‹ Voyage dans la Macédoine [microform]Chapitre 37 sur 66 · II. G · texte numérisé non relu

II. G

nos pays; mais ils n'étaient pas sans agrément pois r des personnes habituées au chant oriental.

Le leô demain , nous primes la route d*AIi-Strati , en suivant le cours de la rivière que nous avions à notre droite, et qui depuis la grotte contourne la plaine , à l'est du Cercîne. Nous la traversâmes plusieurs fois, et la laissâmes à notre gauche, pour parvenir , après trois heures de marche , à la petite ville d'Ali-Strati. Jai déjà observé que ce n'est qu'auprès du pont que cette rivière prend un accroissement considérable, par le seul écoulement des eaux dont j'ai fait souvent mention.

La première fois que nous avions passé par le même chemin , nous étions descendus dans un Khan. Cette fois le docteur voulut visiter l'économe ecclésiastique du lieu, son ami particulier; celuî-cî nous reçut si bien, que toute sa maison ne fut occupée que de nous, et du repas qu'il nous obligea d'accepter chez lui. Nous reprîmes ensuite ie chemin des hauteurs , en suivant des coteaux presque incuites , dans la direction du sudest ; nous parvînmes, dans une heure et demie, à un pont auquel les gens du pays donnent le nom de pont d'Anghista, et dont j'ai déjà parié ; il est situé sur la rivière que nous avions presque toujours suivie jusqu'alors , et qui ne. pouvait être que celle qu'Hérodote appelle Angîtas.

Ce dernier fait m'était pleinement démontré; car premièrement, ainsi que je viens de le dire, le pont porte encore aujourd'hui le nom de pont d'Anghista ; secondement , la rivière se jette dans le lac Cercine , et de là dans le Stry mon ; ce qui est conforme au récit d'Hérodote sur l'Angitas ; troisièmement enfin , il n'existe autour du lac aucune autre rivière remarqua* ble dont les eaux y abordent ; celle que j'avais suivie depuis la grotte est la seule un peu importante que le lac reçoive.

Rien ne manquait ainsi à mes observations sur les environs

de Drame et sur la plaine de Phiiîppi. J'avais reconnn les sources du Zigastès et celles de l'Angitas ; j'avais suivi le cours de cette dernière rivière autour des bases sud-est du mont Cercine , à Test de Serrés et au couchant de Phîlippi : il ne pouvait donc plus rester de doutes sur le passage d'une division de l'armée de Xercès par cette partie nord du mont Pangée.

Parvenus sur le pont d'Anghista, nous avions devant nous plusieurs villages , savoir, Anghista qui porte le nom de la rivière, Pervista, Jeni-Kieui et Sdraviti. Ce dernier nom me rappela ce que m'avait dit l'archevêque de Salonique , au sujet des sources de l'Angitas, savoir, qu'en parcourant son ancien diocèse , il avait aperçu beaucoup de ruines à Sdravitz , et qu'il ne doutait pas que ce village n'eût tiré son nom de celui de Drahesque, altéré par les Bulgares, qui de Strymon ont fait Strouma , et d'Angitas , Anghista , à cause des difficultés de prononciation , que leur présentent les désinences de quelques mots grecs.

Nous repassâmes le pont pour prendre la route des coteaux qui conduisent à ZJalova, où nous fûmes reçus chez les mêmes Grecs qui nous avaient précédemment bien accueillis. Comme je témoignais au docteur Messiço le regret de quitter, sans la parcourir, la partie du Pangée où s'était donnée la bataille de Philippi , Il tâcha de suppléer au>^ notions que j'aurais puisées sur les lieux, en nie disant qu'il serait difficile de trouver aujourd'hui des traces bien certaines de la démarcation des deux camps romains, attendu que la charrue sillonne ces terrains tous les jours ; mais qu'il ne doutait pas qu'un village qui a retenu le nom de Portes n'eût du rapport avec ces campemens. Il ajouta qu'en allant au monastère de la vierge Cos^nityi , dont j'ai fait mention au chapitre IV, et en passant par un village nommé PaUocori^ vieille ville, il avait aperçu, à peu de distance de

ce village , et dans divers endroits , des scories des m(?taiix qu'on y avait autrefois purifiés. Ce rapport me donna lieu de croire que Paléocori ne pouvait être que l'ancienne Datas, car on sait que cette ville était bâtie à côté des mines exploitées par les habitans , et l'on peut se rappeler que les Athéniens y éprouvèrent une grande déroute, en voulant s'emparer de ces mines. Un fait prouvé précédemment fortifiait ma conjecture , c'est que Paléocori et Phiiîppi ou Crénidès étaient deux villes différentes et voisines l'une de l'autre.

Arrivé le lendemain à Serrés , je résolus de prendre la route de la Bîsaltique où j'espérais faire de nouvelles observations géographiques intéressantes, car les anciens ont beaucoup négligé cette partie de la Thrace libre , qui ne fut entièrement soumise aux rois de Macédoine que sous le règne de Philippe, père d'Alexandre.

Nous nous dirigeâmes, mon compagnon et moi, vers Nigrita, petite ville adossée aux montagnes de la Bisaltique , sur la grande route de poste qui conduit des deux Moesies et de la Servie dans l'intérieur de la Macédoine , et nous parvînmes directement à Nigrita , à travers des marais impraticables pendant Fhîver , et qui s'étendent jusque sous les murs de Serrés. Dans moins de deux heures, nous abordâmes à un pont nouvellement construit aux frais d'Ismaïl-Bey, soit pour la commodité des habitans de la côte nord de la Bisaltique , soit pour la feciiité des courriers et des voyageurs qui passent par cette route, en arrivant à Serrés, ou en quittant cette ville.

Une heure après le passage du pont , nous entrâmes dans le fertile territoire de Nigrita , dont la culture du coton et celle de la vigne rendent l'aspect très-riant. Aux approches de la ville , nous laissâmes à notre droite le village de Serpa, qui n'est séparé de Nigrita que par un petit torrent. Ces deux villages sont

si près Tun de i'autre que. lorsqu'on en approche, on croirait voir une seule et grande vîlle, Serpa est régi par une administration particulière des primats du lieu, que les habitans nomment eux-mêmes, sans aucune influence du bey de Serrés. Ce village, quoique entièrement habité par des Grecs , porte une dénomination bulgare. Le nom de Serpa pourrait servir à prouver que , dans le moyen âge , toute cette côte de la Bisaltique faisait partie des pays soumis à la Bulgarie. A compter du dixième siècle, presque toute ia plaine que parcourt ie Strymon et toute la côte du mont Cercine furent occupées , comme elles le sont encore aujourd'hui , par des Bulgares , qui se sont confondus avec les anciens habitans du pays , et auxquels ils ont appris leur langue.

Au sud et au couchant de la Bisaltique , la nation bulgare disparaît ; on ne la retrouve que dans la plaine de Salonique.

La Chalcidique, ainsi que nous le verrons au quinzième chapitre de cet ouvrage , ne cessa jamais d'être habitée par des Grecs. On doit reconnaître , par cette dernière observation , que les montagnes de la basse Macédoine ont été souvent Tasile des Grecs , lorsque les Bulgares ont porté la guerre dans les pays soumis aux empereurs de Constantinople.

Nous descendîmes chez l'économe ecclésiastique de Nigrita, qui est en même temps Tun des primats. L'archevêque de Serrés m'en avait parié comme d'un philoxène qui avait l'usage du monde , et qui traitait les affaires avec beaucoup d'intelligence. L accueil qu'il nous fît répondit parfaitement à cet éloge. Toute la famille unit ses politesses à celles de son chef ; notre séjour dans cette maison eut l'apparence d'une fête préparée pour nous recevoir ; rien ne manqua pour soutenir cette illusion* Jai eu plusieurs fois, dans ce récit, l'occasion de peindre la bienveillance hospitalière qui distingue encore les Grecs modernes ,

spécialement dans les campagnes. Le Turc accueille Fétranger par esprit de religion , le Grec par un sentiment d'humanité , ou par une estime raisonnée pour son hôte.

Le lendemain de notre arrivée , je parcourus la ville , et je reconnus qu'il n y habite point de Turcs. Le mouvement intérieur annonçait une population occupée de travaux champêtres et livrée à une industrie très-actîve. Des teinturiers , des orfèvres , des chaudronniers et d'autres artisans animaient tous les quartiers. Enfin le bazar annonçait que la ville de Nigrita était devenue par sa position le centre d un commerce très- considérable entre les habitans de la ville » ceux des villages de la côte voisine , et ceux des métairies de la plaine , en deçà du Strymon , pour qui Serrés est trop éloignée.

L'économe , peu versé dans la géographie ancienne » ne put me donner beaucoup de lumières sur les villes qui ont fleuri autrefois autour de la Bisaltique , mais il me parut ne pas douter que » depuis Nigrita jusqu'à Amphipolis , il n'ait existé plusieurs habitations assez importantes. Celle où nous nous trouvions devait avoir été, sous une autre dénomination, Tune des plus fréquen* tées, soit parce qu'elle a toujours été située sur une grande route , soit parce que son territoire était propre à y attirer beaucoup d*habitans ; à quoi il ajoutait un autre avantage , celui de bains d'eaux minérales très-anciens qui existent dans les environs.

Comblé de témoignages d'amitié de la part de mon compagnon de voyage et de mon hôte , je fus obligé de les quitter, et ce ne fut pas sans des invitations réciproques de nous revoir ou à Salonique ou dans un autre voyage à Serrés. Je me dirigeai EUT SoAo, que je croyais être l'ancienne Lete, ville connue depuis peu de temps par les médailles qui portent la légende AET^IAN.

Dès la sortie de Nigrita , on commence à gravir des coteaux complantés de vignes et d'arbres fruitiers, et bientôt cm se trouve

dans des bois. A une demi - heure de cette viile , je passai un petit torrent dont les eaux vont se perdre dans le lac Cercine , au midi de Nigrîta. Il devient très-difficile à franchir, dans le temps des grandes pluies, et ses eaux arrêteraient souvent les courriers pendant plusieurs jours , si les beys de Serrés n'y eussent construit un pont de pierre. Ce passage était devenu dangereux par la facilité qu'il donnait aux voleurs dy arrêter les passans ; mais aujourd'hui les beys de Serrés ont rendu cette route très-sûre. Après avoir traversé le pont, j'entrai dans ime forêt de chênes, qui ne m'offirit d'abord qu'une montée trèsrude. Aucun signe de culture ni d'habitation ne se laisse découvrir dans les environs. C'est toujours la nature sauvage qui se montre sur une étendue de bois de quatre lieues de profondeur.

J'arrivai enfin par une descente assez douce dans le village de Soho , et je mis pied à terre chez un Grec nommé PAilactor, marchand commissionnaire, que nos négocians de Salonique employaient pour des achats de coton dans les environs de Ni* grita. Son logement était très-commode , et se distinguait parmi beaucoup d'autres, la plupart ruinés ou abandonnés.

Mes premières questions roulèrent sur l'état déplorable où je trouvai son village ; il m'assura que ia peste y avait fait de grands ravages , et que les vexations d'un aga , tributaire du bey de Serrés , avaient tellement épuisé le pays d'habitans , que , dans ce moment , il n'y restait pas ia moitié de l'ancienne population. On comptait dans ce village, me dît-il , beaucoup de Turcs; mais ils ont encore plus souffert que nous par le fléau de la peste ; de sorte que vous ne verrez qu'une morne solitude dans un des plus riches territoires de la côte méridionale de nos montagnes.

Au sujet de ce beau territoire , je lui fis observer qu'il devait

y avoir eu autrefois une ville sur îe sol même où se trouve le village ; c'est ce qui est vrai , me dit-il , et demain j'espère vous en donner des preuves. Ensuite il continua à m'entretenir de l'étendue et de la fertilité des terres qui entourent Soho , et du manque de bras et de bestiaux pour les cultiver.

Le lendemain matin , Philactor me conduisit à Téglise , où je remarquai divers morceaux d'architecture, la plupart d'assez mauvais goût t mais qui prouvaient néanmoins que nous nous trou^ vions sur les ruines d'une ancienne ville. Pour m'en convaincre de plus en plus, mon Iiôte me paria de plusieurs tombeaux découverts en divers temps , et dont les Turcs s'étaient emparés. L'un de ces tombeaux , me dit-il, contenait une inscription que je vous ferai communiquer par un caloyer du mont Athos , qui lavait copiée avant qu'elle passât dans le harem de l'aga. Heureusement ce caloyer se trouvait alors dans le village, et comme les Grecs en général aiment à se glorifier des antiquités qui contribuent à illustrer leur patrie , Philactor obtint facilement une copie de l'inscription qu'il m'avait promise ; en voici le texte et la traduction:

INSCRIPTION

AIONYSIOSEYAAIMaN

TarATKTTATnTiriTHNAHNON

KAITOHPnONEKeEMEAIONKAIAY

T0Z6)NEANMETAT0EM£TEeNAN

AIEI2THNAHNONT0AMH2HETE

P02AN0ISAITE AnOiTNTENEIAS

ETEPON2nMA0EAHKATA0ES

GAIAniEITaiEPnTATnTAMin

/XMM«

« Denis Eudémon [Theureux] consacra, de son vivant, à la » mémoire de son fils très-chérî ce tombeau et cette chapelle, •> qu'il fit construire depuis les fondemens. Si quelqu'un osait , » après ma mort, ouvrir ce tombeau pour y enterrer un autre în- » dividu de sa famille, il paierait au trésor sacré cinq cents « drachmes.»

Philactor me conduisît ensuite dans un vignoble qui lui ap* partenait; le terroir était couvert des plus beaux pommiers que j'aie vus de ma vie : ceux de la Normandie ne sont que des nains auprès de ceux-là. Ils étaient chargés de fruits. Les poiriers , qui s'y trouvaient entremêlés , n'étaient pas moins remarquables. Tous ces fruits se consomment à Salonique et à Serres.

M'étant ensuite aperçu que la plupart des vignobles étaient couverts de fougères, je demeurai convaincu que mon hôte n'avait pas exagéré ce qu'il m'avait dit de la malheureuse position du pays. Vous voyez , me dît-il , par le fâcheux état de ces immenses vignobles, que les propriétaires sont absens ou qu'ils sont morts. Le dommage que cause le délaissement des vignes est d'autant plus considérable pour ce village , que la qualité du vin en est très -bonne. Je voyais en effet que les coteaux qui le produisent sont admirablement placés au midi de la chaîne de montagnes qui séparait la Bisaltique de la Crestonie. Cette division est si naturelle, qu'il est impossible de ne pas s'apercevoir que cette partie de la montagne a toujours été inaccessible , et que , pour communiquer d'un pays à l'autre , il fallait autrefois, comme aujourd'hui , faire un très-grand détour.

La beauté du terroir de Soho , non moins que les monumens anciens qu'on y découvre , contribue par conséquent à ne laisser

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