‹ Voyage dans la Grèce, comprenant la description ancienne et moderne de l'Épire, de l'Illyrie grecque, de la Macédoine Cisaxienne ... avec des considérations sur l'archéologie, la numismatique, les moeurs, les arts, l'industrie et le commerce des habitants de ces provinces;Chapitre 27 sur 160 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Nous débarquons à Pile du Sasino. Topographie, Aspects, Pasteurs albanais y indication de quelques ruines.

Fatigués par le roulis du vaisseau^ et les vents contraires pslraissant fixés ^ nous résolûmes de dé« barquer et de nous établir dans Tile du Sasino , pour le temps que durerait notre relâche. Le capitaine, commandant du corsaire, voulut nous accompagner à terre. Nous prîmes en même -temps avec nous l'agent du visir Ali pacha, qui était un excellent interprète pour la langue albanaise, et nous nous ad-, joignîmes quelques matelots pour ]a sûreté de notre camp. Une voile, dont nous nous étions précautionnés, servit à former notre tente, que nous dressâmes dans les ruines d'une chapelle dédiée à S. Nicolas (i). Quelques fumées , qui s élevaient des coteaux , ne tardèrent pas à nous apprendre que nous n'étions pas les seuls habitants de Tile; et nous venions à peine de nous installer, lorsqu'on aperçut sur les hauteurs plusieurs albanais armés. Ils semblaient méfiants , et ils n approchaient qu'en faisant de longs détours, lorsque notre drogman, qui les reconnut ^ leur costume pour des pasteurs du Musaché , les ayant hélés dans leur langue, parvint à établir des pour-

(i) J'appris dans la suite que cette église avait été détrtdte, en 178S, ysx les Turcs de la VaUone; et d'après sa co^tnictioo «^ c'était im ouvrage moderae.

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parlers et à calmer leuis inquiétudea. Comme nous apprîmes qu'ils avaient avec eux des troupeaux, on leur fit voir de largent , on convint du prix de trois moutons y qui furent payés d'avance , livrés ensuite , et répartis entre nous et Féquipage resté à bord du chebeck. Assurés quon pouvait s'éloigner sans dan* ger, deux de nos matelots, armés de leurs sabres d'abordage, se détachèrent aussitôt pour aller confier du bois. Les bergers^ pendant ce temps, saignèrent le mouton que nous nous étions réservé, ils le soufflèrent ensuite pour renfler avec la seule expiration de leurs poumons ^ et se servirent pour le dépouiller de couteaux recourbés attachés à leur ceinture. V&fé' ration , qui se fit avec une célérité étonnante^ étant terminée, les matelots de retour de leur fourrage allumèrent un grand feu , et notre drogman , après avoir lavé les intestins, en fit une brochette quil mit à rôtir. Les bergers , qui s'étaient adjugé le foie et la rate, les jetèrent au mtlieu du brasier, et quand ils les crurent suffisamment cuits, ils les retirèrent, et, après avoir secoué légèrement la cendre qui s'y était attachée, les mangèrent sans autre assaisonnement. Cette scène barbare nous ayant égayés, nous donnâmes quelques biscuits de mer â ces demi-sauTages; nous voulions aussi leur faire goûter du vin. Mais comme nous n'avions pas de verre, et qu'il ete été imprudent de leur confier notre baril, un d'entre eux, qui devina notre intention , ronla aussitôt une large feuille d'arum en forme de cornet, et ses camarades en ayant fait autant, tous nous présentèrent ces coupes de nouvelle invention, et recurent une suffisante ration de

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▼in. Après ces préliminaires, on pensa à notre cuisine particulière, et tandis que chacun était occupé , j'essayai de reconnaîti^ ootre position. Cependant mes r^fards sevenaient sans cesse sur les Albanais, que nos largesses avaient apprivoisés. Les sayons de laine blanche qui couvraient leur corps , le lituus pastoral qu'ils portaient , leur adresse que j avais remarquée à fabriquer plusieurs instruments en bois^ me rappe-> laient les pastetftrs de ThéQcrite , qui chantaient dans leurs bucoliques, le besoin créaJteur des arts (i). Ils se nous examinaient pas avec moins 4'i>^^éi^é^* Nos vêtements, nos armes excitaient vivement leur curiosité, et désireux sans doute de connaître comment nous mangions , ils s accroupirent en demi*cercle pour assister à notre repas. Enfin , vers le coucher du soleil,. ils s'éloignèrent en prenant le chemin des montagnes, oii se trouvaient leurs cabanes. Nous vîmes de longues . files de montons et de chèvres suivies d un joueur de flûte, qui prenaient la même direction. Notre canot.^ resté à la plage , retourna en méme«temps à bord sans^ remporter le capitaine, qui ne voulut pas nous quitter dans un moment où il pouvait y avoir d\i danger.

Les matelots, restés avec nous, avaient dressé sous notre tente un lit composé d'herbes sèches, pour nous, reposer. Quelle nuit, et quel repos ! nous étions ep tout cinq hommes armés de bons fusils, mais il ne

4<i VOYAGE DANS LA fiRECE,

fallait pas s'eïi dormir. On jeta une grande quantité de bols dans le feu , il fut décidé que chacun veillerait à .son tour , et en cas d alarme , nous avions établi dés signaux avec le bâtiment ancré à deux milles du rivage. A quoi ces précautions pouvaient -elles servir à une pareille distance? Cependant elles suffirent pour nous tranquilliser, et elles en imposèrent probablement aux bergers qui avaient attentivement épié tous nos mouvements. Le vent qui avait fraîchi vers le soir y redoubla de violence avant la première heure de la nuit , et la mer plus irritée répondait en mugissant au choc des éléments. Les montagnes de TAcrocéraune frémissaient , et leurs cavernes poussaient de longs gémissements. La lune, qui semblait glisser sur les nuages, se coucha un peu après minuit ^ et Tobscurité devint profonde. La scène en changeant n était que plus terrible ; souvent aux secousses de la bourasque succédait un calme absolu, pareil à ) affaissement qui laisse des intervalles entre les grandes douleurs , et les convulsions se renouvelaient bientôt après avec plus de véhémence. ... Je venais de succomber au sommeil, mes amis dormaient, la sentinelle même était assoupie auprès du feu, lorsque nous fûmes soudainement réveillés par un bruit semblable à des coups de canon de détresse. Nous crûmes que notre chebek faisait côte, ou que ne pouvant plus tenir, il était forcé d appareiller. Nous nous rappelions d'un événement semblable, qui nous avait privés de notre conserve , et nous nous crûmes abandonnés. Nous tâchions. en vain de distinguer ce qui se passait, lorsqu'un éclair, suivi d'une détonation

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]pareille à celle que nous avions entendue , nous fit connaître que nous avions été allarmés par le bruit du tonnerre. Cependant nous ne fûmes pas entièrement rassurés : avec quelle impatience nous attendîmes le jour! Avec quelle inquiétude nous tournâmes nos premiers regards vers la mer dès que le soleil commença à paraître ! Nous doutions , nous fûmes longtemps sans rien distinguer, enfin nous revîmes notre vaisseau.

Le capitaine qui avait compromis sa responsabilité en restant à terre^ s empressa de retourner à son bord; mais- pour nous , comme le vent contraire continuait de souffler, nous demeurâmes dans notre camp , et je profitai dun beau jour pour reconnaître l'intérieur et les gisements d^une île , qui n'avait encore été décrite par aucun voyageur.

L'île du Sasino, appelée Saxon 2a(7a)v par Scyllax, et 2a^(i) par Ptolémée, est placée, suivant le premier de ces écrivains, à Fextrémité de TEpire , près des monts CéraunienS; à un tiers de jour de navigation d'Oricum (i). Polybe, en parlant de l'expédition de Philippe contre Apollonie, quil se proposait d attaquer^ en remontant r Aous avec sa flotte , en fixe le gisement à l'entrée de TAdriatique et de la mer d'Ionie^ comme celui dun mouillage connu des navigateurs (2). Cette position

(i) Katk TaÛTa ^çl xi Kepaûvta S^m iv tti AirEÎpw, x%\ vrcroç ici iropà TAÛTft pxpà , ^ ovcjAA Saaov. Évreûdev ei; Hpixov 'nroXtv jçl

(a) Polybe, liv. V, rend parfaitement la position du Sasîno, loncp'il indique cette île à 1 entrée de la mer Ionienne tiç tqv

49 TOTàGB' BÂKS LA GBECB,

est parfaitement exacte , mais il est diffrcile d'expliquer pourquoi Lucain , qui lui donne lepithète méritée de haute, lui applique ailleurs celle de calabraise ^ puis* qu'elle appartient, à cause de sa situation, plut6t à TEpire, à laquelle elle touche, qu'à TltaUe, dont dla est éloignée de tout le diamètre de l'Adriatique^ corn* pris entre Brindisi et le cap de la Lingue tta (i). Je pense que le Sasino dut^ dans les temps du Bas-Em« pire^ être différemment désigné par les écrivains de ces siècles barbares. Il est probable^ en conséquence, que ce sera TAcronèse de Nicétas (s) ; car je ne connais pas d*autre île près du cap de la Linguetta, où Tempereur Manuel, faisant voile de la Yallone pour passer en Sicile, ait pu relâcher presque au sor* tir du port qu*il quittait^ C'est à-peu-près là tout ce qu'on peut apprendre au sujet du Sasino, par le rapport des historiens anciens , et des géographes.

Cette île^ que j'ai particulièrement observée, vue de la partie du nord- ouest, à la distance de cinq milles , présente sept sommets d'inégale hauteur, qui appartiennent à trois ondulations de montagnes réuo

tMvtov iropov. MercatoT, qui a fait une fausse application des nombres de Ptolémée, la place indûment à mi-<faemin de lltalie et de llUyrie. Cependant Vetrear est mois» groauère, à bean* coup près, que celle des tables de Peuttinger, qui la relèguent entre Zante et Cépbalonie.

(i) Non hnmilem Sasona, etc. Lib. Y.

Spumoso calab«r perfunditnr «qaore Saaon.

lib. n.

(a) n l'appelle N^aoç , -«tiç Axpovvi^aiov. Voyez Nicétas, liv. Il, dans le récit de Texpédition de Tempereur Manuel, après le siège de Corfou.

CHAPITHX T. 43

met par une base commune. Rdevëe k une ^gale distance dans la partie du sud-ouest, elle se groupe de manière à ne montrer, que quatre faites arrondis. Enfin son gisement, pris à deux milles dans Test, ne laisse plus apercevoir quune masse principale, et deux mamelons obtus, dépouillés de verdure. Nous avions pris terre, en débarquant dans le nord- est , sur une plage d un. accès facile, où les bateaux peu- Tent s'écbouer dans le sable. Au*dessus de cet attérage, qui est le seul abordable de llle, commence un plateau , qui s'élève en terrasse vera l'occident, jusqu'au pied dune arête montagneuse, couverte de cytises, d'ébéniers et d'un taillis épais. En marchant de là au midi, dans une vallée flanquée par ce banc de rochers et par une montagne située à l'orient^ j'ar« rivai dflms dix minutes au bord d'une rivière couverte d'azeroliers, alors chargés de fruits vermeils comme la fraise ananas, qu'ils surpassaient en grosseur. L'herbe était partout si hante, que j'avais peine à me frayer un passage. Je passai la rivière , après l'avoir remon* tée l'espace d'un demi-mille, et en dirigeant à l'est, je gravis une haute montagne, d'où les Albanais, qui m'avaient rejoint, me montrèrent le fort de Canina, biti entre des rochers escarpés, et le port de la Vallone^ qu'ils appelaient Péloros. Je pouvais dessiner le cap de la Lingnetta (i). En face, sur la rive opposée

(i) T^ ix^ttrnpiov I^vaoav x«Xo%tvov.

Alexiad. , lib. ni.

C*est de-U que Casteldus a probablement emprunté le nom de Idmgiietta , tjue lai donnent lea chimariotes et le« navigatearf.

44 TOTÂGB DAHS LÀ 6&ÂCSy

Ters Canina, on m'indiqua les salines et le village d*Arta, dont le nom dérive du fleuve Atartus^ qui se décharge dans le golfe d'Avlone. J'occupais le fond d^une vaste perspective, sans pouvoir néanmoins distinguer Limart^Padischa^ ou Port-Royal, plus connu des hydrographes sous la dénomination de PortO'Raguseo.

En descendant au nord, à un mille et demi de distance, je découvris, au versant oriental d'un contre-fort de la chaîne qui traverse le Sasino, les ruines d'un château fort, ainsi que de grosses masses en briques et des décombres , qui me parurent ap« partenir au temps des Romains de lere de Nicopolis. On conçoit facilement que les bergers albanais ne purent rien me dire au sujet de ces ruines, que les gens du pays croient avoir fait partie d*un château bâti par les Vénitiens , lorsqu'ils étaient maîtres de la Yallone. Mais si mes nomades n'étaient pas antiquaires , ils entendaient fort bien j leurs intérêts. Ils m'apprirent que le Sasino était leur grenier d'hiver, qu'ils en louaient annuellement le parcours du visir de Berat, pour une somme de quinze cents piastres ; que leurs troupeaux se composaient de huit mille moutons, de trois cents chèvres et d'environ cinquante paires de bœufs. Ils m'assurèrent que llle n'avait d'autres quadrupèdes que des rats, et qu'il n*y résidait guère d'oiseaux que des éperviers, des vautours au col nu et des aigles , espèces carnassières et féroces, comme les pirates qui fréquentent ces parages solitaires. En été, le manque d'eau, et plus encore l'affreuse quantité de serpents | dont quelquç^*^

GHÂPITBB ▼• 4^

uns sont si gros, qu'ils dévorent des cabris , les obligeaient à quitter ce séjour. L'époque de leur retour en terre ferme s'effectue vers le i5 mars; alors ils rentrent dans le Musaché, et chassés de ses plaines par les grandes chaleurs, ils gagnent au mois de juin les monts candaviens ou montagnes de Gaulonias, où ils retrouTent un nouveau printemps^ de frais pàtu* rages, des eaux pures et des ombrages délicieux.

Le mouillage du Sasino n'est qu'une rade foraine, abritée contre les vents de siroc et du midi, et qui ne manque jamais d'être funeste aux bâtiments, quand ils y sont surpris par le vent du nord -est. Aussi a-t-elle de tout temps été fameuse par les naufrages (i); et nous, en vîmes un exemple récent dans les débris dun vaisseau algérien, qui jonchaient la plage. Elle n'est pas moins dangereuse, à cause des forbans de l'Acrocéraune, qui sont toujours prêts à fondre avec des barques armées, sur un vaisseau dont ils croiraient n'avoir rien à craindre.

Enfin, après six jours de relâche, une pluie abon«

dante termina la crise des éléments. Le vent faiblit

et varia, la mer inclina ses vagues, le canot du chebek

. vint nous prendre, et nous remontâmes à bord , avec

l'espérance de pouvoir continuer notre route.

(i) Cest à cette fréquence de naufrages qu'il est fait allusion flans le yers suiyant :

Adriaci infauitas fugite Sasonis arenas.

SiLius Itàligus, llb. 7, r. 4^t,

46 TQTAGB I>'AR9 LA GHBCB,

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