‹ Voyage dans la MacédoineChapitre 2 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la Macédoine en général , et de ses habitans anciens et modernes.

La Macédoine, si glorieuse des souvenirs de Philippe et d’Alexandre, si malheureuse pendant la domination romaine, si humiliée sous les Bulgares, et enfin si avilie sous le fer ottoman, ne présente aujourd’hui que la désolation qu’entraînent le fanatisme, l’ignorance et le despotisme. Nous allons reconnaître l’effet de ces révolutions dans la diversité de religions , dans le caractère moral et même dans la physionomie des nations différentes que les guerres et la nécessité ont réunies au sein de cette contrée, sans pouvoir les amalgamer les unes asTc les autres.

Si nous considérions dans son état primitif cet ancien royaume, nous verrions que Caranus , prince argien , issu d’Hercule , suivi de Doriens du Péloponèse, parvint à s’y établir 875 ans avant notre ère, et qu’il laissa à ses descendans les moyens d’agrandir ses états et de leur donner un grand éclat.

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Si nous voulions remonter au-dessus de l’époque de cette conquête, nous trouverions la Macédoine déjà illustrée par les noms fameux des chefs de colonie qui l’avaient peuplée de Pélasges, et qui, pour la plupart, comme rois, n’y laissèrent aucune trace durable de leur domination.

Les anciens auteurs nous attestent ces émigrations pélasgiques. La poésie nous a conservé le nom de Pelasgie qu’avait pris une partie del’Épire, de la Macédoine et de la Thrace(i), et la géographie nous a transmis le nom de Pélagonie que prirent pendant long-temps un canton et une ville de la Macédoine supérieure, et celui de Paeonie, qui s’étendit depuis les rives de l’Érigon , sans interruption , jusqu’à celles du Strymon dans presque toute son étendue.

Toutes ces dénominations nous rappellent nombre d’émigrations pélasgiques , et surtout celles de Paeon et d’Étolus , frères d’Epeus , roi de l’Elide. Le nom lui-même de Macédoine venait de Macednus, qui, étant sorti de la Thessalie, s’établit dans la Macédoine méridionale, à la tête d’une colonie de Doriens auxquels les historiens donnent le nom de Macednes. Mais la Macédoine est un royaume trop célèbre et dont les commencemens sont trop incertains pour qu’il soit convenable ni possible d’en redresser ici l’histoire : je me contenterai de rappeler quelles en étaient les limites géographiques à l'époque où Paul Émile, après avoir défait Persée, dernier roi de la dynastie d’Antigone, réduisit ce royaume en quatre départemens. Les historiens Romains conservèrent jusqu’à Constantin, les noms des anciennes divisions du royaume , telles qu’elles étaient lors de la conquête.

( I ) Voyez rHiitoire des Colonies grecques , tome 1 1 , page 4o-

A l’orient , la Macédoine embrassait tout le territoire qui , des bords du Strymon, s’étend jusqu’au Mestus, et qui, depuis Philippe second , avait reçu le nom de nouvelle Macédoine , Macedonia adjecta. Le Cercine, leRhodope, l’Æmus méridional, le Rangée, qui s’isole et porte ses racines vers la mer, en s’éloignant de cette dernière montagne, sont les points les plus élevés et les plus remarquables de cette partie de la Macédoine épictète.

A l’occident, se trouvaient la Thessalie, le versant oriental du mont Olympe, la Piérie ancienne , et quelques départemens qui bordent l’Épire et l’Illyrie , et qui ont pour limites d’un côté le mont Scardus , et le Pinde . de l’autre.

Au nord , étaient la Lyncestide , la Pæonie , entre les montagnes qui s’étendent depuis les monts Scardus et le Scomius (i). C’est entre cette dernière montagne et l’Orbelus que naissent d’un côté les sources de l’Axius , et de l’autre celles du Strymon dont une branche vient du mont Rhodope.

Au sud , le golfe Thermaïque , celui de Cassandre , celui de l'Athos, la mer Strymonique, et la mer Piérique, séparée des autres golfes par le cap méridional du Rangée, bordaient tout le territoire macédonien.

De toutes les villes qui florissaient encore sous l’empire romain dans ce royaume, il n’en subsiste plus que cinq, et elles se dépeuplent tous les jours : ce sont Édesse , anciennement Égès, et aujourd’hui Vodina; Bérée, qui a pris le nom de Caraveria, située au sud du mont Bernicus , qui se prolonge par diverses chaînes jusqu’au mont Bora; Sirris, appelée maintenant Jrrrrj; Thessalonique , dont le nom a peu changé ; et Cavala, près de

(1) Dam sa cattede la Macédoine, Cellarius, sans doute par erreur, a donné le nom d'/£rni/x au mont Scomius, dont U ne fait aucune mention.

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Thasos, que je prouverai avoir été autrefois nommée Galepsus. Toutes les autres villes anciennes, et celles notamment qu’hataient les colonies romaines, plus en butte aux attaques des Bulgares , ont été renversées de fond en comble.

Mais la Macédoine renferme d’autres ruines non moins dignes d’intérêt que celles des temples et des villes. Ce sont les restes des anciens peuples grecs, romains, illyriens, groupés sur ce même territoire, et qui font encore des efforts, ainsi que je l’ai dit, pour ne pas se confondre les uns avec les autres. A ces souches antiques se joignent les Bulgares, reste des derniers conquérans qui s’emparèrent de la plus grande partie du pays sous les empereurs grecs; des Turcs, qui le tiennent en servitude; des Yurucs ottomans, que la conquête y a répandus; des Albanais amalgamés avec d’anciens Épirotes et avec des Illyriens; des Valaques, anciens colons romains sortis de la Macédoine, et qui , refoulés dans les montagnes les plus voisines . y rentrent en assez grand nombre, lorsque les vexations d’un côté et le commerce de l’autre les y attirent ; des Juifs , la plupart réfugiés d’Espagne, et qui parlent tous la langue espagnole ; des apostats enfin de ces diverses nations , conservant toujours quelques restes de leurs anciennes croyances. Tous ces peuples, rapprochés sur le même sol , et cependant séparés par leurs langues , leurs habitudes et leur religion , rapj>ellent sans cesse le souvenir des révolutions anciennes, et semblent en présager de nouvelles.

Bien differentes des nations que de semblables révolutions ont réunies dans d’autres pays, et que la religion et les lois ont entièrement amalgamées entre elles, celles-ci demeureront séparées long-temps encore. Des barrières insurmontables en empêchent la réunion. Cette division provient, comme il est facile de le reconnaître , de la servitude et de l’ignorance où elles sont plongées , et de la stupidité du gouvernement fanatique qui les méprise.

Les Grecs , anciens Pélasges , et les Bulgares venus de la Tartarie par laThrace, forment la majeure partie de cette population hétérogène. Les Grecs occupent des bois et des montagnes qui les ont garantis de l’invasion des Bulgares lors de la conquête; et ceux-ci continuent à habiter, soit dans d’autres montagnes, soit dans des plaines où iis s'étaient établis comme conquérans, et où les Turcs, conquérans à leur tour, les ont maintenus, à cause de la profession de cultivateurs qu’ils exercent presque tous.

Dans les villes , les Grecs et les Bulgares sont plus confondus , soit par le costume , soit par le langage et la religion ; mais malgré ces moyens de rapprochement, il est rare qu’ils se lient entre eux par des sociétés de commerce ou par des mariages. Dans les campagnes , ils vivent entièrement isolés les uns des autres; c’est là aussi que le costume des Bulgares diffère le plus de celui des Grecs. Le Bulgare , comme s’il était encore fier de sa conquête , conduit sa charrue , vêtu d’une chemise , d’un gilet et d’une grande culotte, ornés de broderies en laine de diverses couleurs. Ce vêtement , toujours uès-propre , a de l’éclat et une sorte d’élégance , surtout en été ; alors la broderie se relève sur des toiles de coton très - blanches , tissiies par les femmes de chaque maison. Le Grec, réduit généralement à des terres plus pauvres , porte des vêtemens moins amples , moins propres , et presque toujours sans ornemens. Ni l’un ni l’autre , même dans les villes, ne chaussent de souliers ni de bottes, soit jaunes, soit rouges ; ils sont réduits à la peau noire ; les couleurs éclatantes sont réservées au Turc vainqueur.

Dans les deux Mœsies et dans la Thrace , les Bulgares et les Grecs paraissent s’être plus rapprochés. Le bulgare est la langue commune; tous les habitans la parlent en naissant. Cependant les Grecs conservent leur langue propre dans plusieurs villes de la

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Thrace, comme Philippopolls et Selimna (i). Les deux peuples habitent dificretis villages; et dans les villes, les Grecs n’ont pas cessé de donner le nom de barbare à la race étrangère qui les a assujettis.

Les Valaques sont en très-grand nombre dans la Macédoine; ils sont soumis, ainsi que les Grecs et les Bulgares, à la hiérarchie patriarchale de Constantinople. Cette population est purement romaine ; elle provient de la destruction des villes auxquelles divers empereurs avaient donné le nom de colonies , en y établissant des légions qui jouissaient des lois civiles romaines. Ces villes prenaient le titre de colonies , et plus rarement celui de municipes : elles avaient le droit de battre de la monnaie de bronze, en y gravant le nom du prince régnant ; quelquefois aussi elles y faisaient mention de leurs magistrats. Ces colonies sont connues par l’histoire , ainsi que par les monnaies. On en comptait cinq dans la Macédoine , qui sont Dium , Cassandre , Pella, Philippi et Stobi; cette dernière était Municipe. Thessalonique est aussi au nombre des colonies romaines. On voit par les monnaies que cette ville ne commença à prendre le titre de colonie que sous le règne de Trajan-Dèce. A l’exception de celle-là, toutes ces villes sont aujourd’hui, ainsi que je l’ai dit, entièrement détruites, et tout-à-fait abandonnées. Il paraît que, pendant les secousses politiques du xi.* siècle, les habitans, forcés de fuir le sol dont ils avaient joui si long-temps, et très-jaloux de leur indépendance, se réunirent dans les montagnes qui séparent l’Épire de la Macédoine et de la Thessalie. Jusqu’à cette époque, ils n’avaient point eu de motif de s’exiler de leur patrie.

Le souvenir de leur ancienne liberté détermina leur émigra-

(i) Ville de Thrace, où se tient la plus grande et peut-être la plus ancienne l'oire de la Turquie.

tion , qui fiit générale parmi les descendans de ces vieux soldats romains. Les montagnes de l’Épire et de l’Iliyrie macédonienne devinrent leur refuge. Ils s’arrêtèrent principalement dans le Pinde , qui était plus à leur portée ; c’est là qu’on les retrouve encore en plus grand nombre ; leur langue empêche de les méconnaître; ils parlent toujours latin, et si on leur demande, de quelle nation êtes-vous î ils répondent avec fierté Rouman.

Parmi les villes qu’ils habitèrent dans l’Illyrie macédonienne, se trouve Voscopolh , dont les belles eaux et les pâturages les attirèrent. Leur nouvelle position les rendit pasteurs. Ils surent se faire aimer et respecter de leurs voisins. De nos jours, la ville de Voscopolis s’était enrichie par son commerce, avec l’Allemagne. Les habitans y avaient bâti de très-belles maisons; mais un pacha d’Albanie , qu’on m’a dit père d’Ali , pacha de Janina , ayant attaqué et pillé cette ville , les marchands se sont dispersés ; iis sont maintenant répandus dans le Banat, dans la Hongrie , dans diverses villes de le Macédoine , et surtout à Serrés , où Ismail Bey les a bien accueillis. Il n’y a aujourd’hui à Voscopolis que des ruines et des cabanes où habitent les restes, tous pauvres , de la même nation.

M. Pouqueville , dans sa description de la Thessalie , de l’Épire et de l’Illyrie , a donné des détails intéressans sur ces Valaques, mais il n’a rien dit de leur origine. Nous savons, par les monnaies, autant que par l’histoire, quelles étaient les villes occupées par des colonies romaines dans la Macédoine, et lorsqu’aujourd’hui nous en retrouvons les débris dans les pays environnans, nous ne pouvons pas douter du lieu d’où ces populations sont sorties.

Les Valaques de la Macédoine diffèrent beaucoup de ceux qui habitent les bords du Danube, quoiqu’ils parlent les uns et les autres un latin très-corrompu. Ceux de Macédoine ont

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conservé non-seulement leur caractère national , ainsi que le nom de Romains, mais encore la fierté et le courage de leurs ancêtres. On les place toujours à la tête des caravanes qut.se transportent dans les foires de la Romélie, lorsqu’il s’agit de quelque passage suspect. Ils portent tous dans ces marches le même costume, les mêmes armes, et un bonnet couvert de laine noire fort élevé, qui leur donne une attitude très-martiale (i).

On voit des Valaques non -seulement dans la Valachie, la Moldavie et la Macédoine, mais jusqu’aux environs d'Argos, où ils exercent généralement la profession de marchands et de bergers. Je puis parler de ces derniers avec une pleine connaissance.

Un jour que je me trouvais au marché d’Argos, on me fit remarquer un grand nombre d’hommes et de femmes dont l’habillement était différent de celui des Grecs; on m’assura qu’ils habitaient sur des montagnes voisines, qu’ils étaient presque tous pasteurs, qu’ils parlaient à-peu-près le langage des Valaques de la Macédoine et en même temps la langue grecque. Je jugeai facilement que c’étaient d’anciens Romains , tels que ceux de la Macédoine et des descendans des anciens colons qu’Augustc avait établis à Corinthe et à Fatras. Ils auront apparemment éprouvé le même sort et les mêmes affections que ceux de la Macédoine. Chassés de leurs propriétés dans des révolutions dont les époques nous sont inconnues , ils auront cherché un refuge dans les montagnes d’Argos , où ils pouvaient le mieux se nourrir et se défendre.

Les Albanais chrétiens fréquentent aussi la Macédoine; ils y exercent diverses professions, et fraternisent avec les Albanais

(i) Cet équipement est le même que poitent les Délis ou fous qui se mettent à la solde des pachas, pour le service militaire.

DANS LA MACÉDOINE. ip

musulmans , soit qu’ils se dévouent à l’état militaire, soit qu’ils se livrent à tout autre emploi. Ils se mêlent avec ces derniers quand ils descendent de leurs montagnes pour venir travailler dans la plaine. L’Albanais turc paraît se ressouvenir qu’il a été chrétien. Le goût pour le séjour des montagnes est naturel aux uns et aux autres. Si quelques-uns se fixent dans la plaine , c’est à mesure que la population turque de la Macédoine diminue, et qu’il y a des emplois à remplir. On observe que dans l’Albanie les femmes sont plus fécondes que dans le plat pays, et beaucoup plus sages. L’Albanais est essentiellement berger, soldat et baigneur. Son costume le fait aisément distinguer des autres nations. Les soldats pauvres et les ouvriers sont tous habillés d’une étoffe grossière de laine, sans teinture, filée et tissue dans le pays par les femmes de chaque famille.

Comme pasteurs, les Albanais sont ou propriétaires ou valets: comme soldats, ils paraissent, ainsi que les Suisses, nés pour la guerre, qui ne peut cependant en occuper qu'une partie. Personne du reste ne leur envie le service qu’ils font dans les bains publics ; ils y perdent leur santé , par des transpirations trop fréquentes , qui les énervent de bonne heure.

Il y a beaucoup de Juifs dans la Macédoine ; le plus grand nombre réside à Salonique , où l’on en compte près de vingt mille. Ils s’y maintiennent par toutes sortes de commerces, et iis sont surtout très-utiles pour les petits approvisionnemens journaliers. Leur coiflùre suffit pour les faire reconnaître. La Turquie maritime est devenue l’asile de beaucoup de Juifs réfugiés d’Espagne. Chaque synagogue, seulement à Salonique, porte le nom de la province d’où sont originaires les familles qui la composent.

11 se trouve dans la même ville un grand nombre d’autres Juifs qui se sont faits Turcs en apparence, mais qui, dit -on ,

pratiquent toujours la religion de Moïse. C’est pourquoi on leur a donné le nom de Dunmé ou de faux apostats. Cette secte s’est formée, il y a plus de cent ans , pendant une dispute de religion qui éclata entre le grand rabbin deSalonique et celui de Constantinople. Ces Dunme's, qui sont au nombre de cinq cents familles environ , ne s’allient jamais avec les vrais Musulmans , quelque soin qu’on ait pris pour les y obliger; et quoiqu’ils fréquentent les mosquées , l’opinion générale à Salonique est qu’ils sont toujours Juifs , et qu’ils n’ont pris le parti de se faire Turcs que pour persister plus tranquillement dans le schisme qui les a séparés des autres Israélites.

Je n’ai pas encore nommé tous les peuples qui habitent la Macédoine ; il n’est peut-être pas une contrée dans le monde où soient rassemblées tant de nations differentes, et la plupart ennemies entre elles. On y voit des Tchinganis , ou Bohémiens, en grand nombre; ils campent pendant l’été sous des tentes; ils sont errans, travaillent le fer, et cultivent la danse et la musique : ils sont tellement aptes à jouer des instrumens guerriers , qu’on ne voit point d’autres musiciens dans les armées de Sa Hautesse: on les retrouve dans les fêtes ;ce sont eux qui dirigent les danses pendant ces réjouissances : dans tous les corps militaires , ils font entendre un air guerrier qui encourage le soldat , et qu’on nomme yarucA ou pas déchargé. Toujours pauvres , toujours mendians, ils ne possèdent aucun immeuble, aucune espèce de biens : on ne peut s’approcher de leurs campemens sans être entouré de femmes dégoûtantes et d’enfans nus qui demandent l’aumône.

Pendant l’hiver, ils rentrent dans les villages, et ils y habitent les plus mauvais quartiers. Cette malheureuse nation nous offre un déplorable exemple de l’abrutissement où peut tomber l’homme faute de culture. Telle est l’abjection où cette

DANS LA MACÉDOINE. v ii race de Bohémiens est réduite en Turquie, que, bien qu’elle affecte l’islamisme, on lui interdit même l’entrée des mosquées, et qu’elle est soumise à une capitation plus forte que celle des rayas. Quant aux mœurs des femmes, j’aurai occasion d’en parler dans un autre chapitre.

Quoique la religion de Mahomet ait exercé son influence sur les divers peuples soumis à la domination des Turcs , en les portant à embrasser l’islamisme , le voyageur distingue souvent encore les nouveaux prosélytes , tels que les Bohémiens , les Albanais , les I Ilyriens , les Bosniens , d’avec les vrais croyans qui les dominent. Un Albanais , un Bosnien , un Juif, devenus Turcs , sont toujours de mauvais Turcs.

«Dans la Bosnie, dit M. Chaumette des Fossés, voyageur >> éclairé , avec la pratique de quelque tradition de catholicisme, >• les Musulmans conservent pour ce culte une sorte de penchant »• dont ils donnent des preuves fréquentes. Il arrive souvent que >• les Turcs font dire plusieurs messes devant les images de la >• Sainte Vierge , quand ils sont attaqués d’une maladie grave ; » et sile mal augmente, ils font venir un prêtre catholique, qui •• leur administre le baptême et l’extrême-onction , avec d’autant >> plus de complaisance, que ces services sont ordinairement bien » payés ( 1 ). >»

Parmi les nations que le sort a jetées dans la Macédoine , et dont un grand nombre d’individus se sont faits Turcs , on remarque une peuplade entièrement bulgare, qui habite l’Ématie supérieure, située au couchant de l’Axius , aux environs des ruines de Stobi (2). Cette contrée est peuplée de Turcs qui parlent

(1) M. Chaumette des Fossé», Voyage en Bosnie, p. 74.

(2) Capitale de la quatrième division de la Macédoine , d’après le réglement de Paul Emile, et qui prenait le titre de municipe.

tous entre eux la langue bulgare. On ne peut douter que cette peuplade ne soit d’origine scythe : son isolement dans cette partie de la Macédoine, ci-devant Bulgarie, fait assez connaître qu’elle est de la race des autres Bulgares, dont elle est environnée. Quelque cause extraordinaire aura déterminé les habitans à se jeter daus l’islamisme.

A côté de ces nations étrangères, successivement introduites dans les belles provinces de la Macédoine , habite sur l’Hémus méridional une autre nation à demi-sauvage , issue incontestablement d’anciens Grecs. Terreur de ses voisins, jamais soumise, jamais vaincue, pour me servir des expressions d’Hérodote ( i ) , et qui jusqu’à présent, a échappé à l’observation. 11 importe de la faire connaître.

Je me flatte qu’on ne lira pas sans intérêt les particularités que j’ai eu occasion d’apprendre sur les habitudes de ce peuple , qui , semblable à un de ces monumens dont la solidité brave les efforts des siècles , conserve depuis des milliers d’années , avec son indépendance , des restes de sa religion primitive , quoique ses mœurs soit excessivement dégradées.

C’est dans le douzième chapitre de cette relation qu’on trouvera les détails que j’ai pu me procurer au sujet de ces peuples , qu’on peut d’avance regarder comme d’anciens Pélasges, échappés, grâces à leurs montagnes , aux révolutions qui se sont succédé autour d’eux , je pourrais dire sous leurs yeux.

(i) Herodoi. , lib. vil , cap. cxi.

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