CHAPITRE VIII
Environs de Serrés ; éclaircisseinens sur le Pontus.
Arrivé à Serrés, je me trouvais sur un local favorable à réclaîrcîssement d une question de géographie , qui m'avait toujours paru importante; savoir, si Danville et son savant successeur Barbîé-Dubocage ont été fondés à donner au grand fleuve qui traverse la plaine de Serrés , le nom de Pontus , au lieu de celui de Strymon , sous lequel des géographes plus anciens font désigné.
Cette question en renfermait une autre; il s agissait nonseulement de déterminer l'emplacement àxi Strymon, mais encore de reconnaître celui du Pontus.
II n'est pas nécessaire de s'éloigner de Serrés pour trouver la preuve que le Pontus a sa source dans les montagnes qui environnent cette ville ; tandis que le Strymon prend sa naissance à quarante lieues au-dessus, vers le nord ; Cellarius et d'autres géographes en ont fait la remarque. J'ai déjà rendu compte de mes observations sur les eaux qui découlent de ces montagnes ; il s'agit maintenant d'observer les lieux où elles se réunissent.
En sortant de Serrés du côté de Test , le premier objet qui se présente est un pont de pierre en ruines, adhérant au Varouch.
Ce pont était autrefois composé de six arches ; il n'en subsiste que trois ; on a suppléé à la destruction des autres par unie charpente sur laquelle passent les chevaux chargés, et qui est interdite aux voitures.
Ce pont est établi sur le DoutU-Tcha^i , principale rivière produite par les eaux qui se réunissent aux environs de Serrés. Pendant l'été , le lit est habituellement à sec. A cette époque , toutes les eaux sont prises au dessus de la ville, dun côté, pour fertiliser des jardins; de l'autre, pour être employées dans le varouch, à des tanneries, à des fabriques de teinture, et au service àe% moulins ; celles-ci forment un canal qui se jette dans des marais , au-dessous de la ville.
Au lieu dépasser ce pont, nous côtoyâmes la rivière à notre gauche^ le long des rochers escarpés sur lesquels se trouve l'ancien château. Bientôt après, et au-dessus delà viile, le terrain s'élargit , et va aboutir à une grande prairie ombragée par des platanes , qui en font le principal ornement. On y trouve aussi des* Kiosch , que divers gouverneurs du pays ont fait construire à leurs frais , pour la jouissance du public , et qui deviennent utiles surtout aux écuyers turcs qui se livrent à l'exercice du girit(i).
A quelque distance dé la prairie, on nous fit apercevoir un moulin à. poudre, qui précède les deux prises d'eau dont je viens de parler.
Après cette promenade, nous passâmes de l'autre bord de la rivière , près du canal qui arrose \e% jardins, à côté de la ville. Le plus vaste de ces jardins est une propriété d'un monas-
(1 ) Exercice gymnastique et militaire , semblable à notre jeu de barre , qui consiste â poursuivre l'adversaire sur qui on a barre, et à lui lancer un dard, qui n'est pas ferré, mais qui n'en est guère moins dangereux.
xo6 Voyage
tère situe sur les hauteurs du mont Pangée, à près dé quinze lieues de distance , et auquel on donne le nom de Panaghia Cosfinitia , nom qui paraît signifier la yierge au panier. Chaque année , la fête de la vierge attire à ce monastère un grand nombre de fidèlies des lieux circonvoisîns (i).
Au sortir de ce jardin , où Ton voit une petite église très* ornée, nous allâmes visiter ime mosquée ancienne quia con* serve le nom de Sainte-Sophie « à qui elle était primitivement consacrée* Le terrain où elle est construite est vaste et ombragé. Le pérystile est orné de colonnes de marbre blanc du pays: l'architecture qui annonce la décadence de l'art, sous le Bas* Empire , ne manque pas cependant d'une sorte d élégance. Nous n'eûmes pas la liberté d'entrer dans la mosquée ; mais comme la porte était ouverte, nous pûmes tin moment en considérer Tintérieur , et nous vîmes que des colonnes la partagent en trois nefs.
A peu de distance de la mosquée , et dans la même enceinte , nous rencontrâmes le superbe mausolée que les enfans d'ismaïl* Bey ont élevé à la mémoire de leur père : il n'éclipse pas seulement , par sa magnificence orientale » les plus distingués de ceux qui l'environnent, mais il égale au moins les plus riches de Cçnstantinople » et c'est là qu'il a été sculpté.
Jusqu'à ce moment , nous (l'avions vu que la partie de la
(i) La propriété dont H s*agit Ici est un de ces établîssemens qœ les grands mo^nastères grecs ont presque dans toute la Turquie , et qui proviennent de donations pieuses faites par des fidèles à leur mort* On leur donne le nom général de MétochL II ne s'y trouve quelquefois , surtout dans- les campagnes^ que des laïques en habit de religieux. Dans les villes les Mitochi sont habités par un seul ou deux prêtres, dont le soin est de recevoir les legs et les aumôneSi et de se faire rendre compte des revenus des métairies qui appartiennent au monastère. Le Métochi de Serres esc mixte; il tient du caractère de Tun et de l'autre de ces deux genres d*établissemens.
ifîvîère resserrée entre des coteaux où elle ne verse que des bien-» laits; nous la repassâmes beaucoup au-dessous du pont, à len^ droit où elle s'clargit le plus ; c'est là qu elle commence à mon-> trer Taspect de ses ravages.
Nous marchions à pied sec, à peu de distance du confluent où un des grands ruisseaux qui descendent du Cercine se jette dans la rivière de Serrés. A la place des blocs de granit que cette dernière roule dans les terrains supérieurs , nous ne voyions plus ici que dés cailloux qui se confondaient insensible^ ment avec la vase accumulée dans des débordemens annuels. Cette accumulation de pierres et de vase est le produit des inoA^ dations qui ont lieu ,. chaque année , aux environs de Serrés; Indépendamment de ces içondations annuelles , le gonflement du Strymon en occasionne quelquefois de plus grandes encore, en faisant refluer la rivière; mais ces crues extraordinaires n'ar»rivent que lorsque les eaux du lac Cercine , élevées au niveau de celles de la mer, font déborder le Strymon. Ce n est qu accidentellement que ce fleuve vient alors se mêler avec les eaux débordées du DoutH-TchàL Je tire de ce fait la conséquence que les anciens n'ont pu donner le nom de Pantus qu aux eaux réunies du DûutH - Tchài , et des ruisseaux qui l'environnent , considérés dans Tétat .de gonflement et de submersion qui a lieu tous les hivers : ce nom ne convenait nullement à une rivière quelle quelle fut , qui coulait dans son état naturel.
Le mot de Pontus me paraît exprimer laspect que présentent les environs de la basse ville , lors de l'inondation de son ter« ritoire. Il rend sensible l'image du bouleversement d'un vaste marais. Homère et d'autres poètes grecs et latins emploient le mot de Pontus pour exprimer la mer en général; mais si on cherche la signification propre de ce mpt^ il semble rappeler des idées de crainte et d'inquiétude.. Suivant plusieurs, lexicop*
loS VOYAGE
graphes anciens et modernes (i), il dérive dune racine qui signifie /éprouve de Iû peine ou de la douleur ; le mot qui en est l'adjectif peut avoir formé, par syncope, le substantif Wvro4 j lequel , par ime métaphore usitée dans la langue grecque, désigne une quantité d'eau propre à faire éprouver des dommages. Les dérivés de ce mot confirment le sens qu'on lui a donné; tels sont ceux de K5fwct,7rcyT/{«, je submerge, de k^^'^a-rcv- Tic/A.o^, submersion, ravage occasionné par les eaux, de Traviig^^ , méchant, mordant, dangereux , et beaucoup d'autres.
C'est par le même esprit de la langue des Grecs que divers Ifeuves ou rivières avaient reçu le noiri de Aijxo^, loup, à cause du bouleversement qu'éprouvaient les terres situées près de leurs eaux. Les Turcs ont imité les Grecs» en donnant à ces rivières le nom de Cara-sou , noires eaux ^ nom que portent aujourd'hui le Strymon, i'Érigon et le Mestus.
C'est aussi par un effet du génie de la langue grecque , que des Pélasges lydiens donnèrent, au pays qui \^% reçut en Italie, le nom à'Ombrie , du mot o^tCg^^, qui signifie /j/k/V, et qui faisait allusion à la fécondité que l'Appennin procure à cette province, au moyen du Tibre et de la Nase. Les Romains firent de ce mot celui de imber, pluie. Cet exemple et une infinité d'autres forment la preuve de l'admission de la langue pélasgiqué dans ie pays àes latins.
La mer major , autrefois connue sous le nom de Pontûs, n'avait reçu ce nom des Grecs qu'à cause de la terreur que sa navigation leur inspirait ; aussi n'y entraient-ils jamais sans avoir préalablement abordé à l'île de Samothrace , pour y subir des
( I ) Pontus paraît venir de ii»ri« , Je me fatigue. Je me peine, Je souffre; radjectîf mmriwiç a pu former le mot Pontus.
DANS LA MACÉDOINE- zo^.
expiations , y sacrifier aux dieux Cabires , et se faire initier à leurs célèbres mystères. Les modernes ont qualifié le Pont-Euxin de Mer noire , par les mêmes causes qui portèrent les Grecs à l'appeler Pont-Euxin, ou Axin , en le considérant comme un monstre qui dévore une multitude d'ambitieux appelés par lamour du gain sur ses ondes orageuses.
C'est dans le même sens que les habitans de Serrés ont dû donner aux eaux débordées dont ils éprouvaient les ravages le nom de Pontus. Pour que ce nom pût avoir été donné à un trèsbeau fleuve , tel que le Strymon , dont le cours est de plus de quarante-cinq lieues , il faudrait trouver les causes de cette dénomination vers sa source , ou du moins sur un des points principaux de son cours : or, ces causes ne se trouvant nulle part dans l'intérieur du pays qu'il parcourt , on ne peut , en aucune manière, être autorisé à supposer que c'est le Pontus, et non le Strymon , qui circule dans la grande plaine de Serrés. D'ailleurs les Bulgares qui habitent sur ses bords ont conservé son ancien nom , altéré seulement suivant les désinences de leur langue : ce nom est rendu aujourd'hui par celui de Strouma , dont la ressemblance avec le mot Strymon ne peut laisser aucun doute.
Si le Strymon , considéré dans tout son cours , était le Pontus , tous les auteurs anciens qui ont écrit sur la Macédoine n'auraient pas dît que le fleuve qui sépare la Macédoine d'avec la Thrace est le Strymon. La limite naturelle étant demeurée la même, et le fleuve n'ayant pas changé de place, il s'ensuit que ce fleuve, nommé aujourd'hui Strouma, a toujours été le Strymon. Antîgonus Carystius, auteur d'un ouvrage sur quelques phénomènes de la nature, parle d'une rivière nommée Pontus, qu'on lui a dit se trouver dans la Thrace, au voisinage des Agrianes (i).
(i) Ilfe^^ Ji m tôf 'Kytiùàf Qpcùutf y^^oMf pim vnvtjMv ir^ow^^vôfAAfw/ Tlirav :
Dd
zîo VOYAGE
Quoique cet auteur n'indique pas d'une manière expresse où est situé le pays des Agrianes, il est vraisemblable qu'il a voulu parler des Agrianes de la Haute-Thrace.
Il existait en effet , dans ce pays , un peuple qui portait le nom d' Agrianes. Thucydide ne permet pas d'en douter, puisqu'il nous apprend que Sitalcès , roi des Odryses , incorpora dans ses troupes des Agrianes de la Haute -Péonie, lorsqu'il attaqua Perdiccas II , fils d'Alexandre I , roi de Macédoine ( i ).
Mais le témoignage d'Antigonus n'est pas suffisant pour faire croire à la réalité d'une rivière nommée Pontus dans la Haute- Thrace, où il ne se trouve que des torrens, et où le Strymon lui-même n'est encore qu'une rivière peu considérable, divisée en plusieurs branches, qui ont toutes une pente rapide, et qui, par conséquent, ne forment pas des inondations habituelles.
Hérodote, d'ailleurs, fait mention d'un peuple nommé aussi les Agrianes ^ qui habitait les environs du mont Pangée (2); il est vraisemblable que ces Agrianes étaient une colonie descendue des montagnes voisines, comme les Dobères, établis aussi auprès du mont Pangée, paraissent avoir été une colonie de ceux de la Haute-Péonie , dont parle Thucydide (3). Mais, quoi qu'il en soit, Antigonus, qui ne fonde son opinion que sur des ouï-dire, peut facilement avoir confondu les Agrianes voisins du Pangée avec ceux de la Haute-Thrace, et le Pontus des plaines de Serrés avec quelque ruisseau des montagnes supérieures; ce serait en un mot se décider d'après un témoî-
AntTg. Caryst. Hïstorianim mirabllium collée tanea. cap. CLI, pag. m, Lugd. Batav. 16 19.
(i) Thucyd., lib. il, cap. XCVI.
(2) Herodot., lib. v, cap. xvi.
(3) Thucyd., lib. Il, cap. XCIX.
gnage trop peu certain, que d'établir le Pontus dans les montagnes de la Thrace, quand nous voyons l'inondation qui mérite réellement ce nom, exercer annuellement ses ravages dans la plaine de Serrés.
On trouve au nord-ouest de Serrés, et à douze ou quinze lieues de cette ville , une autre rivière qui porte aujourd'hui le nom de Vistrina, Elle se forme des ruisseaux qui descendent des vallées du Cercine , allant du sud-est au nord-ouest , et elle se jette dans le Strymon , à peu de distance de Mélénic. Celte ville de l'ancienne Médie s'appelait autrefois , suivant Tite-Live , Petra , et était la capitale de la contrée (i). On la nomme encore aujourd'hui Petrits , et on y tient, chaque année, une foire que fréquentent beaucoup les marchands de SaIonique« Mais la Vistrîzza ne saurait être confondue avec le Pontus , puisqu'elle prend sa source dans le pays àts Médes , et qu'elle traverse des plaines qui ne sont nullement marécageuses.
On ne peut pas confondre davantage le Strymon avec le Mestus, car celui-ci coule au pied du mont Rhodope, à quinze lieues de Serrés.
Le Strymon ne peut pas se trouver non plus dans les forêts du Cercine. Les marchands et \^s bergers que j'ai consultés , m'ont tous assuré qu'on n'y rencontre que des ruisseaux qui se jettent dans la Vistrizza.
Je le répète enfin, le fleuve que je désigne pour être le Strymon conserve , parmi les Bulgares , le nom qu'il portait anciennement; ils l'appellent Strouma, au lieu de Strymon , par la difficulté qu'ils ont à prononcer les finales des noms grecs terminant en on.
(i) Tit-Liv. lib. XXVI, cap. XXV, et iibXL, cap. xxii.
aïo VOYAGE
Quoique cet auteur n'indique pas d'une maii situé (e pays des Agrianes, il est vraistnil parier des Agrianes de la Haute-Thracc.
Il existait en effet, dans ce pays, v.n nom d'Agriûnes. Thucydide ne pernu ■< qu'il nous apprend que Sitaiccs , iv^ dans ses troupes des Agrianes de i attaqua Perdiccas II, fils d'Ak'xan'!
Mais le témoignage d'Antigoiui croire à ia réalité d'une rivictL' r Thrace, où il ne se trouve (|ii(.
lui-même n'est encore qu'uiiL' i en plusieurs branches, qui oju par conséquent, ne forment j
Hérodote, d'ailleurs, fiiii ies Agrianes, qui habitait :
il est vraisemblable que ■.
cendue des montagnes \o' auprès du mont Pang' \.
ceux de la Haute-Pt-^' quoi qu'il en soit. An sur des ouï-dire, peut voisins du Pangée avec des plaines de Serre-; supérieures; ce serait
Antig. Caryst. Historiaru Batav. 1619.
(') Thucyd., lib. II, c
marbre blanc statuaire, production très-coninrane sur toute
cette côte.
Une forêt qui s'étend jusqu'au sommet de la montagne , des eaux limpides et abondantes qui en découlent , des vergers d'oiî-: viers , de beaux vignobles , nous annoncèrent bientôt le monastère antique qui forme le centre de cet agreste paysage. Jamais retraite ne put mieux convenir à une communauté d'ermites ; mais le voisinage de Serrés en fait piutôt un séjour de divertissement qu'un lieu de pénitence. Le grand ruisseau qui Serpente dans ses environs et la fraîcheur des bois y attirent , dans la belle saison , un grand nombre d'habîtans de la viiie. Nous nous trouvâmes bientôt au milieu d'une réunion de riches marchands et de leurs familles. La plupart ont feit bâtir sur leô coteaux voisins du monastère de petits logemens qui leur servent non-seuiement pour jouir du bon air et du repos , mais encore de sauve-garde dans les temps de peste.
Cette maladie avait commencé à se manifester à Serrés, et notamment chez un des primats nommé Manoli-Papas-Ogiou(î), Sa famille occupait trois maisons , dont deux se trouvaient déjà contaminées. Les sujets du Grand- Seigneur, de toute religion, sont tellement familiarisés avec la peste , qu'à chaque nouvel accident qu'éprouvait ce primat , il se contentait de séparer les uns des autres les membres de sa nombreuse famille, et d'emprunter les habits de ses voisins pour faire purifier les siens et ceux de ses enfans. Il était sur sa porte , lorsque nous approchâmes de son habitation. Nous nous entretînmes quelques momens avec lui , à la distance convenable.
Le mal n'était pas assez répandu pour que les communications
{ I ) Ce qui signifie Manuel, fils de prêtre.
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fiassent entièrement interrompues, et nous empêchassent d'abordei* au monastère. Nous y fumes accueillis dans une belle salle que le Bey Ismaïl défunt avait fait arranger à ses frais pour y venir passer de« journées entières. Ce fut dans cette salle que ion nous seryît à dîner ; çt ensuite un des caioyers nous fit parcourir l'intérieur du monastère.
. Je fus d'abord surpris de la richesse du cellier; les foudres spnt d'une grandeur énorme , et très-artîstement cerclés ; des plats de cuivre étamés se trouvaient entassés en grande quantité dans un appartement de plain-pied Le conducteur nous ejcplîqua la cause de ces préparatifs.
Il nous dit que la fêle de la Saint-Jean attire annuellement, nqn-iseulement de la ville, mais encore des villages voisins, une très-grande réunion de chrétiens , et que le monastère est dans l'habitude de leur fournir du vin et des alimens. Nous vîmes en même temps les grands chaudrons employés ce jour-là à préparer les mets qu'on distribue aux personnes qui se réunissent pour manger ensemble i à l'ombre des bois. Ce même caloyer m'avoua que ce concours annuel était très -lucratif pour le couvent , par la quantité de donations que chaque fidèle y laissait, quoiqu'il n'existe là-dessus aucune obligation formelle. Lies . re^ligieuk de tout l'empire ottoman sont dans l'usage de célébrer la fête de leurs patrons de la même manière. Ils exercent aussi habituellement l'hospitalité envers tous les passans , et l^ hébergent pendant trois jours ; cet usage , très - pratiqué en Europe dans le moyen âge , existe encore , comme on sait, dans différentes provinces de l'Espagne et de l'Allemagne.
Nous étions arrivés trop tard à Serrés pour assister à la fête du Saint , et je ne puis par cette raison en donner la description ; mais comme il se mêle toujours aux fêtes des Grecs quelques restes des usages de l'antiquité , et que, sous ce rapport.
DANS LA MACÉDOINE. i>ii5
elles peuveut offrir un égal intérêt ,, je^ vais, y suppléer ^ par* le tableau d'une fête du même genre dont j ai été témoin.
Je me trouvai , il y a quelques annpes, sur les côtes nord de Scîo , Ja veille de la fête de saint Dimitri , lune des plus célèbres de la Grèce , dans un village nommé Volisso. Ce pays ; qui ne contient qu'environ six cents âmes , e^t très-peu connu des voyageurs et de nos géographes, quoiqu'il paraisse avoir été, sous le bas-empire, une petite ville, à en juger par les restes d un ancien château , où se trouve une église en ruine , ornée de peintures. On allait célébrer la fête du Saint, dans uQie église dépendante d'un monastère peu éloigné. Un grand nombre d'habitans du voisinage y étaient rassemblés ; la curiosité wî-y conduisit. Le matin, dès que la messe fut terminée, on amena un bœuf qui y fut immolé en présence d'un grand Aombre d'assistans^ Pendant qu'on en dépeçait les membres, on préJparait le feù et les chaudrons où les viandes^ devaient être aprêtées , soit pour la soupe , soie pour les ragoûts , qui furent assaisonnés avec beaucoup d'oignons et d'épiceries. Quand tout fut prêt , les chefs des familles campées aux environs vinrent , ainsi que d'autres assistans , prendre la portion qui leur était destinée, suivant le nombre des personnes réunies à chaque table. La quantité de vin variait en raison de la faveur dont jouissaient auprès des frères distributeurs, soit pair le rang, soit par des liaisons d'amitié ou de parenté , tes personnes à qui se faisait la distribution; les plus accréditées recevaient, au lieu de verres , un cratère d'argent.
Chacun ayant pris place a son gré sous les arbres des environs , la joie commença bientôt à s'établir. Elle se manifesta par des chants et par des décharges réitérées des armes. La danse ne tarda pas à se mêler à l'allégresse ; mais on n'y voyait figurer que d^. hommes : >les fêtes de ce genre sont censéèis
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religieuses, et, d après ce principe, les femmes ne peuvent que les regarder.
Le primat chez qui j étais descendu me fit l'honneur de m admettre à sa table , où se trouvaient quelques personnes invitées. Sa femme et ses enfans étaient demeurés au logis , pour y recevoir les étrangers qui avaient , comme dans les temps antiques , droit d'hospitalité chez eikK. On fit aux convives les honneurs d un cratère d'argent ; il circulait à la ronde , et servait successivement à chacun. Je ne fi^is pas peu surpris dy apercevoir des ciselures qui retraçaient des compositions antiques. Le fond de la coupe représentait un lièvre poursuivi par deux lévriers ; d'autres cratères étaient semblables à celui-là ; ils me firent penser au culte de Diane. Le local se prêtait à l'idée de l'existence d'un ancien temple de cette déesse , dans l'endroit où se trouve actuellement l'église. Deux petites colonnes en marbre blanc , d'ordre ionique , que j'avais remarquées dans l'intérieur du monument, confirmaient cette opinion, qu appuyaient encore de hautes montagnes et une forêt voisine.
Sous quelle dénomination la Diane de Volisso avait-elle été honorée? c'est ce que je ne saurais dire avec certitude : on peut toutefois présumer , par les médailles d'Ionîe en général , que c'était une Diane chasseresse.
Je ne dois pas oublier que Volisso , dont le territoire est aussi borné que sa population , possède encore dix-sept églises, et que cependant la plupart des habitans demandent l'aumône*
Une fille de ce pays ne peut se marier, si elle n'est allée quêter
sa dot à Smyrne ou à Constantinople. Ce déplorable usage, unique dans la Grèce , me parait appartenir à des temps antérieurs au christianisme , et n'être qu'une modification d'une coutume autorisée dans les temps anciens, et que la religion chrétienne n'a pu entièrement abolir. La- misère: la perpétue , et
l'affreux massacre des habitans de l'île de Scîo , qui aura vraisemblablement suspendu pour long - temps le culte de Saint- Dîmîtrî sur les ruines d'un temple de Diane , n'aura fait que consolider et étendre une pratique honteuse pour la civilisations et trop souvent contraire aux bonnes moeiors.
On peut supposer que la vitle de Volisso, située au nord de Scio, possédait aussi un temple , consacré à Vénus, et où cette déesse était honorée de la même manière que dans l'île de Chypie. Or, Justin prétend que les habitans de cette dernière île souffraient que leurs filles allassent sur les bords de la mer amasser leur dot par les moyens les plus vils (i).
Hérodote; sans doute plus exact ; dit seulement que, dans quelques cantbns de l'île de Chypre , on laissait la liberté aux femmes d aller gagner de l'argent par des complaisances que Vénus approuvait (2). Ce dernier témoignage est plus vrai-r semblable que celui de Justin y dont nous devons croire que l'affirmation est trop générale.
Quoique la prostitution des fenimes et des filles fût admise et consacrée, même par le culte, à Chypre, à Babylone, à Corînthe et dans d'autres lieux , il n'est pas présumable que tous les habitans d'une île ou d'une province voulussent rigoureusement adopter une licence qui devait répugner aux mœurs de la Grèce, civilisée et savante ; mais le bas-peuple pouvait s'y livrer , parce qu'il était pauvre , ignorant et superstitieux ; et tels devaient être particulièrement les habitans de la ville de Volisso» dont la population n'était composée que de pêcheurs ,. de quelques agricult<eurs et de bergers. • 11 ne serait pas présun^able
(1) Lib. XXIII, cap. V.
(2) Lib.k, pag. 95 9 éd. Wesseling. > .
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qu!un pareil usage jseifût établi sôus i'empîrp de {a religion ^rhrétienne ; mais les prêtres auront été forcés de le. tolérer , pajTce qu'il était protégé par d'anciennes habUudes , et il la été miême par le gouvernement turc.
L'idolâtrie n'a pu s'anéantir tout-à-coup. ; et si l'on . ne remarque pas toujours » comme à Volisso , des restes de l'ancien culte associés aux fêtes publiques et'auy: usages .même du christianisme, joïï rencontte soti vent dans toutes Içs pjrovinjces grecques une admiration qu'on J>ourra^t dire naturelle , une sorte d'attachènfïent invoiontaice pour les, débris. des temples.et djes image? qui foripaient ancienn^âment l'objet de Ja . vénération publique^ Ge n'est pas ; l'aniour de l'art qui inspire çq sentiment; il^st >mêlë d!igriorahce«t, de superstition : mai^. il. subsiste dans i^esprit de ce peuple un «oi^venîjr vague c^u respçct que s^si^fin* cêtres «valent, voué à ces monuhiens religieux; et, <$'il ne considère plus> un fragment dfune statue comme la reprçsentatjpii d'une divinité » il croit du moins y voir un talisman préciç^x pour te pays;) et on peut direTimageou i'hab^taiiion d'un bon génie cfuï lé protège* J , ,.. .!
La crédulité est teile dans cei;tains; pays de l'orient , qu'on attache une vertu protectrice à cfe simples fragoiens de ^tôtu^s et 4^ bas<*reliefs / et même ^ :des inscriptions. PresK].ue tontes ;jeai jnair afonsi ' d- 'Atf\ènesi présentent quelques . morceaux de ce genre. ^ai^dessUs des portes; Je citerai dçux exepples • récens de oetl^ sortéî d'attachement pour ies..raonuinens.jâhciensr . , ' J'ai été «ouvent^témoîn •de.ia'^|mgiiEn<:i9 des habitans die. la campagne ^ soqfFrir q^i'on leur. .eii|eycit ^des j frag^iens .le plu$ souvent très-dégradés.
Pendant que M. le côîTite*'"dB'<DhDiseul'-~Gouffier résidait à Constantinople I en qualité d'ambassadeur , Husseim Pacha, celèbre amiral de ce temps, et beaii-frère du, Sultan, permît à
DANS LA MACÉDOINE. irp
ce ministre dVnlever * là fameuse inscription de Sîgée, îflustirée par Chishuil ; mais la pierre où était gravée cette inscription , servant de siège à la porté dé i église du viilage, était devenue un objet d attachement pour les habitans du pays ; et les per* sonnes envoyées sur les lieux de la part de l'ambassadeur» éprou* vèreiit une tellç opposition, quelles furent obligées d'abandonner leur entreprise. . 1 . { Peu de temps après , Jorsque te même amiral se trouvait aux ! Dardemeiies avec son escadre:^ lord Elgin , ambassadeur d'Angleterre , n'obtint que par la présence de ce commandant le monument auquel M. le comte de Choiseul avait renoncé par égard pour les préjugés des habitons , et pour ieutt éviter des vexations , en cas de plainte de sa part ^au Pacha. . Au commencement de ce siècle, des Anglais qui voyageaient dans l'Attique , s'emparèrent du - beau fragment de l^ statue .de Cérès , que les étrangers aimaient à retrouver audevant du temple d'Eleusis. La propriété de ce fragment ne coûta aux acquéreurs qu'une paire de pistolets donnés à l'aga d'Athènes, rapacé asiatique que les Athéniens flétrissaient du' nom de tyran, et auquel ils parvinrent, par l'effet de l'argent' qu'ils semèrent auprès de quelques grands de Constahtînôple , à faire trancher la tête. La terreur qu'inspirait cet aga arrêta toute espèce de résistance. . Quelques années auparavant , un amiral vénitien, dont le vaisseau était mouillé à la rade d'Eleusis,' ayant voulu tenter l'enlèvement de cette figure , les Grecs s'étaient armés ; ils avaient fait front contre les ravisseurs^, et k statue était restée sur le parvis du temple qu'elle semblait protéger par sa présence. Ce lieu sert en effet à établir en menles les gerbes récoltées danis les environs , et le monu*ment colossal , représentant la déesse posée debout , semblait en corei présider à la culture de la plaine d'Eleusis. L'attachement
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^xo VOYAGE
des habitons pour cette statue mutilée était si profond , qu'ifs ne cessent aujourd'hui de la regretter.
Je reviens au monastère de saint Jean-Prodromos , dont f al voulu faire connaître indirectement la fête, en retraçant celle de Voiisso. .r
(Dans une des salies qui précèdent l'église, se trouvait le portrait , de grandeur naturelle , du roi de Bulgarie , regardé comme le fondateur du monastère. Ce portrait, peint sur le mur, et réuni avec d^ux autres dansi un même cadre , me parut trop fraîchement exécuté pour dater de la fondation du couvent.
Sur cette objection, notre conducteur me répondit que depuis peu d années un peintre grec avait rafraîchi toutes les peintures de cette salle , mMs sans rien changer ni aux couleurs ni aux airs de tête, et qu'il pouvait le certifier comme témoin. Il ajouta , d'après les traditions conservées dans le monastère , que ce roi se nommait Estienne, qu'il tenait sa cour à Serrés , qu'il avait épousé Hélène, fille d'Andronic III { Paléologue ) , et sœur de Jean V , lequel eut jjour collègue Jean Cantacusène. Il nous dit aussi qu Estienne était un prince très-pieux , ainsi que Jean V , qu'ils resserrèrent les liens de leur parenté , et se réunirent pour la fondation de ce monastère , lequel fut dédié à saint Jean- Prodromos, c'est-à-dire , le Précurseur , ou saint Jean -Baptiste.
Quoique l'histoire ne nomme point le fils du roi de Bulgarie qui épousa Hélène , fille d'Andronic III , il est facile de reconnaître, dans le récit de notre caloyer, le prince Estienne, contemporain en effet et beau^frère de Jean V.
On peut bien se persuader que ce dernier prince, collègue de son beau-frère Cantacusène^ et mécontent de lui, se trouvant obligé de se retirer à Thessalonique , se lia étroitement avec Estienne pour trouver en celui-d im soutien , lorsqu'il voudrait reprendre ses droits à la totalité de l'empire. On sait qu'il
parvînt à rentrer à Constantinople , et qu'il obligea Cantacusène de renoncer à un partage auquel il n avait lui - même consenti que forcément,
La peinture dont il s'agit contient trois portraits, savoir, ceux du roi et de la reine en habits royaux , et au milieu d'eux celui de leur fils , âgé de huit à dix ans. On pense bien qu'elle n'ofire rien de curieux sous le rapport de l'art , si ce n'est toutefois le costume des trois personnages ; mais elle éclaircit divers passages de l'histoire des Paiéoiogues et de celle des rois bulgares , qui ont été négligés par les historiens con- , ^r
temporains. On peut reconnaître , par l'âge de l'enfant , que le mariage d'Hélène avec Estienne dut avoir lieu avant la mort d'Andronic, et qu'il fut un effet de la prévoyance de ce prince , lequel voulait , en mourant , faire à son jeune fils un allié puissant d'un prince qu'il aurait eu vraisemblablement à combattre sans cette alliance.
On ne connaissait pas le nom du prince bulgare auquel Hélène avait été mariée ; on ignorait aussi le nom de la ville où habitait le roi son mari. Le monument dont je parle éclaircit ces deux points ; il fait connaître la ville de Serrés pour une de celles où résidèrent les rois de Bulgarie , et atteste par conséquent son importance territoriale , politique et commerciale. Cette ville se trouvait en effet placée au centre des conquêtes des Bulgares , qui s'étaient établis jusqu'aux environs de Salonique. On pourrait inférer du choix que fit Jean V de cette résidence f lorsqu'il fut obligé d'abandonner Constantinople à son collègue Cantacusène , qu'il comptait sur l'appui de son beaufrère , pour se préparer les moyens de faire valoir ses droits à la couronne ; ce qu'il effectua à l'âge de vingt-deux ans.
Quoique les historiens ne fassent aucune mention des troupes que Jean V employa pour renverser du trône un guerrier tel
que Cantacusène , on ne peut douter que ce ne fut avec ie secours d'Estîenne , et que ce dernier ne se mît lui-même à la tête de ses troupes.
Par la tradition conservée chez des religieux de Saint- Jean, au sujet de ces deux princes , nous pouvons trouver aussi réj>oque de la fondation de leur monastère. Estienne n était pas encore roi . lorsqu'il épousa Hélène , et Jean V, qui n'avait que neuf ans quand son père mourut , en avait quinze lorsque Jean Cantacusène , régent , fut proclamé empereur eonjôinteîment avec lui ; il pouvait en avoir dix-sept , quand il épousa Hélène, fille de son collègue; il était âgé de vingt -deux ans , quand il partit de Saionique avec l'armée qui le rétablit dans sa capitale , et de vingt-trois , lorsqu'il força son beaupère à descendre du trône. L'année suivante , qui est l'an 135^» ce prince, ayant vaincu Mathieu Cantacusène, son beau-frère, demeura seul possesseur de l'empire ; il était alors âgé de vingtsquatre ans. Il résulte de ce calcul que le séjour de Jean^ à Thessalonique dura environ cinq ans. Peut-être ce prince exécuta-t-il le projet de la fondation du monastère , de concert avec Jean V, dans le même temps. Il est cependant plus vraisemblable que cette fondation fut l'accomplissement d'un voeu que te roi Estienne et l'empereur Jean firent ensemble pour le succès de leurs armes , lorsque la guerre eut été déclarée aux deux Cantacusène. Cette dernière opinion, plus conforme à l'esprit du temps et à la situation de ces deux princes , me paraît la seule admissible: elle fait dater l'établissement du monastère de Saint- Jean -Prodromos et sa dotation de l'an 1357.
Après avoir parcouru ce couvent, nous visitâmes quelques personnes du pays. A peine paraissaient-elles se douter qu'il y eût auprès d'elles une famille chez qui la peste s'était manifestée.