CHAPITRE TROISIÈME
D'ADANA A SIS, A ZEITHOUN ET A UADCHIN DANS LE TAURGS.
a plaine an nord d'Adana ; 31s, capitale de V Arménie an moyen use j monument* arméniens de cette ville) le château) le palalM dea rois; l'église Sainte-Sophie) le tarbas) les anelenneii éftllMes de SU ) monument* de répoque de la conquête musulmane) les couvents de Sis; monastère construit par le eatholleos Longs* i tombeau* dea patriarches) monastère construit par le eatholleos Gulragost éajlsc du couvent et Inscriptions; le trésor de lé* Il se patriarcal* de saint Grégoire) manuscrits) Gloour-kol) Inscriptions de l'église ) environs de Ma ) monastères et châteaux ruinés ; pert ) Vahga | Gahan | Marach, l'ancienne Germanlcla ) la trlhu turke- ■HUM de Khosan -oglou ) les Arméniens Indépendants du Taurus ; description de Zelthoun et de la ville d'Iladchlu) le Glaoufdagh on
Au nord-est d'Adana s'étend une plaine immense et aride, oùs'élèyent de distanceen distance quelques petites collines et que n'arrose aucun cours d'eau. A part quelques marais, des broussailles brûlées par un soleil ardent, et des roseaux gigantesques qui croissent dans certaines parties marécageuses de cette région de la Cilicie, on pourrait se croire dans un désert. C'est cette plaine, séjour babituel de plusieurs tribus turkon.anes et kurdes, connues sous le nom générique de Iourouks ou nomades , qu'on doit traverser pendant deux jours pour se rendre d'Adana à Sis, capitale de l'Arménie au moyen âge et résidence du patriarche arménien delà Cilicie, l'un des quatre primats de l'Église grégorienne.
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A dix heures de marche d'Adana se trouve un khan, appelé Imam-oglou keupressi, près duquel coule une source dont l'eau va se perdre dans la plaine et forme des ma récages où croissent des roseaux dont la hauteur dépasse de beaucoup lalance d'un cavalierturkoman.Ilfauthuitheurespour se rendre de ce khan à Sis, dont on aperçoit de très-loin le château, assis comme un nid d'aigle sur le pic le plus élevé du premier plan des montagnes qui bornent l'horizon.
ÏA ville de Sis est bâtie en amphithéâtre sur la pente d'une montagne rocheuse, isolée, mais se rattachant par sa base au système de la grande chaîne du Taurus. Comme à Tarsous et à Adana, les maisons de Sis sont à terrasses , mais étagéesde telle sorte, que les terrasses d'un rang de maisons semblent devoir servir de rue au rang qui les domine. Le couvent est bâti au nord et au sommet de la ville; on l'aperçoit de très-loin, à cause de l'élévation de ses nombreuses constructions.
Une mosquée et un bazar sont les deux seuls établissements turcs de Sis.
Le château couronne le rocher sur lequel il est assis. Il ne présente que quelques buissons brûlés par le soleil, et des herbes desséchées que broutent des troupeaux de chèvres et de moutons.
Une rivière, le Karabouna-tschai, dans laquelle se jette un cours d'eau appelé Deli-sou, serpenteau pied de la ville. Lors de la fonte des neiges, cette rivière se transforme en un torrent qui déborde et entraîne les pierres provenant des fortifications de la ville au temps de la domination arménienne.
L'origine de Sis est inconnue, et les recherches auxquelles je me suis livré pour arriver à découvrir quels en avaient
été les fondateurs, sont restées sans résultats. Toutefois, il parait certain que cette ville existait dans l'antiquité. Son emplacement répond à celui de l'ancienne ville de Flavias ou Flaviopolis, citée dans le Synecdcrne d'Hiéroclès et dont on retrouve des médailles avec les noms des empereurs, depuis Domitien jusqu'au premier Yalérien 2. Cependant je n'ai vu, ni à Sis, ni dans ses environs, de ruines appartenant à l'époque romaine; il est probable que les vestiges de cette antique cité ont disparu à l'époque de la conquête arménienne, quand Léon II choisit cet emplacement pour y fonder la capitale de ses États.
Plusieurs auteurs, et entre autres M. Barker, qui a résidé longtemps en Cilicie, ont cru voir, dans la ville de Sis, l'ancienne Pindénissus, place bien fortifiée, aux confins du Tani ns, et dont Cicéron fit le siège durant son proconsulat en Cilicie \
Quelle que soit d'ailleurs l'origine de Sis, cette ville ne parait pour la première fois dans l'histoire qu'à la fin du siècle de notre ère. Le roi Léon II, ainsi que je viens de le dire, fonda ou réédifia Sis, et depuis le règne de ce prince, les takavors qui se succédèrent en Cilicie y firent élever des monuments et des églises, et la nouvelle cité remplaça Anazarbe, qui jusqu'alors avait été la résidence et le lien de sépulture des premiers Roupéniens.
Sis conserva sa priorité sur toutes les villes de la Cilicie jusqu'en l'an 1 374, époque à laquelle les Égyptiens s'en emparèrent sur le roi Léon VI, et la détruisirent de fond en
1 llinër. de ïantiq.
* Mionnet, Descr. des méd. grecques, Cf. Cilicie, v° Flaviopolis. 5 Cicéron, ad famil. ,
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comble, après avoir renversé presque entièrement le palais des rois etdémantelé les murailles du château.
Sis n'est plus aujourd'hui qu'une bourgade d'environ deux cents maisons turques et arméniennes, groupées au pied du vieux château et du monastère. Un bey turkoman de la famille de Khozan-oglou gouverne en maître absolu toute la montagne, et le pacha d'Adana, sous l'autorité duquel Sis se trouve placée, n'a aucun pouvoir sur la ville, qui ne paye point d'impôt à la Porte, et a toujours refusé de recevoir dans ses murs un kaïmakam du pacha.
Monuments arméniens j>i: l'époque roupénienne. — Des monuments qu'élevèrent les rois d'Arménie pendant leur domination dans le Taurus et dans la Cilicie, il reste bien peu de traces. Les Égyptiens, dans leurs invasions, détruisirent plusieurs fois la ville de Sis, et renversèrent les palais et les églises dont Léon II avait jeté les fondements.
Le château arménien, le tarbas ou palais des rois, qui comprenait l'hôtel des monnaies, et une église dédiée à la Vierge, sont les seuls monuments dont les restes attestent le passage de la domination éphémère des dynasties de Roupène et de Lusignan sur le trône de l'Arménie cilicienne.
Je vais donner la description de chacun de ces édifices, dont le mieux conservé est le château ou forteresse connu de nos jours sous le nom de Sîs-kalessi.
Château de Sis. — Quatre jours après mon arrivée à Sis, je me dirigeai vers le château, accompagné d'un évèque du monastère.
Après une marche de plus de deux heures, qu'une excessive chaleur et des rochers à franchir en suivant d'étroits
sentiers bordés de précipices rendait aussi pénible que périlleuse, nous arrivâmes aux portes de la forteresse.
Comme tons les châteaux-forts du moyen âge, leSis-kalessi est abandonné. Les Turkomnns, à certaines époques de l'année, font paître leurs bestiaux dans l'enceinte où ils trouvent de maigres pâturages.
Le Sis-kalessi affecte une forme ovale ; il a trois portes, un même nombre d'enceintes, et renferme diverses constructions. Eli raison de la forme du rocher sur lequel il est assis, les murailles du château sont irrégulières et d'inégale hauteur; dos tours et des bastions flanquent la forteresse.
Par suite de l'irrégularité des constructions, le château se trouve divisé en trois parties et assis sur les trois principaux pics du rocher; des espaces vides séparent ces constructions distinctes, mais qui cependant se lient entre elles et correspondent par des sentiers creusés dans le roc et bordant des précipices. Le côté sud, où se trouvait le donjon, résidence des premiers takavorsRoupéniens , était fortifié avec plus de soin que les autres points de la forteresse.
Léon IL en réédifiant la ville de Sis et en la couronnant d'un château-fort du plus difficile abord, avaiteompris que la sûreté de ses États dépendait du choix qu'il ferait du lieu de sa résidence. Les villes de Tarse, d'Adaua, deGorigos et de Mamesdia (Missis), situées dans la plaine, accessibles de toutes parts et exposées aux attaques des infidèles, ne pouvaient offrir au takavor les moyens de résister à ses redoutables ennemis. Sis, au contraire, par sa position et les rochers qui lui servaient de ceinture, présentait aux envahisseurs musulmans d'immenses difficultés pour s'en approcher, et donnait aux Arméniens les moyens de leur opposer une énergique défense.
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Léon II commença donc à élever le château de Sis sur la crête du rocher qui domine la ville tout en jetant les plans de la cité nouvelle, l'an du Christ 1 1 86 a.
Le premier roi arménien de la Cilicie ayant laissé inachevée l'œuvre commencée, le soin de la continuer revint à l'un de ses successeurs, Héthoum Ier, mari de sa fille Zabel, qui monta sur le trône après la déchéance de Philippe d'Antioche.
Héthoum, selon toutes les probabilités, termina les travaux commencés par Léon, ainsi que semble l'indiquer une inscription, malheureusement mutilée3, que j'ai copiée sur l une des parois intérieures de la salle basse du donjon :
••• <KbP-(m8PU9"
« Dans l'année des Arméniens,
le pays?
.... sous Héthoum roi. »
Quoique incomplète, cette inscription prouve que, dès le règne d'Héthoum, la construction du château était fort avancée ; que déjà le donjon pouvait servir de résidence aux rois d'Arménie et les mettre à l'abri d'un coup de main, dans le cas où les musulmans seraient parvenus à pénétrer au cœur du royaume et à assiéger le roi jusque dans sa capitale.
A côté du donjon, au nord, se trouve un escalier donnant accès à une citerne où se recueille l'eau des pluies, et à
1 Willebrand, Itinér., p. 1 37-4 39.
5 Indjidji, Géogr., t. II, p. 361 ; Tehamitch, Ilist. d'Arménie, t. III, p. 1,"2. » Cf. mon Recueil des Inscr. de la Cilicie, p. M, n° 36.
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quelques pas de là est la porte d'un souterrain aujourd'hui comblé.
En continuant noire visite au château, nous remarquâmes, dans l'intérieur des fortifications élevées sur le deuxième pic, les ruines d'une chapelle dont la nef est encombrée de débris provenant de l'écroulement des murs et de la toiture.
La partie du château élevée sur le deuxième, pic de la montagne paraît avoir plus souffert que les deux autres, pendant les différents sièges que les Arméniens eurent à soutenir contre les Seldjoukides de Konieh et les Mamelouks d'Egypte. En effet, on voit dans différents endroits des réparations très-imparfaites, exécutées à la hâte, sans le secours du ciment et du mortier ; elles consistent en moellons à peine dégrossis et superposés par les assiégés dans le but de réparer les brèches pratiquées par l'ennemi. Ces réparations provisoires datent, sans aucun doute, des derniers temps de la monarchie arménienne, peut-être même du siège du château-fort par les Égyptiens, sous le règne de Léon VI de Lusignan.
En suivant l'étroit sentier qui conduit de l'enceinte des fortifications de ce dernier pic à celles assises sur le troisième, on trouve un petit réservoir d'une eau excellente qui, dit-on, reste toujours au même niveau, et à laquelle les Arméniens attribuent la vertu de guérir beaucoup de maladies. En poursuivant sa marche dans la même direction, sans s'écarter du sentier qui lie le deuxième pic au troisième, on arrive à une grotte, désignée parles habitants sous le nom de Guerchinlik (lieu des colombes); c'est une caverne sombre, humide et du plus triste aspect, où suinte une eau épaisse qui, pendant l'hiver, se convertit en stalac-
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tiles que les premières chaleurs de Tété font disparaît re. On ne voit point de colombes sur ce point, qui d'ailleurs ne présente rien qui puisse les y attirer.
Dans l'intérieur de chacune des trois parties de la forteresse, on remarque encore les restes de constructions secondaires, telles que prisons creusées dans le roc, magasins, casernes, etc.
Je n'ai trouvé, dans le Sis-kalessi, aucune autre inscription arménienne qui pût me faire connaître les restaurateurs et les dates des constructions successives qui placèrent ce château au rang des forteresses les plus considérables du royaume d'Arménie, telles que celles de Pardzerpert, d'Anazarbe, de Lampron , de Gorigos et de Selefké, regardées comme imprenables au moyen âge, à cause de leur position sur des rochers à pic ou sur des écueils d'un abord dangereux.
Palais des takavors. — Le palais des rois Houpéniens s'élevait sur l'emplacement qu'occupent aujourd'hui les constructions du nouveau monastère ; les pierres provenant des décombres de ce palais, qui fut détruit au temps de la conquête musulmane, ont servi à bâtir le nouveau patriarcat.
Le P. Indjidji a décrit dans sa Géographie, le palais des rois de Sis qui, selon lui, avait la forme d'une tour et était désigné sous le nom de tarbas. Trois grandes portes, surmontées de fenêtres, donnaient accès à cette habitation royale. Au-dessus des portes et des fenêtres, on voyait de son temps des inscriptions en langue arménienne dont il ne reste plus de traces.
D'après cette description, il est facile de reconnaître la
figure du tarbas sur le revers de la médaille d'or de Constantin IV de Lusignan, que j'ai publiée dans ma Numismatique de T Arménie au moyen âge et qui représente le château royal de Sis, comme l'indique la légende arménienne ci-après, qui entoure la représentation de cet édifice :
U""7 F^CÙ1 £ P"T"f» a C€St ?e château royal de Sis. »
Outre la tour ronde ou donjon, décrite par le P. Indjidji et dont il ne reste rien, il y avait encore une enceinte carrée, flanquée de bastions, qui renfermait avec la tour plusieurs autres édifices. Cette enceinte se voit encore sur divers points, et l'on peut juger, par les pans de murailles encore debout, de l'importance des constructions en pierre de taille dont elle était formée.
Les monuments qui existaient à l'intérieur de l'enceinte, au temps des Arméniens, étaient le palais patriarcal et l'église de Sainte-Sophie dédiée, comme la métropole de Constantinople, à la Sagesse divine. Le roi Héthoum, à qui est due la construction de celte église, l'ayant fait surmonter d'un clocher fort élevé, et comparable par son élégance aux plus hardis minarets des mosquées; les Turks, lors de la conquête, lui donnèrent le nom de Tchanglé*kilissé (l'église du clocher).
\jes ruines du tarbas, de l'enceinte fortifiée de ce château et de l'église Sainte-Sophie, dont les trois autels portaient, suivant le P. Indjidji, des inscriptions avec les noms d'Héthouml" et de Léon III, couvrent toute l'étendue du terrain qui sépare le monastère de la mosquée de Sis. C'est dans les environs du tarbas que devaient se trouver les magnifiques jardins du roi Léon II, que Willebrand mentionne
1 Page 90, pl. III, n°9.
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dans son Itinéraire, et qui renfermaient tant d'admirables choses, que sa plume s'est refusée à en décrire les merveilles.
Au milieu de la ville de Sis se trouve une église fort petite, à peine éclairée par des ouvertures pratiquées presque à la hauteur de l'arrachement de la voûte, et entourée d'un mur assez élevé. Un cimetière arménien occupe l'espace réservé entre l'église et le mur.
Cette église, la plus ancienne de celles qui existent à Sis, fut bâtie par le roi Héthoum, qui la plaça sous l'invocation de Soitrp-SarAis( saint Serge), l'un des saints les plus vénérés de l'Église d'Arménie. La voûte du chœur remonte à l'époque de la construction du monument, tandis que le reste du sanctuaire est couvert en bois et en terre, à l'instar des terrasses des maisons de la ville. Quatre piliers, qui supportaient autrefois la voûte du sanctuaire, servent d'assises aux poutres, sur lesquelles sont placées les traverses de la nouvelle toiture.
On voit quelques pierres sculptées, encastrées dans les murs de cette église; les unes figurent des croix fleuries ; les autres sont des fragments de bas - reliefs représentant des saints à mi-corps et vus de face, le tout d'un fort mauvais style.
Une autre église, de l'époque roupénienne, placée sous le vocable des saints Pierre et Paul, est presque entièrement détruite ; il n'en reste que l'abside.
L'église do Saint-Jacques est aussi en ruines et complètement abandonnée, bien que les murs et la toiture subsistent encore.
Enfin, l'église Notre-Dame date des temps modernes, moins le chœur, qui est de l'époque des rois Roupéniens; elleaété
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restaurée il y «i peu d'années, et est très-fréquentée par les fidèles.
Sur une colonne de granit noir, adossée à l'une des parois de la muraille de cet édifice, sont sculptées des croix, et au-dessus de l'une d'elles, on lit celte inscription :
«. Saint Constantin l. >•
S'il reste peu de monuments dans la capitale des takavors, il faut, comme je l'ai dit, en attribuer la cause aux invasions des musulmans qui dévastèrent Sis à plusieurs . reprises. Nous savons, par le témoignage du chanoine d'Oldembourg, que la ville de Léon II, quoique de peu d'étendue, renfermait de beaux monuments. Le takavor ne l'avait pas encore fortifiée, suivant le même voyageur, qui rapporte qu'elle n'était pointentourée de murailles : « Nullis nuinitionibus cingitur, » et il ajoute que son aspect la fait ressembler à une villa plutôt qu'à une capitale.
Depuis le xnc siècle jusqu'à nos jours, l'étendue de Sis n'a pas varié, et s.i situation est restée la même. Willebrand nous dit à ce sujet qu'elle était construite en amphithéâtre, au pied du rocher qui domine la forteresse. Il résulte de cette assertion, que la ville turkomane serait ce qu'elle étail jous la domination arménienne au xiv° siècle, moins toutefois ses monuments détruits, ses églises ruinées et abandonnées, et son importance perdue ; et, en effet, la capitale des Arméniens n'est plus qu'une bourgade turkomane isolée sur un point peu fréquenté du Taurus.
1 Mon PecuciUcs fnscr. de la Citicie, p. 18. n" 37.