CHAPITRE IL
Départ d Ancône. Navigation. Belâche à Càvo Sesto en DalnuUie. Accident de mer. Arrivée à Raguse.
Lliiver s'annonçait dajQis les Apennins qui commençaient à se couvrir de neiges, et la teinte de l'automne était répandue s\ir les coteau]^ de FOmbrie, quand il fut résolu de quitter Ancône. On venait de déployer sur notre vaisseau Jle pacifique pavillon de Saint- Biaise (i), et tout étant prêt le dix -sept no-
(i) Le payOlon marchand de Raguse portait dans un fond blanc Timage de ce saint, qui était le patron de la république.
4 YOTAGE DANS LA GRSGE,
rembre^ on leva l'ancre en même temps que deum autres bâtiments ragusais, ayeclesquels nous devions voyager de conserve. Je sentis un mouvement pénible en quittant encore une fois les terres de la chrétienté. Un faible vent enflait à peine nos voiles, lorsque nous doublâmes la pointe du cap Cumerhim, à lextrémité de laquelle s'élève le monument triomphal de Trajan. Des souffles indéterminés , des cafanes nous tinrent toute la journée à la vue de la càte, et ce fut seulement au coucher du soleil ^ que nous vîmes dispariMtre, avec sa lumière, tes faîtes azurés du Métaure.
Le 1 8 et le joui' suivant^ des brises foHes et les couirants nous poussèrent vers les côtes de TEscla- • vonie^ et le ao, un vent contraire, qui s'était déclaré, détermina notre capitaine et les conserves à chercher un abri au port de Gavo Sesto en Dalmatie. C'était, particulièrement pour nous, ce quil j avait de mieux à faire, car il eût été imprudent de s'obstiner à tenir la mer, avec un équipage faible et un chargement de blé mal estivé, qui ne nous auraient pas permis de lutter avec succès contre la tempête. Mais dun autre côté, nous abordions en pays ennemi, et à peine avions-nous pris fond, quun convoi de vingt- cinq vaisseaux, portant pavillon autrichien, vint mouiller dans nos eaux. Ainsi qae nous, ils fuyaient Forage; mais leur voisinage nous causa quelques inquiétudes. Je considérais, du haut du tillac, leurs embarcations, qui échangeaient des' signaux; mais, comme le vent était favorable à leur destination, car ils se rendaient à Trieste, le ciel
CHAPITBB II. 5
s'étant ëclairci, ils ne tardèrent pas à remettre à la voile.
Le ai , la rade étant libre, je pus prendre quelques relèvements, et déterminer le gisement des passes dun des plus beaux ports de l'Adriatique (i), dont les rivages nus et calcaires ne sont animés que par la population de Cavo Sesto. Nous descendîmes même à terre pour visiter cette ville, qui me retraça le tableau de la malpropreté et de la misère des villes turques, que le temps n'avait pas encore effacé de mon souvenir. Cependant, toute pauvre que fût cette place, comme elle était murée, il 7 avait une haute société, et sur-tout de la noblesse, qui ne le cédait en rien aux plus gothiques origines, puisqu'elle était inscrite au livre d'or de Venise. En effet, nous vîmes quelle devait être bien ancienne, par la rencontre que nous fimes d'un homme à large perruque , vêtu d'un habit de velours galonné, traînant une rapière, qui donnait le bras à une femme goniée par deux énormes paniers. Cette illustration ^ c'était le nom qu'on doit à ce couple suranné, était une Sérénité patricienne , glorieuse d'avoir donné des doges à la république de Saint -Marc; que le ciel, sans doute pour quelques grands péchés, avait condamnée à
(i) L'entrée da port est divûée en deux goulets par un Ilot inculte d*un quart de mille de longueur N. S. Les vaisseaux venant de Trieste doivent, pour entrer dans la première passe ^ porter le cap an S. E. La seconde entrée, qui a vingt -cinq brasses de fond, est signalée par un écneil verdoyant, placé au 5nd de Tilot dont je vicna de déterminer le gisement
f> VOTÂGS DANS hk GRECE,
vivre dans us pareil pajs. Les bonnes femmes , que j'avais questionnées pour connaître ces particularités, me demandèrent à leur tour, si je n'étais pas un monsieur de Saint-Marc {un signore di San-^Mareo)^ nom chéri des Dalmates^; et sur nia réponse affirmative, la conversatioft devint très-expansive. Après m avoir dit tout le mal possible de leuvs nouveaux maîtres , elles m apprirent qu'on avait réeeiÉment arrêté dans leur port un bateau français, dont les papiers avaient été envoyés à Zara, et qu'on attendait dans leur ville un officier autrichien , chargé de lever des soldats et de faire Finspection de la câce.
Ces renseignements naïfs [di ioeea innocente^ pour me servir de leitr expression), n étaient pour nous i4en moins que tDanquiilisaiits. Le soir même, nos perplexités redoublèrent , à la vue d un convoi escorté par une corvette de gistêtré russe, qui assura son pavillon par un. eouip de canon , en sommant les vaisseaux mowUés dans. la radie de se rendre k lobédience» Tout peure«ftx qu'il était ^ hotre caj^itaine jugea à propos défaire la sourde oveiUe* Le* vaisseau russe était mouillé au hrgn; il y avait moyen de s'excu» ser, et comme le convoi partit dans la nuit, nous en firmes quittes pour avoir vu brftler de la poudte. Mais ce qui nous tira enfin dembarras, ce fut le retour du vent du nord. Il s*éleva au moment où ^us étions seuls au port avec nos conserves, et le 23 novembre, à neuf heures du matin, nous cinglions au large, avec Tespérance d'être le lendemain à Raguse.
Le vent était propice, la mer belle, et nous effleu-
CHAPITRB II. y
rions les côtes agrestes de rilljrie nreo rapidité, lorsque, aux approches du coucher du soleil, les marins remanjoèrent des groupes de nvages, qui s'accumulaient du c6të de l'Italie. G était le signe assuré d un changement de temps» Cependant on se flattait qu'il ne nous serait pas entièrenoent défiiTotable. La Toile poruit toujours en bonne route. Le «eéond du bâtiment, aprètf la prière du soir, araît terminé la journée par le salut accoutumé de vive Sanit Biaise^ wua San Biaggio, auquel les matelots avaient répondu par le mot d'ordre, stmprefedel a Cristo^ totf'ours Jidèle au Christ j lorsque nous descendîmes dans la chambre, afin de nous reposer. Nous nous félicitions d'être sortis d'une terre ennemie ; néanmoins malgré cette satisfaction, je prétais l'oreille au sillage du vaisseau avec une attention mêlée d'une crainte secrète, qui m'était inexplicable.... Soudain nous entendons du tumulte, et le capitaine hélant avec le porte-voix un vaisseau , auquel il criait d'arriver ! Le bruh redouble, un fracas horrible lui succède, notre bâtiment paraît se déchirer. Nous sommes f&rdm î Je crois avoir entendu ces paroles fatales; je me prédpke, j'arrive sur le pont, je l'entends, le capitaine s'écrie : Nous courions bas! siamo a pieol La conserre qui nous précédait était tombée sur noua avec toute la masse de son poids, augmentée par la force du vent! L'équi- P^S^9 ^ genoux, Us mains levées au ciel, attendait la mort; la mer, l'obscurité augmentaient la consternation. Cependant un matelot , le seul qui conservait du calme, tenait encore le timon , qu'il me livra poUr sor^* der la cale , et il s'écria avec transport : // ny a pas iPeau !
8 TOTAGB DANS IiA GEECE,
A ces inots, on se rdève, on saisit les haubans rompus ; on amarre les bateaux prêts à tomber à la mer; Tactivité, la cëlëritë, la hardiesse succèdent au calme léthargique de l'équipage. Le capitaine reprend le commandement ; on obéit à sa voix ; on ferme les voiles; on s'élance sur les débris des vergues , malgré rimpétuosité du vent et des vagues tonnantes qui bondissent jusques dans les hunes. Un éclair brille ; il tombe quelques gouttes d'eau. Dans d'autres circonstances , cette pluie serait le présage du calme ; mais le terrible vent de Libye redouble d'intensité. Les vagues qu'il soulève brillent comme des montagnes de feu; et les marins, trompés par leurs masses phosphorescentes , croyant voir des feux allumés à la côte, attachent des fanaux aux vergues, en signe de détresse! Mais on s'aperçoit que le vaisseau enfonce ; Teau entre dans la cale; on se met aux pompes, et l'ardeur augmente en raison du danger. On jette à la mer , les canons, la cuisine, les cables , une partie des ancres.
24 Nov. Quelle nuit! de combien d'angoisses elle fut remplie! Cependant les premiers rayons du soleil parurent à travers les panneaux de la chambre , pour éclairer nos désastres. On reconnut que le vaisseau était endommagé à bas -bord, et on s'occupa à fermer les voies d'eau avec une toile grasse. Le relèvement de la c6te nous apprit ensuite que nous nous trouvions dans les parages de Narenta , golfe si fameux par ses naufrages, que les habitants l'appellent , Bacche dcUe lagrime. Comme le tumulte des éléments continuait, on jeta à la mer les tonneaux d'eau douce