ADANA KT LE SARUS
Fondation d 'Adam»: divinité* honorée* dan» eette ville; antiquité» d Allant; le pont nar Ir SaniN ; I aqueduc et l'Inflerlptlon métrique en l'honneur d'Auxentlu»} ^observation* a ce Mujct; le château d' vdanatle» mooquée», le basar, les église* t monument** dlver»; description de la ville netuelle et détail» «tatlstlque* ; le Sarna , aujourd'hui Selhoun-tscbal.
Adana, Tune des plus anciennes villes de la Cilicie, es! située entre Tarsous et Anazarbe ' , sur la rive droite du Sarus. Suivant les traditions, elle aurait reçu son nom d'Adanos, fils du Ciel et de la Terre2. Bien qu'on ne puisse précise^ l'époque de la fondation d'Adana, ni indiquer l'origine de ses premiers habitants, on sait que cette ville fut le théâtre de grands événements accomplis dans l'antiquité et le moyen âge. Appien 3 en fait mention dans son récit des guerres de Mithridate, et Xénophon, dans sa relation de l'expédition de Cyrus*.
Adana était sur la grande voie de communication qui,
• Pioléméc, Gêogr., liv. V, ch. vin.
s Elienne de Byz., v° A^avx.
3 Bell. Mithrid.,[>. 394.
< Liv. I, ch. îv.
partant de Syrie, passait à Mopsueste, traversait Tarse, et de là conduisait en se bifurquant sur plusieurs points de l'Asie Mineure. C'est seulement après le passage d'Alexandre et lors de la domination des Séleucides, qu'Adana prit de l'importance et sortit de son obscurité. La Cilicie faisait alors partie du royaume de Syrie. Cette ville prit le nom d'Antioche que lui donna Antiochus Ëpiphane, passant en Asie Mineure, l'an 1 7 1 avant Jésus-Christ, pour ramener à l'obéissance les villes de Tarse et de Mallus révoltées'. Un grand nombre de médailles frappées à Adana pendant l'occupation syrienne et la domination romaine confirment ce fait2. On y lit la légende : ANTIOXEHNTnN nP02 TOI 2APOI, qui d'ailleurs ne laisse aucun doute quant à l'emplacement de cette ville sur les bords du Sarus. C'est ainsi que les villes de Tarse, de Mallus et quelques autres prirent, à l'époque du passage du roi de Sy rie en Cilicie, le nom d'Antioche qu'elles faisaient suivre d'une indication topographique empruntée soit à une rivière, soit à une montagne. Tarse prit le nom d'Antioche du Cydnus, et Mallus celui d'Antioche maritime. Une ville assise au bord de la mer, à l'est deSélinonte, devint Antioche du Cragus, etc.
C'est aux Romains qu'Adana dut son premier accroissement et sa prospérité. Pompée, après avoir conquis la Cilicie et vaincu les pirates, établit dans plusieurs villes de cette province des colonies pénitentiaires. Adana fut assignée comme centre de l'une de ces colonies3 et eut part dans les bienfaits qui signalèrent le passage et les victoires du général romain. Ensuite elle ressentit les effets désastreux
1 JUachab. II, ch. IV, v. 30.
» Frœlich, Ann. syr., p. 46. —Vaillant, Num. rey. Syr., p. 467. > Appien, Guerre de Milhrid., p. 394.
CILICiE DES PLAINES. 344
delà guerre civile qui suivit la mort de César. L'an 711 de Rome, 43 ans avant Jésus-Christ, Julius Cimber, ayant mission de secourir Cassius, força les défilés du Taurus et se présenta devant Tarse qui refusa de lui ouvrir ses portes. Ne pouvant s'en rendre maître, Julius Cimber se dirigea vers la Syrie ; mais après son départ , les Tarsiotes marchèrent en armes sur Adana, qui favorisait le parti de Cassius, tandis que Tarse lui était opposée'. Cassius, informé de cette agression , marcha contre cette dernière ville qui se rendit et dut payer un lourd tribut.
Adrien , dans le cours de ses voyages , visita la ville d'Adana, comme le prouve la légende qui se lit sur une médaille de grand bronze : ADV£NTVI AVG. CILIC. L'empereur embellit cette ville, lui donna son nom 2 et la combla de biens. C'est alors que furent élevés le plus grand nombre des édifices et des monuments d'utilité publique qu'elle renfermait, mais que le temps a fait disparaître, sauf quelques-uns qui sont encore debout. A l'exemple des autres villes de l'Asie Mineure, Adana prit aussi le nom de Maximienne, Makuiâvcov ÀSave'wv3, avec l'autorisation de Maximien et du sénat romain, qui alors se réservait le droit d'accorder cette faveur.
Pendant les ive et V siècles , Adana dut éprouver des revers à la suite desquels elle descendit à la simple qualification de bourgade, /.war, *. Cette ruine est attribuée aux Isauriens qui, sortis de leurs montagnes, firent à plusieurs
1 Dion Cassius, liv. XLYli, p. 345.
* JEL Spart. , in //adr., ch.xx. — Cf. aussi les médailles grecques avec la légende ki p'.x.Mv A'ïlvtuv.
» Tiepol., if, 4035.
4 Gruter, p. 4052, 4-6. — Muratori, p. 1864. — Hiéroclès, SynecJ.
3i2 VOYAGE EN C1L1CIE.
reprises, irruption dans les contrées voisines, dans un but de pillage et de dévastation. En S6-] de Jésus -Christ, ces mêmes Isauriens poussèrent leurs incursions jusqu'aux frontières de la Syrie '.
A l'époque byzantine, Adana avait en partie réparé ses pertes et repris son rang '. Un historien des croisades 1 dit que cette antique cité, qui était bien fortifiée, renfermait une nombreuse population et beaucoup d'armes : « Urbs munita turribus, populis capax , armis referta. » Un autre chroniqueur * rapporte qu'elle était riche en troupeaux, blés, vins, huiles, et abondamment pourvue en approvisionnements de toute espèce : a l rbem, qui nomen habet Adana, auro et argento, gregibus et armentis, fruraentis, vino et oleo et omni commoditate abundantem. »
Vers la fin du xne siècle, Adana, alors possédée par les rois Roupéniens d'Arménie, vit encore accroître sa puissance et ajouter à ses fortifications; depuis, elle n'a pas cessé de prospérer. Les Turks Ottomans, en s'en emparant, sous le règne de Bajazet II, lui donnèrent un nouvel essor en l'érigeant en chef-lieu d'un pachalik et en l'assignant pour résidence aux gouverneurs, au détriment deTarsous, qui perdit, avec le rang qu'elle occupait, les avantages dont elle jouissait avant la conquête ottomane.
Nous allons maintenant décrire] les monuments des diverses époques qui subsistent encore à Adana, et mentionner ceux qui ont disparu, mais dont le souvenir est attesté,
« Tillemont, Ilist. des Emp., t. VI, p. 1 90.
1 Djihan-Numa, p. 1722. On lit qu'Adana fut fondée par le khalife Haroun al-Raschid.
s Raoul de Caen, Hist. de Tancrède, ch. XU.
* Guill. do Tyr, dans les Gesta Deiper Francos, p. 677.
soit par des inscriptions, soit par les récits des voyageurs. Nous nous occuperons d'abord des monuments de l'époque romaine, ceux antérieurs n'ayant pas laissé les plus légères traces.
Les divinités qui faisaient l'objet d'un culte particulier à Adana étaient Jupiter et Bacchus, qui figurent sur un grand nombre de médailles des époques grecque et impériale. On doit croire que ces dieux privilégiés avaient des temples dans celte ville ; et c'est ce que pense l'abbé Belley qui suppose qu'Antiochus Épiphane, qui se montrait très -zélé pour le culte des Grecs, avait dû y faire construire un temple à Jupiter dont la ligure se voit sur les médailles frappées, soit sous le nom d'Antioche, soit sous celui d 'Adana. On ne doit pas s'étonner non plus de rencontrer les titres de tèpa et d'as-jXo; sur les médailles de cette ville consacrée à Jupiter, quand d'autres cités d'une moindre importance et qui ne rendaient pas le même culte à cette divinité, prenaient sur les médailles et dans quelques inscriptions des titres tout aussi glorieux.
Il ne reste rien des temples qui , suivant toutes les probabilités, ont du être consacrés aux divinités qui recevaient un culte spécial à Adana. On peut supposer que ces édifices ont été détruits et remplacés par des églises, lors de l'introduction du christianisme en Cilicie, après les prédications de l'apôtre saint Paul et de ses disciples.
Mais si les temples et les édifices religieux des temps anciens ont disparu à Adana, il n'en est pas de même d'autres monuments élevés à l'époque romaine. Adrien, ainsi que nous l'avons dit, donna tous ses soins à l'accroissement et à
» Mém. de l'Acad. des Inscr., t. XXXV, Mém. sur Adana, p. 608.
344 VOYAGE EN CILlf.IE.
l'embellissement d'Adana, qui prit son nom. C'est à cet empereur qu'est due la construction du pont sur le Sarus, qui portait encore, il y a une vingtaine d'années, une inscription où figurait son nom, mais qui aujourd'hui n'existe plus. Procope ' donne la description du pont d'Adana, tel qu'il était à l'époque de Justinien. o Ce pont, d'une merveilleuse structure, dit l'auteur du Traité des Edifices^ avait de grosses piles de pierre qui s'élevaient en divers endroits et à petite distance, et soutenaient des arches d'une grosseur extraordinaire. Les piles les plus exposées au courant ayant été affaiblies par le temps, Justinien fit détourner le cours du fleuve, puis il fit abattre et reconstruire les parties qui menaçaient ruine, après quoi on ramena le fleuve dans son canal ordinaire. »
Tous les voyageurs qui ont visité Adana , s'accordent à admirer les proportions gigantesques et l'ensemble grandiose du pont d'Adana mais ils ne s'entendent pas sur le nombre des arches qui le supportent, soit que dans ces diverses réparations on ait élevé de nouvelles piles, soit, ce qui est plus vraisemblable, que les voyageurs n'aient donné, dans leurs récits, que des approximations. Pockockc 3, qui ne visita pas Adana et ne décrivit cette ville que d'après les récits d'autres voyageurs, dit que le pont a vingt arches. Paul Lucas 4 ne lui en donne que quinze, tandis qu'il en a réellement dix-huit. Le pont d'Adana a été restauré, il y a
1 Edif., liv. V, ch. 5 .
* Djihan-Numa, p. 4723 du ms. de la Bibl. Impér. — Barbaro. Viagg., p. 30 el suiv. — P. Belon, 06«. sing., liv. II, ch. cviii. — Paul Lucas, Voy., t. I, p. 347-9. — Kinneir. Voy., 1. 1, p. 205-7.— Olter, Voy. en Turquie, 1. 1, p. 67. — Pockocke, Voy., t. IV, p. 2<.
3 Voy., t. IV. p. 21.
« Voy., t. I, p. 347 ».
peu d'années, par un gouverneur du pachalik qui l'a orné d'un kioske élégant élevé au centre et soutenu par quatre colonnettes.
Un autre monument de la même époque se voit à l'entrée du bazar ; c'est un portique que Kinneir a mentionné dans son Voyage en Asie Mineure 1 , et qui sans doute, se rattachait à la ceinture de fortifications qui entourait Adana. Dès le \vie siècle, ces fortifications avaient disparu ; car Pierre Belon 2 nous dit que « la ville d'Adena n'est pas close de murailles. »
J'ai trouvé dans cette ville très-peu d'inscriptions. La plus curieuse est l'épitaphe d'un certain Antiochus, gravée sur un sarcophage qui sert aujourd'hui de cuve à bain dans l'un des hamtnan d' Adana \
ANTIOXOYKOAABAOICMNIACXAPIN ^ANAeTICKINHCIANYCITCJOlKCO^ ÀHNAPIAXIAIAKAITGJÀHMGJAHNAPIA XIAIAAAETIO...Z(OO€KIMNEIMHTEKNuJ0 NO+TO
Paul Lucas 4 a découvert une autre inscription de la même époque, que Bimard 5 et Bœckh 6 ont publiée d'après lui :
* Trad. fr.y p. 205 et suiv.
* Observ. sing., liv. H, ch. cvm.
8 Mon'Recueil des Inscr.. p. 20, n° 40.
* Koy., t. II, p. 322, 64.
« In Muratori, t. III, p. 4665, 40.
« Corp. inscr. grœc. 4444 . - Mon Recueil des Inscr., p. 49, n« 39.
VOYAGE EN CILIC1E.
KYPIAINAnOriAlOYTHN
AAPNAKAKATEIKEYA2A
nAPAN[r]EAACJAEMETA
TOEMEBAHOHNAIEION
EINAIKAITEKNONMOY
EniMirHNAIETEPCOAE
MHAENIEIAGTIIAAA02
EniXEIPH2HAC02EITUJ
«>l2KU)*ABKAIAOrON
YOEïETAITHEZOYÎIA
« Cyriène, fille de Poplius, a fait faire cette urne. J'ordonne qu'après ma mort mon enfant soit enterré auprès de moi, mais aucune autre personne. Celui qui chercherait [ à faire le contraire], payera au fisc 2000 deniers et aura à rendre compte [de sa conduite] à l'autorité.»
Enfin, une construction monumentale due aux Romains existait encore à Àdana au commencement du siècle dernier. Paul Lucas eu donne la description et en indique remplacement : « A main droite, au ponant, sont de grands aqueducs, au bas desquels on voit des roues qui puisent l'eau de la rivière. » Le même voyageur 1 découvrit sur ces aqueducs une inscription métrique, qui depuis a été transportée dans l'église grecque d'Adana, où je l'ai vue pendant mon séjour dans cette ville. Elle est gravée sur une dalle carrée en marbre blanc qui, aujourd'hui, sert de maitre-autel. En voici le texte et la traduction 2 :
1 l oi/, en Asie Min., t. H, /. c.
* Bœrkh, n* 4*40.
CILIC1E DES PLAINES. 347
ONTCJCCHCAPETHCAYIENTIEKAITOAEOAYMA
AeiMACOAinOTAMOYXEIM€PIOICIAPOMOIC
APPHKTONKPHniAAClAHPOACTOICIOGMeiAOlC
(jJNYnGPeYPCIHNCiCTANYCCACOAON
HNnOAAOIKAinPOCOGNAn€IP€IHCINOO)IO
KYANAI0JNPeiOPO)NTeYIANA4>AYPOTePHN
COlAYnePAyiAOJNAICONIOCCPPIZCJTAI
KAinOTAMOCnAHOO)[N]nPHYTePOCTe[A]eO€l
AYTOCTHNAir€<t>YPANANACXOMGNOCT€Ae[CACOAI]
Hr€MONOCn[e]«00[l]TOYAIACHMOTA[TOY]
O0PAC€KAIMeTOniCOeN€XOIKAeOCICONeKeiNOIC
oiNeiAOYnpoxoACzeYiANAneipeciOYC
« Cest vraiment un miracle de ton génie, Auxentius ! d'avoir construit, pour une rivière aux flots impétueux, un lit indestructible, aux fondements d'airain, par-dessus lesquels tu lui as frayé un large canal que d'autres avant toi avaient rendu par leur impèritie le plus chétif des embranchements du Cydnus. Mais enfin le voilà, grâce à toi, établi pour toujours sur des arcades et devenu la plus paisible des rivières. Tu as eu la constance de terminer toimême cet aqueduc, par ordre du plus illustre des princes; aussi dans l'avenir obtiendras-tu une gloire pareille à celle de ceux qui muselèrent les mnombrables bouches du Nil. »
Cette inscription offre un grand intérêt pour les conséquences qu'on peut en tirer, après toutefois l'avoir soumise à un commentaire, que je crois indispensable pour en faciliter l'intelligence. Après avoir prodigué des louanges à Auxentius, et avoir vanté son œuvre, le poète dit qu'avant lui, d'autres arebitectes avaient tenté la même entreprise, mais qu'ils n'étaient parvenus qu'à diminuer le cours d'eau, en le rendant l'un des plus chétifs embranchements du Cydnus. On est étonné de trouver ici le nom de ce fleuve, qui
348 VOYAGE EN C1LICIE.
coule sous les murs de Tarse, arrose son territoire, et non celui d'Adana qui, dès les temps les plus reculés, est baigné par un autre fleuve du nom deSarus; et on se demande ce qui a dû porter l'auteur de I" inscription à appliquer le nom de Cydnus au Sarus.
Dans la nomenclature des fleuves de la Cilicie, les anciens comprennent le Cydnus et le Pyrame; mais un petit nombre d'entre eux citent le Sarus. Ce fleuve bien qu'il soit considérable par l'étendue de son cours et sa largeur, était regardé dans l'antiquité comme un affluent du Pyrame. En effet, le Sarus, après avoir traversé Adana, se jetait dans le Pyrame au nord de Mallus, et avait une embouchure commune avec ce dernier fleuve, non loin de Mégarse, là où sont aujourd'hui des marécages et plusieurs lacs d'eau salée \ Vers le règne de Justinien, une révolution due, soit aux ravages causés par les inondations, soit à d'autres causes physiques, s'opéra dans le cours inférieur de ces deux lits. Le Sarus vint se jeter dans la mer, non loin des bouches du Cydnus, et le Pyrame, dirigeant son cours vers l'est, creusa son embouchure en face du Ras-el-Rancir, promontoire situé sur la cote septentrionale de la Syrie. La séparation des deux fleuves n'était pas encore effectuée lors delà rédaction de l'inscription métrique que nous avous donnée plus haut ; le Sarus était considéré encore comme un affluent du Pyrame. Le Cydnus, au contraire, était célèbre dès les temps les plus reculés, et on peut supposer que le poète fit application de ce nom de Cydnus au Sarus classé, malgré son importance, comme affluent du Pyrame, avec lequel il avait une embouchure et un cours communs s.
« Cf. les caries de MM. Kiepert et Tchihatcheff.
» Tchihatcheff, Géogr. phys. de l'Asie Min., 1. 1, ch. vi. Les fleuves.
On peut encore attribuer cette substitution de noms à l'ignorance dans laquelle étaient les anciens des cours supérieurs des rivières débouchant du Taurus, ce qui expliquerait le silence que gardent les auteurs sur le Sarus, et la confusion des deux fleuves dans les temps antiques, confusion que M. de Tchihatcheff a parfaitement expliquée.
Dans le cours de l'inscription, le poète dit encore que l'aqueduc d'Adana était supporté par des arcades, et qu'au moyen de digues, les eaux ne pourraient plus déborder. Os digues avaient donc pour but d'éviter que la ville ne fut submergée, comme l'avait été Tarse, où l'empereur Justinien avait du faire creuser un canal pour la préserver de nouveaux désastres \
L'auteur termine en rappelant que c'est par l'ordre du plus illustre des princes que l'aqueduc fut achevé, et que la gloire de l'architecte égalera celle des princes qui muse- lèrent les bouches du Nil.
Quel est le prince que le poëte byzantin désigne par le titre d'illustre? On a tout lieu de croire que ce doit être Justinien ; car on sait combien de travaux il fit exécuter en Cilicie. Procopc en donne le détail, et s'il ne cite pas l'aqueduc, c'est que sans doute il rattachait cette construction à l'importante restauration du pont d'Adana, ordonnée par l'empereur et exécutée sous son règne. Ce qui rend cette hypothèse vraisemblable, c'est que l'aqueduc servait nonseulement à porter l'eau dans les divers quartiers de la ville, mais encore à prendre au fleuve la surabondance des eaux qui lors de la fonte des neiges devaient, poussées par une force irrésistible, ébranler les piles du pont et en hâter la ruine.
1 Procope, Edtf.} ch. vi.
350 VOYAGE EN CILIC1E.
Sur la rive droite du Sarus et couvrant le pont d'Adam, dont il défendait l'approche, on voit un château ruiné qui paraît être de construction byzantine. Paul Lucas 2 donne des détails sur ce monument qui, de son temps, était encore en assez bon état, puisqu'une garnison turque l'occupait. Kinneir3, qui l'a visité au commencement de ce siècle , le prit pour un édifice musulman et signala son état de délabrement. De nos jours, il ne reste de ce château fort que des pans de murailles * dans l'intérieur desquels sont groupées des habitations turques. Les matériaux entrés dans la construction de la forteresse se composaient de belles pierres de taille. Après les sièges de par Bajazetll, qui la fit réparer, et de i488 par le sultan d'Ègypte, qui la fit miner pour obtenir et hâter sa reddition , on remarque avec étonnement le bon état de conservation dans lequel s'est maintenue la base de cette forteresse.
Quelques mosquées sont les seuls édifices du moyen âge que possède Adana. L'une d'elles, Eski-djami (vieille mosquée) , est une ancienne église chrétienne sous le vocable de saint Jacques Une autre, Y Olou-djami , a été élevée par le fils d El - Rhamadan -oglou , dont nous avons déjà parlé" ; une troisième enfin a été construite par Piripacha7, descendant de Rhamadan-oglou.
Près de l'Olou-djami est une maison en ruine construite en briques, comme le sont la plupart des habitations d'A-
• llinér. de Constantinople à la Mekke, Ed. Bianchi, p. 20. Mot/., t. I,p 347-9.
8 Foy., 1. 1, p. 205-7.
* Ainsworth, Travels in AsiaMinor, t. II, p. 85-6.
5 Indjidji, Gcogr. de l'Arménie, p. 354-368. ,
6 Itinèf. de Constantinople à la .\fckke, p. 21.
7 Id. et Djihan-Numa, p. 4723.
dana , et dans laquelle le sultan Mourad séjourna en se rendant à Bagdad. Cette maison est connue sous le nom de Fakef-seraï. En Turquie, il était d'usage autrefois de faire murer les issues d'une maison qu'un sultan avait habitée, afin que personne n'y put loger après lui. Celle que je viens de décrire a effectivement ses portes et ses fenêtres murées; toutefois, en raison de son état de dégradation, on peut pénétrer, par un escalier tournant, jusque dans la chambre qu'occupait le sultan Mourad.
Dans le nombre des monuments modernes que renferme Adanasont neuf mosquées bien construites ayant d'élégants et gracieux minarets.
Le bazar, outre son étendue, renferme un bèzistan qui a beaucoup d'analogie avec ceux de Constantinople et de Smyrne. Le palais du pacha, gouverneur général de la province, est situé sur les bords du Sarus et présente la forme d'un vaste parallélogramme. Le centre du palais est exclusivement affecté au gouverneur; l'aile droite est occupée parles zaptiés du pacha et sert aussi de prison. L'aile gauche est affectée aux logements des principaux fonctionnaires du pachalik qui y ont leurs bureaux En avant du palais, du côté qui fait face au Sarus, est une plage assez étendue qui sert de champ de manœuvres aux troupes. Sur cette plage et près des bords du fleuve gisent quelques pièces d'artillerie en fonte portant sur la culasse la marque G+B.
On compte quatre bains à Adana ; ils sont bien construits, spacieux, commodes et reçoivent d'abondantes eaux.
Adana possède aussi trois belles églises édifiées lors de
* Cf. la description du palais d'Adana dans le Voy. en Orient de madame la pçjncesse Trivulce de Belgiojoso.
V62 VOYAGE EN CILICIR.
l'occupation égyptienne ; deux appartiennent aux Arméniens, la troisième est aux (irecs. ï /église cathédrale des Arméniens est placée sous le vocable de la Vierge ; l'autre, sous l'invocation de saint Etienne. Parmi les manuscrits conservés dans la cathédrale, il y a un petit évangile dans lequel j'ai lu le mémento suivant : « Sous le patriarcat de Constantin, pendant le règne du roi Héthoum, le baron (ieoffroy (Djofré) a fait écrire cet évangile pour son usage, l'an 697 de l'ère arménienne (1248). » A part ce manuscrit, qui est du xnr" siècle, tous les autres sont modernes et dépourvus d'intérêt.
Le cimetière des Arméniens est situé à l'ouest d'Adana et hors de l'enceinte de la ville. J'y ai trouvé, encastrée dans le mur extérieur, l'inscription arménienne suivante :
« En Vannée des Arméniens 1050 (1601). Ici repose en paix dans le Christ, Minas, fils de Pascal d'Elbistan ! Que Dieu ait pitié de son âme! Amen!»
L'église grecque n'a rien de remarquable. Dans l'intérieur se trouve la dalle en marbre blanc servant de maîtreautel et sur laquelle est gravée l'inscription métrique relative à l'aqueduc d'Adana construit par Auxentius.
Les maisons d'Adana sont presque toutes bâties en briques ; dans le nombre se remarquent quelques habitations de belle apparence. Les rues sont plus larges et mieux tenues que celles de Tarse ; les plus fréquentées sont garnies de trottoirs. Le nombre des maisons d'Adana est d'environ 4,5oo; celui de ses habitants est de 18,000 en hiver, époque à laquelle la population atteint son maximum. Les maisons sont ainsi réparties par ordre de nationalité : maisons turques et arabes, 2,800; arméniennes, 900: armé-
C1LICIE DES PLAINES. 353
niennes-néophytes, 80; grecques, Go; desNoussariés, 600; des Syriens Jacobites, 55; des Européens, 5; ce qui fait un total de 4,5oo maisons.
Ainsworth ' et le général Chesney 2 ont exagéré de beaucoup le nombre des maisons et des habitants d'Adana en portant, le premier, à 10,000 !le chiffre des maisons et à 5o,ooo le nombre des Adaniotes ; et le second, à 8,000 le nombre des maisons, ce qui, dans les mêmes proportions, donnerait un total de /|0,ooo habitants. Jamais, en aucun temps, la population d'Adana n'a atteint un chiffre aussi élevé.
Adana est dans une position admirable. Cette antique cité, bâtie en amphithéâtre sur les bords du Sarus, est entourée de campagnes couvertes de vignobles, d'arbres fruitiers et d'une riche végétation. Les produits sont abondants et tellement variés qu'ils peuvent satisfaire à tous les besoins dejavie. J.e climat y est tempéré et le ciel presque toujours pur. Ces divers avantages font de la ville d'Adana un séjour plein de charmes, au moins pendant la plus grande partie de Tannée ; l'été, les chaleurs arrivent à un tel degré d'intensité que les marais qui avoisinent la ville répandent des miasmes pestilentiels qui corrompent l'air. A cette époque, les habitants se retirent en grand nombre dans les montagnes, afin de se préserver des fièvres qui déciment la population.
Nous avons dit que le Sarus arrosait les murs d'Adana. Ce fleuve est assurément le plus grand de la Cilicie, puisqu'il prend sa source dans le versant septentrional de l'Anti-
1 Travels, t. II, p. 85-6.
• Expéd. de l'Euphrate, U I.
Taurus, se fraye un passade à travers la chaîne Taurienne, arrose les plaines méridionales et se jette dans la nier à peu de distance de l'embouchure du C\dnus,à l'endroit nommé par Titc-Live « capita Sari »
Selon Etienne de liyzauce2, le Sarus aurait reçu son nom de Satpoç, personnage imaginaire de la création de ce géographe. Primitivement le Sarus portait le nom de Sinarus, St'yapoç3. Dans son cours supérieur, il a maintenant la dénomination de SaratHschai, qui a quelque analogie avec le nom de Sarus qu'il portait dans l'antiquité. Dans son cours inférieur, il est désigné par l'appellation de Sethoun-tschai, qui lui fut donnée par les Arabes * et qui ne fut adoptée qu'à partir du xic siècle. En effet, Cédrénus 5, racontant la campagne de l'empereur Héraclius, ne se sert que de l'ancien nom de Sarus.
Quelques auteurs anciens, en parlant du Sarus, lui ont donné ries noms différents ; Xénophon, entre autres, appelle ce fleuve 4>apo$°.
Du temps de Justinien, le Sarus était navigable, même pour d'assez gros navires7. L'ambassadeur Barbaro" le qualifie de « fiumara grossissima. » Belon 8 affirme que de son temps cette rivière n'était pas navigable, « pour ce qu'elle mezne moult grande quantité de gravois avec elle. » Cepen-
' 7//s/., liv. XXXIII, ch. xli.
* V» ïipe;.
5 Schol. ad Dion. Perieg., v. 867.
4 Ucinaud, Géogr. d'Aboulfeda, t. 1, p. G3.
* Compend. hist., I, 727.
c Expéd. Cyr., I.
7 Procope, Edif., v, 5.
8 Yiagy.y p. 30 el suiv.
* Observ. sing., liv. H, ch. CVIII.
CILICIF DES PLAINES. 355
daut Àiiisworlh 1 «assure que le Seihoun peut porter de petits bateaux à vapeur jusqu'à Auazarbe, assertion que les renseignements que j'ai pris sur les lieux me mettent à même de confirmer. Toutefois, on ne voit remontant le Sarus que des mahones qui de Mersine, port de Tarsous, viennent à Àdana pendant l'été pour y charger des produits du pays, et notamment des fruits et des légumes. Trois moulins sont amarrés en aval du pont d 'Adana.
La pèche du Sarus est peu abondante, surtout dans son cours inférieur, où les eaux sont de mauvaise qualité. En effet le fleuve reçoit, à la hauteur du pont d'/-//-/p///J>/v, situé à six heures au nord du Kulek-boghaz, un cours d'eau dit Kara-sou (eau noire) qui, d'après l'opinion des habitants de la contrée, empoisonnerait le Sarus et occasionnerait les maladies si nombreuses et si f réquentes qui désolent la population d'Adana et des villages voisins.
1 Travch in Ai, Min., I. c.
Ecussons encastrés sur la muraille extérieure de l'église des Arméniens de Tar?oui
LE TMJRUS CÏLÏCIEN
Costumes des habitants du Taurus et de la Cilicie