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CHAPITRE DEUXIÈME

HISTOIRE ET ANTIQUITÉS pp TARSE, DEPUIS LES TEMPS HÉROÏQUES JUSQU'A L'ARRIVÉE DES COLONIES GRECQUES.

Aspect delà ville de Tarirai | la cascade d'Alexapdret population de la villes fondation de Tarae par lea colonlea grecques et lea eonquéranta M# Mena | la ipmnran de ëardanapaje, aujourd'hui D^aut-ta**» ■.

deaerlptlon et dimension» du manu m: fpullje. de M. Glllet, consul

de France oplnloua dea v o> « gr u rs et de» «avant* sur le Dunuk>taaeh ; étude «•Jea|iJiq«e avp pp monument i position d'AncMale , d'aprèp lea auteur» anciens ; confualon des denx Sardanapale par lea écrivains de l'antiquité i conclusion.

l'arse , dont le nom actuel e*t Tarw ou Tarnus, est à quatre heures de Mersine et à huit d'Adana. Cette ville est entouré© de toute» parts de jardins plantés d'arbres nombreux d'essences diverses , tels que palmiers, orangers, figuiers, grenadiers, platanes, peupliers, et d'une très* grande quantité d'arbres fruitiers. La magnifique végétation de cette foret si variée est due au sol marécageux de la Tarae actuelle qui présente l'aspect d'un vaste oasis, et qu'on n'aperçoit bien qu'après avoir dépassé le sol boisé qui lui sert de ceinture; aussi le voyageur Macdonald Kinneir* ditil que Tarsous ressemble plutôt à une forêt qu'à une ville.

* 1 utj. en Asie Mineure, p. 495 et Uliv. de la trad. fr.

260 VOYAGE EN C1LICIK.

Dès que l'on a dépassé l'antique porte de la Kandji, on aperçoit Tarsous avec ses minarets élancés, les coupoles de ses bains, de ses turbehs, les consulats des diverses puissances dont les pavillons dominent les maisons à terrasses des citadins et les chaumières des fellahs ; enfin son bazar, ses vastes khans et autres établissements. Tout cet ensemble, vu des hauteurs du Gueuzluk-kalah, monticule qui domine la ville, donne à Tarsous l'aspect le plus pittoresque; mais bientôt de nouvelles impressions se produisent, et l'illusion s'efface à la vue des rues étroites, fangeuses et encombrées d'immondices, qui contribuent à corrompre l'air déjà vicié par les marécages de la plaine.

C'est surtout dans les faubourgs habités par les fellahs Noussariès, émigrés de Syrie pour éviter les persécutions que leur culte attirait sur eux, que se remarque celte extrême malpropreté.

Après avoir traversé Tarsous et franchi plusieurs canaux qui la sillonnent , venant du Cydnus , aujourd'hui MèzarliA-tschai, on arrive à cette rivière, jadis navigable et qui vit flotter les galères de Cléopâtre venant plaider la cause de ses généraux devant le tribunal d'Antoine'. On connaît les fêtes que s'y donnèrent les deux amants3; on sait encore qu'il n'y fut point question d'affaires, et que cette entrevue perdit la fortune d'Antoine.

Une cascade qu'admirent les voyageurs est à peu de distance deTarsous; les eaux tombent d'environ dix mètresdans un bassin profond qu'on s'accorde généralement à regarder

« Plutarque, Vit £ Antoine. — Dion, liv. XLVIII. — Appien, Guerre civile, hr. V. — Josèphe, Antiq., XIV, 23.

« Athénée, liv. XIV. — Pline, liv. IX, ch. xxxv.— Macrobe, Saturn., liv. Il, hcap. xiu.

comme le point du Cydnus où Alexandre aurait pris le bain qui eût pu clore sa glorieuse carrière, si son médecin Philippe n'eût arrêté l'effet de la fièvre ardente à laquelle le héros macédonien était en proie.

Les voyageurs ne sont pas d'accord sur le chiffre exact de la population de Tarsous ; les uns portent à 3o,ooo le nombre de ses habitants, d'autres à 20,000, et enfin ceux qui se rapprochent le plus de la vérité lui en donnent 7,000 environ. Pendant la saison d'été, époque à laquelle se manifestent les fièvres causées par les inondations de son sol marécageux, ce chiffre se réduit à près de moitié, une partie de ses habitants et notamment ceux qui jouissent de quelque aisance, se réfugiant dans les montagnes voisines pour se préserver des chaleurs et des maladies qui en sont la conséquence.

La population de Tarsous se compose pour la plus grande partie de Turks, d'Arabes et de quelques centaines de familles grecques, arméniennes et européennes, qui généralement se livrent au commerce d'exportation des graines alimentaires et oléagineuses, dont le pays produit des quantités assez considérables.

Tarsous est la résidence officielle des consuls étrangers et d'un kaïmakam ou gouverneur qui relève du pacha d'Adana.

La prospérité dont Tarsous a joui pendant ces dernières années, en raison de l'accroissement qu'avait pris son commerce, tend maintenant à décroître et sa population à s'amoindrir encore; beaucoup de ses habitants s'établissent ou se disposent à s'établir au port de Mersine, qui leur offre de plus grands avantages commerciaux et dont le climat tempéré présente moins de dangers que celui de Tarsous.

Tarsous est assurément une des plus anciennes villes du

262 Voyage en cilIcie.

monde. Kilo est mentionnée dans un monument relatif âUx victoires de Rliamsès lit, roi de la XtX'dvhâstieégyptiettHê, parmi les cités de l'Asie conquises pâr ce conquérant. Le

nom de Tarse est écrit a ^ pp — ~ «, TOURSèS,

dan» l'inscription hiéroglyphique, et à côté on voit le chei de la ville enchaîné par le cou et traîné à la suit© du roi. Ge monument a été publié pour la première fois par M> Lepsius dans l'atlas de son grand ouvrage.

Les traditions grecques nous apprennent que la fondation primitive de Tarse remonte à l'expédition des Pélasges envoyés par Inachus à la recherche d'Io, sa fille ; le chef de l'expédition était le héros Trîptolème 1 . Arrivée dans les plaines de la Cilieie, la troupe se divisa; Triptolème jeta les fondements de Tarse, pendant qu'une fraction de cette troupe s'arrêtait sur les bords du fleuve Oronte et élevait une ville à laquelle on a donné le nom d'An tioche 2 .

Le nom de Tarse vient du grec zocçawQfjvai , qui signifie se dessécher, et Etienne de Byzance3, qui donne cette étymologie, dit aussi que la plage actuelle était jadis occupée par la mer.

Cette observation de l'auteur byzantin a cela de remarquable quVlle fait allusion à un phénomène de dessèchement qui peut-être a eu lieu à l'époque historique ; elle prête d'ailleurs un appui de plus à l'assertion de Strabon '

«Strabon, liv.XlV,ch,v,§«3.

• Libanius , Orat. XI, Avtmjpmc, p. 427, ed.Reiske.

1 De urb., v° Ta?oi;. — Creutzer et M. Guigniaut, Rel. de l'antiq., rapportent deux aulres étymologies: ï*?«*< viendrait de Tip#4|< «*, eu éncdfe de Tx»#*, plante du pied, parce que Pégase y aurait brisé la corne de son pied en tombant ; liv. VIII, sert. I, ch. h, m. — Cf. aussi Denys Periég. et Avienus.

* Slrabon, lieu cit., § II.

CILIC1E DES PLAINES; 2G3

d'après laquelle le Cydnus débouchait, à 1 époque où écrivait ce géographe, dans un lac qui servait de port aux habitants de Tarse. Or, ce lac, aussi bien que le lac Gipria, est maintenant comblé, bien que le sol y soit encore plus ou moins marécageux1.

La colonie pélasgique de Tarse se trouva bientôt aux prises avec un élément purement asiatique. Chassé de sa capitale par deux de ses satrapes révoltés contre lui, le roi d'Assyrie, Sardanapale Tr, se réfugiant vers les dernières limites de son vaste empire, arriva dans la Cilicie où il re bâtit Tarse dont il s'était emparé *.

La colonie pélasgique, livrée à sa propre force et séparée de la mère -patrie par des distances assez considérables, allait disparaître ou s'assimiler à la colonie assyrienne dont Sardanapale était le chef, quand une troupe argienne, sous la conduite du héros Persée, fondit sur la Cilicie, au dire de la chronique d'Alexandrie3, tua Sardanapale et conquit une partie des États de ce prince \

Ce récit explique et justifie la tradition recueillie par Etienne de Byzance % suivant laquelle Tarse, fondée par Sardanapale, était une colonie argienne : Èaxi $«7T9ixoç Àpyeiwv, xrfy/a lapoccvcir.v^ov . Ces mots ne sauraient convenir au premier établissement qu'avaient formé dans cette ville les Pélasges conduits par Triptolème. En effet, la dernière fondation de Tarse, postérieure au règne de Sardanapale,

1 Tchihatcheff, Asie Mineure, 1. 1, ch. vi.

* Hellanicus, Hist. persiq., apud schol.'Aristoph., av. 1022. r> Page 31.

• Amm. Marcellin, liv. XIV. 8. - Solin, ch. 41. 5 V° T*f«o«.

264 VOYAGE EN CILIC1B.

est attribuée à Persée. Ainmien Marcellin ' et Solin 2 le disent formellement. Suidas 3 et Cédrénus4, le scholiaste - de Juvénal % Nonnus" et ses compilateurs le répètent dans les mêmes termes. Un ancien poète, dans uneépigramme qui fait partie de Y Anthologie'1 , désigne Persée comme le fondateur de Tarse, ïleoaéx tôv Kn<rn;v, et un scholiaste suppose que le poète a voulu signaler, en cet endroit, la colonie argienne. Cette opinion s'est répandue, car Lucain 8 donne à Tarse le nom de Persea. Dion Chrysostome 9, dans la première de ses oraisons aux Tarsiotes, rappelle l'avantage d'être Grecs et Argiens : >wù... w; èorÀ ÉXXr.veç xat Àpytïoi , et d'avoir été établis dans la ville qu'ils habitent par un héros tel que Persée : 7rept te Ilepaecoç l0.

Il résulte des témoignages que nous ont laissés les anciens que Tarse était un berceau primordial de l'humanité, une terre de primitive culture, nouvellement sortie des eaux , un sol desséché, de même qu'Argos, patrie de ses fondateurs.

Les Pélasges arrivèrent les premiers sur cette côte, qui va s'abaissant des sommets du Taurus. En traversant cette grande chaîne de montagnes, y vinrent de l'orient des dieux et des héros, auxquels s'associèrent des colons partis de l'occident. L'Argien Triptolème représente les premiers,

«Liv. XIV, 8.

«Ch. 36 et 41.

3 In Lextc, MiSut*.

* In hist. comp., p. 321 .

-Adtatyr. III, v. 448.

9 In Dion., liv. XVIII.

7 Liv. I, ch. i, Epigr., 3.

8 Phanale, liv. III, v. 225.

» Orat., XXXIII, p. 394.

• Orat., XXXIII, p. 394.— Raoul Rochette, Col. grecq., t. II, p. «24.

CILICIK DES PLAINES. 265

l'Assyrien Sardanapale les seconds; Persée semble les réunir en soi, lui aussi venu d'Argos après Triptolème, mais, en tant que Perses, appartenant à la haute Asie, où subsistent et sa race et son peuple1.

Il ne reste rien des constructions cyclopéennes élevées très-probablement par les Argiens lors de leurs premiers établissements dans la Cilicie. Les invasions successives qui changèrent la face de cette contrée , les révolutions dont Tarse fut le théâtre, les tremblements de terre qui anéantirent tant de fois cette antique cité, ont dù causer la ruine de ces monuments.

Moins favorisée que les plus anciennes villes de la Grèce, de l'Italie, de la Sicile et de l'Asie Mineure, Tarse n'offre plus de vestiges d'édifices cyclopéens, dont les matériaux ont dù être Utilisés pour d'autres constructions, aux différentes époques de son histoire.

Tarse , privée de ses monuments primitifs de l'art pélasgique, qui dénotent les efforts d'une nation puissante et les premières tentatives de l'homme dans l'art de fabriquer des murailles, possède cependant une gigantesque construction d'un style particulier, le DunuÀ-tasch , qui révèle un art totalement inconnu dans les contrées du Taurus. Ce monument, à en juger par sa forme régulière et les matériaux employés dans son édification, doit être postérieur aux murailles élevées en appareil cyclopéen.

En effet, on remarque à sa base et jusqu'à une certaine profondeur, de larges pierres assez régulièrement taillées qui lui servent d'assises , ce qui dénote déjà un art assez

1 Creutzer, Rel. de l'antiq., ed. Guigniaul, liv. VIII, sert. I, ch. h, m, p. 453 et suiv.

*fi6 VOYAGE EN CIMC1E.

avâUCé, mais qui ti est point encore arrivé au degré de perfection qu'atteignirent dans la suite le tracé de l'équerre et la taille de la pierre.

Les voyageurs qui ont visité ce monument et les archéologues qui ont discuté sur sa destination primitive ne sont d'accord ni sur l'époque de sa fondation, ni sur le peuple a qui est due son édification. L'opinion le plus généralement Accréditée est que cette construction appartient à un âge héroïque où la civilisation grecque a pu faire , lorsqu'elle s'établit dans ces contrées, des additions et des embellissements.

Le Dunnk-tasch est le plus ancien monument de Tarse, et 11 est Vraisemblable qu'il ne le cède à aucun autre de l'Asie Mineure en antiquité. Il est situé au sud-est de la Ville, au milieu d'un jardin planté d'arbres fruitiers qui en masquent la vue, et sur la rive droite du Cydnifs.

C'est un vaste parallélogramme ayant en surface 87 mètres de longueur (JKLMi, non compris les ouvrages extérieurs (GF),42 mètres de largeur (IK), et 7 mètres (io centimètres de hauteur. Il est construit en poudingue, mélange de petits Cailloux, de chaux et de sable liés par un ciment qui n fait de ses murailles des masses compactes.

Dans l'intérieur de Ce parallélogramme se trouvent deux blocs de forme cubique (A et 11) dont le sommet correspond à la hauteur des mitrailles, aussi construits en poudingue qui a acquis une telle solidité que l'aiguille du mineur n'y jteut pénétrer sans se briser. Ils sont situés aux deux extrémités dtt parallélogramme, à Une distance de [\'A mètres, et séparés des murailles par un espace comblé de terres pour celui qui a le plus d'étendue (RPS) , et vide pour l'autre (C'C'T). Celui-ci présente dans sa partie supérieure et presque au

CILIC1E DBF PL AINES. «67

tiers de sa longueur une entaille de 75 centimètres de profondeur et qui fait retour ver» les deux extrémités de sa largeur. I /autre cube no présente ni entailles ni ouvertures anciennes sur aucune de ses faces.

Ver* le sommet et dans le bord intérieur du mur qui entoure ces masses cubiques, et an stid»est seulement, on remarque, sur une même ligne et a d'égales distances, Un grand nombre de cavité» qui devaient servir d'assises à la voûte de ce vaste monument dans lequel On pénétrait par une seule ouverture pratiquée au nord-ouest du parallélogramme (D) et faisant presque face au cube entaillé.

En dehors du monument et en face du cube principal situé au nord-est, on voit une muraille parallèle (F) qui devait

se relier, d'un coté avec la construction principale par une voûte qui couvrait un passage, d'un autre côté à une troisième muraille (G) élevée parallèlement avec deux autres par une voûte écroulée comme la première, ce que paraissent démontrer les décombres étages de la base au sommet de ces constructions, qui sont de même hauteur que les murailles du parallélogramme.

En arrière de la troisième muraille est une masse de terre légèrement inclinée jusqu'au niveau du sol. On remarque que les matériaux composant le poudingue employé dans ces constructions forment des couches horizontales d'environ 5o centimètres d'épaisseur; à la base et au pourtour du parallélogramme et des monuments qu'il renferme se trouvent en grand nombre des morceaux de marbre blanc de la pins grande beauté et de différentes dimensions. Des fragments de ce même marbre, ou très-petits ou même pulvérisés, couvrent la partie supérieure des murs d'enceinte. Dans l'épaisseur de ces mêmes murs et à certaine hauteur, on a ménagé des cavités symétriques où paraissent avoir adhéré autant de plaques de marbre.

Aujourd'hui le marbre a entièrement disparu, et le Dunuk- tasch n'offre plus que des murs semblables à des rochers taillés; néanmoins, les constructions sont dans le meilleur état, et ce qui reste de ce monument est et restera longtemps encore d'une remarquable solidité..

Après avoir donné une description exacte du Dunuktasch, je crois utile d'en présenter les dimensions, que j'ai notées avec beaucoup de soin :

mètres. cent.

Longueur totale du monument, y compris les

constructions extérieures (NKM) 115 00

Longueur du parallélogramme seul (KM). . . 87 00

C1L1CIE DBS PLAINES. 269

Largeur (IK) 42 ' 00

Hauteur des murailles et massifs 7 60

Épaisseur des murailles 6 50

Longueur du grand cube (RS) 23 00

Largeur du grand cube (PQ) 16 50

Longueur du petit cube (C'C") 18 00

Largeur du petit cube (CT) 11 00

Hauteur des deux cubes 7 60

Si l'on veut maintenant convertir ces dimensions en mesures assyriennes, en partant de cette donnée que la coudée assyrienne équivaut à o m. 54 cent., et le pied assyrien à o m. 3a4 mill., on obtient les résultats suivants :

Longueur du parallélogramme

Longueur du grand cube. . .

Largeur du grand cube. . .

Longueur du petit cube. . .

Largeur du petit cube. . . .

Ces équivalents, toutefois, ne sont qu'approximatifs, et pour être exact, on est obligé de rectifier les mesures prises au Dunuk-tasch, ce qui donne les résultats suivants :

mesures levées par moi. met. rectifiées, diff. J

Longueur du parallélogramme. 87 m. 00 c. 86 m. 04 c. ^

ik

Longueur du grand cube. .

Largeur du grand cube. .

-hr

Longueur du petit cube. .

Largeur du petit cube. .

270 VOYAÇJÎ EN C1UCIE.

La longueur totale des constructions s'élève doue, d'après le système que nous venons d'employer, à

160 coudées pour la longueur du monument principal.

12 » pour l'épaisseur du mur (F).

5 » pour celle du mur (N).

36 » pour les deux passages (à 18 coudées).

Total 213 coudées, qui équivalent à 115 m. 02 c, d'où l'erreur sur la somme des totaux serait seulement de ^

Ces calculs, que je dois à l'obligeance de M. Jules Oppert qui s'occupe avec beaucoup de succès des questions assyriennes, ont fourni à ce savant l'occasion de tirer du monument en question quelques conséquences que je crois utile de publier ici ;

a II parait positif, m'écrivit M. Oppert, que le petit cube ou massif avait 10 coudées de moins en largeur et «n longueur que le massif cubique principal. On peut conclure que le produit de 3ox4^ est le double de aox 'ia, l'un étant 1260 et l'autre 640, et par conséquent, que le grand massif jauge presque le double du petit. Çe résultat ipe porte à penser que le Dunuk-tasch se rapporte à une superstition semblable à celle qui a produit le fameux problème de Délos, qui a fait faire tant de progrès aux mathématiques et a contribué à développer la science des sections coniques. En effet, on n'a qu'à supposer que le grand massif devait être de 1 2 centimètres plus élevé, et on arrive juste au double. I>a longueur inégale des côtés du parallélipipèdc était implicitement la même dans les conditions de l'oracle. »

Je vais maintenant parler des fouilles faites au Dumjktascb.

Vers le commencement de l'année i836, alors que les

CIUC1E DES PLAINES. %H

Égyptiens occupaient le pachalik d'Adaqa qu'ils avaient conquis, M. Gillet, consul de France à Tarsous, profitant de l'offre que lui avait faite Ibrahim-pacha, de mettre à sa disposition des mineurs et des ouvriers pour sonder le Dunuk-tasch, fit attaquer le cube principal (A) par son centre supérieur, dans lequel il fit creuser un trou qu'il remplit de poudre, ^explosion n'ayant produit aucun effet et l'aiguille s' étant cassée plusieurs fois dans les tentatives faites pour la faire pénétrer plus profondément, le consuj de France abandonna son entreprise, mais pour faire miner le même cube à sa base et du côté faisant face au cube entaillé.

A un mètre au-dessous du sol, les ouvriers trouvèrent un rang de pierres de taille d'environ 80 centimètres d'épais^ seur sur 1 mètre 5o centimètres de largeur et pénétrant dans le massif de 35 centimètres seulement,

M. Gillet, voulant s'assurer si la base du cube entaillé (B) était semblable à celle qu'il venait de mettre à découvert y fit creuser un puits de 5 mètres et reconnut que sa cons* truction différait en ce sens qu'aucun rebord saillant n'y avait été trouvé.

Contrarié de l'inutilité de ses efforts, le consul fit re* prendre ses travaux au point où il avait découvert des pierres de taille en saillie. Au moyen de coins en fer, il ht pratiquer dans le massif une galerie de 1 mètre 80 cent, d'élévation sur 1 mètre 5ocent. de largeur, et arriva ainsi jusqu'au centre (QV); puis il fit creuser en cet endroit un puits de 3 mètres de profondeur au-dessous du sol. Ces nouvelles tentatives n'amenèrent pas de meUleurs résultats.

Enfin, M. Gillet, excité par le désir de reconnaître la destination du monument, fit fouiller le sol entre les deux

272 VOYAGE EN CILIC1E.

cubes (V) et trouva , mêlé à des débris de marbre blanc et à des fragments de poterie rouge en terre dite de Samos, un doigt en marbre blanc d'une assez grande dimension, découverte qui lui fit supposer que sur ce point une statue colossale avait dû orner le monument.

A compter de ce moment, le consul de France, qui attendait une subvention du Ministère de l'Intérieur pour continuer ses travaux, cessa ses recherches et quitta Tarsous en 1839, sans avoir pu découvrir le mystère que cache le Dunuk-tasch.

La plupart des voyageurs qui ont visité Tarse out essayé de donner une destination au Dunuk-tasch.

L'ambassadeur vénitien Barbaro 1 , le premier qui en ait fait mention, suppose que le Duuuk-tasch était un château, tandis que Paul Lucas présente ce monument comme la base d'un édifice renversé par des tremblements de terre2. Macdonald Renneir 3, qui consacra plusieurs jours à l'exploratiou de la ville de Tarse, examina aussi le monument et dit « qu'il serait difficile de préciser l'usage pour lequel il a été élevé. Sa forme et sa construction font présumer qu'il n'a pu être destiné à aucun usage de la vie; c'est peut-être le mausolée de quelque grand personnage. Zozime, ajoute Kinneir, raconte que les cendres de Julien l'Apostat furent apportées de Perse à Tarse, où on éleva à ce prince un tombeau magnifique. »

L'amiral Beaufort*, qui ne fit que côtoyer le littoral de

* Viaggio in Persia, del magn. mess. Josaphat Barbaro. (Venise, Aide, 4545), p. 28-29.

« Voy. en Asie Mineure, 1. 1, p. 351-352. 5 Voy. en Asie Mineure, 1. 1, p. 202 et suiv. de la trad. fr. 4 Karamania. Cf., dans le Journal des Savants (4819), le compte rendu de cet ouvrage par Letronne.

la Karamanie, ne put visiter Tarse et se contenta de reproduire l'opinion de Rinneir.

Un agent consulaire de France à Tarsous, M. Dizàut, à qui M. Poujoulat écrivit pour lui demander quelques renseignements archéologiques sur la province de Cilicie, raconte, dans une lettre adressée au collaborateur du savant Michaud, dans la Correspondance d'Orient*, que l'opinion des voyageurs sur le Dunuk-tasch est assez indécise, mais qu'ils ont tous été d'accord sur ce point, qu'il remontait à la première époque des arts, dans un pays où ils sont cultivés dès la plus haute antiquité. «< Un voyageur qui a résidé longtemps à Erzeroum, continue M. Dizaut, m'a assuré que le monument portait le même caractère que plusieurs autres qu'il a eu l'occasion de voir dans les provinces limitrophes de la Perse, et qu'il y avait tout lieu de croire que c'était un tombeau assyrien. »

Quand, en i836, M. Charles Texier passa à Tarsous, M. Gillet, dont j'ai déjà parlé, le conduisit au Dunuk-tasch, où il faisait des fouilles. Le savant voyageur rapporta de cette visite une opinion qui se trouve développée dans son Voyage en Asie Mineure a, et qu'il résume ainsi : « S'il faut émettre mon opinion sur la destination primitive de ce monument, il est naturel de lui attribuer une disposition inconnue aux usages les moins connus de l'antiquité; peutêtre ce lieu était-il la résidence de l'un de ces oracles si répandus dans la Cilicie et la Cataonie. » Cette opinion est partagée par M. Oppert, ainsi qu'on l'a vu plus haut.

Le général Chesney, chargé par le gouvernement anglais

»T.VH, p. 474.

«T. III, p. 220.

de l'exploration du Tigre et de l'Euphrate, visita le Dunuktasch la même année, et dans une lettre qu'il écrivit au consul de France' , exprima ainsi son opinion : « C'est le monument ancien le plus remarquable et le plus extraordinaire que j'aie vu, tant par la force de sa construction que par la simplicité apparente de ses divisions. Je crois qu'il a élé construit pour y loger des tombeaux et que c'est un temple druide (sic). » Plus tard, le général Cbesney, écrivant encore au consul, modifia son opinion, mais pour donner du Dunuk-tasch une explication basée sur un passage de Strabon qu'il n'avait pas compris2 : « Je trouve dausStrabou, dit le général Cbesney, un passage intéressant relatif aux guerres de Mopsus et d'Ampbiloque qui vinrent à Tarse après la guerre de Troie, et s'y tuèrent en combat singulier. Ils furent enterrés dans une même enceinte, mais de manière qu'ils se fissent encore la guerre après leur mort. » Cette traduction est erronée et ne répoud en aucune manière au texte de Strabon qui dit % que « c'est aux environs deMégarse que les deux héros avaient été enterrés, et que l'on y voyait leurs tombeaux élevés à une distance qui ne permettait pas de voir du tombeau de l'un celui de l'autre. «Enfin, le général Chesney, incessamment préoccupé de la destination du Dunuk-tasch, présente une dernière modification aux opinions qu'il avait précédemment formulées ; voici ce que nous lisons dans le premier volume de son Exploration de CEuphrate * : « Il y a dans cette ville (à Tar-

« Arch. du consulat de Tarsous.; Archeol. nu 3. Lettre ou duc de BrogUe, du 8fév.4836.

« Arch. du cons.de Tarsous, Arch.; n* 6. Lettre a M. Thiers, du 20 août 4836. 3 Géogr., liv. XIV, ch. v, § 45.— Cf. Lycophron, Cassandrc, vers 439-U6. *T.l,eh. xv, p. 35G.

CtLICIB DES PLAINES. *Ti

sous) des ruines romaines remarquables, probablement un temple de Jupiter sur une éminence , et qu'on a supposé être le tombeau de l'empereur Julien 1 . »

Cette dernière assertion du général Chesriey n'est pas plus admissible que les deux précédentes. Est-il probable, en effet, que les anciens aient donné à un temple relativement moderne, et dont il ne reste aucun vestige, une base comme le Dtinuk-tasch, monument qui remonte à la plus haute antiquité, et présente d'ailleurs tous les caractères de l'art primitif des Assyriens?

M. de La Borde, dans l'opinion qu'il a exprimée verbalement, et que rapporte le consul de France dans une dépêche adressée au ministre de l'Intérieur a, a, le premier, jeté un peu de lumière sur le Dunuk-tasch en disant que « c'était une vaste sépulture appartenant à un âge héroïque où la civilisation grecque a pu faire, lorsqu'elle s'établit dans ces contrées, des additions et des embellissements. »

M. Raoul Ilochette 3, au nom d'une commission de l'Académie, a été appelé à donner son opinion sur le Dunuktasch ; mais comme il n'avait pas de renseignements suffisants pour traiter ce sujet, le savant antiquaire se contenta de dire que « le monument dont il s'agit se recommande à l'attention des archéologues par son ordonnance, qui diffère de tous les monuments connus jusqu'ici, par sa masse et par sa situation même, dans une contrée comme celle dont Tarse est la capitale, et qui fut le théâtre de quelquesunes des plus anciennes traditions, à la fois de l'histoire

• Cf. Kinneir, 1. 1, p. 202-3 do la Irad. fr.

* Aroh. du consul, do Tarsous; n" 2, archéol. /. c.

'Rapport à Tlnstltut sur les fouilles du monurn. do Tarse; procès-verbal de la séance du 25 nov. 1836. — Arcb. du cons. de Tarsous ; archéol. . n-10.

27fi VOYAGE KN CILICIE.

héroïque de la Grèce et de la puissance asiatique. » Plus loin, le même savant ajoute que a ce pourrait être un grand mausolée exécuté à l'époque grecque d'après des données locales et des traditions plus anciennes. »

Enfin, M. Barker, agent consulaire des Pays-Bas à Tarsous, et qui a publié, il y a quelques années, un travail spécial sur la Gilicie1, suppose que « les murailles du Dunuktasch renferment les tombeaux d'une famille royale. Je crois, ajoute l'auteur, que Sardanapale n'a pas été enterré dans ce mausolée, car il fut brûlé à Ninive2. »

Telles sont les opinions si diverses formulées depuis Barbaro, le premier voyageur qui ait parlé du Dunuk-tasch. Deux siècles d'études n'ont pas encore mis au jour le mystère que recèle ce monument. Les légendes turkes inspirées par ce singulier édifice étant composées dans les veillées de la tente, non par des savants, mais par des poètes, sont peu propres à faciliter des recherches sérieuses. Selon les légendes, le Dunuk-tasch, mots qui signifient en turk pierre renversée, « était un palais situé jadis sur une éminence qui domine Tarse, et qu'on nomme Gueuzluk-kalah. Le prince qui habitait ce palais avec sa fille, s'étant attiré la colère du grand prophète, celui-ci, pour les punir, lança leur serai d'un coup de pied à l'endroit où il se trouve aujourd'hui, et où il tomba sens dessus dessous, pour y ensevelir les deux personnages. »

Nous allons essayer maintenant , à l'aide des écrits des anciens, de rechercher, si non l'origine du Dunuk-tasch, que rien n'indique, du moins la destination de ce monument à

• Lares and pénates, or Cilicia and ils govemors JLondoii, 1853. 8°.) *Op«rctï.,p. 432-434.

l'époque du passage d'Alexandre à Tarse, lorsqu'il allait combattre Darius dans les plaines d'Issus.

Lesvoyageurs et les savants, ainsi que nous l'avons vu précédemmenl, sont d'accord sur ce point, que leDunuktasch est un tombeau , et la tradition locale confirme cette opinion en le plaçant primitivement sur le Gueuzluk-kalah, au milieu de la nécropole que j'ai découverte, et en faisant ensuite de ce monument le tombeau de deux personnages dont elle ne dit pas les noms.

Le Dunuk-tasch révèle, soit par sa forme, soit par le genre de ses constructions , un art purement asiatique ; toutefois, on peut supposer qu'il a été embelli à une époque postérieure à sa fondation, lorsque la civilisation grecque s'est introduite dans ces contrées. On trouve, en effet, la confirmation de cette hypothèse en étudiant les médailles de Tarse frappées à l'époque grecque et sous l'empire des Séleucides, ou bien encore celles sorties des ateliers de cette ville à l'époque romaine. Ces médailles, qui sont en grand nombre, et qu'on trouve particulièrement à Tarsous et aux environs, représentent le Dunuk-tasch tel qu'il existait dans l'antiquité, c'est-à-dire orné de guirlandes funéraires et surmonté d'une pyramide au centre de laquelle on voit Sardanapale, vêtu du costume assyrien, portant l'arc et le carquois, la main droite étendue, tandis que de la gauche il tient une canthare, et debout sur un animal dont le front est orné de cornes.

11 est curieux de voir comment les traditions se sont conservées en Cilicie, même au temps de l'empire romain. Sardanapale, l'un des fondateurs de Tarse, qui recevait un culte spécial dans cette ville, était un héros emprunté aux

religions primitives de l'Asie ', de même que Perséc, divinité purement grecque, mais qui réunissait en elle l'élément hellénique et l'origine asiatique.

Sardanapale et Persée devaient aussi se confondre avec Bacchus ou un Apollon barbu qu'on voit représenté sur quelques médailles impériales de Tarse, porté sur le lion dont la croupe se termine par une tète de taureau \ en sorte que les traditions grecques sur l'origine de Tarse se

trouvent confondues sur leurs monuments, comme dans les auteurs anciens, avec les légendes orientales. De là cette multiplicité de cultes et de religions dont le mélange forme un tissu d'une extrême complication.

Dans ce tissu merveilleux, dit M. Guigniaut *, l'on peut saisir comme une chaîne mystérieuse qui en unit tous les fils et qui rattache à la fois aux religions du fond de l'Orient les cultes populaires et les systèmes religieux des contrées plus rapprochées de nous.

Plusieurs historiens et des géographes font d'Anchiale et de Tarse deux villes distinctes : ainsi Eustalhe1 dit qu'Anchiale est située près de Tarse, à l'embouchure du Cydnus. D'autres auteurs attribuent la fondation d'Anchiale à Sar-

« Voy. sur Sardanapale ou l Hercule aérien, les Mémoire» de M. M lajtrd,

R. Rochelle et Movers, Die Phtxnizitr, 1. 1, p. 451-458. * Ré], de l antiq., liv. IV, ch. H, p. 5 et sui\ . *Ad Dyon Perieo ,v.m.

danapale, et c'est près des murs de cette ville que Strabon 1 et Arrien 2 placent son monument qui portait en caractères assyriens l'inscription suivante, conservée par les Grecs 1 sous cette forme :

2«5Viv»:T*X)/>; 'Avct-'jvSapcîStM

Il Sè ;évo;, ecOtï, rTve, iraîÇe.

Oç t' ftXJi toutou oùx

et que Cicéron * a rendue par :

llœc habeo quœ edi, quœquê c.rsaturata libido Baisserai, illajaccnt inulla, et prœclara relicta.

Le même auteur rapporte qu'à l'occasion de cette épitaphe, Aristote aurait dit : « Que pourrait-on graver de plus convenable sur le tombeau d'un bœuf? a

Strabon 5 place Ancbiale un peu au-dessus de la mer, et il ajoute qu'on y voit le tombeau de Sardanapale et une statue de pierre qui le représentait avec les doigts de la main droite disposés comme s'il voulait les faire claquer".

Il est évident que cette interprétation du géographe grec est tout à fait arbitraire et que la figure de Sardanapale qui ornait son tombeau devait être dans le style de toutes les représentations royales des monuments assyriens. Ainsi, les bas-reliefs persépohtains sur lesquels on voit des processions ou des cortèges représentent en effet des personnages debout, levant la main droite. Quelques cylindres assy-

• G%r.,XIY\v,§«0.

1 Fragm.. 21.

1 Fragm. hisl. grae., I. 440.

* 7u?c»JM V, ch. xxx*.

• Géogr. XIV, v.sjo.

* Athénée, liv. XII, p. 530.

riens, les bas -reliefs gravés sur les rochers près de Beyrouth montrent aussi des personnages dans cette même attitude 1 ; et il est assez probable que la statue de Sardanapale dont parle Strabon était semblable à ces derniers, ou du moins devait avoir avec eux beaucoup d'analogie. En un mot, la statue de Sardanapale, pour nous servir de l'expression de Strabon , devait être représentée sur son tombeau de la même manière que la figure gravée sur les médailles dont j'ai parlé plus haut et qui nous le montrent levant la main droite et tenant de la main gauche une canthare.

Revenons maintenant à Anchiale. Strabon , ainsi que nous venons de le voir, place Anchiale, non pas à l'embouchure du Cydnus, comme l'avait fait Eustathe, mais bien un peu au-dessus de la mer. Ce n'est donc plus, selon lui , une ville maritime, comme semblerait l'indiquer son nom (xyyi aXç, près de la mer), mais bien une cité dont la position serait déjà assez éloignée du rivage.

Ce passage du géographe grec, qui décrivait si exactement les localités qu'il avait visitées, est fort important, car il explique un autre passage d'Etienne de Byzance*, qui dit qu'Anchiale, de même que Parthénia, Crania, Hiéra, Antiocbe *, seraient les anciens noms de Tarse. S'il en est ainsi, et il est permis de le croire, Anchiale et Tarse ne faisaient qu'une seule et même ville, et ce serait aux environs de Tarse, et non au bord de la mer, que l'on devait trouver le monument de Sardanapale. Or, le Dunuk-tasch est situé à

1 Cf. au cab. des Héd. de la Bibl. Irnp , , les cylindres assyriens. — Rev. num., 4855. Mcda lies de Tarse ayant au revers le monument de Sardanapale.

» Et. de Byz., v» T«?«^.

peu de distance de Tarse, dans la direction de la mer, et on le voit représenté sur les médailles de cette ville.

Strabon était né en Asie Mineure ; il connaissait, nonseulement les villes de cette contrée, mais encore il en avait visité les principaux monuments, et il paraît évident que, si le cénotaphe de Sardanapale et le Dunuk-tasch eussent été des édifices distincts, il n'eût pas manqué de mentionner celui-ci, comme il a parlé du premier; car quelle que fût la destination primitive du Dunuk-tasch, il n'est pas douteux que le géographe, qui décrivait si fidèlement des édifices de moindre importance, aurait parlé de ces masses monumentales, et que, s'il n'en dit rien, c'est que par monument de Sardanapale il entendait ce même Dunuk-tasch.

L'anniversaire funèbre de la mort de Sardanapale, assimilé à Hercule par Dion * et que célébraient les Tarsiotes par des fêtes et en élevant un bûcher pyramidal dont il occupait le centre, est sinon une preuve, du moins un indice que le tombeau de ce roi et le Dunuk- tasch n'ont dû faire qu'un seul et même monument.

En admettant les assertions d'Etienne de Byzance, fortifiées par le silence qu'a gardé Strabon sur l'existence du Dunuk-tasch, il faut écarter celles d'autres auteurs qui placent le cénotaphe de Sardanapale à l'embouchure du Cydnus, où ne se trouve d'ailleurs aucun vestige d'un monument antique , rien enfin qui puisse donner la plus légère idée de l'érection sur ce point , que j'ai minutieusement exploré, du cénotaphe dont il s'agit.

Nous voici maintenant arrivés en présence d'une grande question historique et d'un point archéologique assez difficile à résoudre.

1 DionChrys.,p. 407, C.

m VOYAGE KN CIUC1E.

L'histoire , l'archéologie et la chronologie assyriennes, quoique ayant été l'objet de travaux importants dans le siècle dernier et même de nos jours, sont loin d'être parfaitement connues ; la chronologie et l'histoire offrent surtout une série de problèmes devant lesquels le savant Fréret n'a pas reculé, mais qu'il n'a pu résoudre qu'imparfaitement.

Très-embarrassé pour coordonner tous les récits confus des anciens historiens, Fréret 1 s'est efforcé d'établir l'existence de trois rois de Ninive du nom de Sardanapale. Voici comment il les classe, et les dates qu'il rattache à chacun d'eux :

Le premier, ou le plus récent , est le Sardanapale d'Alexandre Polyhistor. Il fut le dernier roi d'Assyrie, et c'est lui qu'Eusèbe et Jules l'Africain appellent Thonos Konkoléros, et Suidas, Conos Konkoléros. Il mit le feu à son propre palais, dans lequel il fut brûlé lui-même, lors de la destruction de Ninive, qui eut lieu en 608, c'est-à-dire i63o ans à partir du commencement de l'empire assyrien.

Le secoud est le Sardanapale dont parle Castor, et qui fut le prédécesseur de Ninus II. Celui-ci ayant cessé de régner en 688, c'est antérieurement à cette date qu'il faut placer ce Sardanapale , qui n'est autre que l'Assar-addon de l'Écriture, Jsanlan dans la version grecque des Septante. 11 fut le fils et le successeur de Sennakérib; par conséquent il monta sur le trône vers l'année 709 ou 710. Assar-addon fut détrôné par les partisans de ses deux frères Adramélik et Sarataer; il se réfugia en Cilicie, fortifia Tarse et Anchiale, et mourut dans un âge avancé. C'est par lui que fut

« Mém. de lAcad. des Inscr. et Belles- Lettres, t. V, p.

CILICIB DBS PLAINES. 183

élevé le monument de Tarse , devant lequel défila Tannée macédonienne peu de jours avant qu'Alexandre eût battu les Perses à Issus.

Le troisième Sardanapale périt lors de la révolte du Mède Arbace, ou Pharnace, selon Velléius Paterculus. 11 régnait à Ninive en 898; c'est ce prince qui avait aux portes de Ninive son tombeau sur lequel était gravée l'inscription qui se terminait par ces mots : ïv àï S«v©$, loOte, 7iïvs, 7raîÇe. Le poète Phœnix lui donne le nom de N mus, et Amyntas celui de Sardanapale, d'après la tradition.

Ces trois points, qui résument tout le mémoire de Fréret, ont été réfutés dans ces derniers temps par M. de Saulcy dans ses savantes Recherches sur la chronologie des empires de Ninive, de Babylone et tfEcbatane. Selon le savant académicien, deux rois seulement du nom de Sardanapale auraient régné à Ninive. Le premier, qui fut chassé de ses États par fiélésis et Arbace, et le second sous lequel fut détruit l'empire d'Assyrie,

Il est évident qu'il y a eu confusion entre les deux princes dans les récits des anciens, car les historiens ont attribué aux règnes des deux Sardanapale des faits identiques.

La ruine de Ninive, qui fut un des grands événements de l'histoire ancienne de l'Asie, se retrouve à deux époques différentes dans les auteurs qui font figurer ce grand drame sous deux rois distincts, mais portant le même nom.

C'est cette confusion de noms et d'événements qui a causé un double emploi dans les annales. C'est aussi à cela qu'il faut attribuer la variante de l'inscription du tombeau

« Annale» de philosophie chrét., t. XIX, XX, «849, ch. p. 76 et suiv .

de Sardanapale à Tarse. En effet, l'inscription assyrienne du cénotaphe de ce prince, à laquelle les Grecs donnèrent une fausse interprétation, et que rapportent Cléarque', Aristobule, Clitarque, Callistène, Hellanicus et Apollodore, était ainsi conçue :

'AXXi wv TtW(«v.

D'autres historiens grecs, confondant aussi les deux Sardanapale, avaient changé la fin de cette inscription, dont Athénée nous a conservé trois traductions, celle de Chérile, les deux autres de Phœnix de Colophon et de Chrysippe.

Lesanciens, qui ne possédaient pas comme nousdegrands moyens de vérification et qui n'avaient aucune notion de la critique, n'essayèrent point d eclaircir les faits ; aussi cette confusion fut-elle accréditée dans toute la Grèce et reçutelle en quelque sorte sa confirmation , lors du passage d'Alexandre à Tarse, par les acclamations de l'armée macédonienne défilant devant ce monument qu'elle croyait être celui du prince dont le cynisme a fait la célébrité.

Il résulte de tout ceci que le tombeau de Tarse ne peut appartenir au dernier Sardanapale qui se brûla dans son palais à Ninive % tandis que son attribution convient parfaitement au premier prince de ce nom, qui se serait retiré en Gilicie, après la perte de ses États, et y aurait fondé ou rebâti Tarse et Anchiale.

En l'absence de textes précis et d'inscriptions qui fassent

« Athénée, liv. VUI, ch. xiv.

» On conserve au Musée impérial du Louvre un beau vase grec représentant un personnage allumant un bûcher sur lequel Sardanapale est assis vétu du costume assyrien.(Galeries Charles X, salle ûvé vases grecs.)

connaître l'origine et la destination du Dunuk-tasch, on ne peut, de ce qui précède, tirer que des conjectures, trèsvraisemblables d'ailleurs.

Suivant l'opinion commune aux savants qui se sont occupés de cet édifice et aux voyageurs qui l'ont visité, ce serait un vaste tombeau, et les médailles de Tarse qui représentent sa figure et celle de Sardanapale semblent faire de ce monument le cénotaphe de ce prince. Des historiens, il est vrai, faisant de Tarse et d'Anchiale deux villes distinctes, placent le cénotaphe dans cette dernière cité ; mais Etienne de Byzance, appliquant ces deux mots à la même ville, renverse les assertions de ces écrivains.

Ainsi, en s'arrètant à l'opinion des savants, aux types des médailles de Tarse et à la tradition qui s'est perpétuée en s'embellissant des couleurs de la fiction, le Dunuk-tasch, monument colossal qui a défié le temps et les révolutions dont Tarse a été le théâtre, et se dresse encore presque intact, serait bien le tombeau du premier Sardanapale, qui se serait retiré en Cilicic après la perte de son empire, ou au moins le monument élevé à sa mémoire.

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