CHAPITRE VI
Départ de l'tie du Sasino. Partie inhabitée des monts j4rcocéraurden5 ^ Strata-Biancay Palœassaj DermadeZy Founo et Chimara. Baie de Gonéa , Calanque de Spiléa. Arrivée à Port- PalermCf anciennement appelé Panormos.
Nous quittâmes le momlUge orageux du Suino, en perdant uùe de nos ancres , sur laquelle le cable rompît ^ lorsqulon voulut démarrer. A six heures du soir, BOUS portâmes le cap dans le goulet, formé d*un c6té par nie, et de lautre par le cap de la Linguetta, en faisant usage des Yoîles et des avirons , pour refouler les courants qui versaient alors dans le golfe de la Vallone. La nuit aannonçait bdle ^ les vents soufflaient par bouffées , comme aux approches du printemps ; ib variaient, et ils devinrent de nouveau <x>ntraires. Cependant , commme ils étaient faibles et la mer maniable , on put gagner en bonne route , en cinglant au large ; ce qui m'empdoha de reconnaître ^ pour cette fois y le val d*Orso , d'où je me pro^xisais d établir mes pmnts de reconnaissance. No^ corsaires , pOitfvus d'excellentes lunettes de nuit^ découvrirent, à travers les ombres , plusieurs bâtimens , auxquels ils ne voulurent pas donner chasse, dans la crainte de nous retarder et de nous compromettre , persuadés qu'ils sauraient bientôt se dédommager du temps perdu. Au lever du soleil , ils sérièrent la côte de TAcrocéraune, où nous restâmes en calme pendant toute la journée, exposés à voir renforcer le vent de Siroc , qui domine
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presque constamment en hiyer, dans les parages oU nous nous trouvions. lia partie de la terre ferme que hous avions prolongée pendant huit lieues , n'offre qu une affreuse solitude , fréquentée en hiver par quelques chevriers^et abandonnée dès les premières chaleurs de Tété aux vautours et aux reptiles , qui en sont les seuls habitans. Nous étions assez près de cette funeste contrée pour juger de sa stérilité , qui n'est variée que par quelques pins rabougris , entremêlés de halliers d'épine porte chapeau.
Dans la nuit du 3i janvier au i^. février, on tira une bordée vers Fano , que les Grecs appellent , comme dans l'antiquité , Othronos et Othonious. Lycophron raconte , car tout est décrit avec les charmes de lu mythologie chez les Grecs , que cette île eut pour premiers habitans une colonie d'Abantes, qui y furent conduits par Élephénor , après la prise de Troie ; roaia que ce héros et les siens forent obligés d'abandonner ce séjourna cause d'un dragon monstrueux , qui la désolait, et de se retirer à Amantie, dans l'Epire. (i) Au point du jour , après avoir reconnu les vigies du poste russe , stationné à Fano , on revira de bord vers le continent , et la dérive nous porta à l'endroit du rivage où aboutit un large torrent , que les pilotes Ita« liens appellent strada bianca et les Epiroies aspri rouga , la voie blanche (1). L'équipage , ennuyé de courir des bordées , s'étant mis aux avirons , on
(i) Homère dément potitirement ce récit de Lyôophron, ea disant qu'Élephénor moamt derant Troie.
(a) Âair^Y} PoSya. Voyez la carte grecque de KepHala de Zante , publiée à Paris en 1818.
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TOgua terre à terre. Notre chiourme parut se ranimer , et je ne tardai pas moi-même à sortir de Tespèce de léthargie où me plongeait une navigation devenue plus accablante qu'un voyage de long cours. A un mille de la voie blanche, nous eûmes la vue de Palaeassa , où débarquèrent les légions de César , lorsque Rome vint ensanglanter la Grèce , en offrant aux peuples vaincus le spectacle de ses discordes civiles. Trois milles plus loin, nous passâmes devant Dermadez , bourg situé au milieu des précipices et des éboulemens de rochers, à travers lesquels percent quelques arbres résineux. On me fit remarquer y un mille environ à l'est, la chapelle de Saint Théodore , bâtie au faite dune butte environnée d'oliviers. La partie de la côte que nous prolongions, quoique peu élevée, est néanmoins acore^ et la sonde, quon jeta à diverses reprises , rap|)orta constamment depuis soixante jusqu'à quatre -vingt brasses, fonds de roche et de corail. Nous évaluâmes à plus de sept cents toises le sommet dominant de TÂcrocéraune , alors chargé de neiges , à travers lesquelles perçaient des lignes épaisses de sapins d un vert foncé.
A cinq cents toises , au midi de Téglise de Saint Théodore, nous vimes le lit profond et hérissé de rochers d'une rivière qui a de leau pendant toute Tannée. A un mille de son embouchure dans la mer, nous doublâmes un cap inégalement brisé, qui abrite au nord-ouest, la calanque peu fréquentée de Youno (i); enfin, à une lieue de ce mouillage, nous
(r) Jt ne fais qu'indiquer ici les principaux villages du eau-
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BOUS trouT&nies par le trayers de Chimara y ville connue dès le temps de Pline, et qui est encore de nos jours le chef-lieu du canton de la Chimère (i). Notre drogman nous dit que Chimara avait jusqu^alors main* tenu son indépendance contre les entreprises d'Ali pacha, ainsi que tous les villages situés sur ce ver« sant, dont elle formait lavant-poste et le boulevart. Le coteau quelle domine, découpé en terrasses, aboutit à la mer par un rivage blanchâtre, au sud duquel on trouve la baie appelée Gonéa et Gitana (s), qui reçoit les eaux d une source regardée comme la fontaine royale des anciens, chose que je ne peux ni affirmer, ni contredire.
A un mille de cette anse, nous remarquâmes un« tour bâtie entre deux mamelons, i'oii nous crûmes voir partir des signaux d'alarmes, qu'on Causait avec des fumées, ainsi que cela se pratique, lorsque les armements barbaresques paraissent en vue de la côte. Un mille plus loin, nous suivîmes une plage sablonneuse, sur laquelle les barques s'échouent pour aborder. Elle paraît formée par les eaux du Phénix, qui
ton de la Chimère, dont je donnerai la topographie détaillée, •n traitant apécialement de rAcrocéraone.
(i) Plin., lib. IV, e. I., parle de cette TÎUe, qa*il ne faut pas confondre avec Chimcrium , cap de la Thesprotie, près du<quel est hâtie la TÏlle de Parga. V. ch. XXXII.
(s) Tite-Live parle d'une ville de ce nom, située à dix miUa pas de la mer, lib. 4^ , c. 38. Ainsi Samson, dans Mi Tables de la Grèce, sous le nom de Gmeitœ^ qu'il place près de Pal«assa , aurait dû observer que c'était l'échtllt, «m navtiU d« cetta villa, fft non la villa ellt-ra^rat.
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prend sa source entre les sommets de TAcrocéraune^ d'où il se pfécipite dans la mer, en formant des cas« cades ëcumeuses , qu'on détourne pour faire mouvoir des moulins établis sur ses bords.
A deux milles du Phénix, maintenant appelé ritière de Ghimara, nous reconnûmes la calanque dm Spilea, que nos corsaires pointèrent sur leur carte, où elle n'était pas tracée. Ce mouillage était anciennement défendu par deux tours bâties, l'une à son entrée, et l'autre au lieu de l'ancrage, où l'on ne troure plus que quelques magasins à moitié ruinés. Nous crûmes, à cet aspect, tenir enfin port Palerme, que personne de notre bord ne connaissait. Le drogman , chargé par Ali pacha de nous guider, nous indiquait tantôt un lieu et tantôt un autre, en ajoutant à chaque bévue^ son exclamation accoutumée, allah Kerim, Dieu 4st grand, résignation dont les corsaires ne s'accommodaient pas. Cependant nous étions en vue de l'île de Corfou, terre alors occupée par les Russes ^ avec lesquels on éuit en guerre. La nuit s'approchait, le ^ent fraîchissait, et il devenait essentiel de s'abriter en pays ami. On amena donc encore une fois les voiles, et notre équipage se mit aux environs. A chaque cap que nous doublions, nous croyions tou* cher au mouillage, qui semblait fuir devant nous. Enfin la vigie, placée au haut du grand màt, découvrit une tour blanche; c'était Panormos (i), nom de bon augure, et nous embouquâmes sa passe à six
(i) naYop{ji6(. Portas onmlbns navlbos acclpiandû aptus; aem fe«rttt« daiuus, aal «ontextiu.
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heures du soir. Nous fûmes aussitôt reconnus de ht garnison d^Ali pacha, qui nous salua par un feu dm mousqueterie. Comme nous ignorions ce que signifiait une pareille fusillade, au lieu d'accoster , on serra le bord septentrional du port. Presque aussitôt^ nous fûmes chargés par les Chimariotes^ dont la tour avait signalé notre marche aux autres embuscades, et nous , reçûmes dans nos manœuvres une grêle de balles , qui heureusemeni n'atteignirent personne. Notre ca« pitaine, se voyant entouré de feux, voulait riposter avec ses canons chargés à mitraille, et il j eut un moment de confusion. Cependant nous approchâmes avec réserve du fortin, doù nous entendîmes crier, amis! et notre drogman fut aussitôt expédié à terre, doù il ne tarda pas à revenir, pour nous indiquer lendroit où nous devions jeter Tancre.
Dès que tout fut mis en ordre, nous reçûmes la visite de l'ofBcier du visir Ali pacha , qui vint nous complimenter au nom de son maître. II nous attendait depuis vingt -neuf jours dans ce désert, et sa consigne était telle que, malgré lennui de sa position, il n avait pas osé s éloigner de la tour, où il se morfondait II nous pria de vouloir y prendre notre logement, et d'accepter un repas qu'il nous avait préparé. Ce festin de bien venue se composait d*un mouton entier rôti, de pain de* maïs cuit sous la cendre, et dVne outre de vin imprégné de résine. Un vase en fer-blanc fut la coupe commune des convives, et une natte en paille, remplie d'insectes, le lit sur lequel chacun , sans quitter la table , put à son gré s'allonger et dormir, quand le besoin du som-
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meil se fit assez sentir^ pour surmonter les incommédités inséparables d'un pareil gîte.