‹ Voyage dans la Grèce, comprenant la description ancienne et moderne de l'Épire, de l'Illyrie grecque, de la Macédoine Cisaxienne ... avec des considérations sur l'archéologie, la numismatique, les moeurs, les arts, l'industrie et le commerce des habitants de ces provinces;Chapitre 22 sur 160 · VOYAGE DANS LA GAÈCK · texte numérisé non relu

VOYAGE DANS LA GAÈCK

comme ils ne pouvaient prétendre à aucune considération sous un gouvernement exclusif, ils passaient une grande partie de leur vie dans les voyages de mer; et, parvenus au terme de leur fortune , la ma« jeure partie renonçait à un pays où elle n'éprouvait que des humiliations, pour aller vivre honorés sous un ciel étranger.

Les paysans qui étaient serfs comptaient plutôt comme partie des immeubles dans Tétat, que comme ayant un rang dans la société. Si la pudeur avait fait cesser l'usage dans lequel les seigneurs étaient autrefois de les vendre en détail au marché, ils n'en étaient pas moins leur propriété. On en disposait, quand on aliénait une terre, comme des charrues et des animaux de labour , avec lesquels on les vendait, en stipulant le nombre de bétail humain mile et femelle, dont on cédait et transportait la propriété à l'acquéreur. Nul maître cependant n'avait droit sur la vie de son serf; celui-ci pouvait même, dans le cas de sévices graves , passer de la domination d'un seigneur sous celle d'un autre, mais en abandonnant son pécule particulier, pour changer l'esclavage contre l'esclavage.

Telle était la bi^rre utopie de Raguse, lorsque j'y voyageais en i8o5. Parmi les nobles, qui étaient généralement des hommes estimables , il y avait beaucoup de lettrés et de savants d'un rare mérite. La citadinanza comptait plusieurs familles opulentes, et la classe marchande était riche de plus de trois cents vaisseaux de commerce, qui faisaient alors presque toutes les affaires de la méditerranée. Enfin les paysans eux-

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mêmes, tout serfs qu'ils étaient, ne se plaignaient pas de leur condition; et malgré ses abus, comme les hommes valaient beaucoup mieux que les lois, 1 état de Raguse était paternellement gouverné et florissant.

La nature avait départi à la république un terri* toire pauvre et stérile; mais elle. avait répandu sur la population, la libéralité de ses dons. Parmi les nobles et les roturiers , on remarquait les plus belles formes physiques , et un fonds de douceur qui répandait sur leurs actions, la plus touchante aménité. Les gospodesy ou dames nobles,, moins favorir sets y paraissaient une création à part, à cause de leurs traits peu gracieux. La beauté du sexe, éclipsée chez elles par le fard et d'autres causes, se retrouvait parmi les paysannes, compagnes de ces robustes esclavons, que l'injustice du sort avait attachés à la glèbe. Ces lions terribles, enchaînés par Habitude, ne montraient que soumission et docilité pour leurs maîtres, au point que la lettre d'un sénateur faisait trenibler tel homme qui avait coupé vingt tètes. D où venait ce prodige d'obéissance, dans un pays où il n'y avait ni gendarmerie, ni force armée, ni police secrète, si ce n'était du respect antique pour une noblesse, qui, n'ayant rien de militaire, était par conséquent paisible et toute débonnaire envers ses vassaux ; car le serf ragusais est doué de la plus grande bravoure. La guerre permanente, existant entre lui et les Monténégrins, peuplade fé Toce et. sans honneur, lui donnait sans. cesse les occasions de retremper son courage. On était toujours en

aa VOYAGE BAK8 LA GRECE,

haleine contre les Monténégrins, et le livre du sang, déposé au sénat, appelait continuellement les paysans à poursuivre la mort d'un parent ou d'un aaii. Cette guerre de représailles nécessitait parfois cependant des accommodements ; on entrait en composition, quand le nombre des morts était trop consi* dérable de part et d'autre ; et pour une somme modique ; on se rachetait de la vengeance.

Dans son intérieur, Raguse ne paraissait pas moins éloignée de notre civilisation , dont sa jeunesse n'avait emprunté que le luxe et le ridicule des modes , qu elle n'en était séparée par ses institutions. Les églises consacrées au culte étaient des cloaques, dans lesquels les morts de toutes les classes recevaient la sépulture dans des caveaux. La ville n'avait ni fours , ni boucheries,- la viande et le pain s'apportaient des campagnes, et quand le mauvais temps empêchait les paysans de se rendre au marché, on vivait de biscuits et de salaisons , comme à bord d'un vaisseau. Le vin était de peu de conservation , si ce n'est le malvoisie, destiné à la table des riches, et l'eau des fontaines n'offrait pas toujours une boisson saine et limpide. La place était par-fois déserte, et d'autres fois couverte de gibier et de plantes légumineuses , partni lesquelles les gens du pays citent une espèce de choux brocolis, avec autant d'enthousiasme que les Israélites vantaient leurs oignons d'Egypte (i).

La république , qui rechercha dès son berceau la

(i) Depuis le temps dont je parle, il est probable quon a fait des cimetières à Raguse, quon y aura établi des boulange*

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