CE MONUMENT
En suivant la même direction , nous avions au-devant de nousies collines qui dominent Phiiippi , et qui unissent lePangée avec THémus, et je suis convaincu que c'est à cause de cette position intermédiaire qu'elles ont été appelées dans l'antiquité le Symbole. Les deux batailles qui décidèrent du sort de la république romaine, après la mort de Jules -César, ont rendu ce lieu célèbre. Il me parait certain que c'est dans lés gorges du Symbole que l'armée romaine de Cassius et de Brutus s'ouvrit un passage pour contourner ïe% retranchemens de celle que commandait Norbanus , et qui occupait les détroits inexpugnables àts Sapéens , du côté de la mer. Je reviendrai tout-à-l'heure sur ce grand événement.
A mesure que l'on approche des collines de Phiiippi, qui s'avancent dans ia plaine et qui la rétrécissent , la campagne , devenue plus riante , annonce la belle source qui la féconde. Cette source a fait donner au hameau auprès duquel elle prend naissance , le nom de Bounar-Bachi , le même que porte la source qui est à peu de distance de Drame.
Nous traversâmes, sur xme grande pierre, un canal profond. L'eau y est abondante, et coule rapidement. Des chaumières, éparses ça et là , rendent ce lieu très-pittoresque.
Nous visitâmes la fontaine où dut se désaltérer l'armée de Bru-
tus et de Cassius , après avoir manqué d'eau pendant un jour. C'est à peu de distance d'un moulin , et au bas de ia mon-
i6 VOYAGE
tagne , qu'on aperçoit des sources , dont de grands blocs de rochers défendent l'accès. Tout est brut et monotone au lieu de leur naissance ; aucun jeu de fa nature n'y récrée la vue; ce n'est qu'au sortir du moulin , que le ruisseau présente un aspect pittoresque , par le contraste de la rudesse du bassin d'où ii sort avec la fraîcheur du passage qu ii embellit. On ne peut douter , d'après le témoignage de Dîon-Cassius et d'autres anciens auteurs , que cette source ne soit celle du Zigastès , petite rivière qui va former les marais de Philippi, pour se jeter ensuite dans TAngitas. Je reviendrai sur ce sujet.
Nous suivîmes , sur la droite , le coude que décrit la montagne , entre les hauteurs et de belles plantations de maïs , qui s'étendent au loin sur les bords du Zigastès. Ce chemin nous conduisit à une prairie , que nous laissâmes à notre droite en reprenant notre première direction.
Ayant dépassé la prairie , nous nous trouvâmes bientôt sur les ruines de l'ancienne Crénides qui , après avoir porté le nom de Philippi , que lui donna le père d'Alexandre , devint une colonie romaine sous le même nom.
J'observerai en passant qu'Appien (i) confond cette ville de Crénides avec celle de Datas; il n'en fait qu'une seule ville. M. Raoul-Rochette a parfaitement éclaircî ce point de critique, dans son Histoire des colonies grecques (2). Je dois ajouter à ses judicieuses observations, que les mines du Pangée se trouvaient au-devant du Crénides. Cette ville n'avait été fondée par les Thasiens que pour protéger leurs mines ; et Philippe , lorsqu'il en devint roi , ne la fortifia que par le même motif.
( r ) Appian., BelL c/v., lib. iv, pag. 6jo.
(2) H ht. des Colon» grecq. , tom. IV, pag. 17 et 18.
Au-dessus des ruines , sur un coteau très-éievé , on aperçoit un ancien château : il défendait autrefois la ville » à laquelle ii tenait par un mur très*solide » qui existe encore presque en entier.
Lorsque j'arrivai aux ruines de Philippin la moisson était terminée , et les semailles étaient encore éloignées. Le laboureur était rentré dans ses foyers , au pied des collines situées à une lieue de distance de l'ancienne ville. Nous nous trouvâmes seuls entourés de ruines antiques et de maisons de divers âges , extrêmement dégradées et désertes. Un énorme rocher fort élevé , taillé à pic , et à main d'homme , sur lequel s'élève un mur qui conduit à un ancien château » et dont on a tiré par couches de grands blocs , pour en construire un théâtre qui en est voisin, a dû contribuer à former l'enceinte de la ville; il borne la vue, du coté de l'orient. Tous ces objets abandonnés nous rappe-* laient les dévastations successives que ces malheureux pays ont éprouvées : la ville célèbre de Philippi ne renferme aujourd'hui que des animaux sauvages ; l'oiseau de Minerve s'y régénère au milieu des débris.
J'espérais toutefois que notre isolement faciliterait mes recherches d'antiquités. On sait combien en Turquie le voyageur européen éprouve de contrariétés , lorsqu'il veut copier les inscriptions conservées souvent dans de grandes villes , même dans les villages et dans les cimetières. La présence d'un Janissaire n'est pas toujours suffisante pour contenir l'insolence dune populace hébétée et supestitieuse ; mais dans ma position, je me voyais totalement dégagé d'une telle appréhension.
Dabord , sans descendre de cheval , nous traversâmes cette solitude, et nous allâmes voir, à quelque distance de la porte sud , un monument qu'on nous avait beaucoup vanté à Drame , et qui se trouve placé sur la grande route de Constantinople ,