INSCRIPTION
nOAEITAPXOVNTnN.SniinATPOV.TOVKA-
nATPAXKAIAOVKIOV.nONTIOVXEKOvNAO-
viotataovaoviovxabeinotahmhtpovt-
®AT2TOT.AHMHTPIOV.TOTNEIKOnOAEOÏZO- TOTnAPMENIONOiTOTKAIMENIXKOTPAIOTAriAAHIOnOTITOTTAMIOTTHXnOAEOETATPOTTOYAMMIAS TOTKAIPHrAOTrTMNAXI APXOTNTOXTATPOTTOTTATPOT TOTK AlPHPAOT.
On voit cjue cette inscription ne renferme que des noms, et n’explique ni l’époque ni le motif de la construction du monument; mais la représentation des deux consuls et le bon goût des ornemens m’ont paru sufHsans pour mettre en évidence l’un et l’autre.
La Macédoine étant devenue le théâtre d’une des batailles les plus importantes dont l'histoire nous ait transmis le souvenir, à cause de l’influence quelle exerça sur le sort de Rome, on ne peut douter que les Macédoniens , dans l'état de servitude où ils se trouvaient , n’aient célébré un événement si mémorable par de vives démonstrations de joie, et que les vainqueurs n’aient reçu dans la ville de Thessalonique des témoignages de la satisfaction publique. Nous devons croire aussi que les consuls tirent un assez long séjour dans cette ville pour donner du repos à leurs troupes et pour y régler leurs propres afiaires et celles du pays. On ne peut douter non plus que le temps de ce séjour n’ait été marqué par des fêtes de tous genres, et par des monumens.
L’arc de triomphe que nous examinons, appartient évidemment au premier temps de l’empire, et on ne saurait le rapporter à aucun événement de l’histoire romaine auquel if
i8 VOYAGE
puisse mieux s’approprier . qu’à la bataille de Phiiippi. Nous devons en inferer qu'Octave et Antoine, en agréant le triomphe de l'ovation, qu’ils étaient maîtres d’ordonner, se passèrent de l’approbation du sénat, et que cette cérémonie eut lieu à Salonique. Ils savaient que dans les guerres civiles, temps de deuil pour les Romains, tout triomphe était interdit : mais, devenus les arbitres de Rome et du monde, ils souffrirent que les Thessaloniciens leur fissent une réception triomphale, d'autant plus propre à les flatter qu’elle était irrégulière. De leur côté, les magistrats grecs , qui souhaitaient de s’attirer des bienfaits, par cette démonstration solennelle de leur dévoûment , n’en laissèrent pas échapper l'occasion.
Cette solennité nous est attestée par les médailles extraordinairement frappées auxquelles elle donna lieu.
On en voit une qui porte d’un côté la tète d’Octavie avec la légende ©eCCAONlICeiîN EAEV0EPIAC, et au revers MANT AVT r KAI AVT. { PI. ii , n.“ i . )
Une seconde , avec la légende ATONO06SIA , présente la même 'tête d’Octavie, et au revers une couronne de lauriers au milieu de laquelle sont les mots abrégés ANT.KAI. ( N.“ 2 .)
L’image de la tête d’Octavie , femme d’Antoine et soeur d’Octave , les flattait également l’im ét l’autre.
Ces deux médailles prouvent que les deux consuls , satisfaits de la réception que leur avaient faite les habitans de Thessalonique, leur accordèrent la liberté €AEVOEPlA, dont jouissaient déjà plusieurs villes d’Asie.
Il doit paraître, d’après ces médailles , qu’Octave et Antoine vinrent à Thessalonique après la victoire de Phiiippi , ainsi que nous le dit Denys d’Halicarnasse ; qu’ils y furent reconnus comme autocrates , et par conséquent comme vainqueurs ; qu’il fut célébré des jeux en réjouissance de leur victoire ; et enfin
'Hê/tmifetf
qu’ils rdcompensèrent la ville de son zèle, en la déclarant libre. Delà sans doute , le lecteur conclura que l’arc de triomphe dont il s’agit , convenable au temps d’Octave et d’Antoine par le style , se rapporte aux cvdnemens que ces diverses monnaies indiquent.
11 n’est même pas impossible que, dans une ville opulente, où les arts florissaient et où les artistes étaient en grand nombre, les babitans , empressés de se rendre agréables aux vainqueurs, aient employé entre l’époque de la bataille et l’entrée des consuls dans la ville, un assez grand nombre de coopérateurs pour que l’ouvrage ait été terminé pendant ce court intervalle. Cette supposition est d’autant plus admissible, que les consuls furent occupés pendant plus de deux mois à parcourir la Macédoine, séjournant tantôt à Amphipolis, tantôt à Serrés ou dans d’autres villes.
Si l’on considère d’un autre côté que la sculpture était peu considérable, et que les artistes purent aisément se diviser le travail, on sera peut-être moins surpris que les Thessaloniciens aient fait exécuter en aussi peu de temps un si grand ouvrage.
La rue où se trouve cet édifice , que je nommerai yia triumphaHs, contient un autre arc de triomphe d’une dimension plus étendue, et composé de trois arches. (PI. iv.) Les ornemens sont d’une bonne exécution, et les bas-reliefs d’un très-mauvais style. Pockokele croit de l’âge des Antonins. Il paraît que ce voyageur avait peu l’habitude de juger des arts et en connaissait peu les révolutions. L’arc principal, le seul qui subsiste, occupe toute la largeur de la rue : les deux arcs latéraux sont détruits; il en reste seulement des vestiges dans l’intérieur d’une des maisons voisines. La voûte est en brique et parait avoir été revêtue de marbre. Elle a près de quarante pieds de haut à compter du niveau actuel du terrain, ce qui doit représenter environ soixante
pieds en partant du niveau ancien. La largeur est de trente pieds. Les sculptures qui ornaient la partie du midi de la façade orientale se voient dans une maison où cette façade est enclavée. On peut voir à la planche iv le dessin de ce monument tel qu'il paraît dans la rue.
L'ensemble annonce l’époque de sa construction, et la place qu’il occupe à peu de distance de la porte de la Chalcidique , nous fait connaître que le triomphateur arriva des pays situés à l’orient de la Thrace. Cette position semble par conséquent indiquer un conquérant qui avait fait la guerre du côté du Danube.
On pourrait supposer que ce héros est l’empereur Philippe, vainqueur des Carpéens , qui , sous son règne , menacèrent la Macédoine, et qu’il vainquit. Cette victoire aurait pu suffire pour porter les habitans de Thessalonique à donner à ce prince un témoignage éclatant de leur reconnaissance ; mais j’ai plus dun motif de croire que ce monument fut consacré à Constantin. En effet , 21osime nous apprend qu’après que cet empereur eut vaincu les Sarmates, il vint à Thessalonique , qu’il y scjourna quelque temps , et qu’il y fit construire un port. On voit encore des traces de ce travail du côté de l'ouest , hors de la ville. Ce creusement a été comblé, et les tanneurs, corporation d’ouvriers très-considérable à Salonique , y ont établi leurs manufactures. La tradition rappelle l’existence de ce port, et des anneaux de fer, attachés encore aux murs de la ville, en sont aussi un témoignage.
Il est donc probable que Constantin reçut à Salonique les honneurs du triomphe. Outre les circonstances que je viens de citer, les sculptures du monument présentent des marches de guerre où figurent plusieurs chameaux. Or ces animaux pouvaient plus aisément se trouver dans l’armée de Constantin que dans celle de Philippe, attendu que le premier avait réuni à ses
troupes des corps venus de 1 Orient, tandis tjue Philippe, arrivant à la hâte de Rome , n’avait rassemblé que ses propres légions et les auxiliaires trouvés dans les lieux de son passage.
Mais , de plus , une monnaie unique jusqu’à présent , que j’ai découverte à .Salonique même , et qui se trouve dans le cabinet impérial de Vienne , offre un solide ajipui à mon opinion. J’en donne ici une gravure : elle est d’argent et d’un grand module , forme très-rare sous le règne de Constantin.
Cette forme , presque insolite sous ce règne , annonce un événement avantageux au peuple, et par conséquent une pièce de circonstance. Le lieu où cette médaille a été trouvée et les types qu’elle porte doivent la faire regarder comme telle.
Sur la partie antérieure , l’empereur est représenté en buste et casqué; il tient de la main droite son sceptre et son bouclier, et de la gauche la bride de son cheval , dont on voit la tête à câté de lui. Son costume militaire et la bride qu’il tient en main me paraissent prouver qu’il entra dans la ville à pied , au milieu de ses soldats, tenant lui-même son cheval par la bride.
Le revers offre une allocution, sorte d’acte que long -temps avant cet empereur on avait cessé de représenter sur les médailles. Ce type ne se retrouve sur aucune monnaie postérieure. Quatre cavaliers et quelques fantassins écoutent l’empereur qui
les harangue, élevé sur une estrade. Une petite victoire, posée derrière sa tète , paraît lui promettre d'heureux succès. A ses côtés, deux guerriers tiennent chacun un des drapeaux auxquels on donnait le nom de labarum , et où Constantin , peu de temps après sa victoire sur les Sarmates, fit inscrire , comme on le sait, le monogramme du Christ.
La légende de ce revers, salvs reipvblicae, fait sentir l’importance que les Macédoniens attachaient à celte victoire : les Gaulois et les Goths avaient laissé dans la Macédoine de cruels souvenirs qui ne s’effàçaient point.
Les ha bilans n’étaient plus assez forts pour repousser de nouvelles invasions; il est donc bien certain que la légende s’adresse à l’armée comme à l’empereur, et quelle exprime la reconnaissance des peuples envers leurs libérateurs. Une particularité appuie mon explication ; c’est que l’allocution représentée sur la médaille est reproduite avec des accessoires plus riches, sur la partie orientale de la base de l'arc de triomphe.
Ce qui est encore très-remarquable, c’est que le dessin des figures de la médaille s’accorde parfaitement avec le style des six bas reliefs qui ornent ce monument. L’opinion publique me paraît avoir confirmé la dénomination d’arc de Constantin que je lui ai donnée. (Planche ni.)
Au centre de la rue triomphale, on voit encore debout, et sur une meme ligne , cinq colonnes d’ordre corinthien , en marbre blanc , veiné de bleu ; elles figurent sur deux faces , et portent un entablement des deux côtés. Au-dessus des colonnes , en dehors et en dedans, s’élèvent des pilastres de huit à neuf pieds de haut , de marbre blanc uni , sur lesquels sont sculptés des bas-reliefs plus saillans que le champ du pilastre, et dun beau travail. Ils représentent des figures humaines à-peu-près grandes comme nature. On y remarque surtout un Ganymède enlevé
par i’aigle de Jupiter, et une Léda, digne, l’un et l’autre, des beaux temps de la Grèce, et d’un meilleur style que l’architecture. Pokocke a beaucoup trop admiré cette ruine. L’incorrection de l’entablement, la maigreur des chapiteaux, décèlent une construction du ni.* siècle; et, si je ne me trompe, cet édifice est en partie composé avec de beaux fragmens qui appartenaient à une époque plus ancienne.
Les parties Inférieures sont enfouies dans la maison d’un Juif. Celui-ci m’a raconté que son père , ayant voulu y faire creuser un puits, fut arrêté dans son opération par de grands blocs de marbre blanc que les travailleurs jugèrent appartenir à un escalier. Je conclus de l’existence de cet escalier, que le monument formait la tribune ou le fond d’un cirque , servant sous la républiijue romaine, et surtout sous les empereurs, à la célébration des jeux publics. Je me suis figuré la tribune de ce cirque comme àpeu-près semblable à celle qui se voit représentée sur un médaillon grec, de bronze, que j’ai eu sous les yeux, et dont l’auteur qui l’a cité m’échappe en ce moment.
Les colonnes représentées sur la médaille sont en avant ; les magistrats se voient en arrière et dans une enceinte triangulaire. Je me persuade que, dans le monument de Salonique, le cirque se trouvait au-devant des colonnes, et qu’on l’a détruit, comme beaucoup d’autres édifices antiques, pour en avoir les matériaux. Dans la tribune pouvaient se placer l’empereur ouïes magistrats; leurs regards plongeoient sur le cirque, et le vainqueur, en montant les marches établies au-devant des colonnes , lorsqu’il allait recevoir le prix, était plus facilement aperçu du peuple et plus applaudi. Telle est ma supposition; elle pourra se trouver confirmée ou détruite par de nouvelles découvertes.
Après l’inspection du cirque et de l’arc de triomphe de Constantin , si on se porte vers la droite , on arrive presque immé*
diatement à l’hippodrome. Ce quartier de la ville , quoique le temps l’ait défiguré, a conservé son ancienne dénomination : une grande partie du terrain qu’il occupait forme encore une place , ei quelques-unes des enceintes dont il parait avoir été entouré sont devenues des laboratoires occupés par des teinturiers. L’histoire a rendu ce lieu célèbre, à cause de l’acte de cruauté que Théodore-le-Grand exerça sur les habitans deThessalonique, lorsqu’il en fit massacrer plusieurs milliers. Ce crime horrible ternit la gloire de ce prince. On sait que saint Ambroise le lui reprocha à Milan , en lui interdisant l’entrée de l’église métropolitaine.
Quand on sort de l’Hippodrome, si l’on revient sur ses pas, on trouve bientôt, à la droite de l’arc de Constantin , un temple antique, en forme de rotonde, servant aujourd’hui de mosquée, et encore en très-bon état. Il présente une singularité assez remarquable ; c’est qu’on y entre par deux portes , l’une située au midi, l’autre au couchant, et entièrement semblables entre elles; il est précédé par une grande cour, au milieu de laquelle on a construit , dans les temps modernes, une fontaine de forme circulaire, à plusieurs tuyaux, où les Turcs font leurs ablutions, préliminaire indispensable de la prière.
Je donne, dans la planche iv, une gravure de ce temple, d’après un dessin exécuté par M. Fauvel , consul à Athènes. Cet habile dessinateur a supposé dans la cour un grand bloc quadrangulaire , de vert antique , qui se trouve dans l’intérieur du temple. La tradition du pays porte que saint Paul a prêché sur cette pierre; on montait dessus par de petites marches taillées dans son épaisseur.
La rotonde est, après le monument d’Auguste et d’Antoine, le plus ancien de ceux qui déposent de la prospérité de Thessalonique sous le gouvernement des Romains. L’explication de cet édifice n’a jamais été tentée , faute d’une connaissance
■ASU fj.
suffisante des mcdaiiles anciennes de la part des voyageurs qui l’ont examiné. Il suffit de le voir pour reconnaître qu’il est de construction romaine. On peut même y trouver, quoiqu’il soit presque entièrement en brique , quelque ressemblance avec le panthéon d’Agrippa. J’ajouterai que ces deux temples sont presque contemporains : ils me paraissent avoir été destinés , à quelque différence près , à un même culte , celui des dieux Cabires , divinités d’abord honorées à Samothrace et dans les îles voisines, ensuite dans toute la Grèce, et jusque dans ritalie.
Les auteurs modernes qui ont traité des mystères attachés à ce culte, et parmi lesquels on doit citer avec honneur le baron de Sainte-Croix ( I ), Freret (2), et en dernier lieu M. Rolle ( 3 ), ont développé, sur ce sujet compliqué, une vaste érudition, sans parvenir à des résultats aussi concluans qu'on l’aurait désiré. Ces trois écrivains disent, par exemple, que le culte des Cabires fut reçu à Salonique, mais il ne font mention ni de l’époque, ni de la cause de cette admission;- bien plus, ils se taisent les uns et les autres sur le nombre et la dénomination^ des Cabires adoptés par les Thessaloniciens.
Les médailles nous offrent sur ces questions des lumières qui ne doivent pas être négligées. Ces restes précieux de la croyance et de la piété des anciens peuples nous apprennent qu’avant le règne de Claude, le culte des Cabires n’avait point encore pénétré dans la ville de Thessalonique , ni même dans la Macédoine. S’il y eût été reçu lorsque la Grèce était libre , les monnaies en auraient infailliblement conservé quelque trace.
C’est sous le règne de Claude seulement que les Thessa-
(1) Sainte^Croix, Rechtrches sur les Mystères du pa^an., tome I , page 44 -
(2) (Euvres de Frereï, Mythol. Cabires, page 52.
(3) Kolle, Recherches sur le culte de Bacchus, tome J , page 223.
loniciens admirent ces grands dieux sur leurs monnaies, et ce fiit en donnant à Néron , encore césar , le titre de dieu Cabire. La médaille sur laquelle il est ainsi qualifié porte autour de la tête, où il paraît encore jeune et qui est laurée, la légende N. KABIPOC. Cette médaille , que j’ai possédée plusieurs fois , et dont le cabinet du Roi s’est enrichi depuis peu , est pleinement authentique. Le premier exemplaire connu se trouvait dans la collection de Pellerin. Cet habile antiquaire n’ayant pas aperçu la lettre N qui précède le mot kabipoc, regarda cette pièce comme autonome. Dès que je fus possesseur d’un exemplaire bien conservé , je vis clairement son erreur. Il me fut facile de reconnaître la tête laurée pour celle de Néron , et d’interpréter la lettre N par l’initiale du mot nÉoï . nouveau , qui , avec le mot suivant, signifie nouveau Cabire , ou, si on l’aime mieux, Ne'ron Cabire, Mais la première leçon est plus dans le mode des déifications usitées par les Grecs sous les Romains. Le revers offre , dans une couronne de chêne , le nom entier de la ville de Thessalonique, Cette couronne est surmontée d’un aigle les ailes déployées. Le même revers se trouve sur d’autres monnaies, ou Néron, également jeune et couronné de lauriers, est tantôt qualifié de César seulement, et tantôt d’Augus.e. Ces titres différens annoncent que ce jeune prince reçut du vivant de Claude les honneurs monétaires, et le titre de nouveau Cabire, comme un heureux présage de son règne futur. On peut voir ces deux monnaies à la planche première, n.°* 3 et 4 -
Quels que soient les attributs , les formes et les qualifications sous lesquels les dieux Cabires furent honorés dans différons pays ; quel que soit le nombre des divinités comprises successivement dans ce culte, il n’importe pas moins de rappeler que, dans l’origine , on voulut désigner sous ce nom Bacchus et Rhéa
ou Cybèle, i’un comme le soleil, et l’autre comme la nature fécondée par le premier, ou, si l’on veut, comme deux grands principes, dont l’un agit activement et l’autre passivement. Sainte-Croix me semble de cet avis , lorsque, d’après de graves autorités, il n’admet que deux divinités dans le culte primitif des dieux Cabires ( 1 ). Cette opinion est d’autant plus vraisemblable , que l’ancien culte des Pélasges était celui du ciel et de la terre , et que des novateurs ont pu confondre Bacchus et Cybèle avec ces deux divinités.
Les Cabires furent généralement regardés comme les grands dieux, d'm magni, divi potes, par la raison qu’on admit successivement parmi eux tous les dieux et toutes les déesses qui étaient Investis d’une grande puissance.
En ce qui concerne les Romains , Denys d’Halicamasse nous dit qu’ils regardaient les Cabires comme les dieux pénates de Rome, ou les dieux protecteurs du peuple (2). D’après ce témoignage , c’est vraisemblablement à ces divinités qu’ Agrippa , gendre d’Auguste, consacra, dans cette capitale du monde, la fameuse rotonde à laquelle il donna le nom de Panthéon, ce qui signifiait temple de tous les dieux conservateurs : ainsi , cet édifice, qui fait encore aujourd’hui l’admiration universelle, était consacré aux Cabires, dieux pénates de Rome.
Dans la construction de leur rotonde, disposée à peu près sur le modèle du Panthéon , les Thessaloniciens ne faisaient qu’une application différente de l’idée religieuse des Romains. La flatterie à laquelle les Grecs avalent été obligés de descendre envers les maîtres du monde, les conduisit souvent à les élever au rang
(1) Loc. cit. tome 1 , page 4 o.
(2) Dionys. Halic,, lib. 1, J 67.
des Dieux. Les Thessaloniciens s’abaissèrent encore pius que les autres Grecs. A l’exemple de ce qui se passait dans l’Asie, voulant adopter un moyen habituel d’honorer des princes desquels ils avaient tout à craindre et tout à espérer , ils les admirent à partager l’encens et les autels des divinités nouvelles de leur ville, les considérant comme leurs dieux pénates.
Telle est la source de l’innovation dont Néron fut l’objet. Nul prince avant lui n’avait été honoré comme dieu Cabire. Il dut apparemment ce privilège aux crimes de Tibère et de Caiigula.
Le Cabire de Thessaionique , dont on voit l’image sur les monnaies , y est toujours représenté seul et avec les attributs de Vulcain : de là on peut conclure que les Thessaloniciens honorèrent particulièrement , depuis le règne de Claude, le Cabire Vulcain ou Hephaistos, lequel , suivant le témoignage d'Hérodote, était le père des autres Cabires (i).
C’est donc le Cabire de Lemnos que nous voyons sur les monnaies de Thessaionique , et c’est avec celui-là qu’on a voulu identifier Néron. Ces monnaies , qui paraissent pour la première fois sous cet empereur, nous indiquent ainsi l’époque de la construction du temple que ce nouveau culte suppose. Depuis Néron, la plupart des empereurs, honorés comme dieux Cabires, ont partagé avec celui de Lemnos les honneurs du culte auquel cet édifice était consacré.
Sur les monnaies en général frappées à Thessaionique avec la figure du Cabire, ce dieu paraît tantôt en habit court, tantôt vêtu d'une espèce de toge : sous la première forme , c’est le dieu lui-même, sous la seconde, c’est l’empereur déifié. Nous devons
(i) Herodot. lib. lll, S 37-
seulement présumer que le prince, quoiqu’il fût représenté sur la monnaie comme Cabire et vêtu de la toge , n’avait pas obtenu le même honneur dans le temple. C’est la statue du dieu de Lemnos qui reçut constamment cet hommage public.
Le Cabire empereur n’était honoré que sur la monnaie; aussi les médailles où se trouve le dieu Cabire vêtu de la toge sontelles très- communes. Il faut pourtant remarquer qu’elles ne reparaissent que sous Commode, encore césar, et qu’elles se multiplient sous Juiia Domna et sous Caracalla ( pl. n , n®‘ 5 , 6 et 1 3 ). Ce fait me paraîtrait devoir prouver que les successeurs de Néron , jusqu’à Commode , n’agréèrent pas cette espèce de déification , et que depuis Caracalla elle devint très-commune, et se renouvela presque sous tous les règnes suivans, jusqu’à Gallien.
Quant aux deux instrumens que le Cabire tient dans sa main, l’un est un rhyton et l’autre un marteau, ainsi qu’on peut s’en convaincre dans la même planche , aux mêmes n°*. Le rhyton n’a pu être consacré qu’au Bacchus des vendanges. M. Rolle s’est mépris lorsqu’il a cru voir un capricorne dans la main droite du Cabire de Thessalonique, et lorsqu’il a dit que ce dieu était tantôt vêtu d’un habit court et tantôt d’un habit long (i). Il n’a pas aperçu la cause de cette différence ; je crois l’avoir indiquée plus haut. Le prétendu capricorne n’est autre chose que le rhyton. Sestini, en décrivant une médaille d’Alexandre -Sévère, frappée à Thessalonique, a pris ce signe pour une enclume: le petit volume de ce symbole a pu l’induire en erreur (2). C’est toujours le rhyton que j’ai reconnu dans la main droite du Cabire.
(1) Recherche sur le culte de Bacchus, par M. Rolle, tome 1 , page 223.
(2) Descripi. Num. vet. , pag. 120, n” 8.
4o VOYAGE
jVI. Rolle a cru voir un scalpel dans la main gauche au lieu d’un marteau : je pense que c’est une autre erreur { i ).
On ne sera pas surpris du mélange des attributs de Vulcain et de ceux de Bacchus, si l’on considère l’époque à laquelle j’ai dit que le culte de ces divinités lut admis par les Thessaloniciens. L’altération des dogmes de la religion hellénique s’était alors beaucoup accrue dans toutes les contrées de la Grèce. Le culte du fils de Sémélé s’était amalgamé avec celui de l’ancien Bacchus, dieu Cabire , et il n’est pas surprenant que le Cabire de Thessalonique ait porté un des attributs du Bacchus de Thèbes. On aurait cru manquer de révérence envers ce dernier, si on ne l’eût caractérisé par quelque signe propre à faire connaître son identité avec le Bacchus déjà honoré dans la ville même et dans toute la Macédoine.
Il est en outre à observer que les monnaies de l’époque où Thessalonique déifiait la plupart des empereurs, nous présentent une foule d’impératrices portant les attributs de Cybèle, et la plupart sans légende.
Pellerin est le premier qui ait reconnu des têtes de femmes romaines sur ces sortes de monnaies, classées parmi les autonomes, c’est-à-dire, parmi celles que les villes frappaient comme jouissant de leur liberté, et qui, par une suite de ce principe, ne représentaient ni têtes de rois , ni têtes d’empereurs. Pellerin , dis-je, a découvert parmi ces monnaies la figure de Tranquilline, femme de Gordien-le-Pieux. Ce docte antiquaire avait d’autant mieux jugé, qu’après lui on a découvert deux médailles de grand bronze, frappées à 'l’hessalonique , sur lesquelles Tranquilline se voit en buste, au revers d’une tête de Gordien, son mari. Sur
(i) Rolle, loc.cit., pag. 224.
DANS LA MACÉDOINE. 4 i
l’une, elle est tourrelée et voilée; sur l’autre, elle est simplement coiffée de tours. (PI. m, n°‘ 8 et 9.) (i) Ainsi les monnaies de Thessalonique nous offrent tout-à-la-fois des empereurs assimilés à des dieux Cabires et des impératrices comparées à Cybèle. On sera moins surpris de cette double adulation , si l’on se rappelle que la déification des impératrices était encore plus fréquente dans l’Orient, et meme dans la Grèce, que celle des empereurs. Nous voyons, sur un grand nombre de monnaies qui appartiennent aux villes , des images de ces princesses , portant les attributs de Vénus, de Cérès, de Cybèle, de Junon, et reconnaissables à leurs traits, quoique leurs noms ne soient pas toujours énoncés dans les légendes qui entourent les tètes. (Voyez, pour Salonique, la même planche, n”‘ 14 et suivans. )
Mais Cybèle était une divinité cabirienne, qui se trouvait aussi associée au Cabire de Lemnos. Ceci me conduit à expliquer les deux portes de la rotonde. Je me persuade qu’une de ses entrées appartenait au dieu Cabire Hephaistos, et l’autre à la déesse cabirienne Cybèle ou Rhe'a. Les deux statues pouvaient se trouver chacune en face d’une des portes. Un fait curieux me semble autoriser ma conjecture, c’est que, parmi les médailles impériales de Thessalonique, portant l’effigie de Julia Domna, de Caracalla, de Salonina, et sans doute d’autres empereurs ou impératrices , il en existe sur lesquelles le Cabire , vêtu de la toge, se trouve dans un temple distyle, dont la façade est semblable à celle de la rotonde de Salonique.
Ces observations parleront en quelque sorte aux yeux , lorsque le lecteur verra les n“* 5 et 13, où le Cabire porte la
(1) Pellerin, Recueil de Médailles de villes, de peuples et de rois, t. K, pl.
toge , et les n‘" 14, 15 et 1 6, où il est toujours en habit court , tenant en main le rhyton.
Il faut encore remarquer que, lorsque les médailles de Thessalonique représentent une victoire tenant sur la main droite une couronne, ou une figure de Cabire, cette figure n’est pas l’emblème de quelque victoire que l’empereur ait remportée, elle est le type de la ville elle-même. La figure de la victoire fait allusion au mot de Thessalonniki , victoire sur les Thessaliens, et lorsque cette victoire porte un petit Cabire sur la main , ce symbole désigne l’empereur lui-même, ou l’héritier présomptif du trône, comme nous le voyons sous Néron et sous Commode.
La rotonde n’est pas le seul temple antique dont la ville de Saloniqueait conservé les restes. Une mosquée qui porte le nom iïEski-Djumü , paraît être un monument beaucoup plus ancien: il passe, parmi les Francs, pour avoir été consacré à Vénus; mais les Grecs devenus Chrétiens l’ayant dédié à je ne sais quel saint , et les Turcs à leur tour l’ayant transformé en mosquée , l’ont tellement défiguré, soit dans l’intérieur, soit à l’extérieur, qu’il a perdu sa forme et son élégance (1),
Au nombre des mosquées qui ornent la ville, il en est deux autres dont la construction appartient au moyen âge , et qui méritent attention ; l’une dédiée à Saint-Démétrlus , et l’autre à Sainte-Sophie. La première est la plus vaste et la plus riche ; elle est divisée en trois nefs, dont la principale est formée par seize colonnes de vert antique. Au-dessus des colonnes s’élève une grande galerie , sur toute la largeur des deux nefs laté-
(1) Le nom d’Eski Djuma, qui signifîe ancien vendredi t m*a paru provenir d’une tradition qui conserve le souvenir du lieu où furent faites les premières prières des Musulmans, lorsqu'ils se furent rendus maîtres de la ville : on sait assez généralement que le vendredi est le jour le plus célébré par les Turcs dans le cours de la semaine.
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