‹ Voyage dans la Russie méridionale et la CriméeChapitre 10 sur 68 · IMP. CES. D. NERV^E FILIUS NERVA TRA.IANUS GERM. PONT. MAC · texte numérisé non relu

IMP. CES. D. NERV^E FILIUS NERVA TRA.IANUS GERM. PONT. MAC

Lorsque nous eûmes contemplé, d'une distance prudente, pour ne point inquiéter les gardes-côtes, cet imposant souvenir, qu'on est si étonné de trouver dans ce désert, et sur cette rive encore aussi barbare peut-être qu'elle l'était avant que Trajan y portât ses légions, nous reprîmes la direction de Alt-Orsova, l'ancienne forteresse duBannat; et peu de temps après nous étions installés dans l'unique et frugale auberge de cette petite ville.

De tous les passagers du François F' étrangers à notre compagnie, nous n'avions conservé avec nous que cette jeune française qui se rendait à Bukharest, et qui courut à Peterwardein un si grotesque danger, et un vieux marchand arménien d'une société agréable et de manières prévenantes. Celui-ci, qu'une longue pratique de ces parages avait rendu un pilote expérimenté du Danube, ne parlait d'autre chose que de ses craintes pour le passage redoutable que nous devions tenter le lendemain. Il avait tellement insisté sur

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la témérité qu'il y aurait à braver, par ces grosses eaux, les barres formidables du Danube, nommées par les Turcs Demir Gapy (la Porte-de-Fer), que nous nous étions en quelque sorte laissé persuader de suivre là route de terre, pour gagner, en compagnie de notre Arménien, la station de Skéla, où le bateau à vapeur du Bas-Danube attendait notre arrivée. Cet arrangement s'accordait en outre avec nos goûts de curieuses explorations, et il nous aurait permis d'aller passer quelques instants à Mehadia, lieu renommé pour ses bains minéraux, pour la beauté de ses paysages, pour les restes précieux du luxe et de la richesse romaine, qu'on trouve encore mêlés aux établissements nouveaux. Rome connaissait ces eaux salutaires, et sa mythologie pleine d'images avait consacré Mehadia à Hercule, à Vénus, à Hygie, la déesse de la santé. Une circonstance fâcheuse vint s'opposer à nos desseins et nous fit renoncer à cette intéressante excursion. La route de terre qui conduit à Skéla était alors en partie inondée : force était donc de se livrer aux cataractes redoutées, et de confier notre sort au bateau qui devait nous porter, à travers ces écueils, jusqu'à la rive valaque.

Il nous restait à déterminer quel serait l'emploi de cette demi-journée; chacun en disposa à sa guise. Mais Orsova est bientôt parcouru : trois rues perpendiculaires au Danube, et deux rues parallèles, forment toute l'ordonnance de ce bourg, où les habitations sont encore peu nombreuses. La douane vint s'emparer de tous nos bagages, et pendant qu'elle en faisait à loisir le long inventaire , nous allâmes visiter le lazaret, qui est situé à peu de distance d'Orsova. Un hangar, divisé en trois bandes longitudinales, sert de parloir public; les gardes de santé occupent l'espace intermédiaire. Un certain nombre de Serviens à l'air misérable se tenaient dans la partie réservée aux suspects, et offraient aux visiteurs , pardessus les barrières, quelques menues marchandises d'une a})parence fort peu attrayante. Nous reconnûmes parmi ces

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marchandises, prétendues orientales, des objets qui portaient l'adresse de la rue Saint-Denis, à Paris.

Au milieu de ces chétifs musulmans, nous ne tardâmes pas à remarquer un petit homme à l'air fin et quelque peu effronté. Des vêtements européens passablement délabrés et ce disgracieux bonnet dont s'affublent les Turcs employés dans les services publics , composaient toute sa toilette ; ce personnage fumait dignement sa pipe, quand, s'avisant tout à coup, il nous adressa la parole en Italien. Alors un colloque s'engagea , et le semi-Turc se montra caustique, spirituel même , et surtout doué d'un rare aplomb. Le fonctionnaire qui nous honorait ainsi de sa conversation n'était rien moins, à l'en croire, que le médecin intime du pacha Milosch.

Dans une île voisine dOrsova, entre deux bras imposants du Danube et en face de la Servie, qui lui est soumise, le prince Milosch a établi sa résidence, plutôt à cause de la position remarquable du lieu qu'en raison de la force de ses remparts à demi ruinés. Ce pacha passe pour un homme d'un esprit élevé , d'un savoir profond ; on dit aussi qu'il pousse parfois la sévérité jusqu'à la cruauté. Son enfance , comme celle de Sixte- Quint, s'est écoulée dans les rudes occupations d'un pasteur de troupeau : et le moyen de n'avoir pas un peu d'orgueil quand, parti de si bas, on est arrivé si haut?

Le savant docteur que nous avions devant les yeux était , à ce qu'il prétendait, le favori, non moins que le médecin, de son maître. Illyrien de naissance, puis renégat et quelque peu forban, chirurgien, pharmacien, courtisan, et au demeurant déguenillé comme un philosophe, ce curieux industriel était passé maître en insolente fourberie. x\vec quelle verve intarissable il exaltait les richesses et le pouvoir de son illustre protecteur! Quelques pauvres canonniers du pacha témoignaient du reste, par leurs uniformes en lambeaux, (jue les largesses princières ne s'étendaient pas jusqu'à la tenue

de ses soldats.

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Orsova, si voisin des Turcs, malgré les précautions sanitaires usitées clans sa quarantaine, ne doit pas se croire dans une sécurité complète; c'est pour cela, sans doute, que les mesures préventives du fléau y sont portées jusqu'à la persécution. Malheur au touriste qui, sur la foi de cette belle communication de Constantinople avec Vienne par le Danube, aurait choisi cette route difficile et remonterait le fleuve ! Après les interminables lenteurs de la navigation , c'est dans la quarantaine d' Orsova qu'il viendrait expier sa funeste imprudence, et un emprisonnement de quatorze jours prolongerait indéfiniment son voyage. Cette petite ville est, du reste, pleine de caractère. Les colons militaires, dans leur désordre pittoresque, les femmes à la tournure nonchalante, et jusqu'aux enfants, dont l'espièglerie parait plus piquante sous les amples vêtements du pays, tels sont les tableaux de mœurs locales que nous avons saisis et observés à la dérobée.

Nous avions quitté Orsova sur une nouvelle barque, plus grande et plus solide que celle de la veille, et nous dérivions bientôt devant Neu-Orsova ou Ada-Galéh (Ile-Fortifiée), comme la nomment les Turcs. Cette place de guerre, demeure favorite du pacha, occupe en efîèt une ile plate, située agréablement, et couverte de verdure et de végétation mêlées à des groupes de masures et de remparts dans le plus triste état. Aucun plan régulier ne se fait remarquer dans cette forteresse; on voit que le système d'après lequel elle est bâtie, résultat des soins ignorants de plus d'un pacha , n'obéit à aucune des règles de l'art. Sur la rive servienne, une grosse tour fortifiée et flanquée de casemates et de batteries rasantes, se lie avec la défense d' Ada-Galéh, et assure ainsi à la Servie le bras entier du Danube qui baigne la partie droite de l'île. Lorsque enfin nous eûmes laissé derrière nous l'une et l'autre forteresse , nous entrâmes dans le lit écumeux ou le l)anul)e tournoie sur lui-même avec une sorte

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de fureur, et contourne les têtes de rochers qui hérissent son ht trop peu profond.

Le passage véritablement dangereux ne dure pas moins de vingt minutes, le bruit des eaux irritées, la beauté sauvage des monts voisins , et la vaste perspective qui s'ouvre au loin, devant vous, rendent ce rapide trajet très-imposant.

Bientôt le fleuve irrité a repris son allure majestueuse; il s'épanche tout radieux, et comme pour se reposer de ses tourmentes et de ses agitations, entre les rives éloignées de la Valachie et de la Servie. De ce point nous avons aperçu sur la rive nue de la Valachie quelques tristes baraques. Cet amas de bicoques s'appelle Skéla; tout en face, sur la rive turque , est bâtie Cladova.

Ici s'arrête notre navigation périlleuse. A partir de ce moment, le Danube ne sera plus qu'un fleuve sans dangers et sans obstacles. Le grand bateau à vapeur l'Argo , que nous voyons arrêté au-dessous de la côte aride, n'attend que notre arrivée pour s'élancer sur cette large nappe d'eau, soumise désormais à la Turquie.

Le premier aspect du sol de la Valachie , sur lequel nous venions de mettre le pied, n'était pas fait pour nous séduire. Une campagne désolée et nue, quelques huttes de broussailles et de boue, telle est la perspective offerte au voyageur qui attend à Skéla le départ du navire à vapeur. Nous mîmes cependant le temps à profit en allant visiter Tchernecz, petite ville située à une lieue environ dans l'intérieur des terres, et nous devons avouer combien son aspect tout oriental nous a frappés tout d'abord. ïchernecz ne s'étend guère au delà d'une longue rue tortueuse , bordée de boutiques et d'auvents qui rétrécissent encore le passage. Toutes ces boutiques sont sales; elles étalent aux yeux des passants des denrées souvent repoussantes. C'était un dimanche, et tout ce peuple était inoccupé. Les hommes fumaient accroupis sur leurs portes; les femmes , séparées des hommes,

sans être complètement recluses, nonchalamment assises à terre sur une jambe, tandis que l'autre genou relevé touche à leur menton, se livraient à de lentes et oisives conversations. Quoique étrange, cette pose est gracieuse; elle a quelque chose d'abandonné qui est tout à fait en harmonie avec la physionomie languissante de la plupart des jeunes femmes. Les costumes du peuple se rapprochent beaucoup des formes orientales, et, du reste, à voir toutes ces figures graves, immobiles, aux yeux longs et demi-voilés, on sent que la Turquie est là sur l'autre rivage, et qu'elle a laissé pour longtemps à Tchernecz l'empreinte de ses mœurs. Nous avons assisté à une danse valaque pleine de caractère et d'originalité : six hommes, se tenant enlacés par les bras et déployés sur une seule ligne , exécutent de droite à gauche et de gauche à droite, tour à tour, un mouvement de marche dont les pas, simples ou ornés selon le goût et le talent du danseur, marquent lourdement la mesure, sur un air que jouent deux aigres violons. Dans cette figure , les deux coryphées, ceux qui mènent la bande à droite ou à gauche, appuient sur une grande canne le bras inoccupé, et c'est surtout à ces deux coryphées qu'est dévolu l'emploi d'embellir par des grâces et des fiorilKrrs cette danse d'un caractère mâle et sévère. Un jeune sergent valaque s'acquittait avec un succès complet de cette tâche importante : la tête haute et fière, il entraînait d'un bras robuste toute la chaîne des danseurs, et de temps â autre il jetait un coup d'œil satisfait sur ses jambes, qu'il agitait avec une vivacité et une précision toujours fidèles à la mesure. Les musiciens étaient deux Bohémiens, de cette race nombreuse, vagabonde, connue en Valachie sous le nom de Tsifjaiirs. L'un de ces hommes offrait un type d'une si admirable beauté, que ce n'est pas sans un vif sentiment de pitié que nous vîmes le sergent si habile m la danse, frapper à coups redoublés de son bâton cette noble et intéressante figure, trop belle pour

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couvrir une âme dégradée, mais qui pourtant n'exprimait d'autre sentiment qu'une stupide soumission.

Revenus de Tchernecs dans l'après-midi, nous trouvâmes l'Argo, notre navire, exposé à une lapidation d'une nouvelle espèce : les habitants de Skéla lançaient à l'envi sur le pont une nuée de tortues terrestres. Ce bombardement amusait également les assiégés et leurs assaillants des deux sexes.

Notre projet n'était point de descendre le fleuve jusqu'à Galats, lieu delà station inférieure de l'entreprise des bateaux à vapeur du Danube. Nous devions quitter l'Argo sur la rive de Valaehie, au pied d'une ancienneforteresse nommée Giourjévo, d'où notre intention était de gagner Bukharest. Ce bateau eût marché beaucoup mieux que celui qui nous avait amenés de Pesth , s'il n'eût été obligé de conduire à la remorque une immense barque chargée de charbon destiné à ravitailler l'un des dépôts de station Pendant toute la journée du 10, journée sombre et pluvieuse où le vent soufflait avec une violence extrême, le poids de cette énorme masse a contrarié notre marche, non sans menacer plus d'une fois la sûreté de l'un et de l'autre bâtiment. Il y eut même un moment où tout l'avant de la barque au charbon fut emporté; pour réparer ce désastre, il fallut une longue perte de temps. Pour comble de misère, le capitaine, qui était Italien, n'était guère en puissance de se faire comprendre d'un équipage valaque et hongrois. Encore une fois, nous devons le répéter dans l'intérêt même de la Compagnie des bateaux à vapeur du Danube, l'avenir de son utile association ne sera assuré que du jour où elle aura porté un regard sévère sur une organisation jusqu'ici très-incomplète, et (]u'(>11e aura en même temps assuré aux voyageurs un service rapide, une sécurité entière et le bien-être que toutes les classes de la société sont en droit de réclamer de la part d'une entreprise publique.

Bientôt nous côtoyâmes Widdin ; encore bien portante,

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mais seulement pour (|uelques jours peut-être, cette grande ville avait la peste à ses portes. Favorisés par un courant furieux, nous aperces^ons à peine quelques fortifications en bon état au-dessus desquelles le harem de Seid-Pacha élève ses innombrables fenêtres garnies de jalousies et de balcons irréguliers. Seid-Pacha ne possède pas moins de cent femmes, nous dit-on , qui attendent avec indifférence que l'horrible peste éclaircisse les rangs et fasse quelque place dans la faveur du maître. Widdin abonde en édifices presque élégants et mêlés d'arbustes ; elle est toute hérissée de ces longs et grêles minarets qu'on ne saurait mieux comparer qu'à une bougie coiffée d'un éteignoir d'argent. Quelques troupes assez bien tenues, un petit établissement naval et des barques de guerre rangées sur la grève, attestent les soins d'un chef vigilant et actif, digne de gouverner une place de cette importance, qui ne compte pas moins de trente mille habitants.

Un espace immense de pays affreux, désolé et sans végétation , sépare Widdin de Lon-Palanka, la première ville de la Bulgarie. Plus loin c'est Oréava, en proie en ce moment à une peste meurtrière.

Une fois délivré de notre incommode et dangereuse remor- (jue, le capitaine de l'Argo, voulant réparer le temps perdu, prit la résolution de ne point relâcher pour cette nuit, et, se confiant à la pratique d'un excellent pilote hongrois, il nous fit naviguer au milieu des îles multipliées du Danube, où le fieuve s'ouvre mille passages d'une largeur telle, que par moments il offre l'aspect d'une mer. Szystow et Rouschouk sont les dernières villes de la Bulgarie que nous ayons aperçues sur cette rive droite , théâtre des ravages de la guerre à une époque peu éloignée, décimée aujourd hui par un autre fléau, car nous sommes dans la patrie des fléaux. Bientôt l'Argo, cinglant vers la rive gauche ])our traverser toute la vaste étendue du Dnnube, et rasant ses îles basses, où le

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brait du navire fait lever des myriades de pélicans, de cormorans et de cigognes, l'Argo vient enfin nous déposer sur la terre de la principauté de Valachie, et sous les murs renversés de Giourjévo.

Une rive abrupte, sur laquelle nos bagages et nos voitures ne purent se hisser qu'avec mille peines et avec l'emploi d'une grande quantité de chevaux , reçut bientôt toute la caravane, un peu fatiguée de cette dernière et monotone partie de notre navigation. Ce ne fut pas sans de longues et fastidieuses démarches qu'il nous fut possible d'obtenir des chevaux de poste pour nous rendre à Bukharest. Après plus de trois heures de courses et de sollicitations , nous pûmes avoir à notre disposition tous les chevaux que la poste de Giourjévo rassemblait dans l'enclos où ils vivent en plein air. On en avait réuni vingt-quatre, mais deux voitures seulement en profitèrent. L'attelage de ces voitures mérite une mention particulière. Les chevaux sont d'une espèce petite, mince et sans race. Ils ressemblent beaucoup à ce qu'on nomme vulgairement en France porteurs de cerises ; mais ils ont une vivacité et une énergie singulières, ils vont comme des flèches. On les attelle de la façon la plus simple, au moyen de deux petites cordes qui leur servent de traits et qui sont réunies au poitrail par une sangle. Autour de la tête, une autre corde moins forte est tournée en guise de licou, sans mors, sans fers aux pieds; l'animal est ainsi entièrement libre. Lorsque, dans le trajet d'un relais à l'autre, ces chevaux sont fatigués , les postillons descendent, leur frottent les yeux et leur tirent les oreilles, persuadés qu'ils s'en trouvent reposés. Douze de ces coursiers furent attachés deux par deux à chacune de nos voitures. Tout à coup ces animaux, excités par les cris longs et aigus des postillons, espèce de sauvages à demi nus, nous emportèrent à travers des plaines entrecoupées de ravins, de ruisseaux et de bourbiers sans fond , et nous amenèrent le soir même à Bukharest.

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QueUiues-Lins de mes compagnons étaient restés derrière moi, attendant le retour des relais. Ils profitèrent de cet intervalle pour observer tout ce que la solennité de la fête de saint Pierre, jour de notre arrivée à Giourjévo, réunissait de divertissements curieux : je leur abandonnai le soin de décrire ces bruyantes réjouissances.

BIK IIAREST.

VALACIIIE.

5i-'A< La vaste plaine qui s'étend entre Giouretng V,; j^y^j ç^ Bukharest est traversée de temps à autre par quelques ravins \ assez profonds qui deviennent, avec ; les pluies, autant de fondrières danl gereuses pour les voyageurs. Plus ' d'une fois, avec nos lourdes voitures, nous avons failli demeurer embourbés dans les marécages fangeux, où la route n'a d'autre fondations que des branches d'arbres jetées en travers. Malheur donc à l'équipage que ses chevaux laisseraient enfoncé dans cette vase noire et molle ! celui-là y resterait bien longtemps avant qu'on lui pût venir en aide. Au reste, sur ces tristes

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chemins les voyageurs sont aussi rares que les villages mêmes, si l'on peut appeler ainsi la plus pauvre réunion de huttes de branchages et de bauge qui recouvrent une sorte de terrier où toute une famille vit enfouie.

Lors de noire passage, cependant, des bruits joyeux animaient ces misérables bourgades : la solennité du jour avait réveillé tous les violons des Tsiganes ; la liqueur aigrement doucereuse que le paysan valaque est habitué à nommer du vin donnait du cœur pour la danse à tous ces robustes villageois, à toutes ces filles brunes; elle ranimait la voix nasillarde des vieilles femmes pour psalmodier des chants traditionnels que des oreilles daces ou romaines ont peutêtre entendus aux temps de Décébale et de Trajan.

Les vingt lieues que nous avions à faire furent parcourues avec assez de vitesse. Tant que l'on court sur le terrain uni de la prairie, le voyage est aussi rapide que facile. Ces chevaux maigres et affamés, qui ne tiennent à rien qu'à de vieilles cordes, emportent les voyageurs avec une extrême vélocité. Les postillons, juchés sur leurs hautes selles de bois, portent en sautoir la corde qui sert de bride, et les voilà hurlant et gesticulant comme des forcenés, qui poussent au galop et sans relâche la horde de coursiers demisauvages attelés à une seule voiture. Parfois le grotesque équipage se précipite à travers les hautes herbes de la prairie, et les chevaux profitent de l'aubaine pour saisir au galop quelques tiges desséchées qu'ils dévorent tout en courant. Arrivé au relais, l'attelage est bientôt délivré de ses harnais, qui se composent, nous l'avons dit, de deux traits et d'un collier de sangle dans lequel l'animal passe la tête de luimême, et dont il se débarrasse de la même façon ; ceci fait, les conducteurs, en signe de satisfaction, et pour délasser, disent-ils, leurs montures, tirent fortement les oreilles et les crins du front à chaque cheval, puis ils les laissent tout haletants réparer leurs forces sur le gazon brûlé de la plaine.

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A notre arrivée à Bukharest, la soirée était déjà avancée, et nous éprouvâmes tout l'embarras que peut occasionner la recherche d'un gîte dans une ville immense, à travers des rues tortueuses et obscures, et avec des guides dont il n'est pas possible de se faire comprendre. On nous avait enseigné le club des nobles, dans le théâtre, comme le seul endroit où nous pussions trouver un logement; mais peu s'en fallut que l'hôte ne nous refusât toute assistance, et ce ne fut qu'à force de prières, et après avoir attendu la fin du spectacle, que nous pûmes prendre possession de deux chambres, si bien contiguës au théâtre, que nous n'avions qu'une porte à ouvrir pour nous trouver sur la scène. Nous aurions, du reste, mauvaise grâce à nous plaindre de cette hospitalité de coulisse, puisque, nonobstant cet étrange appartement, les visites les plus honorables vinrent bientôt nous y trouver.

A peine, en effet, étions-nous installés, qu'un officier dépêché par S. A. le prince régnant vint se mettre à notre disposition. A l'instant même, une garde permanente fut placée près de nos équipages, exposés, au milieu d'une vaste cour, à la rapacité des Tsiganes ; ces mendiants vagabonds, toujours à la piste des étrangers, avaient déjà trouvé moyen, dans le tumulte de l'arrivée, de s'approprier, à nos dépens, quelques objets de peu de valeur.

Nous conseillerons au voyageur fatigué qui arrive à Bukharest d'adresser sa première visite aux excellents bains turcs dont nous allions faire l'essai. Ces établissements, situés en général dans le quartier qu'arrose la Dombovitza, réunissent aux effets salutaires de la vapeur et du massage tous les raffinements dont les Orientaux ont su entourer les besoins physiques de la vie. Si le prophète a été assez sage pour élever une prescription d'hygiène jusqu'à la sainteté d'un devoir religieux, les vrais croyants, de leur côté, ont été assez sensuels pour en faire un de ces plaisirs comme ils les aiment, et dans lesquels tout leur être s'abandonne avec

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tant de délices. Rien n'est comparable à la molle langueur qui s'empare de tous vos membres fatigués quand, au sortir de cette tiède vapeur, après avoir passé par un vigoureux massage et des frictions aromatiques, vous vous trouvez doucement étendu entre des tissus moelleux, pendant que la pipe exhale autour de vous les parfums odorants dont elle est chargée, que de temps à autre l'eau glacée, que colore la confiture de rose, vous prête ses fraîches saveurs ; et pourtant, cette complète béatitude de tous les sens s'achète à Bukharest pour le prix le plus modique; aussi est-il bien à désirer que les usages de Vienne et de Paris, qui tendent à s'impatroniser de plus en plus dans cette capitale, y laissent subsister les deux seules choses peut-être dont le Turc puisse se faire honneur, les seules que l'Europe puisse encore aujourd'hui envier à la civilisation de l'Orient, à savoir : le bain et le café.

Durant cette première journée, quelques visites reçues et rendues ont commencé à nous donner une idée générale de Bukharest et de ses habitants. Du reste, nous étions l'objet d'une politesse si exquise, que dès les premières heures, tout notre temps se trouva engagé même par un séjour beaucoup plus long que celui qu'il nous était permis de consacrer à cette prévenante hospitalité.

Le prince régnant avait bien voulu nous désigner une heure pour nous recevoir dans la soirée; en attendant, nous allâmes en vrais étrangers curieux passer en revue le beau monde de cette capitale, qui se promenait à son rendez-vous accoutumé, et dans ses équipnges de chaque jour : car, dans cette ville, chacun a le sien. Cette promenade si fré- (pientée est peu digne de la popularité dont elle jouit, car ce n'est rien moins qu'une grande rue poudreuse et remphe d'ornières. Lorsque vous avez atteint l'extrémité de la rue et de la ville, vous n'en êtes pas moins la victime d'un rude cahot sur une route mal entretenue, où des arbres de trois

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ans font espérer un ombrage destiné â rafraîchir les heureux Yalaques du siècle prochain, mais laissent les promeneurs de nos jours en proie aux rayons obliques du soleil. Une campagne plate et marécageuse, tel est l'horizon qui entoure cette promenade. Quoi qu'il en soit, la file des voitures est longue et pressée sur le chemin, et l'on trouve chaque soir, fidèle au rendez-vous, toute l'élite de cette nation bigarrée, qui change aujourd'hui de mœurs aussi bien que de costumes. Dans la même voiture où vous voyez des femmes dont la toilette et les manières font de leur mieux pour ressembler à l'élégance et à la coquetterie viennoises, vous pouvez remarquer aussi le frac noir, qui représente la jeune Yalachie, placé en regard de la noble et vénérable figure de quelque boyard à la barbe blanche et au bonnet en dôme, monumentale coifi'ure importée par les Grecs du Phanar. Sur le siège des voitures est assis gravement, tantôt un cocher vêtu à la russe," serré dans son long cafetan, tantôt un Turc au large turban, ou un Arnaout à la jupe blanche et flottante. En un mot, cette rapide procession qui glisse dans la poussière du soir, ces plumes, ces turbans, ces voiles, qui passent et se croisent autour de vous , composent un spectacle tout à fait étrange et d'une attrayante nouveauté.

Cependant on s'était rendu au palais du Ghospodar. Quelques officiers attendaient que le prince rentrât de la promenade ; et nous avons retrouvé parmi eux un Français, M. le vicomte de Grammont-Louvigny, dont nous avions eu occasion déjà d'éprouver la parfaite politesse. Le salon où nous fûmes introduits n'offrait pas d'autre ornement que le portrait du général russe Kisselef ', portrait populaire s'il en fut, homme de bien et de cœur, dont l'image vénérée se rencontre sur les plus humbles comme sur les plus nobles murailles de ce pays. Bientôt le Ghospodar fut annoncé, et

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