‹ Voyage dans la Grèce, comprenant la description ancienne et moderne de l'Épire, de l'Illyrie grecque, de la Macédoine Cisaxienne ... avec des considérations sur l'archéologie, la numismatique, les moeurs, les arts, l'industrie et le commerce des habitants de ces provinces;Chapitre 142 sur 160 · TOTAGB DANS LA GRECE · texte numérisé non relu

TOTAGB DANS LA GRECE

les deux rivières confluent au-dessous du village de Sideri. Bientôt on gravit la montagne de Philates, qu'on escalade pendant une demi-heure de marche, pour arriver aux premières maisons. Cette ville disséminée à la manière des bourgades albanaises, sur un plateau très -étendu, comptait en i8i4 quatre cent vingt maisons, trois mosquées, des bains publics , de vastes citernes à ciel ouvert; car les habitants éloignés du fleuve et des sources, ne buvaient que les eaux de pluie , qui conservaient une fraîcheur salutaire au fond de ces grands réservoirs. Libres, ou plutôt anarchiques, divisés en Phares ou partis, les Albanais de Philates , jouissaient à leur manière du bonheur. Nulle autre part on ne^ voyait une population plus brillante. La vigueur; et la santé étaient »es trésors j et les plus belles femmes de la Grèce, unies à de tels hommes , perpétuaient une peuplade particulière , dans laquelle on retrouvait les traits primitifs de la race humaine. Parmi la jeunesse, les artistes auroient reconnu les têtes de Thésée , lorsquUl descendit aux rivages de TÉpire, ou duiils d'Alcmène , quand ce héros vint redemander à Orcus roi des Thesprotes, le fondateur d'Athènes, qu'il retenait dans les fers. Les vieillards rappelaient par leurs traits l'image de Nestor. Tous animés d'une fierté sauvage, contents de leur prétendue indépendance, étaient d'autant plus fortunés , qu'ils avaient devant eux l'exemple des peuplades de l'Épire, courbées sous le joug du satrape de Janina ! Les habitants de Philates osaient seuls lui tenir tête, sans prévoir que toutç résistance isolée, u'a qu'un effet

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éphémère. Leurs pères avaient vécu libres, pourquoi cette condition aurait-elle changé? Leurs pères étaient ignorants et barbares , et ils étaient restés ce que ceux-ci avaient été. Ils voyaient du haut de leurs mon-^ tagnes les frontières de l'Europe civilisée , sans être tentés de s'ilistruire , ni de se rapprocher des usages des Francs, quils traitaient avec un mépris et un fanatisme d autant plas prononcés, qu'ils en étaient plus voisins. Accueillis avec égards à Corfou, ils n en étaient que plus inhospitaliers et plus méchants , dès qu'ils rentraient dans leurs demeures ; et orgueilleux parce qu'ils n'avaient ni lois, ni supérieurs, ils se croyaient les maîtres de l'Epire , et du monde. A les entendre, Philates défendue par leur courage était imprenable , et eux-mêmes invincibles. Mais leur présomption touchait à son terme; et AJi pacha ne fut pas plutôt en mesure de tourner ses vues du côté de cette ville ^ que ses superbes habitants vaincus par son or^ tombèrent à ses pieds et lui demandèrent humblement des chaînes.

Avant cette époque honteuse pour une peuplade renommée par sa bravoure , je m'intéressais aux Schypetars de Philates, sans les estimer. J'avais tant de fois, malgré leur xénélasie^ séjourné au milieu d'eux, que je ne pus, malgré leurs torts récents (i), m'empêcher de leur offrir quelques conseils salutaires, lorsque je les vis menacés de la peste qui désolait Goùra. Tétais assuré quHls pouvaient s'en garan-

(i) J'ayais , ayant qu'Ali padia fût maître de Philates, été i ^é de deux coups de fusil dans cette yille. Mon frôre s'était

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tir, en «doptant les mesures que je leur proposerais. J étais autorisé par Ali pacha k leur donner rëreil sur le danger imminent dont ils étaient raenarës ; ]j étais obligé par devoir, à cause de la santé publique de Corfou^ qui a des rapports journaliers -avec ce pays. J avais rassemblé les yieiilards et œ qu*!I y avait d*homme$ distingués dans la ville. Je leur avais démontré la nécessité de se défendre d'un flàia auquel Dieu n avait pas commandé de se soumettre. Je ne demandais que rétablissement dun lazarerh peu dispendieux, lorsqu^un de ces insensés qui sap* paient toujours de Tautorité du ciel pour affliger les hommes , s'écria au milieu de la délibération : « Gardez - vous , mes frères , d'écouter ce chrétien ! « Point de maximes nouvelles; laissez aux Francs « leurs usages; conservons cetu de nos ancêtres, et « les principes de notre religion! La peste (tagoun) « vient de Dieu qui , de toute éternité, a décrété les « événements de ce monde ; et vouloir limiter ses « progrès, c'est s'opposer à la Providence (Rismet). « Qu'est-ce que la peste, m es frères ( i ) ? Une des trois cent « soixante portes du paradis qui s écroule ^ et que chacun « de nous doit s^ empresser de relet^er. C'est sur la brèche

MUTé comme par miracle des mains d'un de ses habitants nommé Omer Goulemani, qai Toulait le poignaitler ; et cela unic^ue» ment par fanatisme contre les Francs y car noos n'aTions jamais renda que des senrices à tous les habitants.

(i) Cette image des trois cent soixante portes du ciel était un objet de la croyance superstitieuse des Juifs, desquels Mahomet a emprunté une grande partie de ses fables, de se^ dogmes et de ses rites. y^yez Pi&XB Ëlibsba» c. vj. , p. lo.

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<4 qu il faut se montrer , et non pas , comme les Francs j ft derrière les grilles d un lazareth. D'ailleurs , si cette « peste doit Tenir, c'est que le destin le veut ainsi; « mais jai la persuasion qu'il n'en sera rien. » Le derviche, en prononçant ces mots, roula des yeux étincelants de colère. Les assistants applaudirent i son discours. Je fus éconduit; et un mois après cette conférence, qui avait redoublé la sécurité des mahoméuns , l'épidémie pénétra à Philates. On s'empressa de relever la porte du paradis , en secourant les malades y en lavant les morts, et dans moins d'une semaine, la contagion ftit répandue dans tous les quartiers de la ville. Des familles entières périrent dans un seul jour ; et les vivants ne suffisant plus pour enterrer les morts , ils furent abandonnés dans les maisons, et par- tout où les malades avaient pu se traîner pour implorer un regard de la pitié! Les chevaux, renfermés dans des écuries, étant morts de faim , un nouvel élément de destruction s'éievant de tant de cadavres abandonnés, le fléau redoubla d'intensité et ne cessa de frapper que qiuind il n'eut plus de victimes à dévorer. Enfin ^ de deux mille huit cents individus de tout âge et de tout sexe, il ne restait plus au mois de juin i8i4) cent dix jours après rinvasion de la maladie , que cent trente personnes languissantes, devenues à force de douleurs, comme frappées d'imbécillité et insensibles à la vie! Ainsi s'éteignit une ville florissante, justement orgueilleuse de la plus belle population de la Thesprotie, si l'homme pouvait s'enorgueillir d'une existence aussi fragile que passagère.

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