‹ Voyage dans la Macédoine [microform]Chapitre 41 sur 66 · CHAPITRE XIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIL

Voyage à P3e de ThasoS. Description de cette île. Considérations sur son état ancien et sur son état actuel. De ses anciennes monnaies» jusque présent inconnues.

Le trajet de Cavala à l'île de Thasos est d'environ quatre heures. Le lieu le plus opportun pour mettre pied à terre est une rade nommée Panaghia, la très-sainte , dénomination provenant d une église consacrée à la Vierge. Le village voisin porte le même nom.

Les environs de la rade présentent les ruines d'ime ancienne ville, la seule que nous sachions avoir existé dans Tîle de Thasos. Elle fut sans doute très-considérable , si nous en jugeons par l'étendue de ses ruines, que couvrent d'épaisses broussailles , et du milieu desquelles s'élèvent de grands arbres chargés de vignes. Le sol produit toujours cette plante de lui-même. On y retrouve , dans les endroits les plus déserts, les vignes à raisins noirs, que Virgile a célébrées (i). Si l'on fait le tour de ces ruines , on est frappé de l'aspect sauvage d'un pays où l'agriculture et les arts rassemblaient jadis les produits les plus brillans de la civilisation et de l'opulence. La nature y a repris tous ses droits avec d'autant plus d'avantage , que des sources abondantes roulent leurs eaux de tous côtés dans cette vénérable solitude.

(i)Georg. iib. ii , v. 91.

Deux genres de recherches doivent obtenir dans cette île l'attention des voyageurs ; d'abord sa situation politique et son commerce dans les temps anciens ; ensuite son état actuel. Une circonstance particulière m'engage à faire cette distinction ; c'est que l'île de Thasos est un des pays de la Grèce dont la destinée a le plus changé.

Quoique les anciens écrivains nous aient laissé peu de document sur les premiers habitans de Thasos , on ne peut douter que cette population ne soit péiasgique et très-ancienne.

L'emplacement de la ville dans la partie la plus voisine de la terre ferme donne lieu à plusieurs conjectures ; de sorte qu'il est assez difficile d'arrêter ses idées sur les colonies qui la peuplèrent. Les historiens et les géographes de nos jours ont paru ci:oire que les Phéniciens en furent les premiers colons , et qu'ils fondèrent la ville qui portait le nom de Thasos. Rien n'est plus hasardé et moins sôutenable que cette opinion : ii n'est d'abord pas vraisemblable qu'une île chargée de bois , telle que celle-là l'est encore aujourd'hui , et dont le défrichement présentait de grandes difficultés , ait pu tenter, soit des commerçans , soit des aventuriers , qui n'auraient ])oint été préparés aux travaux nécessaires pour la mettre en culture. Une semblable entreprise convenait bien mieux aux peuples voisins de l'île ; seuls ils pouvaient concevoir l'idée d'un travail qui exigeait beaucoup de temps.

Une autre observation paraît fortifier mon jugement : c'est que les fondateurs de la ville de Thasos l'établirent dans le nord de l'île plutôt qu'au midi , et que ce choix était en efièt le plus naturel pour des peuples voisins de la partie du nord ; leur proximité facilitait le travail journalier du défrichement , en rendant le trajet plus court et plus commode.

Les peuples les plus à portée d'entreprendre cette opération

étaient , sans contredit , les Édoniens , peuplade de Péiasges , domiciliée sur ia terre ferme , et encore puissante , lorsque Hérodote écrivait son histoire. Le nom d'Édonis, que paraît avoir porté primitivement Thasos (i) , autorise cette conjecture , et semble même en donner une preuve complète. D'ailleurs nous ne pouvons douter que toutes les îles voisines n'aient été peu plées de la même manière. Strabon nous Tapprend , en disant expressément que ces îles avaient toutes été peuplées par des Péiasges (2).

Les avantages que trouvaient les Édoniens à s'établir dans l'île de Thasos se reproduisaient pour tous les Péiasges de la Thrace maritime , relativement aux îles voisines de leur territoire. De là nous pouvons conclure qne toutes ces îles furent défrichées par les Péiasges riverains , mais dans des temps qui nous seront toujours inconnus*

Une seconde époque qui concerne l'île de Thasos est celle qui , au rapport de Denys le périégète , fit donner à cette île le surnom d^Ogygienne (3). Ce fait remonte , d'après la chronologie de Larcher, à 1020 ans avant la i.'* olympiade, c'est-à-dire à l'an 1 yp6 avant l'ère chrétienne. On a faussement conclu de la station que dut faire à Thasos ia flotte d'Ogygès , que ce prince y avait laissé une colonie phénicienne. Cette conséquence n'est pas nécessaire , puisque l'île ne prit le nom de Thasos que iong-temps après. On peut tout au plus supposer que quelques compagnons d'Ogygès , peut-être Péiasges euxmêmes , • consentirent à s'incorporer avec les Édoniens , fondateurs de ia colonie édonienne.

(1 ) Raoal Rochette, Histoire des Coloniet gncqua, tome III» page 226.

(2) Strabon , livre v, pag. 221 » éd. Casaub.

(3) Denys» Pniqf., tome V, page 523.

La troisième époque des révolutions de Thasos est bien plus remarquable que celle d'Ogygès et bien plus authentique; c'est celle où Cadmus aborda avec ses vaisseaux sur les. parages de la Thrace, ce qui eut lieu environ 1550 "ans avant notre ère , 246 ans après Ogygès.

Quoique les aventures de ce héros renferment beaucoup de faits qui n'appartiennent quà la mytholo^e» le fond n'en est pas moins historique. Les récits de ses courses , de ses exploits , les malheurs de sa famiiie , ont laissé dans le souvenir des peuples des impressions trop profondes pour qu'on puisse élever des doutes sur les principaux événemens de sa vie. .

Son séjour à Thasos est incontestable ; mais comme on a paru croire qu il avait armé sa flotte dans la Phénîcie proprement dite , je dois , avant de m'engager plus loin , faire remarquer qu'on a mai interprété le mot de Phénicie. Loin de penser que Tyr et Sidon eussent contribué à cet armement , îl faut plutôt jeter les yeux sur les côtes qui depuis la Cilicie s'étendent jusqu'à la Carie inclusivement, et qui, au rapport d'Athénée ( I ) , avaient pris le nom de Phénicie. Ces pays étaient d'autant plus favorables à de semblables expéditions, qu'ils étaient fréquentés par des Égyptiens , des Syriens , et m^me des Pélasges, Ils offraient aussi des bois de construction et des ports très-commodes , et en très-grand nombre. Les monnaies qu'on trouve encore dans ces contrées , et auxquelles il est convenu de donner la dénomination àe Citico-Phérficiennes , confirment le* rapport d'Athénée. Nous pouvons donc, supposer avec vraisemblance que Cadmus et les aventuriers désignés sous le nom de Phé--

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(i) Athen. iib. iv, tom. II, pag. 177.' Voyez aufsf Eckhelj tom. III. pag. ^iz-

niciens , qui vinrent former des établissemens avant lui dans ia Grèce, ne partirent pas de la Phénicîe proprement dite, mais dts côtes où les navires et les marins se trouvaient en plus grand nombre. D'ailleurs ces parages ont toujours été femeux par la piraterie ; la disposition des côtes y portait naturellement les habitans.

Pour parvenir dans la Grèce , ces grandes expéditions suivaient les rivages de l'Asie, Le besoin de subsistances les obligeait à ne pas s'en éloigner, car les îles de l'Archipel n'auraient pas pu leur en feurnir assez abondamment.

Le commerce n'avait vraisemblablement aucun rapport avec le plan de ces aventuriers. Ils ne cherchaient qu'à se former des principautés. Pour conquérir , il ne leur allait que des soldats , et ils étaient assez habiles pour en enrôler un grand nombre, assez courageux pour les employer utilement. Le commerce eût exigé d'autres habitudes. Nous devons considérer simplement ces courses armées comme des expéditions militaires.

Parti des côtes de l'Asie , Cadmus , en les suivant , dut aborder à Samothrace. Il y séjourna sans doute peu de temps , puisque l'histoire nous apprend qu'il vint dans la Thrace , qu'il y rencontra Dardanus , et qu'il y épousa la sœur de ce prince, nommée Harmonie. Un si long séjour , soit dans ce pays , soit à Samothrace , le conduisit naturellement à connaître ia religion des Cabires , et à se faire initier à leurs mystères. J'ai déjà fait remarquer que les navigateurs de l'antiquité en général, et les Romains eux-mêmes, eurent de tout temps une grande vénération pour ce culte ; et nous ne devons pas douter qu'il n'eût été établi à Samothrace et dans \^s pays voisins, avant Cadmus et Dardanus, puisque Diodore de Sicile et Denis d'Haiicamasse nous disent qu'au temps de Dardanus la

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