II. V
Cependant , considérant qu'aux deux côtés parallèles de Tisthme on voyait des marais presque égaux et d'une assez grande étendue, je me figurai que quelque fait réel avait donné lieu au récit d!Hérodote, Je supposai qu'on avait adouci la montée sur les deux côtés de l'isthme, et que, traînant ensuite les bâtimens sur des rouleaux et peut-être sur un fort plancher , on les avait transportés d'un bord à l'autre. Xercès ne manquait pas de bras , et les forêts du voisinage fournissaient du bois en abondance. Il est à croire qu'Hérodote^ voulant relever le triomphe des Grecs sur une armée inombrable, raconta aux jeux olympiques un fait très*altéré, dont aucun de ses auditeurs n'avait été le témoin et qui avait dé]k été raconté dans la Grèce, comme le dit ensuite l'historien. Ma suppo* sition m'a peut-être été suggérée par une aventure qui a eu lieu dans le siècle dernier , et dont la tradition se conserve encore dans les pays environnans. Un pirate de soixante hommes d'équipages poursuivi par un bâtiment du Grand- Seigrieur , s'étant réfugié de nuit dans le golfe de Stilar , îma- •gina pour sauver son bateau de le transporter sur des rouleaux au-delà de l'isthme. Cette opération fut terminée avant le jour ; et au moment où le Turc crut saisir sa proie , le Corsaire avait déjà fait voile dans le golfe opposé.
Nous dépassâmes bientôt le territoire de l'isthme poUr prendre le littoral du golfe ; nous marchions le long des campagnes d'Acanthe, lorsque tout d'uh coup des rochers escarpés qui plongeaient sous les eaux arrêtèrent notre marche, et nous forcèrent de remonter une petite rivière bordée d'un côté et d'autre de platanes ; nous en suivîmes le cours , pendant un quart d'heure , jusqu'à un détour qui nous offrît l'aspect d'une grande vallée très-fertile que parcourt cette rivière. Deux grands villages couronnent cetce belle vallée. En y entrant, nous traver-
sâmes un hameau à cçté duquel est un métaf , entouré d'un grand mur» qui met cet établUsement à i^brîd'un CDUp de main de la part des pirates très-fréquens sur cette cote. Los frères gardiens de la métairie avaieiit déjà fêrm^ les portes, sinon par crainte des voleurs , du moins pour éviter la corvée dont nous paraissions les menacer. Les femmes , que notre passage avait attirées sur leurs porites, nous dînent complaisanunent qu,e les frères étaient sortis pour les travaux de iaxiampagne.
£n considérant une vallée si spacieuse et si peuplée, peu éloignée du mont Cissus , je crois ne pas trop hasarder, si je dis que la ville de Cissus devait avoir son siège dans ce canton.
Nous n'avions encore £iit que trois heures de marche depuis fisthme jusqu'à la vallée des plataa^ ; nous nous hâtâmes de ia traverser, en coupant vers le couchant dans la fôrét ; ce chemin nous conduisit dans des pays bien moins fertiles que celui d'où nous sortions ; vainement nous y cherchâmes un lieu convenable pour y passer la nuit ; nous nous approchâmes en* fin d'une petite cabane pour prendre des informations ; un bon vieillard qui s'y trouvait seul nous apprit que noas avions déjà, contourné le golfe , et que pour trouver ^un bcMi ^te il &llait revenir sur ses bords , et que tout près de la mer nous aperce^ vrions un métaf considérable, dans lequel nous serions gracieuse*^ meïit reçus pour y passer la nuit nous et nos chevaux. Dans une heuie , nous eûmes atteint les hauteurs indiquées , d'ovi nous aperçûmes le métaf, et par une descente très-rapide nous airivâoQies dans cet asile protecteur, avec autant de satis&cdMi que le navigateur en éprouve, quand il revoit ie port qu'il a désiré pendant la tempête.
Les caloyers , peu accoutumés à recevoir des étangers dans un pareil recoin, au fojtid d'u» golfe , furent très-gracieux dans
la réception qu'ils nous firent. Nous prîmes place mon compagnon et moi ; il n y avait pas à choisir ; un sopha coupé en deux parties et assez commode fut le lit de repos qu'on nous destina et auprès duquel on nous servit à souper. En attendant qu on l'eût préparé , je parcourus la maison , et je fus assez étonné d y rencontrer ime cinquantaine de femmes ou de filles qui devaient y passer la nuit, presque entassées dans diverses chambres. La dévotion n'avait aucune part à cet attroupement; c'était la récolte des olives qui les attirait de très-loin, et, quoique mal nourries et mal logées , elles n en étaient pas moins gaies. Elles ne fermèrent pas leurs portes jusqu'après le souper. Je fis beaucoup de questions aux plus gracieuses sur leurs coutumes , sur leurs amours et sûr leurs occupations ; elles me répondirent toujours avec complaisance, et même avec une grâce peu. ordinaire aux filles de Bulgares. La différence provenait de ce quecelles<i étaient grecques.
Le lendemain , en suivant les bords de la mer , j'aurais pu arriver à Aconanama sans prendre le chemin des montagnes ; j étais certain de ne pas manquer les ruines d'Olynthe ; mais Chalcis me tenait plus à cœur ; j'espérais me jeter sur ses ruines , en traversant les bas du mont Cissus ; je me déterminai donc à recommencer mes promenades dans les forêts de cette montagne.
Nous commençâmes à grimper sous de beaux vergers d'oliviers par une route obliqué , âpre et tortueuse*, qui nous éloigna bientôt du métaf et du golfe de Singus. Notre direction nous avait été indiquée au couchant. Dans trois heures , les bois firent place à un territoire cultivé, et nous entrâmes dans un petit village qui , s'il m'en souvient bien , porte le nom de Mélanfftes ou terre noire ; k peine eûmes-nous paru devant une cinquantaine de maisons dont se compose ce village, que les femmes se
DANS LA MACÉd'oINE. îjy
cachèrent de tous les côtés , comme des poules effrayées. Un Albanais de très-bonne mine ^ voyant un Janissaire de Saionique , s empressa de nous inviter à descendre de cheval et à prendre un petit repas avec lui. Son invitation était si franche et faite de si bonne grâce , que nous l'acceptâipes. Ce Soubachi comman-^ dait là pour un aga voisin qui avait pris à ferme plusieiu-s villages des environs.
A peine étions-nous à table qiie Je m'informai de la cause qui , contre les mœurs ordinaires du pays , avait rendu si sauvages les femmes que nous avions aperçues en arrivant. Je vois bien , nous dit f Albanais , que vous n'avez pas été informés de la disgrâce qu'ont éprouvée les pauvres habitans de ce village ; je vais vous en faire le détail comme acteur et comme témoin.
Vous avez dû savoir à Salonique qu'une bande considérable d'écumeurs de mer s'était réunie et fortifiée dans Tîle de Saint- George de Sckiro. Vous savez combien ils s'étaient rendus redoutables à tous les navigateurs , et combien il a fallu employer de forces pour les chasser de leurs retranchemens : mais qui aurait dit que ces pirates eussent jeté des yeux de convoitise sur les misérables cabanes qui nous environnent, et auxquelles l'épaisseur des bois semble servir de défense? 11 y a déjk plusieurs années qu'un démembrement de cette race de bandits » ayant une connaissance parfaite des lieux » débarqua plus de quatrevingts hommes sur la plage voisine, et arriva à minuit dans ce village. Personne ne pouvait s'attendre à un réveil s&mblable à celui qui jeta tout d'un coup la terreur dans toutes les familles. Lss femmes, les filles, les enlbns fuyaient dans les champs, comme on fiiit un incendie. Des cris d'effroi se faisaient entendre de tous côtés ; j'eus moi-même à peine le temps de prendre mes armes ; je me réunis à plusieurs . de mes jeunes hommes armés ; nous fîmes feu plusieurs fois sur les assaiilans , et comme
ijS VOYAGE
lis tiraient aussi de leur coté » je fus blessé par un coup qui vint m atteindre au visage. Les vieillards ayant été arrêtés dans leur fuite, on les força à trouver de l'argent pour se racheter; d'un autre côté« des fouilles se faisaient dans toutes les maisofts; les femmes en furent pour leurs économies et leurs bijoux, les primats pour leur argent. Dans moins d une heure , 1 expédition fut terminée , et ces bandits emportèrent leur butin. Le dommage pécuniaire sera pendant long-temps irr^tarable pour un si pauvre village. Ne vous étonnez donc pas que le souvenir d un tel désastre soit encore imprimé jusque sur les physionomies de ces femmes timides. Le récit de l'Albanais était accompagné de reflexions inorales où ne se retrouvait pas iesprit des Albanais , mi^s qui caractérisait l'homme de la nature. Ce soldat eut été voleur avec ses compatriotes ; il était touché d'un malheur dont il avait été le témoin , et qu'il eût voulu pouvoir empêcher.
Ce brave homme voulut nous donner des guides pour nous faire passer le Chabrius , qui coule à un quart de lieue au cou!chant du territoire de Mélanguis. Quand nous fûmes parvenus au bord de ce fleuve , notre guide , croyant nous avoir suffisamment mis sur la voie » revint sur ses pas ; mais nous ne fûnes pas moins embarrassés après avoir gagué la rive opposée : une nouvelle crue d'eau avait fait disparaître la trace du sentier^ et ce ne fut pas sans peine que nous retrouvâmes notre rouie. Élevés de nouveau sur la montagne , nous y aperçûmes encore une fois l'arbousier, très-commun dans les environs de Smyme , mais qu on ne rencontre , en parcourant la Macédoine , que dans ia partie méridionale de la Chàlcidique.
A mesure que j'avançais vers les hauteurs , le cours 4vl Chabrius conduisait ma vue par intervalle jusqu'à Ormilia» où il forme des marais. Le grand village de Saint-NiçoJe se mon*
trait sur Tisthme entre ies deux golfes dont j'avais atteint le travers.
En quittant cette côte escarpée , nous rentrâmes dans les bois jusqu'à Xeratruî, dont les terres cultivées ft'étaîent pas toutes sous nos yeux. Ce village , un peu plus considérable que celui de Mélanguis , a aussi son Soubachi ; celui-ci engagea un des chefs du village à nous recevoir dans sa maison » proposition qui parut lui plaire ; je fus accueilli par toute la famille ; nous n'étions quà trois heures de Mélanguis et à six du métaf* Mon hôte était communicatif ; il me fit part de tout ce qui pouvait l'intéresser , et , comme il connaissait très-bien le pays , j'appris de lui qu'il y avait encore dans les alentours du mont Cissus plus de cent villages dont les habitans industrieux s'occupaient de toutes sortes de filatures , d'étoffes communes et de poteries, et que le plus considérable de tous ces villages était celui de Polihiero, où nous serions rendus dans moins de trois heures. Une très-jolie sœur, aussi affable que lui , et sa femme partagèrent les soins du ménage ; la première s'occupa de la pâtisserie ; le vin du cru ne fut pasr épargné , et le lendemain nous ne nous quittâmes pas sans que je n'eusse offert quelques signes de ma reconnaissance , que les femmes et les filles ne refusent pas toujours, même chez les Archontes.
Notre route nous conduisit bientôt à Polihiero , situé sur le penchant des bases du mont Cissus que nous venions de contourner, à une moyenne distance. Ce village a l'aspect d'une petite ville. Un préposé de la commune j, chargé de recevoir les étrangers , nous reçut dans son Jogîs. L'institution de cet espèce d'agent public a principalement pour objet les Turcs , les Grecs et les Juifs ; elle tend à éviter à l'habitant l'obligation d'accorder le logement , soit à la sollicitation de l'aga , soit à la violence. Les particuliers aiment mieux payer que d^re assujettis à cette espèce de corvée.
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Je ne pouvais me trouver dans un pays de quinze cents habitans sans y chercher des médailles ; je n'en trouvai que très-peu chez les orfèvres ; mais je fus pourtant satisfait de ia découverte de deux pièces trouvées chez des paysans, et propres à expliquer une énigme que les localités seules pouvaient m'aider à deviner. Je trouvai deux médailles d un même type dont ia légende ne présente que le mot AIIOAAONOS). Ces monnaies » dont l'explication a éprouvé beaucoup de variations parmi les antiquaires I me paraissent appartenir à la ville d'Apolionie de Chalcidique. J en fais part à mes lecteurs dans la planche où j ai donné le dessin de la plupart des médailles de cette province.
Pendant les deux journées que je demeurai à Polihiero , je questionnai plusieurs personnes qui ont des propriétés à une certaine distance au sud de ce village , pour avoir des indices sur la position de Tancienne ville de Chalcis ; elles me répondirent que cette ville n avait pu exister que dans un territoire portant le nom de Palai porta , vieille porte , où Ton aperçoit toutes sortes defragmens de poteries» et où Ion découvre souvent des médailles et d'autres restes d'antiquités. Si à ces circonstances on ajoute le voisinage d'Olynthe , comme on le verra bientôt , on sera certain que le nom de Palai porta ne peut désigner que la position de l'ancienne Chalcis , fondée par les Chalcidiens d'Eubée. On chercherait en vain à Polihiero de semblables restes d'antiquités. Le nom que porte ce village de Très-Sacre peut tout au plus signifier qu'un templie avait été bâti dans cet endroit , «t que , après la dévastation de Chalcis , ce temple ayant conservé sa célébrité ^Jes habitans dispersés dans toute la contrée se sont réuni; à sop entour , et n'ont pas cessé de cultiver les terres de leur ancien domaine.
Au sortir de Pplihiero, on traverse un ruisseau dont les sources
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ne sont pas eioignéts de ce village ; nous le côtoyâmes pendant plus d'une heure, en descendant, de la montagne , et nous entrâmes ensuite dans les plaines qui bordent le Golfe Thermaïque , et qui sans interruption s'étendent jusqu'à Salonique , en suivant les bases des monts Cissus et Dîsoron.
Le ruisseau que nous avions abandonné reparut à gauche au pied de la montagne de Polihiero ; après avoir fait tourner plusieurs moulins , il va se perdre dans le Golfe de Cassandre. C'est par ces beaux paysages que s'annonce l'ancienne ville d'Olynthe, située dans un emplacement que comprend aujourd'hui le territoire à^Aio-Mamma.
Avant de parvenir aux ruines de cette ville , nous traversâmes un bourg assez considérable , qui prend le nom de Stilari; non loin de ce bourg et sur l'emplacement même d'Olynthe, se présente une grande ferme entourée d'un mur très -épais construit en partie de débris d'anciennes bâtisses. Yussuf-Bey, propriétaire de cette ferme , a nouvellement relevé le mur : divers officiers de ce seigneur régissent ce domaine. Le Bey exerce les fonctions de Vaïvode dans le village d'Aio-Mamma, par le ministère d'un officier principal qui le représente. Ce village contient nonseulpment des particuliers propriétaires formant une municipalité , mais encore des métayers qui cultivent des terres du Bey. La population est d'environ deux cents familles ; les églises dépendent de l'évêque de Cassandre qui fait sa résidence à Polihiero. Un curé et deux vicaires composent le clergé d'Aio - Mamma. L'église de Saint - George est la seule que le village possède encore en bon état ; mais il en conserve d'autres qui ont appartenu à l'ancienne ville, et qui sont tombées en ruines. Comme je voulus les visiter, un des prêtres s'offi-it pour me servir de guide. Leur emplacement est toujours un objet de vénération ; chaque année, le jour de la fête du saint, on célèbre une messe dans II. %
Remplacement de chacune d'elles , en plein-^ûr. Je pris note de leurs dénominations, sous la dictée de mon conducteur.