‹ Voyage dans la Grèce, comprenant la description ancienne et moderne de l'Épire, de l'Illyrie grecque, de la Macédoine Cisaxienne ... avec des considérations sur l'archéologie, la numismatique, les moeurs, les arts, l'industrie et le commerce des habitants de ces provinces;Chapitre 26 sur 160 · CHAPITRE IV. 3k · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. 3k

iiiarcber de conserve avec nous, et à croiser ensuite, à chances communes avec notre capitaine, pendant la durée de leurs lettres de marque.

Notre départ étant résolu, nous quittâmes Raguse le 22 janvier 1806, emmenant avec nous le Tartar«» qui avait déjà fait le voyage de Janina , et un Yalaqué expédié par Ali pacha, pour nous servir d'interprète, quand nous arriverions aux terres de TEpire. Des* cendus au port de Gravosa , une petite barque nous transporta à bord du chebek F Etoile ^ commande par le capitaine Marcilési , marin expérimenté , qui courait les mers avec succès depuis onze années^ et il fit 8ur-le*champ signal au corsaire le Hasard d appareiller. Nos poupes n*étaient point parées de bandelettes ni de guirlandes de fleurs, comme celles des Théories qui se rendaient autrefois aux rivages de la Grèce, mais d armes et d'une jeunesse intrépide, présage et garant du succès d'une courte navigation , qui malgré cela n'était pas sans périls. Les échos des montagnes de Saint-Serge avaient répété le bruit du canon de partance; on venait 4'âmarrer les ancres, lorsque lèvent de nord, tombant par rafales, nous obligea, dès la première bordée, à chercher un abri au port de Calamota, où nous donnâmes fond. Comme il fiit décidé que nous y passerions la journée, je saisis celte occasion pour visiter une île qui n'était alors qu'indiquée sur les cartes des navigateurs.

Calamota, que les Illyriens appellent Colocep, et les auteurs latins Delaphodia ou Galaphodia, est une des plus petites Elaphites qui bordent la côte des états de Raguse. En débarquant sur la plage, je crus

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fouler une terre d'éruption. Des pierres tumultueusement entassées, des rochers brisés, un sol cal^ ciné, me montraient Faction et les traces d'une grande convulsion, lorsque j'aperçus parmi ce chaos, les ruines de maisons et d'églises écroulées. Je cherchais à expUquer les causes de ce que je voyais, quand j'appris que ce bouleversement des masses primitives de Calamota et de ses édifices, était louvrage du tremblement de terre du 6 avril 1667 , qui fut si funeste au territoire de Raguse et à ses habitants. Bientôt cette physionomie sévère prit un aspect plus doux. En avançant dans Tintérieur de l'île, je passai «ous des ombrages formés tour-à-tour par des voûtes de pins odorants et de grands oliviers. Je visitai ensuite successivement les deux villages de Dogne et de Gorgne-Celo, habités par des esclavons qui s'adonnent à la pâche et au carénage des vaisseaux. Je parcourus aussi quelques terrains couverts de vignobles <jm fournissent le vin blanc appelé Malvoisie, dont les premiers plans forent apportés de la Laconie; et mes excursions finirent au moment où le soleil se coucha entre les faites du mont Gaî^n, qui signalent aux navigateius le golfe de Barlette en Italie. A mesure que le crépuscule s'épaississait, une brise suave semblait sortir des bocages de Calamota. Les pins, les orangers, les lauriers, les myrtes et les humbles romarins, confondant leurs parfoms, embaumaient les airs. La mer, naguère courroucée, balançait mollement ses ondes, et tous les bruits cessèrent au moment où la lune s'enfonça sous l'horizon. La nuit était avancée, et le ciel émaillé

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d'étoiles dorëes, lorsque je m'acheminai vers le presbytère, où mes compagnons de voyage avaient fait porter notre souper. Le pasteur, effrayé de voir des corsaires dans sa pacifique demeure, se serait sans doute bien passé de Thonneur dune v^ite comme la nôtre. Cependant quelques présents lui donnèrent du courage; il ne se fit même pas trop prier, pour s'asseoir à notre table; et comme nous parlions tous italien, la confiance s'établit promptement. Il nous raconta que les insulaires de Calamota passaient autrefois pour grossiers, et tellement voraces, qu'ils ne gardaient jamais rien des mets qu^on leur servait, et pour nous prouver qu'il savait le latin , il les appela : hommes crassâ mente. Cependant , ajouta-t-il, ils n'étaient pas de lâches lazzaronis, vivant au jour le jour. Ils excellaient dans l'art de piloter les vaisseaux qui se confiaient à leur expérience. Avec de frêles esquifs, on les voyait braver les flots de TÂdriatique, dont les plus intrépides marins redoutent les orages. Ces essais, qui annonçaient des hommes entreprenants, les avaient conduits, dans ces derniers temps, à de plus vastes entreprises. Les plus riches venaient de prendre rang parmi les capitaines au long cours , d'autres s'étaient engagés, comme marins, dans des expéditions lointaines, et tous, avec des économies, avaient rapporté chez eux de nouveaux goûts. Déjà de belles maisons s'élevaient aux lieux où il n'existait autrefois que des cabanes, la gourmandise des Calamotiotes cessait d'être proverbiale, et la Uvrée de la misère, n'était pliu celU du peuple. Les femmes, /• 3

dont le luxe se réduisait auparavant à un vêtement de serge grossière^ commençaient , à Tinstar des dames ragusaises , à rechercher les modes. Elles ambitionnaient même les bracelets dW de Venise (i), et les perles de TOrient. Mais à trayers cette prospérité f on s apercerait du décroissement de la population; car la marine est une plaie dévœante qui épuise les nations. On avait aussi rapporté, avec de& trésors trop chèrement achetés, des maladies inconnues, et les mœurs jadis grossières, mais pures, se dépravaient rapidement. Tel fut, en substance, ce que nous dit le pasteur des fidèles de Calamou, peuplade bonne, douce, paisible et modeste, comme celle de tous les villages de Féut de Raguse. Du reste, il nous vanta l'air et la salubrité de son île, qu'il mettait au-dessus de tous les pays du monde ! Il en récapitula avec complaisance les productions peu variées, sans oublier le vin de Malvoisie. A ces mots prononcés avec feu , nous vîmes sortir du fond d'un cellier une esclavonne rembrunie, qui portait une amphore dans ses bras. Cette ménagère, qui n'avait d'Hébé ni la taille, ni les grâces, nous versa d'amples rasades, qui furent bues à la santé de notre hôte, et de nos amis absents.

Les heures rapides, passées dans un banquet où présidaient l'enjouement et la cordialité, nous rappe^ lèrent enfin à minuit sur notre vaisseau. Nous quit*

(i) Les orfèvres de Venise excellent à faire les chaînes en or, et leur dextérité n'est point eocore & cet égard, égalée par aucun •uTrier de l*£iirope.

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t&mefl le vénérable curé, après lui avoir fait agréer quelcjues présents. Il était attendri, et il nous accom* pagna jusqu'à Téglise , toujours ouverte dans ce lieu de paix. Une lampe, allilmée darrs la nef, répandait des teintes mélancoliques sur les tombeaux épars autour du sanctuaire. A la clarté dcîs étoiles, nous descendîmes vers la plage, en traversant un bosquet de citronniers chargés de fruits, et en suivant un sentier tortueux, qui aboutit à un mole ruiné. Le calme de la nature netttt alors interrompu que pisir des souffles variables, qui agitaient le feuillage des arbousiers.

Après avoir reposé dans un silence profond, nous appareillâmes, le lendemain, avec un vent frais, à la partie du nord-ouest. Les vaisseaux coururent quelques bordées, pour s'élever dans la passe de t)axa (îlot célèbre par un couvent de franciscains, consacrés à rinstruction publique de la jeunesse de Raguse), en évitant les sèches, que les caboteurs du pajs appellent Grebéni, et les Italiens, Pettini. Nos voilés s'arrondirent enfin , le vent redoubla d'intensité, et nons portâmes le cap en bonne route. Dans un clin d'œil, nous laissâmes derrière nous Raguse, qui devait bieniAt perdre ses lois antiques et son indépendance* Nous ne fîmes qu'entrevoir la position d'Epidaure, aujourd'hui Ragusa-Vecchia, où quelques savants placent à tort les tombeaux de Cadmus et d'Harmonie. A deux heures afffès midi, nous étions par te travers du golfe Rhizonique, et de fendroic où nous voguions, la ville de Cataro paraissait calquée en relief sur la base du Monténégro alors

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chargé de neiges. Quelques colonnes de fumée s'élevaient des flancs noirâtres de cette montagne, retraite inhospitalière d'hommes dépravés et cruels. Dans la nuit, nous vîmes les feux de Dulcigno. Notre chebek fit souvent des signaux à sa conseiTC avec des fusées volantes, afin de la rallier, car notre marche était supérieure à la sienne. Le 24) les vents devinrent va* riables, et cependant nous atteignîmes la hauteur de Durazzo. Le 25, nous dûmes louvoyer, pour dépasser lembouchure de FAous, et comme nous luttions pour entrer. dans le golfe de la Vallone, nos marins ayant des indices du vent de siroc, qu'ils redoutaient, résolurent de prendre le mouillage du SasinO; où ils laissèrent tomber Tancre par dix-huit brasses d eau^ sur un fond d'argile tenace. Ce parti fut^heureux pour le succès de notre voyage, car à peine les voiles étaient fermées, que la mer, déjà orageuse, commença à mugir. Les flots se gonflaient, comme si les veiits fussent sortis du sein des abîmes, et le ciel se couvrit de nuages épais, qui lancèrent une tempête effroyable sur les mers. Le 26, le temps fut le même, et les vagues, plus hautes que la veille, permettaient à peine aux matelots de se tenir sur le pont. Le 27, comme la bourasque continuait, nous nous aperçûmes que notre conserve chassait sur ses ancres, et le lendemain au matin, elle avait disparu k nos regards. Nous apprîmes dans la suite qu'elle avait dû prendre le large, et quelle était tombée au pouvoir de Tennemi, à Castel-Nuovo, dans le golfe de Cataro, où le gros temps l'avait forcée de relâcher*

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