve que la fondation de cette ville est due à une colonie venue de Grèce, où se trouvait aussi une cité du même nom, située à peu de distance de Delphes.

L'antiquité nous fournit , tant en Grèce qu'en Asie Mineure, plusieurs localités, villes, promontoires ou grottes du nom de Kûpuxoç ou Kwpvxtov. Ce nom parait venir, par analogie de configuration et d'apparence, du mot xâpuxoç, qui exprime un sac de cuir, un vallon, une espèce de navire, mie sorte de coquillage, tous objets de forme renflée, à protubérance, et qui peuvent bien servir de terme de comparaison à des montagnes, rochers ou caps renfermant ou non des cavernes. Cette opinion, qui est celle d'un savant dont l'érudition est aussi profonde que variée, M. Guigniaut , est parfaitement en rapport avec la topographie de la ville dont je vais donner la description. Disons cependant que jusqu'ici on avait généralement cru que l'étymologie du nom de Corycus devait se trouver dans le mot xpoxoç, qui signifie safran ; car on sait que le territoire de cette ville produisait le meilleur safran de la Cilicie. Toutefois, xpôxoç, qui, avouons-le, a une ressemblance frappante avec xûpvxeç, est un tout autre mot, une racine

entièrement différente, et d'ailleurs, le safran du vallon de l'antre Corycien de Cilicie ne parait point exister dans les autres localités du même nom.

Avant l'occupation romaine, la ville de Corycus avait peu d'importance; toutefois, en sa qualité de colonie, elle jouissait de l'autonomie et battait monnaie. La divinité principale qui parait avoir reçu à Corycus un culte spécial était Mercure, qui figure sur les monnaies de cette ville frappées à l'époque grecque; sur quelques-unes d'elles 1 Mercure est représenté debout, tenant unepatère de la main droite, et un caducée de la gauche. Le témoignage du culte que les habitants de Corycus rendaient à Mercure est, du reste, confirmé par Oppien, qui, né lui-même dans cette ville, appelle Corycus la ville de Mercure 3.

Lorsque les Romains eurent réduit la Cilicie en province romaine, la ville de Corycus acquit de l'importance ; Cicéron 3, qui, on le sait, fut gouverneur de cette province, Tite- Live *, Pline 5 et d'autres auteurs en parlent à plusieurs reprises dans leurs écrits. Plus tard, elle devint le port de Séleucie, et Oppien dit d'elle : Ôvvoi <T Êfyuefcç ko'Xiv wcimi'kAutov «Vru Kopûxtov vxtovet °. Etienne de Byzance 7 nous apprend que Corycus était, de son temps, la ville la plus importante du district de Séleucie, et il ajoute qu'elle pos-

» Mionnet, Med. grecques, III, 54, et Suppl. VU, 203-244.- Revue num., 4854. Monn. de la Cilicie, p. 40, n° 43, Corycus. « Cynégétique, IV. 8, 6.

» Ad familiares, XII, 43.

* Annales, xxxm, 20.

5 Bit*, nat., V. 22.

« Hol, m, v. 208-Q.

7 De urb.. v" Corycium,

sédait un port et une petite île. C'était , à cette époque encore, un repaire de pirates, d'où l'adage :

Les renseignements que l'antiquité nous a transmis sur Corycus, sont peu nombreux, tandis qu'au contraire, ceux que nous a laissés le moyen Age sont de la plus haute importance. Corycus, dont le nom altéré se retrouve sous la forme Gorigos, était, en effet, sous les Byzantins et les Arméniens, une ville considérable; ses ruines, qui datent principalement de ces deux époques, nous montrent qu'elle avait, au moyen Age, sinon une importance égale à celle de Tarse, du moins qu'elle était plus étendue et servait de résidence, pendant la domination des Arméniens, à des barons feudataires de la couronne de Sis, parents des souverains Roupéniensqui les avaient chargés de couvrir et de protéger à l'occident les boulevards de la royauté en Cilicie.

Depuis le xin" siècle jusqu'à nos jours, beaucoup de voyageurs ont visité Gorigos. Le chanoine d'Oldembourg, Willebrand, vint de Tarse à Gorigos. Il raconte en ces termes, dans son Itinéraire \ son arrivée dans cette ville : « Per Tarsim versus orientera descendimus, et invenimus circa illas partes Hormeniam a, in sylvis, in recentibus aquis et bono acre, nostrae Teutoninc simillimam; quibus tribus diebus peragrantes, venimus Cure 3, quae est civitas in mari sita, bonum habens portum , in qua hodiè mirabiles

* In Leonis Allatii ïju.[xarx, p. I H.

* L* Arménie.

* Gori^'s: Km ko.

200 VOYAGE EN CILIC1E.

quamvis dirutœ apparent structura, ita ut m mi ru m eas Romanis structuris et ruinis comparaverim. »

Sanuto, dans ses Sécréta ftdeliurn crucis\ ne dit rien de Gorigos; seulement il signale le petit îlot dont parle Etienne de liyzance, et sur lequel je reviendrai plus tard : a Coram autem dicto Curco, quand a m insula invenitur. » Le seigneur de Caumont, dont le voyage a été récemment publié par le marquis de Lagrange, visita Gorigosen i4i8a. Barbaro, qui faisait partie de l'expédition navale vénitienne qui mit le siège devant Gorigos dans le courant du xve siècle, donne des renseignements très-précis sur l'état de la ville à cette époque ; il entre même dans quelques détails sur ses monuments, et en particulier sur les deux forteresses qui défendaient la ville et protégeaient le port3. Voici la traduction du passage de ce voyageur, que je donne en entier : « Curco est situé au bord de la mer; à l'ouest se trouve un écueil qui n'en est éloigné que d'un tiers de mille. Sur cet écueil on voit un château qui paraît être assez fort, de belle apparence et bien construit ; mais actuellement il est en grande partie ruiné. Sur la porte principale on lit de belles inscriptions, qui paraissent être écrites en lettres arméniennes , mais d'une autre forme que celle usitée aujourd'hui , si bien que les Arméniens que j'avais avec moi ne purent les déchiffrer *. Le château ruiné5 est sur

1 Liv. Il, part, iv, ch. xxvi. p. sy.

* Voyaige d'oultremer, p. 79.

* Viagg.fp.î%-29.

* Ces inscriptions, dont on lira plus loin la traduction, sont en majuscules enchevêtrées, ce qui fait que Barbaro et ses drogmans arméniens ne reconnurent pas ces caractères qui ont en effet peu de ressemblance avec les minuscules des mss. du xv* siècle.

8 C'est le château de terre , situé sur le bord de la mer, en face le château construit sur l'îlot.

CILICIlî MONTAGNEUSE. 201

la route qui va au port. Sa distance de Gurco est celle d'un trait d'arbalète. Curco est en partie bâti sur un rocher, et en partie au bord de la mer, sur le rivage, ï^e rocher est à l'est et taillé à pic, au-dessus d'un précipice profond. La plage est défendue par une muraille trés-épaisse et escarpée, afin d'en défendre l'approche aux bombardes. Dans le château se trouve une autre forteresse avec de solides murailles et des tours très-élevées ; elle a environ deux tiers de mille de circonférence'. Sur les portes, qui sont au nombre de deux, se trouvent des inscriptions arméniennes 2. Toutes les parties de ce château ont leur citerne d'eau douce, et dans les endroits publics

on trouve encore quatre puits très-profonds, remplis d'une eau excellente qui pourrait suffire à une grande cité. Au sortir de la porte, qui est située à l'est, on prend un chemin qu'on trouve à une portée de flèche du château 3. Ce chemin est bordé de sarcophages de marbre 4 d'un seul morceau, dont une grande partie sont brisés, et qui se prolongent de chaque côté du chemin jusqu'à une église éloignée seulement d'un demi-mille. Cette église paraît trèsgrande et bien bâtie ; elle est ornée de grosses colonnes de marbre et de belles sculptures. La contrée qui avoisine le château de Gorigos est montagneuse, et les rochers ressemblent à ceux de l'Istrie ; elle est habitée par les gens du seigneur Karaman. Cette contrée produit en abondance du froment, du coton, des bestiaux, principalement des

1 En d'autres termes, Barbaro veut dire que le château avait deux enceintes de murailles et do tours.

» Il ne reste plus aujourd'hui que la trace de l une de ces inscriptions et elle est à peine visible.

* La voie romaine, qui subsiste encore.

* Ils sont tout simplement en pierre calcaire trés-fnable.

boeufs, beaucoup de chevaux , et plusieurs espèces d'excellents fruits. Le climat y est tempéré. Près de la marine sont deux châteaux très-forts, dont l'un est bâti sur une éminence ; le premier est éloigné de la mer par une distance équivalant à un trait d'arc, et l'autre est à six milles du précédent. Ce dernier est bâti au bord du rivage et parait bien fortifié '. »

Dans un poème historique du moyen âge, intitulé La prinse d Alixandre, que Guillaume de Mâchant composa au xiv" siècle, à la louange de Pierre t", roi de Chypre, on trouve une description très-exacte de Gorigos a :

Si vous veuil dire et devisier, Au mieus que je y saray viser, Comment li ebastiaus est assis De Coure, qui est grans et massis De tours, de creniaus et de murs Qui sont haus, fermes et seurs.

Coure siet en pafe d'Ermcnie Et s'est assis par tel maistrie Que la mer li bat au gyron Et nou mie tout environ.

Devant la porte a une place Qui tient deux arebies d'espace, Et puis une haute montaingne

Qui est moult rote et moult grifaingne ;

Et se n'i a que trois entrées

Qui sont rotes et si potées

Qu'il n'i puet monter nullement

Qu'un homme ou deus, tant seulement.

Jadis y ot une cité

Qui fu de grant auctorité ;

1 Ce sont les châteaux blancs (ak-kalessi). » Ms. de la Bibl. Imp., fonds fr., 7609, f 327.

Mais elle est toute confondue, Destruite, à terre et abalue.

Et devant Coure a une yslette Où jadis ot une villette.

Les voyageurs modernes qui ont parcouru la Cilicie Trachée se sont tous arrêtés aux ruines de Gorigos. L'amiral Beaufort, le comte L. de la Borde, M. P. de Tchihatcheff, sont unanimes pour dépeindre l'aspect imposant de ces ruines. Cependant on doit regretter que les deux derniers voyageurs que je viens de nommer n'aient point encore achevé la publication de leur exploration scientifique ; et en effet il n'est pas douteux que la description d'uue ville comme l'antique Corycus ne soit pour ces savants l'occasion de faire connaître des particularités intéressantes qui ont pu échapper aux voyageurs du moyen âge. .

L'amiral Beaufort , qui a parcouru avec grand soin la côte de la Karamanie , nous a donné sur Corycus des détails fort curieux. Voici , en substance , la description faite par le savant amiral dans son volume d'exploration ' : « Tout près de Perchembé, ville ruinée dont le nom ancien était Pseudo ou Calo-Coracésium, il y a deux châteaux en ruines et inhabités, nommés Kurko-kalessi, l'un sur la terre ferme, près des ruines d'une ville antique, l'autre situé sur une petite île, tout près du rivage; il s'y trouve quelques antiquités. Le premier a été indubitablement un lieu trèsfort, entouré de doubles murailles, dont chacune est flanquée de tours, et de plus environné d'un fossé qui communique avec la mer au moyen d'une excavation de trente pieds de profondeur taillée dans le roc. Une jetée,

1 Karamania, ch. xn.

qui se prolonge dans la mer, est terminée par un monument antique ruiné, qui peut avoir été un fanal. »

Les murailles de l'ancienne ville sont encore assez bien conservées pour qu'on en puisse tracer l'enceinte; des bains, des tombeaux nombreux, tout invite le voyageur à visiter ce lieu que l'amiral Beaufort n'a pu voir en détail. Il y fait néanmoins une observation que Letronne a mentionnée dans le compte rendu de l'ouvrage du savant amiral , inséré dans le Journal des Savants à cause de son importance : a Nous avons, dit-il, copié un grand nombre d'inscriptions en cet endroit ; mais elles sont toutes sépulcrales, excepté une qui fait mention des bains de Dyonisius Christianus. Une de ces inscriptions, précédée de la croix grecque, a été trouvée sur un mausolée construit en pierres irrégulières, dans le style cyclopéen , circonstance qui peutêtre montrerait que cette manière de bâtir n'est point une preuve de très-grande antiquité, à moins que l'imitation de l'antique n'ait été d'usage en ce temps, comme il l'est de nos jours. » On doit regretter que l'amiral Beaufort ne nous ait pas transmis le dessin de ce mausolée, car si la construction est bien réellement cyclopéenne, son observation est des plus curieuses ; mais nous présumons que ce

qu'il a pris pour des constructions cyclopéennes n'est autre chose que Yincertum de Vitruve, tel qu'on le voit dans beaucoup de monuments romains. Cet incertum ressemble, par l'arrangement des pierres, à la construction pélasgique ou cyclopéenne; mais il en diffère essentiellement par la |>etitesse et par la forme des matériaux et par l'emploi du ciment.

« Année 1819.

Le nom de Corycus s'altéra pendant tout le moyen Age, et chaque écrivain modifia à son gré le nom primitif d<» cette ville en l'appropriant, plus ou moins heureusement, au langage qui lui était familier. Ainsi , les chroniqueurs latins des croisades appellent Corycus, Curco, Cure; les Français, et notamment Guillaume de Machaut, lui donnent tantôt le nom de /> Court, et tantôt celui de Le Coure*. Les Orientaux, au contraire, conservaient avec plus d'exactitude la forme primitive : ainsi les Arméniens appelèrent Corycus, Gorigos, et nous retrouvons ce même nom écrit, en syriaque, sous la forme Ko u riAous.

Nous avons dit plus haut que Gorigos et ses châteaux étaient tenus en fief par des barons , vassaux de la couronne d'Arménie, tant que dura la dynastie roupénienne dans ce pays. En i36i, Gorigos était un comté possédé par les membres d'une famille alliée aux Lusignans de Chypre a, après que Pierre 1er en eut fait la conquête, en i3(io, ainsi que cela est rapporté par Guillaume de Machaut 3 :

Le premier an de sa coronne 11 (Pierre I") s'en ala en Erménie, Là prist, par force et par maestrie, Un chastel qu'on appeloit Coure.

Si vous en dirai brief et court :

Li chastiaus fut subjet aus Turs, Crans et puissans, fors et seurs De fosséz, de tours, de muraille.

Mais à l'espée qui bien taille

4 La prinse d'Alixandre; Bibl. Imp., 7609, P 313, 335 et passim. • Raynaldi, Ann. ecclés., t. XXV, p. 35.

1 Ms. cité, f 343, dans le t. II de VHist. de Chypre, de M. de Mas-Latrie, p. 367, note.

206 VOYAGE EN CILICIK.

Versa tout, comble et fondement.

Là se porta si fièrement

Que tout Tut mort, quan qu'il trouva.

Il existe des pièces du règne de Jean II, roi de Chypre, conservées aux archives de Malle, et relatives à la conquête de Gorigos par le Grand Karaman Ibrahim-bey ; elles ont été publiées dans Y Histoire de Chypre de M. de Mas-Latrie'. En l44&> Gorigos, par suite d'une trahison", fut enlevée aux Lusignans par le Grand Karaman, qui en resta le maître jusqu'à l'époque où la Karamanie passa entre les mains des Turks-Ottomans.

J'ai dit ce qu'était Gorigos dans l'antiquité et le moyen âge, d'après les sources anciennes et les témoignages que nous ont laissés les voyageurs du moyen âge et modernes; maintenant je vais décrire les divers monuments de cette ville qui , ainsi que je l'ai fait observer plus haut, appartiennent en grande partie aux époques byzantine et arménienne. Les monuments grecs sont les plus nombreux, les arméniens sont les plus importants. Je commencerai par les premiers, qui n'ont, je crois, été étudiés jusqu'ici que d'une manière superficielle.

Les ruines de l'époque byzantine consistent en une vaste nécropole composée de chambres sépulcrales creusées à même le roc, et de sarcophages monolithes surmontés d'un couvercle prismatique à oreillettes; ils couvrent plusieurs monticules et bordent , dans une longueur de plusieurs kilomètres, la voie romaine pavée qui, venant de Sélefké,

1 Doc. t. II, p. 48 :>3, année 444*.

5 Florio Bustron nous apprend (pie Jacques de Bologne, capitaine du château, qui trahit les intérêts du roi, fut envoyé en Chypre par le Karaman. Il espérait y justifier sa capitulation ; mais le roi lui fit trancher la téte. (ilss. de Londres, cité par M. de Mas-Latrie, t. Il dos Doc. sur l'Hist. de Chypre, p. 48, n° 2.;

CILIC1E MONTAGNEUSE. 207

passait à Gorigos, Sébaste, Lamas, Pompeïopolis, Adana, Mopsueste, et enfin conduisait en Syrie par les gorges de l'Amanus.

Des grottes sépulcrales creusées dans le roc se voient en plusieurs endroits de la ville, et notamment à l'est du château de terre de Gorigos; elles sont en grand nombre, dans une espèce de bas-fond entouré de rochers et formant, pour ainsi dire, un columbarium naturel. Au-dessus ou à coté de chacune des ouvertures carrées qui donnent entrée dans les chambres creusées à même le roc, on lit des inscriptions grecques appartenant pour la plupart à des fonctionnaires eccl ésia tiques '. L'entrée de ces chambres était fermée au moyen d'une dalle que l'on scellait avec du ciment; mais comme toutes ces chambres ont été violées par les Musulmans lors de la conquête, les dalles gisent, à moitié enterrées dans le sable, au-dessous de l'ouverture qu'elles servaient à fermer. Aujourd'hui toutes les chambres sont vides, et on peut à peine reconnaître les niches dans lesquelles on déposait les cercueils.

Les autres grottes sépulcrales sont situées au N.-O. du château et étagées sur toute la longueur d'un rocher qu'on a taillé dans différents endroits, afin d'en rendre la forme régulière. A l'extrémité sud de ce rocher, on voit un bas-relief représentant un guerrier debout, vêtu d'une tunique qui lui descend jusqu'au genou et qui est retenue à la ceinture par un baudrier auquel est suspendue une épée. De la main droite ce guerrier tient la haste ou le labarum. La téte de ce personnage a été cassée et enlevée par un voyageur. Cette représentation est dépourvue d'ins-

» Cf. mon Recueil des Inscriptions de la Cilicie, p. 39 etauiv., 400-144.

?0H VOYAGE F.N CILICIK.

criptions, ainsi que les chambres sépulcrales qui sont à gauche du bas -relief.

Les sarcophages sont pins nombreux que les chambres, puisqu'ils ne contenaient qu'un seul personnage, tandis qu'au contraire les grottes sépulcrales étaient ce qu'on pourrait appeler des sépultures de famille ou de communauté. Les sarcophages s'étendent, comme il a été dit plus haut, sur les deux côtés de la voie romaine et couvrent tous les mamelons d'alentour, à une grande distance. Les gens du pays, toujours disposés à exagérer, même les choses les plus simples, portent, à la manière d'Homère, à dix mille le nombre de ces sarcophages ; mais en réduisant ce chiffre des deux tiers, on est encore au-dessus de la vérité.

Tous ces sarcophages sont couverts d'inscriptions grecques de l'époque byzantine, et appartiennent principalement à des papas, des diacres et autres fonctionnaires ecclésiastiques. On remarque toutefois, au milieu de cette prodigieuse quantité de personnages de l'Église orientale qui ont été ensevelis dans ces sarcophages, des inscriptions rappelant les noms d'artisans et d'individus de l'ordre laïc, comme, par exemple, celles du banquier Eugène, et de Théophile, fils du potier Tyrannus \

Au milieu de cette nécropole, tout à côté de la route, et à l'est du château, on voit les restes, assez bien conservés, d'une église byzantine entourée de constructions qui semblent avoir appartenu à un monastère grec. Un bel arc, à demi écroulé, est construit sur la route, et paraît avoir été autrefois un lieu de péage féodal. On sait en effet que les barons arméniens de (lorigos prélevaient un droit

• Mon Hecueil des ln$cr.t p. 41, n° H 5, et p. 42, n°4t9.

CILIC1E MONTAGNEUSE. 209

sur les marchandises que les Génois et les Vénitiens transportaient à travers leurs domaines. C'est à l'entour du monastère dont nous venons de parler qu'on voit le plus de sarcophages portant des inscriptions qui révèlent les noms et les dignités des caloyers de cette communauté. Plusieurs autres églises et des ruines de diverses constructions s'aperçoivent encore sur différents points de la nécropole; seulement leur état de délabrement ne m'a pas permis de les déterminer.

Je ne donnerai pas ici le texte des inscriptions que j'ai copiées dans cette nécropole, mais le lecteur pourra les étudier dans le recueil épigraphique que j'ai publié au retour de mon voyage.

Après avoir dépassé cette route bordée de tombeaux , qu'on pourrait appeler la via Appia de Corycus , on suit la voie romaine creusée dans le roc en forme d'escalier, et on arrive bientôt aux ruines de la ville, lesquelles sont étagées sur un rocher dont la mer vient mouiller la base. Il y a environ une demi-heure du château de Gorigos à ces ruines. On remarque tout d'abord un mausolée turc, sorte de turbeh à toit conique, contenant trois tombeaux en partie dégradés. Sur la porte de ce mausolée on lit une inscription arabe en deux lignes, qui est aujourd'hui complètement illisible. La ville est encombrée de ruines provenant de plusieurs mausolées dans lesquels apparaissent les cuves monolithes des sarcophages. On y voit aussi des fontaines, trois aqueducs, dont l'un, très-bien conservé, se prolonge à l'est à une grande distance; les ruines d'un temple, dont les colonnes cannelées, en marbre blanc, sont d'un beau style, et un nombre considérable de pans de murailles, restes mutilés dès demeures des anciens habitants. La voie

2H0 VOYAGE EN CIUCIE

romaine, qui partage la ville en deux parties, est bordée de chaque coté de sarcophages dont quelques-uns sont ornés de bas-reliefs et de guirlandes. L'un est flanqué, aux quatre coins de la cuve, de tètes de béliers supportant des guirlandes de feuilles et de fruits, sur lesquelles reposent les bustes d'un homme vêtu de la toge et d'une femme dont la tête est enveloppée d'un voile. Un autre présente sur sa face principale un aigle aux ailes éployées, et une guirlande que tiennent deux génies nus placés aux angles delà cuve; sur la guirlande reposent deux lions debout et affrontés. Ce monument, d'un bon style, est bien conservé.

Les autres sarcophages sont plus simples ; ils sont ornés, pour la plupart, de guirlandes faites de branches et de pommes de pin , ou bien encore ils portent sur la face principale une inscription grecque ; quelquefois même ils sont dépourvus de sculptures et d'inscriptions. Tous ces sarcophages étaient autrefois munis de couvercles prisma— tiques à oreillettes. Ces couvercles, qui porleut rarcmeut des Inscriptions, gisent, pour la plupart, à la base de la cuve qu'ils étaient destiués à couvrir.

Je passe aux monuments de l'époque arménienne. Comme je le disais plus haut, si les monuments élevés par les Ar«* méuiens ne sont pas les plus nombreux, ils sont au moins les plus importants. Le rôle que ce peuple a joué dans

l'histoire de la Cilicie, les mentions fréquentes . que l'on trouve dans les écrivains orientaux et occidentaux, sont uue preuve de l'importance de Gorigos sous les Roupéniens et les Lusignans.

Ces monuments consistent en deux châteaux qui, au moyen âge , devaient être considérés comme imprenables, à cause de l'épaisseur de leurs murailles f la hauteur de

C1LIC1E MONTAGNEUSE. 2H

leurs tours et leur position presque inaccessible à l'époque où ils furent construits.

On a déjà vu ce que disent de Gorigos les voyageurs du moyen âge et modernes qui ont visité la Cilicie ; on sait l'hommage rendu par Guillaume de Mâchant à la vaillance de Pierre Fr, roi de Chypre, qui s 'était emparé du château de cette ville ; et on peut se faire une idée de ce que devait être, pour les guerriers du moyen âge, 1 attaque et la prise d'une semblable forteresse.

Laissant de coté ce que peuvent avoir dit nos devanciers sur le cliâteau de Gorigos, je vais décrire cette construction militaire, d'une architecture purement arménienne, élevée par les Ronpénîens sur les confins méridionaux du Taurus.

Le château de Gorigos se compose de deux édifices distincts, dont l'un, construit au bord de la mer, était relié au second par une digue, qui existait au moyen âge, mais qui depuis s'est rompue. Cette digue allait rejoindre un îlot situé à environ un kilomètre du rivage, et sur lequel s*élève le second édifice, qui formait, avec le premier, une construction militaire très-redoutable. Entre le rivage et l'îlot, et appuyé à la digue, se trouve un port bien défendu, formé naturellement, et qui peut contenir beaucoup de petits navires.

La forteresse de Gorigos était confiée, par les rois d'Arménie, soit à des barons relevant directement de la couronne, soit à des princes de la famille royale, qui étaient chargés d'arrêter les invasions des émirs Seldjoukides de Konieh.

Après la chute du dernier des Lusignaus de Sis, Gorigos fut la seule place qui parvint à résister aux conquérants musulmans, déjà maîtres du pays ; et grâce à l'opiniâtre

Ui VOYAGE EN CILICIE.

défense des guerriers latins, qui y tenaient garnison pour les rois Lusignans de l'île de Chypre, cette forteresse resta aû pouvoir des chrétiens jusqu'à l'an i448, époque à laquelle elle tomba entre les mains des infidèles.

Pour éviter toute' confusion entre les deux forteresses de Gorigos , je désignerai chacune d'elles, dans ma relation, par le nom qui lui est propre ; ainsi j'appellerai château de terre celui qui s'élève au bord du rivage, et je donnerai le nom de château de mer à la forteresse construite sur l'îlot.

Le château de terre occupe une grande étendue de terrain, au bord de la mer. Il est en partie construit sur un rocher qui a servi de fondation à ses murailles, et que l'on a taillé au ciseau, afin de creuser le fossé qui se voit encore au nord et à l'est de l'édifice. Un torrent veuant du nordest remplissait le fossé qui, en débordant, écoulait le surplus de ses eaux dans la mer par deux écluses dont on aperçoit encore la trace à même le rocher et près du rivage.

Une double enceinte, flanquée de bastions et de tours, servait de défense au château. Une porte monumentale,* ouverte sur la mer, communiquait avec la digue et donnait accès à la garnison qui, selon les besoins, allait de l'un à l'autre château. Une autre porte, ouverte au nord , permettait l'entrée dans la place au moyen d'un pont-levis. Dans chacune des tours on avait pratiqué des escaliers qui conduisaient aux remparts. Dans l'intérieur du château, on voit les ruines de différentes constructions, telles que chapelles, logements pour la garnison, magasins et prisons.

On compte trois chapelles dans ce château ; dans l'une, la principale, les parois intérieures représentent, peints à fresque, des saints de l'Église arménienne. Les colonnes et les arceaux qui soutenaient la voûte, aujourd'hui

CILICIE MONTA(iN El" SE.

écroulée, sont aussi rehaussés de peintures à fresque figurant des ornementations du genre de celles que l'on remarque sur les manuscrits arméniens des xme, xrvc et xv* siècles. Les autres chapelles sont entièrement encombrées de pierres et ne m'ont offert aucune particularité digne d'attention.

Je passe maintenant au château de mer. On a vu que, dès le temps du géographe Étienne de Byzance, il était question de l'îlot de Corycus ; on sait aussi que plusieurs voyageurs du moyen âge en ont fait mention, ainsi que du château qui y fut construit par les Arméniens. Je vais décrire ce château qui, grâce à son isolement et à la distance qui le sépare de la terre, s'est conservé dans presque toute son intégrité depuis le siège de i448, à la suite duquel il tomba au pouvoir du Grand Karaman Ibrahim-bey.

Si on se rappelle le passage de Barbaro dont j'ai donné la traduction, on verra que la description du château faite au xve siècle par l'ambassadeur vénitien est conforme à celle que je vais donner , moins toutefois certains détails que l'auteur n'a pas jugé à propos d'indiquer. Mais avant de donner la description de ce château, qu'on me permette de dire comment j'ai pu le visiter, puisque déjà on sait que la jetée qui reliait le château de terre à celui de mer est rompue depuis de longues années.

Il n'est possible de visiter l'île et le château qu'avec une barque, et c'est à ce moyen que j'eus recours. Une mahone, sorte de grand bateau affecté au cabotage , m'avait été envoyée de Mersine ,' port de Tarsous. Je croyais qu'avec cette embarcation il me serait possible d'arriver jusqu'aux rochers qui bordent l'îlot ; mais comme elle tirait beaucoup d'eau, et que cet îlot est entouré de tous côtés par des récifs à

fleur d'eau , je ne pus en approcher. Je dus alors , pour aborder, construire, avec les deux mats de la mahone et quelques planches, un radeau au moyen duquel le patron et moi parvînmes, non sans peine, jusqu'aux rochers.

1* château de mer couvre toute la surface de J'ilot de Gorigos; c'est une construction ovoïde, formée de murailles extrêmement épaisses , reliées de distauce en distance par de grosses tours rondes dont la hauteur dépasse de quelques pieds celle des murs de la forteresse. A l'ouest se trouve le donjon. C'est une tour carrée dont la porte est ornée d'inscriptions arméniennes, comme le dit Barbaro dans sa relation.

La porte du château, pratiquée au nord-quart-ouest, est ogivale et entourée d'une ornementation élégante. Cette porte donne accès dans la forteresse par une salle voûtée. Ce château, qui a été construit à une époque de beaucoup postérieure à celle de la forteresse de terre, n'a pas même été achevé, et la cour intérieure est remplie de matériaux qui n'ont point été mis en place. A l'est, au sud et à l'ouest règne un cloître bien conservé, mais inachevé dans quelques-unes de ses parties. J'ai vu sur les murailles diverses initiales tracées sans doute par des voyageurs qui l'ont visité à différentes époques. L'une de ces initiales a été rapportée par Beaufort, et je l'ai reproduite dans mon Recueil des Inscriptions de la Cilicie ' :

Sur la muraille intérieure, du côté du nord, j'ai copié sur une pierre les lettres suivantes tracées en relief : AOY 2.

' Bcauforl, Karamania, cl mon Recueil des Inscript, de la Cilicie, p. 48. * Mon Recueil des /user, de la Cilide, p. 47, n° U4.

CILIC1E MONTAGNEUSE. 215

La tour carrée dont j'ai parlé tout à l'heure et qui domine les autres constructions du château, porte deux inscriptions arméniennes 1 :

T 1* (,>'"''M/(/f<M -^^f/ J"$ Q '""'i'b* ti fi}'!/... {<) [nnti

... iuJjitig... [ù, »2£%&£

... JiS t&uà, ^ipjnj ^

« ban* l'année des Arméniens 700

par le pieux roi Héthoum

ce château princier a été construit

le grand prince [fils a"]Hèihoum. »

L'année 700 de l'ère arménienne correspond à l'an 1 25 1 de 1 ère chrétienne, sous le règne d'Héthoum Ier.

t> fiL> ^vb'"»""hb3 frira ^jTUvf-t

à j\Yjhk"u!i"lVni P'" : bL ••• ?\ni

/' (J^'^' kb""J' fl^P ' "'^ ••*

.... u^ni [iXn i[,rli! I ^^ht-nb^t l^iu^i^uiunpjt»»'* ... tfbt^n .. npf^njU uj,u^rUj[i'li ... h (l) . .

« Dans l'année 637 de l'ère arménienne ; du Ckrisi 1:

d'Adam a" Alexandre..., des Arméniens 160..

cl dans Vanné* 1078 de l'ère de Sèleucides

le roi Léon a bâti ce château,

les fils du baron .»

L'année 1 206 de J. C. correspond à la s5r année du règne de Léon II, qui gouverna de 1 181 à 121 9.

Mon Kicueil des Inscr. Je la Cxttcie, p. 48. n" 145 et 146.

216 VOYAGE EN C1LICIE.

Au milieu de Ja cour se trouve une citerne d'eau potable provenant des pluies, car il n'y a pas de source dans l'îlot, et je n'ai pas vu trace d'un aqueduc qui aurait porté l'eau du château de terre dans celui de mer.

Le voyageur anglais Bailie, visitant la Cilicie, trouva dans les ruines du château de mer une longue inscription grecque, que j'ai reproduite, d'après ce voyageur dans mon Recueil des inscriptions de la Cilicie 2 ; mais comme elle est en mauvais état, je ne l'ai point expliquée, laissant à de plus habiles le soin de la déchiffrer.

En faisant, en dehors des murailles de ce château, le tour de l'île pour m'assurer s'il n'y avait pas d'inscriptions relatives à la domination chypriote, je m'aperçus qu'il existait de distance en distance des meurtrières pratiquées dans l'intérieur des murs et qui, très-multipliées sur le côté sud du château, devaient servir à le défendre de l'approche des navires qui auraient tenté de jeter des troupes sur les récifs, pour de là escalader les murailles.

L'île de Corycus ou de Rurko n'est indiquée sur aucune carte marine; ce sont MM. Beaufort et Riepert qui, les premiers, l'ont signalée. Il est vrai que lorsqu'on passe en mer, à quelque distance du rivage, on peut croire que le château de mer de Rurko et celui du continent ne font qu'un, et que l'îlot n'est que le prolongement d'une langue de terre de petite étendue. Kes hydrographes qui ont fait à plusieurs reprises des sondages sur le littoral de la Raramanie ont négligé de visiter ce point, et c'est l'amiral Beaufort qui, le premier, a rempli cette lacune sur sa carte.

4 Bailie, Fane, inscr. yrœc, l. 11, a" 445 a, p. 90-92. « Cf. page 46, n° < 42.

CIL1CIK MONTAGNEUSE. 217

Cette ignorance de la côte a souvent occasionné des naufrages : les navires, croyant pouvoir entrer dans le port formé par l'îlot et le rivage , pour éviter les gros temps, venaient se briser contre les écueils dont le château est environné de toutes parts.

A quelques heures de Corycus au nord-est, est un vallon planté d'arbres et traversé dans sa longueur par un torrent desséché pendant l'été, et qui, à l'époque de la fonte des neiges, ressemble à un fleuve, tant par sa largeur que par la rapidité de son cours. Par cette raison, qui a porté les nomenclateurs turks à baptiser tous les torrents du nom de Deli-sou (eau folle), je lui donnerai aussi ce nom, car le cours d'eau en question n'est indiqué ni sur les cartes ni dans les géographies. En tournant encore à l'est et en traversant plusieurs fois le Deli-sou, pour trouver un chemin praticable, on parvient, par une série de rochers accidentés, à une vallée très-ombragée et qui se termine au nord par deux énormes blocs de calcaire miocène, dont la base est séparée, mais dont les sommets se touchent, de manière à former un angle aigu et une voûte en arête.

Une caverne profonde, humide et faiblement éclairée par les rayons du soleil qui pénètrent à travers les arbres dont l'ouverture de la grotte est plantée, est ce que les anciens appelaient Y antre corycien, où des hommes agités par une fureur divine et possédés d'un délire prophétique , rendaient des oracles 1 .

Une eau saumâtre croupit dans l'intérieur de cette ca-

«Strabon, liv. XIV, ch. v. — Pompon. Mêla, ch. XIII, — Sénèquc, Quasst. natur., 111, 2.

;<8 VOYAGi: K X CMJCIE.

veroe ; Je temps à autre, surtout à l'époque de U fonte <les neiges, elle déborde et fertilise 1rs abords de la grotte où se cultivait autrefois le safran, xpoxoç \ dont on retrouve ça et là des plants isolés que recueillent les Turkomans de la tribu voisine, pour ensuite les vendre à Selefké.

En face de l'ouverture de la caverne s'élève une ancienne église byzantine, ornée de peintures à fresque ; elle sert aujourd'hui d'étable pour le bétail des Turkomans qui campent en cet endroit. La longueur de lacaverneest, selon M. de Tcliihatcheff 2 quia visité après moi l'antre corycien, de 27 1 mètres, et sa hauteur de 3o mètres. La description du savant voyageur russe est fort exacte ; seulement il a eu le tort, je crois, de ne pas mentionner la végétation luxuriante qui entoure la grotte et la domine. L'immense foret au milieu de laquelle se trouve l'antre est trop remarquable pour qu'elle ait pu échapper à un observateur aussi attentif. Je dois dire cependant, qu'à l'époque de l'année où voyageait M. de Tcliihatcheff, la végétation pouvait n'être pas encore dans toute sa vigueur ; toutefois il a dû remarquer que, pour arriver à la caverne, le chemin était rempli de difficultés, à cause des épaisses broussailles et des hautes herbes qui croissent dans les rochers, rendent la marche pénible et quelquefois dangereuse pour l'explorateur.

L'antre de Corycus n'ayant pas été visité par les voyageurs du moyen âge et modernes, M. de Tchihatcheff, qui ignorait mon exploration de la Cilicie Trachée, vers la fin de i852, a cru qu'il avait, le premier, retrouvé la caverne

■ Slrabon, XII. — Pline. XXI, 47. — Quinle-Curce, \\if 4. — Horace, Sat., II, 4, 68. — Martial, Épiyr., IX, 39, 5. — XénophoiK Anab., I, 2, 22. - Lucrèce, il, 446.

■ Journ. asiat., 1854, Lettre à M. Mohl sur les antiquités de l'Asie Mineure.

C1LIC1E MONTAGNEUSE. 219

décrite avec tant de soin et de détails par Pomponins-Méla. Depuis la publication de son mémoire, je me suis mis en rapport avec le savant voyageur russe, qui est tombé d'accord avec moi sur la priorité de ma visite à cette grotte, si fameuse dans l'antiquité , et sur l'existence des plants de safran à l'entrée de la caverne.

Page 1