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CHAPITRE XII

Voyage à Cavala, andennement nommée Galepsus, colonie de Thasos. Route dans Tintérieur du mont Pangée, jusqu'aux bords du Mœ&tus. Conjectures sur les Satres et sur leurs monnaies. Annonce de l'ouvrage où Tauteur se propose de faire connaître ces monnaies , ainsi que celles des autres habitans du Pangée.

Cavala, située dans le golfe Piérique, est une petite ville dominée par un ancien château dépendant du pachalik de Salo* niqu^ , où commande un mussellim , lieutenant du pacha. Cette ancienne ville de la Thrace, située à l'extrémité des plaines de Serrés, entre THèbre et le Strymon, dut offrir, dans tous les temps , des avantages considérables pour le commerce avec Tinté^ rieur du pays. Depuis les premières capitulations que nous avons obtenues de la Porte ottomane,, le port et le château de Cavaia ont été compris au nombre des places où la France a le droit d'établir un consul.

Malgré cette prérogative , et malgré tant de ressources locales, pendant long-temps aucune tentative n'avait réussi pour former un établissement stable dans ce port. Enfin , en 177X1 une des maisons françaises établies à Salonique, dirigée par une per*sonne expérimentée et capable par son génie d'agrandir les plus petites voies commerciales , se détermina à envoyer sur les lieux un de ses principaux commis pour y sonder le terrain. L'acCueii

6i VOYAGE

que reçut ce commis des membres du gouvernement et des habitans, tous intéressés à voir prospérer le commerce maritime de leur patrie , i encouragea à s'établir parmi eux , et il commença dès ce moment à former quelques entreprises.

Sur le compte rendu à Marseille aux majeurs de l'établissement de Salonique, des premiers succès qu'avait obtenus ce préposé , il fut décidé que, sans faire intervenir ni le gouvernement ottoman ni celui de France , on se confierait à l'appui que le consul et le pacha de Salonique pourraient donner à cette nouvelle maison. Depuis lors, on vit chaque année divers bâtimens français, expédiés directement de Marseille, aborder à Cavala avec des cargaisons françaises. Des correspondances s'établirent bientôt entre cette maison, Andrinople, Constantinople et Smyrne , ce qui valut à l'établissement des expéditions fréquentes. Nous vendions à Cavala, pour la consommation des pays voisins, des objets d'importation très - considérables , et nous en retirions du coton cultivé à Orfano , à Pravista , à Drame , et même du riz de cette dernière ville. L'île de Thdsos nous livrait aussi de la cire et de l'huile, que nos bâtimens allaient y chercher. Tous ces achats présentaient une grande économie , comparativement aux opérations faites a Sa* Ionique et à Smyrne , à cause de la différence des frais de trans^ port , depuis l'intérieur des terres jusqu'au rivage de la mer.

/Divers régisseurs du même établissement se sont succédé dans cette échelle , sans trouble de la part des Turcs indigènes , et plusieurs y ont. prospéré , jusqu'aux catastrophes qui on tanéanti la plupart de nos comptoirs , sur toutes les cotes de la Turquie.

Ce ne fut que par un accident très-malheureux que i'établb* sèment de Cavala cessa des premiers à être fréquenté par les français. Cet événement est assez frappant et assez digne de rhistoire du commerce , pour que je doive en faire mention*

M. Lion y ie dernier des régisseurs qui s'étaient succédé sans interruption à Cavala, "natif de Marseille, négociant aussi habile que capable d'inspirer de la confiance , avait contracté une si étroite amitié avec Tossoun- Aga, musseilim de la place, qu'il se détermina à lui prêter une somme assez importante poiu* qu il dût faire approuver le prêt par les majeurs de son établissement. La probité du musseilim et une forte garantie sur les biens de cet officier rassurèrent ces négocians. Peu de temps après , la Turquie entra en guerre avec la Russie et la maison d'Autriche ; Tossoun reçut ordre de marcher à la tête de plusieurs centaines d'hommes ; mais , ne se sentant pas en état de faire les dépenses de cette campagne, il négligea de pourvoir aux préparatifs nécessaires, espérant qu'avec de l'argent il pourrait obtenir grâce auprès du visir. Il s'agissait de trouver un homme puissant qui pût hasarder une proposition de ce genre, chose toujours délicate , même en Turquie. Personne n'était mieux en état de lui rendre ce service que le Bey de Drame avec lequel il avkit eu quelques relations. Ce Bey , affligé d'une maladie chronique , s'était dispensé d'aller en personne à l'armée , et y avait enyoyé son contingent.

Tossoun , accompagné d'une bonne escorte , osa se présenter chez ^lui, et il en fut si bien reçu, qu'il ne douta plus de l'intérêt que celui-ci avait pris à sa cause : seulement le Bey l'engagea à fiiire partir les hommes dont il pouvait disposer , et promît d'écrire une lettre au grand- visir pour obtenir sa grâce; mais , jaloux de la bonne réputation du musseilim et envieux des biens que celui-ci possédait dans le territoire de Philippi , il résolut de le perdre.

Au lieu d'écrire en sa faveur, il l'accusa formellement de désobéissance aux ordres qu'il lui avait donnés de marcher à la tète des troupes du département. Il était difficile que Tossoun - Aga

pût croire à taiit de noirceur. Rassuré par les promesses du Bey^ il revint à son poste sans la moindre méfiance : le Tartare expédié au camp n'apporta que l'horrible sentence d un Vîsir irrité , et dont le Bey avait ordre d'être l'exécuteur. Satisfait de sa commission , mais craignant que Tossoun ne se présentât avec ses gardes, il lui écrivit qu'il avait arrangé son affaire, et qu'il lui communiquerait la lettre du Grand-Visîr à la première entrevue. Plein de satisfaction et de confiance, le musseUim croyant que son affaire ne tenait désormais qu'à de l'argent , et voulant s'acquitter envers son prétendu bienfaiteur , n'osa plus se présenter avec une attitude guerrière , et partit pour Drame, accompagné seulement de quatre hommes.

On peut aisément juger du saisissement et de la terreur dont fut frappé le trop loyal Tossoun , lorsque, debout devant son juge, au lieu des politesses auxquelles il s'attendait, il reçut de sanglans reproches , et entendit prononcer sa sentence. On s'empara sans peine d'un homme à demi -mort ; mais , parmi tant de gardes qui entouraient le Bey , pas un ne voulut tremper sa main dans le sangdun chef si respectable. Embarrassé de son prisonnier, aveuglé par son crime, et ne pouvant se révolter contre les ordres du Grand-Seigneur, le Bey eut recours au Serdar, de qui la garde était composée d'hommes ramassés de toutes parts : celui-ci conduisit Tossoun dans les montagnes voisines^ où un de ses satellites trancha la tête au malheureux musseUim.

Ainsi périt un officier distingué , par la perfidie d'im personnage à qui il n'avait jamais tenté de faire aucun mal , et qui n'avait lui-même que peu de temps à vivre.

Ce Bey de Drame était un des quatre fils du Nazir^ dont j'ai parlé précédemment. Il a eu pour héritier Dramali-Pacha , mort gouverneur de la Morée.

Il serait difficile, me dit M. Lion , peu de temps après , de

peindre ia con^emation de tout ie pays y loipqixon , y apf^Ht k» mort tragique du ' musseilim , et combien devs^ets< se mani^^ Testèrent à Cavala de lavoir laissé partir saiis escorte. ; <

On n'apprendra pas sans intérêt que ce nrôseeilim était x>noie: de Méhémet-Ali , aujourd'hui pacha d'Egypte/ né à Cairala de parens distingués qui lavaient élevé, et que deistr' après ia mort: de cet oncle que ie jeune guerrier est parvenu de grade en grade, par son courage, au rang éminent où il brille parmi les hommes puissans de notre siècle.

Quant à la position de notre ^gisteijî»-,' la«aisie des bxéns dvk mussellim la rendit très-critique. Les héritiers de cet aga n'eurent la certitude de cette confiscation qu'un an apràs sa mort. Dans ces entrefaites, M. ie comte de Choiseul-Gouffier , notre amiiassadeur à Constantînopie , m'engagea à me porter sur les lieux, pour prendre des informations sur cette afiaire^ Je partis s cet e&t de Salonique, en 178^,, pour me rendre à Cavaia,: aana re* noncer, chemin faisant, à mes oluervations géographiques; Je dirai tout-à^fheure que les soins 4e M. de. Ghoiseui n'^^uren^ aucun résultat utile pour l'étftblis&emetYt fîiainçais* ^

Arrivé par la grande route à f embouchure du • Strymon , je traversai les ruines d'Eione qui sont sur ses bordi^^ et daM tnoiflf d'une, heure , en me dirigeant à droite sur les coteaux du Patigée, j'abordai à la petite ville d'Orfano,oà réside ttQ'àga^^jetoàMi tient un marché pour la vente 'du cMOn recuiesili dans de pays:^ Cest dans cette ville que , pour la sec^de feîs: depuis Ih départ de Salonique , je changeai de ohevanx , et. que levraços' aussi , pour la première ibis , la * cérémonie . du> rê^as^ que ^le» maîtres» de poste n'accordent qu'aux Tatf tares de ta Pbriev { "î-/^. »i ' A commencer à Orfkiio , estante dew{irèë dHihe iièaè^jdë ifi mer, on peut déjà; observer la iéparatitnt des groupes^ <ki javonjJ fagnes qu) fbnnQilt'le8^p<dlii<l^s^4tsipiusi^levéesi^l^gée^ Sàmà II. j

les colloques Mqiioa{iq>aieot autrefois les Pièrei* Dès quion a franchi lesi pnemièreB; h^aes sud de ces montagnes ^ on entre dans une, route presque, droite et* très-unie, sJkuée entre les deux chaînes, hcÉixiée de» dieuio-cotés dun grand nombre de petits villages , tous . peuplés* dfiiX^rcs. Lé caractère sauvage de ces Musulmans le» rendrait -semUabies aux, habîtans de fHémus» s'ils n'étaient pas sôcxteiliés, et aussj laborieux qu'ils le sont. Le terrain que partage ' qetce route est très -r productif en bled, en orge et en coton. On semait alors cette dernière graine , et nous avions sDUs ifisi yeox^plus de "quatrervingtS' charrues occupées à ce travaiL «i • • j. >.

L'étenidue de cette vallée est d'environ six lieues de long sur une de large; on* dirait que c'est la main de l'homme qui l'a tracée.,, «t qu'on y. a transporté les bonnes Jerrçs.qui la fertilisent ' en tare les. fodhess où elles, sont encaissées.

Apcèfi llavoir â-aÉreirséet» on arrive par un^e pente trè^-rapide eti pacmiid^sxoclieraiàiPmvista, que quelques fragmeos d'antiquîU3s.<et sai5tluàtlDa'sur la grande - route peuvent faire regarder comme la P^/7^x d'Hérodote , et que l'arméje de Xercès traversa « ^prqs aôtw 'dîvkée'Vto l' Angî tas, i ainsi que je. l'ai fait. remarquer rfpkwiih»i{/ '.;.:'' . •; ,.• ; . . . . !. 'i • ,j Prayistd) est iw^ ii^u« de poste et la résidence, d'un graiid i)(9najbre'>dpf pffopdriéjdaires twcs des. te]:rit£>ires intérieurs et exté-n rieur^ 4ii ^ailigébiSi vyen.entr;ant.daia$ le . territoire de, ce^tç n^ontagf^el» dU<^i30:to:dM stud', l'avais 'été à, portée de reiparquer des Veux îmcnsmralïlefi, par Iç/rassemhkïnent d^. troupes gu' Alexandre) dirigeait jitontf et {)ariu&,la' sK^ftîe du P4ngé)5it PAT Iq nord, ne réveilla pasi.dS jnoins^ grandi* souvejnirsw .Ali^xa/idre r lorsqu'il! pénéifa^dans le J^an^ée^Mali^ .donner à l'Asie Içs fers. qui ki^et)è]siBt»jQpn^mifaQiit:,i.de|Uiia :cett^. époquie ^ d^os l,es plu^f fittaies rév^htfio0b,.>et.criiut;bfr ii^s {ilatepux; qpppsf^^ qu'Antpinç

DANS LA MACÉDOINE. 4r

et Auguste forgèlent ceux#qui devaitot:â<^qBibkf À l%Ans^ Hp/I^ et presque tout le monde connu, .yy^ri^j^e de jXerpè? avfift campe dans les champs fertiles qu^ |'al|ft^ .jEavers^r^, e^ ^quî

s étendent jusqu'à ceux de Philippin J!ayais cette viHe, devant moi. Le village de Rastçha , caché dan^/ >in enfonceinent du Symbole, et ancienne propriété du Tossçvn Aga,^ m en ofirait en partie le territoire» A tpa droite;, sç'iprés.entaît iejfhepjih qui conduit à Néopolis., et qui forpae > le . , pa^ifge en^re ce port et la plaine de Phîlîppi. Dans .cette ^posjUop ,,. je pii^ me convaincre que les monts Symbo^s nÂ\\ht^X^^r^^^é^^'eX quils ne permettaient pas aux Roip^ips de voir .^ ippr,, .ainsi qu'on pourrait le croire., d'après çe<lïi€ 4jt Appî^piqjie.,«i8rutU5 » et Cassius avaient au mijdi .!^qi.^^r^if^ quit^r^gne ;|vi^qii'àt 1^

^ raer(j). *> . . ^ ^^ , :, ; ,, ,,.;, ^,, .., .:.;,,, .

En entrant dans cette partie de la ]f^n^ à^ JPhiljlppi ,. j V perçus de grands tas de scories diÇ f^r.i prcfye^^ntx^es ;n>inep de ce métal , très-abondant sur Je C9|é. noï:4 4« Syrobol/e. .*|]^pprîp ^ensuite à Cayala que c'est à^s qçs.n^oDtagpes^u'oi^ i^|^rique des boulets pour le service des l' forteresses et de d,a. marine ottomane.

J arrivait au bout dune* hçure, au passage, de^ gorgiçs sapéennes , nommées aujourd'hui \Deryfin^t, nom q^i signifie ,/^^4Mg^ étroit entre def mçrua^nes^ Je suivis , pendant m)e demi;^heure , dans ces gorges , une montée asset^i douce , par^ un chemin .tapl;^t pavé, tantôt rocaiileiuc. , . ; . c

« Arrivé sur la hauteur, je pu^ saisir d'^nseul ccwm fj'œil j'isthme du mont Athos , les îles de Thasos , de Samothrace , d^'Inibr€|s^| de Lemnos, ainsi que les plages et les montagnes de la Thrace qui les

(i) De castiis usqne adonne* Appian*, lih. lY, cs^*J(11|«t

«hvitonneht , dtjmîs Cavalâ , dont )^ n étais plus éloigné que d'une lîeùe, jusqu'aux bornes d*un horizon de mer très-étendu.

Une descente tortueuse et rapide , où l'on est presque toujours obligé d'alïer à pied /rrie mit en une heure à peu près dans un grand faubourg de Cavala, sur le chemin qui conduit vers ia Thrace. Cest dans ce faubourg que se traitent tes* ai&îres de commerce, et que loti trouve tous les établissfemens propres à un pays maritime. Ce passage est d'autant plus fréquerite , qu il est le seul par au puisseht passer les caravanes qui vont de la Grèce proprement dite , de fEpire et de la Macédoine , à Constantinoplë. 'Je me rendis ensuite dans la ville chez M. Lion , régisseur de rétablissement français. Sa maison était placée sur 4e rempart, à^^ôté dune batterie qui défend la rade (i). Cette maison jouit d'une vue qui s'étend jusqu'au mont Athos, à (Juinze lieues de distaEnce. - !

La ville né contient qu'environ neuf cents maisons ; elle occupe un promontoire qu'elle couvre entièrement ; les murs sont partout escarpés et très-hauts. Ce promontoire forme avec la rade un demî-cerde où le mouillage est sûr et commode.

Le château , où habite le Disdar ou châtelain , est gardé par un petit nombre de soldats. Parmi les huit ou dix pièces de canon dont' il est pourvu, j'en remarquai une de bronze, du calibre de vingt-quatre, qui porte le nom de Vendôme ^ avec la devise nltima ratio regum, H est vraisemblable que ce canon nous a été enlevé par les Autrichiens, qui l'auront transporté dans quelque' pïàce de Hongrie, où' lés Tuf es s'en sont emparés à leur tour, '" '

(i) II est très-remarquable , en Turquie , que la maison cTun marchand franc puisse se trouver ainsi placée ^ diini une ville de guerre» à côté d'une. batterie.

On aperçoit dans la construction des murs de la ville divers fragmens d'antiquité, et même des inscriptions, mais elles sont placées si haut qu'on ne saurait les lire. Il paraît certain , d'après cela, que l'emplacement delà ville actuelle de Cavala est celui d'une ancienne ville , qui peut avoir appartenu successivement aux Édoniens , aux Satres , aux Sapéens , aux Thasiens. Ceuxci avaient fondé sur le continent et à leur voisinage , Galepsus , Strymé, (Esime, et quelques autres établissemens. Harpocratîon et le grand étymologiste indiquent pour fondateur de Galepsus un fils de Thasus , parent de Cadmus qui lui avait donné son nom (i). Cette ville, la plus proche de l'île de Thasos, est regardée par Thucydide (2) et Diodore de Sicile (3) comme une colonie des Thasiens.

Strymé, au rapport d'Hérodote et d'Etienne de Byzance (4), fut aussi un établissement de Thasos , dans le voisinage de Mésambrie, colonie de Samothrace.

Quant à Œsime , Etienne de Byzance la place tantôt en Macédoine, tantôt dans la Thra.ce(5), et Scymnus de Chio, dans le voisinage d'Amphipolis , ce qui ne peut laisser de doute au sujet de sa position auprès du fleuve Strymon, qui se trouve sur les bords maritimes du Pangée , et par conséquent très-près d'Orfano dont le territoire est très-fertile jusqu'au bord de la mer.

(BEsime est aussi mentionnée par Homère, qui la nomme Bibline. Il résulte de tant dç témoignages que Galepsus occupait le promontoire de Cavala, et qu'Œsime^'était pas éloignée des rives

( I ) Harpocr. et magn, EtymoL V. Tùlkh-^ç,

(2) Thucyd. lib. IV, cap. CVII.

(3) Diod. Sic. lîb. XII, pag. 321.

(4) Herod. lib. VII, cap. cviil; Steph. Byz. V. :^/o^« (s) Steph. By2. Voy. Of^i^.

du Strymôn ; on peut en inférer aussi que la première était le comptoir des Thasiens le plus propre sur la terre ferme, à leurs relations commerciales avec les habitans de THémus , et la seconde , celui qui favorisait le mieux leurs communications avec la Macédoine • et enfin que Strymé ouvrait au commerce de Thasos toutes les routes de la Thrace méridionale.

L'emplacement de Cavala et d'CSsime ne laisse pas de doutes sur la position de la ville de Galepsus , qui paraît avoir été un des principaux comptoirs des habitans de Thasos. Ce lieu fortifié par la nature était propre à favoriser la communication de l'île avec la terre ferme.

Cest dans le faubourg de Cavala, et non dans la ville, que sont situés les Kervaus-Saràis où les voyageurs et les caravanes s'arrêtent.

Ces logemens publics sont de deux genres : dans les uns , les hommes et les chevaux occupent le même local, et ne sont séparés que par une estrade réservée aux bagages , et oii se trouvent les cheminées. Dans les autres , on entre par une grande cour entourée d'écuries et de magasins , au-dessus desquels se trouvent les chambres. Le mobilier se compose d'tme ou de plusieurs nattes qu'on y place à mesure que les voyageurs font chofx dé i appartement qu'ils veulent occuper. Il en est partout de même en Turquie. A la porte de chaque Khan ou Kervan- Saràis , on trouve la boutique d'un épicier , et le plus souvent aussi un cafetier. Dans ces derniers établissemens une fontaine ne manque presque jamais.

. On a coust^it dans ie même &ubourg de grands magasins pour y déposer le coton destiné à être embarqué, et le tabac récolté sur les territoires environnans. La qualité de cette dernière production est particulièrement estimée. Ces tabacs servent à la consommation de divers pays de la Turquie.

Un douanier , qui . change chaque année , loge dans te faubourg et perçoit les droits du gouvernement sur toute espèce de produits de manufactuve étrangère » comme aussi sur tes tabacs et les cotons , soit qu'on les embarque , soit qu on les destine pour les bords du Danube , ainsi que je l'ai observé dans iWticie du commerce de Serrés.

hat ville n'a qu'une seule entrée. Un grand sarcophage de marbre blanc du pays,. placé près. de la porte, y forme le bassin d'une fontaine. Ce monument porte une inscription latine en rhonneur d'une dame romaine ; il doit avoir été apporté de la ville de Philippi , la sevde du voisinage qui ait dû renfermer des monumens latins. On retrouve dans beaucoup de villes de la Turquie des tombeaux semblables à celui-ci et employés au même usage.

Outre le disdar et un cadi ou juge , il y a à Cavala un gouverneur militaire auquel on donne le titre de mussellim , qui signifie Ueutenant du Pacha» attendu que les habi tans tous musulmans sont enrôlés sans exception, soit pour le service de mer, spit pour le service de. terre. C'est le Pacha de Salonique qui nomme cet officier, ainsi que je fai observé plus haut.

Le nombjie^ d'hommes disponibles s'élevait , il y a trente ans, à près de huit ceiUs^ il est réduit aujourd'hui' de plus de moitié , par Teâet de la. peste , du service militaire, et de l'émigration vers r£gypte , où MéhémedrAli attire ses ccMnpatriotes. . L'isolement d'un habitant .européen , dans une petite ville de guerre de la Turquie , me .parut d'abord xlïï état fort ennuyeux ; je me trompais. M. Lion , occupé sans concurrent du commerce intérieur et extérieur praticable dans ces contrées, ne prenait dç repos qu'autapt qi^'ii lui en fallait pour cultiver f amitié de quelques particuliers distingués du pays. Leur langue lui était familière «, et souvent il ieurâait utile, même pour le conseil

Homme de bonne compagnie , îl jouissait, par une conduite honorable et des manières un peu musulmanes , de Taffectlon et du respect de l'universalité des habitans. Il avait imaginé un moyen d'être agréable , qui partout ailleurs n'aurait été qu'assujettissant ,

s'il n'eût peut-être paru déplacé: c'était de retenir chez lui chaque

jour ses voisins les plus marquans , lorsqu'ils descendaient dans le faubourg pour s'occuper de leurs aHaires. L'intérieur de la ville n'ayant point de café public , sa maison en tenait lieu gratuitement» pour les personnes de sa connaissance. Un domestique, accoutumé à ce service, accueillait les amfs de son maître, servait le café , rafraîchissait les pipes, et tout le monde sortait satisfait. On conçoit combien un tel usage avait contribué à établir la bonne réputation de notre régisseur , et quelle facilité il lui donnait pour traiter ses affaires de commerce.

M. Lion s'était fait des amis parmi les Musulmans , ce qui est un avantage infiniment rare pour des Européens. Méhémed- Aii, quoique très- jeune lorsqu'il résidait à Cavala, était du nombre de ceux à qui ce négociant avait marqué des attentions ; il s'en i^ssouvint dans sa prospérité ; il lui écrivit à Marseille , et l'invita à venir le joindre en Egypte. Peu après avoir reçu cette invitation et avoir fait ses préparatifs de voyage , M. Lion mourut subitement. Le Pacha, pour témoigner ses regrets à la famille du défunt , lui envoya un cadeau de dix mille francs. Ce trait , qui manifeste les sentimens de bienfaisance du Pacha , ne fait pas moins d'honneur à celui qui les avait inspirés. Mais ce dont le public n'a pu avoir comiaissance , c'est que le Pacha d'Egypte n'avait jamais perdu la mégioire de la perte que M. Lion avait faite, par le dépouillement du mussellim son oncle, et qu'il s'était empressé de l'attirer en Egypte pour lui feire un sort qui l'en aurait dédommagé.

Ce fait annonce suffisamment que mes recherches à Cavala,

ainsi que les difmarches de M. de Choiseui à Constantinople , relativement à la succession de Tossoun-aga, ne produisirent aucun effet ; rien ne fut rendu aux héritiers naturels.

M« Lion n'avait pas à choisir pour sa société du soir ; les personnes invitées pour le matin pouvaient revenir : mêmes attentions , mêmes politesses ; on entrait, on sortait , et si le maître ne se présentait pas , on ne se formalisait point de son absence; on savait qu'il était souvent obligé d'écrire ; mais ordinairement il recevait lui-même sa société , et cette réunion devenait souvent une occasion de lier des affaires.

Je voyais chaque jour , dans ces soirées , les principaux offi* ciers turcs du pays goûter une sorte de jouissance qui contrastait vraisemblablement avec la monotonie des soirées du harem. Le cadi, le disdar, le fils du gouverneur lui-même, y déposaient ieur gravité. Une familiarité décente s'établissait entre des per-* sonnes de divers rangs, et on était assez ingénieux pour varier la conversation et les passe-temps. Tantôt des amateurs de musique en faisaient les frais , tantôt des joueurs d'échecs y formaient spectacle. Des sujets de politique animaient par fois la conversation; les affaires de commerce n'y étaient pas étrangères. Le plus souvent des conteurs de fables ou d'anecdotes s'y faisaient écouter; on y parlait aussi des montagnards de l'Hémus, proches voisins de Cavala, et qui obligent les habitans à se tenir toujoiu*s sur leurs gardes. Ce que j'ai dit de ces montagnards , au sujet de la ville de Drame , fait assez présumer qu'on les regardait ici comme de mauvais voisins: je puis en donner une preuve par une aventure dont j'ai été témoin.

M. Lion profita de mon séjour chez lui pour s'acquitter d'une dette provenant dun pari perdu contre le fils du gouverneur. Il devait faire les frais d'un dîner pour ime quinzaine de personnes. La fête eut lieu au fond d'une petite baie, située à peu de distance

au sud de la ville, et qui est ïtndioh le plus agrtablw- des envîronspar la fraîclieurde ses ombrages. La première opcraiion , en y arrivant, fut de placer une vingtaine d'hommes sur les hauteurs, afin que les montagnards, qui rôdent souvent dans Tintcrieur du Symbole , ne pussent surprendre les convives et les rançonner.

Une troupe de musiciens bohémiens , attaches au service du fort, ouvrît la marclie ; on s'cloigna du rivage pour prendre place à fombre des bois. Toute la socicic s'assit en rond , suivant l'usage turc , et chaque domestique servit à son maitre une pipe et du café. A peine cette première cérémonie fut -elle terminée, que, sans quitter la pipe , on attaqua une caisse de deux cents bouteilles de liqueur , apportées de Marseille par un bâtiment mouillé dans la rade. Une seule tasse circulait à la ronde; personne ne pouvait refuser de boire à son tour. Bientôt les convives commencèrent à tirer des coups de pistolet, pour entendre le bruit des échos. Les gardes, les domestiques en faisaient autant. Les plaisanteries, les bons mots , les chansons , animèrent les préludes du festin; on eût dit que nous étions tous Musulmans.

Les deux cents bouteilles ne suffirent pas ; les domestiques en avaient dérobé une partie, et en avaient distribué aux gardes. La chaloupe française fut expédiée pour aller chercher une seconde caisse , et , à son retour , la musique marcha au-devant de cette nouvelle provision , qui fut reçue avec acclamation par la bruyante assemblée.

On servit ensuite le dîner entièrement préparé à la turque. Le vin circulait comme la liqueur : buvei, ^'^^^ votre tour t disaiton; nubet sénen; tel est le mot que les Turcs se disent en pareil cas l'un à l'autre.

Je ne racconterai pas avec plus de détail comment se passèrent les sept à huit heures de notre séjour dans ce bois : les Turcs

avaient déposé dans la vilie leur gravité, et les Européens avaient les allures des Turcs. Heureusement la liqueur était très-faîble » et M. Lion avait eu la précaution de faire mettre d avance de leau dans le vin. Les convives aussi étaient habitués à de pareilles épreuves , et malgré les quatre cents bouteilles de liqueur, quinze maîtres et près de cinquante gardes ou valets retournèrent à la ville , à peu près en état de raison. Toutefois la fête ne fut paisible qu a condition que les gardes ne quittèrent pas leurs postes. Le fils du gouverneur et le disdar eurent soin de les faire remplacer plusieurs fois , au moyen^'une compagnie de cinquante hommes qu'ils avaient amenée par terre.

Je ne quittai pas Cavala sans reconnaître qu'il aurait été difficile de trouver, dans toute la Turquie, un établissement européen où Ion vit régner autant d'intimité entre des hommes si différens dans leur croyance et dans leur éducation. La raison en est principalement en ce que le régisseur parlait bien leur langue et savait s'identifier avec eux.

Pendant mon séjour chez M. Lion , ce négociant fut obligé de faire une apparition au marché qui se tient chaque semaine, à la petite ville de Jenidgé, située , comme Cavala, sur la grande route de Constantinople. Je profitai de cette occasion pour voir de près les montagnards dont j'ai àé]k fait mention, plusieurs fois et qui fréquentent le marché de Jenidgé , le seul qui soit à leur portée.

En sortant de la ville , nous traversâmes le ruisseau que je crois être celui qu'Hérodote nomme Lyssus. Nous côtoyâmes à la gauche les montagnes du Symbole. En moins de trois heures, nous en franchîmes les bases jusqu'au parallèle de l'endroit même où Brutus et Cassius tournèrent l'armée que Norbanus avait fait camper dans les gorges sapéennes , dites aujourd'hui Le Dervent de Cavala.

A notre droite, nous avions la plaine de Sarîs-aban; elle forme un avancement sur la mer, en face de l'île de Thasos, Cette plaine s'élargit jusque vers les bouches du Mestus, qui sont à huit lieues de Cavala. Elle se compose de marais que le Lyssus y entretient; mais à deux lieues de distance, le terrain s'élève , se couvre d'oliviers ; la terre devient de plus en plus pro • ductive ; on y sème des grains de toute espèce , et le tabac en forme un des principaux produits. Dans toute cette plaine , les Turcs de tout état sont mêlés avec des Grecs.

Après le passage du SynUoie , nous côtoyâmes les hautes montagnes de l'Hémus qui s'étendent jusqu'au Mestus ,dans une profondeur de cinq lieues. Mon compagnon me faisait observer de temps en temps des villages placés vers les sommités, et qui paraissent inaccessibles. Nous atteignîmes enfin le fleuve, que nous traversâmes à gué, dans sa plus grande largeur, à l'endroit où il commence à s'étendre dans la plaine , et qui roule de là jusqu'à la mer sur un fond de cailloux.

Nous laissâmes , à notre droite , les ruines de Topirus, que nous n'allâmes pas reconnaître , à cause du peu de sûreté que ce pays ofïre aux voyageurs, La carte de Palma- est fautive sur ce point; il place là où sont les ruines de Topirus celles d'Abdère , qui se trouvent dans la réalité beaucoup plus haut , et dans une petite ville qui prend le nom de Gumergina. Dans un voyage que je fis , peu après , par terre à Constantinople , je passai une nuit dans cette ville , chez un Juif dont la maison se trouvait sur l'emplacement de l'ancien château, presque entièrement détruit.

Nous n'étions qu'à une lieue de Jenidgé, qui a donné so'h nom à l'ancien Mestus. On nomme aujourd'hui ce fleuve 7i?///V/^/-Ci7rasou , eau noire de Jenidgé. C'est dans cette petite ville qu'on vend le meilleur tabac de la Turquie. La récolte en est considérable, et c'est Constantinople qui en fait la plus grande consommation.

Jenî Jgé est situe près d'un port auquel nos marins donnent le nom de Lago , et où I on embarque les tabacs pour la capîtafe. Le douanier réside dans la ville.

Dès notre arrivée , mon compagnon de voyage me plaça au milieu du marché, dan> la boutique dun de ses correspondans juifs de Gumergine , lancienne Abdère, qui chaque semaine venait y vendre des merceries , et il alla lui-même s'occuper de ses afîaîres.

Je me vis bientôt entouré de ces montagnards, à demi-sau-' vages, curieux d'examiner un franc. Je n'avais jamais rencontré dans aucune des provinces ottomanes des hommes généralement si grands , si forts, d'un regard si farouche, d'une contenance si tière et d'un équipement guerrier plus menaçant. Un long fusil , une paire de pistolets , un grand couteau auquel les Turcs donnent le nom de latagan , et dont ils emploient plutôt le tranchant que la pointe, une giberne remplie de cartouches et de balles , et enfin une grande poire à poudre qui en contient près de deux livres , composent le costume de ces hommes indépendans ; aucun d'entre eux n'oserait paraître désarmé dans la plaine.

En voyant de pareils hommes , on a de la peine à concevoir qu'il y ait sûreté sur la grande route , et généralement , me disait ie marchand juif, on n'attribue leur modération qu'à l'influence de quelques grands propriétaires de leur caste qni ont àts ménagemens à garder avec la Porte , et qui les contiennent dans le devoir. Mais à la moindre révolution , ajoutait-il, le danger des voyageurs est imminent ; il m'assura que , même dans les temps de tranquillité, il était obligé de faire, chaque jour de marché, de petits présens à certains chefs qu'il importait d'avoir pour amis.

Je lui demandai s'il ne s'était jamais transporté dans les mon-

tagnes où habitent ces barbares ; à quoi il répondît que personne n'osait y pénétrer , excepté les malheureux Ichinganis , bohémiens, qui leur sont utiles pour la fabrication et le raccommodage de toutes sortes d'instrumens de fer; que le gouvernement turc n avait que très-ptu d'influence sur l'administration intérieure du pays; que les chefs n'en ont eux-mêmes que ce qu'il faut pour conserver quelque autorité ; que cependant les vieillards maintenaient une espèce de fédération entre les villages de la contrée. II était de plus persuadé, conformément aux traditions du pays , que toutes ces peuplades sont composées d'anciens Thraces grecs qui , lors de la conquête , ont pris le parti de se faire Turcs, pour être plus tranquilles. Une Ats preuves qu'il me donnait de ce fait, est que dans l'intérieur àts montagnes on trouve encore des villages où les habitans n'ont pas perdu l'usage de faire du vin pour leur propre consommation.

Quant à leur religion , ils ont des imans ou curés ; mais ceuxci sont presque tous étrangers, ou du moins de race asiatique, et aussi ignorans que leurs paroissiens.

A la vue des grands coutelas que portent ces hommes agrestes , on ne peut manquer de se ressouvenir de ce que dit Thucydide , qu'on voyait , dans l'armée de Scytalcès , àts montagnards libres du Rhodope , armés seulement de coutelas. II paraît , d'après cela , certain que ce peuple , constant dans ses habitudes , n'a fait que conserver l'usage de ses ancêtres.

Il n'est nullement prouvé que ces barbares aient jamais été soumis aux empereurs grecs ni aux rois de Bulgarie : on sait , au contraire, qu'ils étaient les auxiliaires de ces derniers, comme ils l'avaient été des rois de Thrace.

Le penchant de ces peuples à molester et à piller leurs voisins a existé dans tous les temps. Les Romains aux-mêmes ne purent parvenir à les dompter entièrement. M. Mîchaud dit, dans

DANS LA iMACÉDOlNE. 7^

son Histoire des Croisades , en parlant du partage des provinces, qui affaiblit tout d'un coup les forces de Baudoin I:*^*^ , «« que »» les hordes du mont Hémus , victorieuses ou vaincues , poursui- » vaîent toujours leurs brigandages (1). »

Le trait le plus saillant du caractère actuel de ce peuple, celui qui le rapproche le plus de la haute antiquité , se retrouve dans ce que je vais raconter.

Chaque année invariablement , divers chefs rassemblent , au printemps , la jeunesse guerrière qui leur est dévouée. Le nombre de personnes qui composent chacune de ces bandes n'est pas détermine; mais on sait quelles ne dépassent pas cinquante à soixante hommes. Elles se mètrent en marche de plusieurs côtés ; chaque homme porte ses armes ordinaires , qu'il ne dépose ni le jour ni la nuit , et ne prend qu'un seul capot pour se garantir du froid. Toujours prêts à se battre , toujours disposés à fuir, ces corps rôdent dans Tintérieur des forêts et sur les coteaux du mont Hémus, jusqu'à de grandes distances; ils s'avancent même jusqu'au mont Rhodope.

L'idée du vol et du brigandage n'est toutefois que secondaire dans ces courses ; c'est le plaisir qui en est le principal motif. Ce sont les lieux les plus favorisés par la nature qui doivent être le théâtre d'une longue orgie contre laquelle l'autorité ne peut rien.

Le campement ordinaire de ces troupes errantes est auprès des villages et des métairies. Ils n'y molestent personne, mais ils exigent des provisions , et surtout du vin , qu'ils vont souvent consommer dans l'intérieur des forêts. Les bergers sont mis aussi à contribution pour des moutons, et des agneaux.

(1) M. Michaud , Histoire des Crobades, t. 3 , p. 314.

8o VOYAGE

De jeunes bohémiennes , aussi sauvages que les hommes qui les conduisent , sont enlevées de force ou engagées volontairement , et deviennent les compagnes de ces guerriers. Chaque bande a de plus son Orphée dont la lyre fait résonner les bois , et anime une danse qui ne diffère pas de celles des Bayadères de rinde , de TÉgypte et de toute la Turquie.

« Les jeunes bohémiennes , dit un de nos voyageurs , dans » son ouvrage sur la Bosnie que j'ai déjà cité, sont les cour- » tisanes du pays; la plupart savent jouer de quelque instru- » ment populaire , et exécutent des danses avec les gestes les » plus lubriques. Les vieilles sont les entremetteuses des jeunes; » elles se mêlent de magie, prédisent Tavenîr, et donnent aux >» pauvres gens des médecines de cheval (i). «

Parmi ces danseuses, la principale ou vraisemblablement la plus jolie est exclusivement le lot du chef de chaque réunion ; les autres sont dévouées à la troupe; après l'avoir amusée par leurs danses, elles ont la liberté de s'égarer dans les bois, où les hommes vont séparément les rejoindre.

Après deux mois de courses , la réunion se dissout ; chaque homme va retrouver son foyer , chaque bohémienne rentre dans la tente de sa famille ou s'identifie avec une autre , sans que personne soit inquiété à raison de ce long vagabondage.

J'avais déjà obtenu des détails semblables par des personnes du pays , et j'avais eu moi-même occasion , pendant mon séjour à Cavala, de considérer de près plusieurs individus de cette race antique ; mais ce fut seulement à Jénidgé que je pus en voir un rassemblement considérable. Mon compagnon de voyage avait assisté à un de leurs repas , par la faveur spéciale

(i) M. Chaumette des Fossés, Voyage en Bosnie, pag. 65.

DANS LA MACÉDOINE. 8i

d un chef avec qui il avait contracta amitié , en lui fiiisant quel* ques politesses chez lui. Ce chef et sa troupe étaient campés , à deux lieues de Cavala, sur les hauteurs du Symbole; cest là quil voulut fêter son ami. II lui dépécha un de ses gens, qui le pria de se rendre , le lendemain , à un iieu indiqué , pour y participer au plaisir des danses , et y partager un repas champêtre.

Arrivé sur les lieux , le négociant présenta au chef diverses provisions , et surtout des liqueurs qui furent bien reçues , et qui ne contribuèrent pas faiblement à la gaieté de la journée. Les cérémonies de la pipe et du café terminées , la première danseuse parut; elle exécuta avec agilité les pantomimes lubriques auxquelles ces sortes de femmes sont exercées dès leur enfance. De temps en temps, la danseuse venait en cadence tomber aux pieds du négociant et lui présenter sa joue. Il prenait alors une liberté qu il payait aussitôt par une pièce d'or , à la vérité fort légère , appliquée sur l'endroit même où s'étaient posées ses lèvres. Deux autres danseuses exécutèrent ensuite , en face Tune de l'autre , une danse tout aussi peu décente , où elles étaient dispensées de présenter la joue ; mais elles n'en furent pas moins récompensées.

Tandis que ces danses s'exécutaient , on ne cessait de fumer et de boire de la liqueur. A'quelques pas de là, un agneau, embroché à une branche d'arbre , tournait sur deux piquets de bois, pour être servi tout entier avec quelques plats champêtres.

Quatre des principaux de la troupe furent admis au banquet ; tout le monde s'assit en rond , les jambes croisées. On servit non sur une table , mais sur des fougères entassées ; le repas fut gai , avec un aspect guerrier , et sans manquer de décence. Les danseuses n'y furent point admises.

Après le dîner , on s'exerça loug-temps au tir; on recommença

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