CHAPITRE QUATRIÈME
DE COBYCL'S A LAMAS PAR LE TACRUS.
santlncs de cette ville J église», mausolées , tombeaux, bas-reliefs , tour» et monuments divers t vole romaine de Kannldéll a Lamas, ancienne capitale de la Lamotldet pressoirs romains ; ehàteanx
A une journée de marche des ruines de Corycus, au nord-est et sur le versant méridional d'une montagne faisant partie de la chaîne du Taurus , se trouvent de belles ruines, débris d'une ville byzantine, couvrant une grande étendue de terrain. Une étroite voie romaine y conduit, mais si peu praticable, que jusqu'ici aucun des voyageurs qui m'ont précédé ou suivi dans l'exploration de la Cilicie n'a visité cette antique cité.
Les Romains, qu'aucune difficulté n'arrêtait dans la réalisation de leurs projets, avaient creusé cette voie qui, en suivant les anfractuosités des rochers accumulés sur ce point, conduisait par mille sinuosités à des collines boisées, et de là à la ville ruinée dont je m'occupe. En raison de sa position si peu accessible et de son isolement, cette ville est restée en quelque sorte ignorée ; et, en effet, son nom ne figure point sur 1rs cartes de MM. Kiejœrt et Tchihatcheff. Au milieu des débris de cette vieille cité, des Tiirkomans ont bâti quelques cabanes auxquelles ilsdonnent le nom de Kannidéli.
CILICIK MONTAGNEUSE. 22»
Avant de décrire les monuments que renfermait la ville ruinée dont il est question, je crois utile de consulter les auteurs anciens, afin de m'assurer si, parmi les villes de la Cil icie Trachée qui, à l'époque byzantine, s'élevaient dans la partie orientale de l'Isaurie, il ne s'en trouvait pas une dont la position fut identique et dont le nom pût s'appliquer aux ruines de Kannidéli. Les écrivains de l'antiquité et les Itinéraires ne font pas mention d'une ville qui aurait occupé l'emplacement de ces mêmes ruines. Deux auteurs seulement, l'un, Hiéroclès le grammairien, appartenant à la période byzantine, l'autre, Suidas, qui vivait plusieurs siècles après lui, nous font connaître une ville du nom de Néapolis, que je crois être celle dont j'ai découvert les ruines en parcourant leTaurus Trachéen.
En rendant compte de l'ouvrage de l'amiral Beaufort M. Letronne a exprimé la pensée que Néapolis pouvait être la ville que le Stadiasmus maris nomme Calo-Coracésium ; mais il est évident que ce savant a confondu ces deux localités, et on pourra s'assurer, par ce qui suit, que Calo- Coracésium et Néapolis sont bien deux villes distinctes, dont la fondation peut, il est vrai, remonter au même temps, puisque les restes des monuments qui se voient au milieu des ruines de ces deux cités sont du même style et accusent une même époque et un même genre d'architecture.
Le nom de Néapolis se montre pour la première fois dans le Synecdtine d'Hiéroclès, où cette ville est donnée comme faisant partie de la province d'Isaurie 2; et pour la seconde fois, sous le règne de Léon Ier, dans un passage que
• Journal des Savants, 'Synecd., p. 710.
m VOYAGE EN C1LICIB.
j'ai déjà cité, où Suidas 1 raconte qu'Iudacus, un des fameux coureurs de cette époque, faisait plus de chemin en un jour à pied, que d'autres avec des chevaux de relais. « 11 allait, dit Suidas, du château de Chéris à Antioche (du « Cragus) en une journée, revenait le leudemain à Chéris, « et le surlendemain se rendait à Néapolis d'Isaurie ; » d'où il résulte qu'il faisait en deux jours le chemin d' Antioche à Isauria, située à l'extrémité occidentale de l'Isaurie, jusqu'à Néapolis qui, d'après cela, devait être située à l'extrémité orientale de la même province. Or, telle est la position des ruines au milieu desquelles se trouve le village de Kaunidéli. Ainsi, Indacus traversait l'Isaurie en deux jours. La route d' Antioche du Cragus à Isauria et Kannidéli (Néapolis), en comptant, comme le fait Letroune, uu huitième pour les détours, est de trente-quatre lieues au moins, ce qui fait dix-sept à dix-huit lieues par jour, distance que ce fameux coureur franchissait pendant trois jours de suite.
En combinant ces diverses circonstances : la distance de Néapolis ou Kannidéli à Antioche du Cragus ; sa position à l'extrémité orientale de l'Isaurie, qui est hieu celle de Kannidéli ; le nom de Néapolis qui indique une fondation nouvelle j enfin la mention si tardive de cette même ville, on arrive à ne plus douter que les ruines de Kannidéli ne soient effectivement celles de Néapolis d'Isaurie.
En raison de sa positiou dans les rochers boisés du Taurus Trachéen, et des distances qui la séparent des routes habituellement fréquentées par les voyageurs se rendant de Sélefké à Tarsous , Néapolis d'Isaurie n'a point été visitée , et conséquemment beaucoup moins dévastée
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C1L1CIE MONTAGNEUSE. m
que les autres villes du littoral. Fondée quelques années avant le règne de Théodose II, comme on peut le supposer par le style des monuments les plus anciens qui se trouvent dans ses ruines, et par la mention du Synecdème d'Hiéroclès, cette ville était florissante aux vin" et i\c siècles, époques auxquelles remontent ses principaux monuments, et notamment ses églises.
C'est à l'époque de la conquête arménienne que Néapolis a dù être abandonnée , aucun de ses nombreux édifices, aucune inscription ne pouvant se rapporter à la dynastie des Roupéniens d'Arménie qui, au xie siècle de notre ère, firent la conquête de la Cilicie sur les Grecs. L'existence de Néapolis se trouve donc limitée entre la première moitié du v* siècle, pendant laquelle régnait le jeune Théodose , et la seconde moitié du xic siècle, époque de l'invasion et de la conquête arméniennes, ce qui forme un total de moins de sept cents ans.
Les ruines de Né;ipolis consistent en bas-reliefs, mausolées, sarcophages, églises, couvents, citadelles, constructions diverses et débris d'habitations ; mais on n'y voit aucun vestige, aucune des traces de temples qui se remarquent à Séleucie , à Tarse et dans les autres cités antiques de la Cilicie.
Les mouuments de Néapolis forment deux catégories distinctes ; dans la première se classent ceux qui appartiennent à l'époque de transition qui termine la domination romaine , et datent de la fondation de la ville ; la seconde renferme ceux de ces monuments qui , par le style et la destination, révèlent la période de l'art byzantin dont on retrouve de si nombreux vestiges sur tous les points de l'Asie Mineure.
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Ceci établi, il nous reste à décrire les ruines de Néapolis, en commençant par celles de la première période.
On voit à l'est de Néapolis une profonde carrière formant un carré assez régulier, et d'où fut tirée la pierre destinée à la construction des édifices, des sarcophages monolithes et des maisons de la ville. On pénètre dans cette carrière par des décombres inclinés, au milieu desquels des buissons de grenadiers, de houx et de lauriers ont acquis un développement remarquable. Sur la paroi sud de la carrière, et à la hauteur du milieu du talus formé par les décombres, on remarque, creusé à même le roc, un enfoncement carré de deux mètres environ de hauteur sur quatre de largeur, et surmonté d'une inscription grecque de cinq lignes, que les eaux, filtrant à travers les interstices du roc, ont détruite en grande partie 1 .
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TOYnATE. . . ÀITHMI. . . .AK
KANTA...AYTO..N...IAIA..IOAIKAIO E2T
Dans cet enfoncement se trouvent sculptés en bas-relief six personnages vus de face ; les deux premiers occupent la droite et sont assis sur un siège ; les autres sont debout. Le premier personnage paraît âgé ; il est vêtu de la toge romaine, le bras droit repose sur sa poitrine: à sa gauche et sur le même siège est une matrvna, probablement sa femme ; puis viennent un jeune homme, aussi vêtu de la toge, et trois femmes qui , de même que la première, sont dra-
* Mon Recueil des Inscr. de la Cilicie, p, 37, n° 93.
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pées dans leurs vêtements. Ces trois dernières ont aussi la main droite posée sur la poitrine, le coude du même côté repose dans la main gauche. Ce bas-relief, qui doit représenter les membres d'une même famille , est d'un style barbare et d'une exécution grossière.
Au nord, et sur le point culminant de Néapolis, est un mausolée carré, ayant la forme d'un temple, avec son toit en arête. Comme tous les monuments antiques, celui-ci a été ouvert et violé; il ne reste à l'intérieur que les supports des sarcophages, dont les débris gisent sur le sol. Les restes de deux autres mausolées, d'une forme plus simple que le premier, se voient encore dans le centre de la ville. Aucun des sarcophages qui bordent les rues de la cité n'a échappé à la dévastation ; quelques-uns seulement portent, sur l'un des cotés de la cuve, des inscriptions grecques de la basse époque ' ; quant à ceux sur lesquels on ne remarque aucune inscription, ils sont ornés de sculptures. Sur la partie latérale de l'un de ces derniers est une tète de lion, au-dessus de laquelle se rattachent des guirlandes de fleurs et de fruits ; le couvercle est orné d'une tête de Méduse. Ce£ sculptures, qui sont assez bien conservées et d'un assez bon style, sont les plus remarquables que j'aie vues sous les hautes broussailles qui couvrent les restes de la cité.
Au moyen âge, lors de l'entier établissement du christianisme en Orient, Néapolis ne perdit pas de son importance; cinq églises y avaient été construites. La plus remarquable est au nord de la ville et de la carrière mentionnée plus haut. Il ne reste de cet édifice que l'abside, le chœur, la partie basse et le portique. Sur la porte d'entrée on lit une
' Mon Recueil de* Inscr. de la Cilicie, p. 36 et suiv., n0' 92, 95, 96. 97, 98.
inscription monostique, en partie mutilée, mais qu'il est facile de restituer à l'aide d'une autre inscription , à peu prés analogue, que M. Batissier a relevée sur le bénitier de l'église de Sainte-Hélène à Beit-lehem 1 . Je donnerai d'abord les parties de l'inscription de l'église de Néapolis 2 que j'ai pu copier (n° i), puis je transcrirai (n* 2) celle du couvent de Beit-lehem :
N» 4 (Néapolis).
[+Y]nEPMNH. . . IANA. . .AYEUUEflAnYAOY KAITOCNTENGJN AYTOYTHNEYYC...XHNAT....C6AC0KEN+
N« 2 (Beit-lehem).
+YnEPMNHMHCKAIANAnAYC€a)CKAIA<J)€CeC0CAMAPTta)NO. . .
KCTGNOCKfTAN.
L'abside est percée de deux baies séparées par une colonnette; dans l'épaisseur de ces fenêtres se voient des peintures à fresque représentant les quatre Évangélistes, mais dans le plus affreux état de dégradation. Une autre église est située au sud-ouest de la cité, et à peu de distance de la première ; elle est plus petite, mais mieux conservée que celle-ci ; sauf la toiture, toutes les parties de cet édifice sont à peu près intactes. Ces deux églises byzantines sont construites dans le style des anciennes basiliques et paraissent remonter aux vnT et ixn siècles. Les chapiteaux sont d'une époque de complète décadence. Les trois autres églises, qui dépendaient sans doute de quelque monastère, sont beaucoup plus petites que les précédentes et tout à fait écroulées; on peut néanmoins en reconnaître fa forme par la
» Archive» des Afiss. scientif., t. II, p. 209 (4851). » Mon Recueil des Inscr., p. 37, n» 94.
Di
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place et les restes des colonnes qui divisent les trois nefs. Au surplus, toutes les églises byzantines de la Cilicie sont construites dans le même style. Mais l'une de celles qui s'est le mieux conservée et dont Ips ruines offrent le plus d'intérêt pour l'archéologie, est assurément celle d'Àladja, dans le Taums 1 .
Une tour carrée, située au sud de la carrière , est construite en pierres d'une grande dimension, surtout à sa base. Cette tour est fort élevée, et de son sommet l'on aperçoit la mer.
Ainsi que je l'ai dit , il est vraisemblable que Néapolis a été abandonnée et ruinée avant la conquête arménienne; et en effet, on n'y remarque ni constructions ni inscriptions, rien enfin qui puisse révéler l'occupation de cette ville par les conquérants Roupéniens.
En quittant les ruines de Néapolis et en suivant les traces de la voie romaine qui conduit à Lamas, on se trouve au milieu d'une riche forêt de pins qui croissent dans les rochers et donnent à cet endroit l'aspect le plus sauvage. On voit de temps à autre d'anciens châteaux forts , placés sur les hauteurs, tandis que sur la route se trouvent de simples fortins écroulés, auxquels on donne le nom de Jseli-koi, et de Sou-ourané-Aatessi. A droite et à gauche de la route apparaissent, çà et là, des sarcophages isolés sans inscriptions, et des pressoirs romains formés d'une cuve en pierre, enterrée jusqu'à ses bords, et qu'on appelait en grec hiyoç. Sur la cuve était une grande auge, à la base de laquelle on avait pratiqué un trou pour l'écoulement du vin dans le >*x0<i> ou on ^e conservait jus-
« Voy. la vignette, page 1.
228 VOYAGE EN CI M Cl K.
qu'au moment où il était transvasé dans les amphores1. A côté de ces pressoirs sont des caveaux, couverts de larges dalles en pierre; c'est là qu'étaient rangées les amphores. 11 parait qu'autrefois cette centrée, aujourd'hui si sauvage, était plantée de vignes d'un bon rapport ; on y voit encore quelques ceps qui croissent le long des arbres de la forêt, ou qui rampent au milieu des ronces dont la route romaine est bordée.
Le monument le plus remarquable de cette contrée est un arc élevé sur la route, près du château d'Aseli-koi. Cet arc est haut de quatre mètres et construit en pierres de roche. Le travail en est grossier, et dans plusieurs endroits on ne trouve même pas la trace du ciseau , car les pierres qui composent cette porte ont été à peine dégrossies. L'attique du côté de l'ouest est ornée d'emblèmes sculptés en creux, et qui annoncent l'enfance de l'art a.
La construction de cette porte semble appartenir à l'époque qui sert d'intermédiaire entre l'art pélasgique et l'art grec , car on reconnaît déjà une intention dans le choix de la pierre et dans les parties du travail exécutées au ciseau, ce qui n'existe point dans les constructions purement cyclopéennes, qui ne sont que les premières tentatives du génie de l'homme dans l'art de bâtir. Le travail exécuté au ciseau , loin d'avoir atteint le fini et la perfection qui se remarquent dans la construction des monuments de la belle époque grecque, n'est pour ainsi dire qu'une ébauche ayant pour but de dégrossir les blocs de rocher dans certaines parties du monument.
« Cf. Pline, liv. XIV, c xxi.— Cohimelle, XII, 48. — Calon, De rerustica,