‹ Voyage dans la Haute-Égypte (volume 2)Chapitre 5 sur 19 · PYRAMIDES · texte numérisé non relu

PYRAMIDES

et de ceux des autres écrivains de la tradition classique qui nomment Chéops et Mycérinus comme les constructeurs de la première pyramide et de la troisième. Il y a là un accord dont il est impossible de méconnaître l'importance.

En 829 de notre ère, le khalife Al-Mâmoum aurait été, paraît-il, plus heureux que Belzoni et le colonel Vyse. Non-seulement, en effet, il aurait réussi à trouver l'entrée de la première pyramide, mais il aurait eu la chance d'y rencontrer, dans son sarcophage encore absolument inviolé, la momie royale qui y dormait de son sommeil quarante fois séculaire. Les détails que donnent quelques écrivains arabes du temps sont curieux, et je ne résiste pas au désir de les transcrire : « On monta dans la Pyramide du temps d' Al-Mâmoum, dit Ben-Abd-er-Rahmân , et l'on parvint à une petite chambre (probablement le sarcophage) qui contenait une statue d'homme, en pierre verte comme une émeraude, et contenant un corps humain, couvert d'une plaque d'or fin, orné d'une grande quantité de pierres précieuses. Il avait sur la poitrine la poignée d'une épée sans prix, sur la tête un rubis gros comme un œuf de poule, et qui brillait comme la flamme. . . J'ai vu moi-même la statue d'où l'on avait tiré le cadavre; elle était auprès du

palais royal de Fôstat » On lit encore dans l'ouvrage de l'auteur appelé

Ebnb-Ad-el-Hokm : « On voit. . . au-dessous du sommet de la Pyramide (c'est-à-dire dans l'axe vertical) une chambre avec une pierre creusée, dans laquelle était une statue de pierre de forme humaine, renfermant un homme qui avait sur la poitrine un pectoral d'or enrichi de pierreries, et une épée d'un prix inestimable, et sur la tête une escarboucle de la grosseur d'un œuf, brillant comme le soleil, avec des caractères que nul homme ne peut lire. . . »

Le doute n'est donc pas possible. C'est bien la momie de Chéops que les fouilleurs d' Al-Mâmoum ont trouvée encore en place. Les détails que donnent les historiens arabes sont même si précis que, dégagés des exagérations que l'ignorance du temps explique, ils peuvent servir à reconstituer la sépulture royale. En effet, « le corps humain, couvert d'une plaque d'or fin et orné d'une grande quantité de pierres précieuses » se rapporte à la momie recouverte de ses cartonnages dorés et enrichis, soit de peintures vives, soit de pâtes coloriées destinées à imiter les pierres précieuses (lapislazuh, cornaline, feldspath vert, turquoise). Le « rubis gros comme un œuf de poule ». est l'urœus travaillé par les mêmes procédés qui se dressait sur le front comme l'emblème du pouvoir royal. Qu'était cette « épée sans prix »

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étendue sur la poitrine? Était-ce effectivement une épée ou un poignard, comme ces poignards qu'il n'est pas rare de rencontrer sur le devant des momies de la XIe dynastie (Drah-abou'1-neggah, bijoux de la reine Aalihotep), ou simplement un sceptre? C'est ce qu'il est difficile de dire. Les autres parties de la description no donnent heureusement pas lieu aux mômes doutes. Des inscriptions hiéroglyphiques, sans doute tracées sur les cartonnages, décoraient la momie et faisaient connaître son nom (cercueil de Mycérinus). La momie elle-même était contenue clans une caisse de belle serpentine verte (Mastabat-el-Farâoun) à visage humain, laquelle était elle-même contenue dans ce même sarcophage quadrangulaire qui est encore aujourd'hui en place dans la pyramide. Si le cercueil do Mycérinus et les inscriptions à l'ocre rouge des petites chambres de la Grande Pyramide appuient de leur témoignage la véracité d'Hérodote et de Diodore, les constatations faites par l'archéologie moderne plaident donc en faveur des historiens arabes et de la sincérité de leur rapport sur la découverte d'Al- Mâmoun.

Il est facile de voir que les pyramides ne se présentent pas au voyageur dans leur état primitif, et qu'elles ont toutes perdu la très grande partie du revêtement lisse qui les recouvrait de la base à la pointe. Nous n'avons plus ainsi sous les yeux que le noyau de ces gigantesques monuments.

Si j'appuie sur cette remarque, c'est que l'enlèvement des pierres du revêtement nous prive du moyen de contrôler une affirmation que nous trouvons émise, non-seulement par Hérodote et Diodore, mais encore par quelques historiens arabe's. Hérodote, en effet, cite une inscription gravée sur une des faces de la Grande Pyramide. La face Nord de la troisième aurait été ornée, selon Diodore, des légendes de Mycérinus. Les historiens arabes sont plus explicites encore. Ils parlent de visu des inscriptions nombreuses dont sont couvertes les pyramides. Le judicieux et savant Abd-el- Latyf les décrit même en ces termes : « Ces inscriptions, dit-il, sont en si grand nombre, que, si l'on voulait copier sur du papier celles seulement qu'on voit sur ces deux pyramides (la première et la deuxième), on en emplirait plus de dix mille pages. »

En quelle mesure faut-il admettre ces affirmations? Qu'une des faces des pyramides ou même les quatre faces aient été décorées de légendes dédicatoires , c'est ce qui n'est pas impossible et c'est ce que ne contredisent point les exemples fournis par les autres tombeaux du temps. En ce cas, les légendes n'auraient été que la transcription en hiéroglyphes des titres et des

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noms du roi défunt, ainsi qne Diodore le remarque pour la Pyramide de Mycérimis. Mais que des inscriptions gravées par milliers aienl fait partie de la décoration primitive des pyramides et soient contemporaines de Leur construction, c'est ce qu'on peut regarder comme invraisemblable. Je croirais plutôt que ces inscriptions ont existé, mais qu'elles consistai en innombrables proscynèmes laissés par les visiteurs de tous temps, e1 particulièrement de l'époque grecque, qui venaient admirer dans les pyramides une des Merveilles du monde. De nos jours, les jambes du Colosse de Memnon à Thèbes, ne sont-elles pas en petit ce que les pyramides ont dû être en grand, et combien de centaines de stèles les visiteurs du Sérapéum n'ont-ils pas déposées à l'entrée de la tombe d'Apis? Nous connaissons, d'ailleurs, une de ces inscriptions, celle ou une sœur adresse à son frère qu'elle a perdu, ces vers d'une expression si touchante :

Vidi Pyramides sine te, dulcissime frater ;

Et tibi, quod potui, lacrymas hic mcesta profudi.

Nous en connaissons môme une autre, d'un caractère moins triste, celle où quelque visiteur a supputé, pour la plus grande joie des passants. « la quantité de raves, d'oignons et d'aulx qui ont été consommés par les ouvriers» pendant la construction du monument (1). Il est donc certain, et tout porte en effet à croire que des proscynèmes sans nombre ont couvert la surface lisse des pyramides, au moins jusqu'à une certaine hauteur. Quant aux inscriptions monumentales et contemporaines de l'édifice, rien ne prouve qu'elles aient existé, comme rien ne prouve non plus qu'à l'exemple de la troisième, on n'ait pas inscrit sur la face principale des autres, les titres et le nom du roi auxquelles elles étaient destinées.

Les Pyramides avaient leurs noms. La Pyramide de' Chéops s'appelait ^°A Khu.t « la splendide », la Pyramide de Ghéphren s'appelait feû A Ur.t « la grande », la Pyramide de Mycérimis s'appelait <iûA Her.t « la supérieure». Les Arabes ont donné aux pyramides des noms lires de circonstances locales : la « Pyramide rouge » était la Pyramide de Mvcérinus, parce qu'elle était revêtue jusqu'à mi-corps de granil rouge; la « Pyramide peinte » est le nom sous lequel quelques écrivains arabes désignent la Pyramide de Ghéphren. L'observation de la partie du revêtement encore en place prouve, en effet, que la surface lisse de cette

(1) Hérodote, II, 125.

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pyramide a été couverte autrefois d'une sorte d'enduit rougeâtre qui semblerait taire croire qu'on lui a appliqué les procédés modernes de la silicatisation.

Les Pyramides de Gyzeh sont représentées dans notre ouvrage par les planches 1 et 2.

Plangh-e 1. — La planche 1 nous montre les deux grandes Pyramides, vues de la plaine cultivée. Nous sommes au mois d'octobre. L'inondation a cessé do croître, et a laissé comme trace de son passage les grandes flaques d'eau qui achèvent de déposer sur le sol qu'elles recouvrent leur limon fécondant.

Planche 2. — Nous sommes toujours aux Pyramides. Au premier plan est un temple aux assises gigantesques. Plus loin, une tête d'homme, plus gigantesque encore, semble sortir du sable.

La tête est celle d'un Sphinx enseveli dans le sable jusqu'au cou, le temple est celui d'un dieu dont le Sphinx est la représentation. Cet ensemble est ce que les voyageurs appellent le Grand Sphinx ou le Sphinx de Gyzeh.

Le Grand Sphinx est un rocher naturel, taillé tant bien que mal en forme de Sphinx et complété dans ses parties défectueuses au moyen d'une grossière maçonnerie. On peut dire que la tête seule, avec la poitrine et le sommet du dos, est le rocher. Tout le reste se compose de blocs de calcaire. Les pattes elles-mêmes étaient construites.

Le Sphinx a 19 m 80 de hauteur. Son dos s'élève de 12 m 10 au-dessus du sol. Sa longueur, de l'extrémité des pattes de devant à la naissance des pattes de derrière, est de 56 mètres, de l'extrémité des pattes de derrière à la naissance de la queue, de 7m 50, ce qui lui donne une longueur totale de 63 m 50. Son oreille a lm97, plus de la hauteur d'un homme; le développement de son œil est de lm 40, celui de la bouche do 2m 32, etc.

Le Sphinx de Gyzeh ne semble pas avoir beaucoup excité l'admiration des anciens. Les deux colosses de Memnon, le colosse du Ramesséum à Thèbes, surtout les quatre admirables colosses sculptés par Ramsès II dans la montagne d'Ibsamboul, et qui ont chacun plus de 22 mètres de hauteur, ont du être pour eux des monuments bien autrement remarquables comme travail d'art, aussi bien que comme difficulté vaincue. Pline est le seul qui fasse quelque mention du Grand Sphinx de Gyzeh. Il en parle en ces termes : « A.u devant des Pyramides est le Sphinx, plus admirable peut-

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être, sur lequel ou a gardé le silence, et qui est la divinité locale des habitante. Us pensent que c'est le tombeau du roi Armais . et prétendent qu ,1 a été amené : mais ce n'est que le roc travaillé sur place, et pour le culte on peint en rouge la face du monstre. La circonférence de la tête pur le front est de cent-deux pieds; le corps est long de cent-quarante-trois; et, depuis le ventre jusqu'au sommet de la tête, haut de soixante-deux pieds. »

Les Arabes ont accordé au Sphinx plus d'attention. Du temps d'Abd-cl- Latyf (commencement du XIIIe siècle), la face était encore intacte. « Cette figure est très belle, dit Abd-el-Latyf, et la bouche porte l'empreinte des grâces et de la beauté. On dirait qu'elle sourit gracieusement. » Makrizi (XVe siècle) parle également du colosse avec une sorte d'admiration. Un fou, un certain cheik Mohammed, surnommé le jeûneur de son siècle, venait pourtant, « pour se rendre agréable à Dieu », de lui infliger, à coups de masse, les irréparables mutilations dont il portera pour toujours la trace.

De nos jours, le Sphinx a été l'objet de travaux et de recherches assez considérables.

En 1816, Gaviglia en fit déblayer toute la partie antérieure, mit à jour les pattes, découvrit l'espèce de petit temple, composé d'autels et de stèles de toutes dimensions qui en occupait le milieu, dégagea une série de paliers et d'escaliers de pierre construits en avant.

En 1853, j'eus l'honneur d'être chargé par le duc de Luynes de continuer ce travail que je poursuivis en 1854 pour le compte du gouvernement français, et on 1858 pour le compte du gouvernement égyptien. Je déblayai alors, non-seulement les pattes antérieures, mais le monument dans tout son pourtour. Le bizarre édifice situé près du Sphinx fut découvert. La statue de Chéphren, du Musée de Boulaq, fut trouvée au fond d'un puits à eau creusé dans l'une des chambres.

J'ai le regret d'ajouter que des circonstances imprévues m'ont forcé de suspendre les travaux, et que d'autres circonstances m'ont empêché jusqu'à présent de les reprendre. Le Sphinx, on effet, n'a pas dit son dernier mot. Il faudrait le déblayer définitivement, non-seulement dans tout son pourtour, mais jusqu'aux murs de briques qui lui servent d'enceinte, et empêcher par l'exhaussement de ces murs le retour des sables; il faudrait mettre à nu du haut en bas les quatre façades extérieures de l'édifice; de l'angle Nord-Ouest de ce mémo édifice part un chemin moitié bâti, moitié taillé dans le roc, qui semble se diriger vers le Sphinx: il faudrait avoir raison de ce chemin. La nature des problèmes

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