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tique du pays. Ce vieux pont ne suffit déjà plus à la circulation ; des deux parts on en convient : mais Bude s'oppose à une nouvelle construction. Voici pourquoi : c'est que sur le pont ancien le péage est payé par le peuple , et qu'en vertu de ses privilèges , la noblesse en est exemptée. Sur un pont nouveau , au contraire , chacun sent que le privilège viendrait expirer devant la taxe , qui ne reconnaît plus ni nobles ni vilains, car les tendances de la diète, en matière de revenu public, inclinent aujourd'hui dans un sens marqué de communauté. Bude résiste donc, et reculera quelque temps encore devant ce naufrage de ses antiques immunités.
Au bout d'une heure , l'une et l'autre ville avaient disparu , et le Danube n'avait plus pour rivage que ses éternelles et pâles prairies. Le fleuve était sorti de son lit et s'était répandu au loin, inondant les villages et les métairies , dont les misérables habitants sont autant de sauvages amphibies. Des troupeaux de bœufs blancs et parfois des buffles, de longues files de cormorans efl"arouchés par le bruit du navire , tel était le seul spectacle qui pût nous distraire dans cette traversée.
A chaque village de quelque importance, le François r' s'arrêtait et échangeait avec la terre quelques passagers et force coups de canon. Non loin d'Adoni, l'un de ces villages, quelqu'un vint à prononcer le nom de Schubry , et nous apprîmes que l'aventureux brigand qui pendant plusieurs années jeta la terreur dans ces contrées, Schubry , qui avait préludé à sa vie vagabonde en gardant les pourceaux , venait d'être tué , à l'âge de trente-quatre ans , laissant une immortelle tradition d'histoires merveilleuses , destinées , dans les sombres veillées , à faire frissonner plus d'une génération de bons et crédules paysans.
On s'aperçoit que le trajet du bateau à vapeur est encore chose nouvelle dans ce pays, et que l'ètonnement et la curio-
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site du peuple ne sont point rassasiés de ce spectacle. Tel était l'intérêt irrésistible qu'il entraînait avec lui, que , pour nous mieux considérer , une foule d'hommes et même de femmes s'avançaient dans l'eau vaseuse et noire jusqu'aux genoux, et y restaient immobiles même lorsque le navire avait repris sa vitesse.
Depuis que nous avons passé le Rhin , nous nous sommes demandé plus d'une fois comment donc tant de gens peuvent se trouver inoccupés dans tous les villages , au moment même où la récolte semblerait exiger le concours de tous les habitants des campagnes. Quelle cause peut donc laisser tout ce loisir à des peuples si misérables? Le pays que nous parcourons semble cependant fait tout exprès pour le labeur de 1 homme , car l'inondation qui ravage chaque année les campagnes est un ennemi qu'il faudrait combattre pour le vaincre. Mais non ! le paysan hongrois cherche , pour y plan" ter sa case , quelque lieu élevé, et, une fois à l'abri, il abandonne son champ à l'invasion annuelle du fleuve. C'est qu'aussi ce peuple a bien longtemps souffert ; et en fait d'invasions , il en a vu de plus cruelles que celles du Danube î De là vient sans doute qu'il s'est fait indifférent à tous ces fléaux. C'est partout la même inertie ;, la même insouciance , le même mépris pour cette forte et féconde nature qui a tout prodigué à l'homme de ces contrées, tout, excepté l'énergie et l'amour du travail, ces deux puissants mobiles à l'aide desquels l'industrie humaine ose empiéter même sur l'Océan, et dire à la tempête , comme le grain de sable dans l'Ecriture : ' tu n'iras pas plus loin 1 »
Notre route se déploie , toujours insignifiante , à travers les champs inondés ; à Tolna , nous débarquons quelques voyageurs. Tolna est peuplée d'Allemands. Ravagée de fond en comble à l'époque de la retraite des Turcs , cette petite ville a vu s'élever sur ses ruines une bour<2;ade où des colons sont venus implanter leur patiente agriculture. L'exploitation de
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la vigne et du tabac, circonscrite dans un rayon peu étendu, fait vivre cette colonie.
La première journée du François 1 ' finit à Mohacs. Ce navire, novice encore, a besoin de toute l'aide que lui prête le courant du Danube pour arriver à sa station du soir; car ses machines, chauffées avec une irrégularité pleine d'inexpérience, ne fonctionnent qu'avec lenteur. De son côté, l'équipage, composé d'hommes de toutes sortes de nations, obéit nonchalamment au capitaine, dont les ordres ne peuvent se transmettre à cette Babel flottante qu'au moyen de trois ou quatre idiomes différents. Quant au bâtiment même, on voit que ses constructeurs ne se sont pas piqués d'imiter les paquebots si commodément somptueux des autres nations. L'absence du luxe est poussée ici jusqu'au dédain. Un bateau qui ne marche point la nuit, mais qui conserve ses passagers, ne devrait-il pas leur offrir la facilité de reposer plus commodément qu'il n'est permis de le faire dans un étroit salon commun, infesté d'odieux insectes, servant tour à tour de réfectoire , de dortoir et de cabinet de toilette, également malpropre et peu fait pour tous ces emplois? On ne trouve là d'autre gite que des matelas placés sur des chaises, ou quelque table abandonnée, ou bien la planche humide du pont.
Au reste, lorsque cette importante ligne de communication de Vienne à Constantinople par les bateaux à vapeur sera plus généralement suivie, le transport des voyageurs deviendra pour les compagnies exploitantes un objet de soins et de recherches qu'on a jusqu'ici par trop négligés, pour s'occuper, de préférence, des moyens matériels d'assurer le trajet du navire lui-même, en échelonnant ses approvisionnements de charbon. Plus tard, l'administrateur devra porter sa solhcitude sur la composition des équipages, et sur le confort que les voyageurs sont en droit d'exiger. C'est là une des conditions nécessaires du maintien du service.
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En arrivant à Mohacs au moment où le jour finissait, nous fûmes entourés par une foule bruyante qui encombrait la rive, changée en véritable bourbier. A peine la planche (le communication était-elle assurée, qu'une quantité de femmes vieilles et jeunes, misérables et demi-nues, encombraient le pont du Fraïuyis /". C'est aux femmes que sont dévolues, à Mohacs, les fonctions viriles de portefaix; le chargement de charbon nécessaire pour la seconde journée fut bientôt voiture à bord par cent brouettes, qu'elles poussaient avec la plus bruyante activité. Ces malheureuses, au costume très-sommaire et par trop écourté, ne laissaient pas que d'offrir un caractère original dans leur tournure singulièrement décidée. Les hommes, qui restaient spectateurs tranquilles de la rude corvée réservée aux femmes , portent le même ajustement large et aisé, et le même chapeau dont nous avons déjà parlé. Sur la plage voisine, au milieu d'une boue profonde et noire, s'agitait dans le plus complet désordre, un incroyable pêle-mêle de curieux, moitié hommes et moitié canards, de marchands et d'équipages qui attendaient le débarquement. Quatre chevaux ardents, mal attelés à quelque méchante calèche disloquée, et maintenus à grand'peine par un cocher vêtu de grosse toile grise, tel était le train de campagne de plus d'un noble personnage qui nous quittait à Mohacs pour aller chasser en bateau sur son domaine inondé. Une quantité de pirogues creusées dans un tronc d'arbre, et s'enfonçant presque sous le poids de deux hommes, circulaient pendant ce temps autour du François /", qu'on pouvait comparer alors avec quelque raison à l'un de ces vaisseaux aventureux qui, au temps des Argonautes, vinrent aborder sur les plages inconnues du Danube.
Nous entrâmes dans la ville, où l'obscurité croissante ne l)ut nous empêcher de faire quelques pas. Nous trouvâmes les rues spacieuses et régulières, mais toutes remplies d'un
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fumier humide et infect, sur lequel de mauvaises maisons étaient bâties; les édifices publics étaient généralement en harmonie avec tout le reste de la ville.
Plus importante par ses souvenirs que par sa population actuelle et son influence, Mohacs a vu deux fois dans ses plaines la monarchie hongroise aux prises avec l'invasion des Turcs. En 1526, Louis II, ce jeune roi d'une si belle espérance , perdit la vie dans une célèbre et sanglante bataille, où l'élite de la noblesse tomba fièrement à ses côtés; et, de ce jour, la Hongrie subit un joug longtemps pesant. Mais aussi, lorsqu'en 1687 les Turcs se retirèrent, et, de défaites en défaites, descendirent le Danube jusqu'à Belgrade, Mohacs vit luire une belle journée de représailles : c'est pour cette brillante victoire que le prince Eugène reçut le surnom immortel , dans ces provinces, de Terreur des Tnres.
Cette ville, deux fois célèbre dans l'histoire de la Hongrie, est un des apanages du puissant évéque de Fiinf-Kirchen. Située à quelque distance vers l'ouest, cette jolie résidence, que les Hongrois nomment Peks, s'enorgueillit de sa vénérable cathédrale, la première qui s'éleva sur le sol de la Hongrie chrétienne et sur les fondements d'une citadelle romaine. Le prélat de ce diocèse dispose, dit-on, dune immense fortune. Mohacs compte quatre mille habitants, dont on ne serait guère porté à envier le sort, si l'on jugeait du pays par son déplorable aspect au moment de notre passage. Par une singularité assez piquante, le seul monument d'art que nous ayons pu remarquer est la statue de saint Népomucène, patron de Mohacs, dont l'intercession est toute-puissante contre les inondations. Jamais le bienheureux protecteur de la ville n'eut une meilleure occasion d'exercer son pouvoir que cette année, où les eaux insolentes du Danube débordèrent jusqu'au pied de son image. Du reste, le saint est au milieu de la ville, non loin du marché, et son piédestal badigeonné est flanqué de canons cap-
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turés sur les Turcs ou retirés du fond du fleuve. La nuit nous força à faire retraite vers le François ?', et, avec la nuit, Mohacs se remplissait d'un nombre prodigieux de ces hôtes dégoûtants que le Danube a abandonnés dans les rues luiiiiides, et qui, sautant et coassant de toutes parts, poursuivent jusque dans leurs maisons les passants attardés.
Le C) juillet , le jour nous retrouvait naviguant déjà à travers un paysage monotone. Nous avons laissé sur la rive droite Erdôed, qui montre encore quelques restes d'un vieux château qu'on nous signala comme l'ancien manoir des comtes de Palffy; Wukovar, couvent magnifique qui s'élève au confluent du Wuka, et dont les terrasses se projettent au loin sur les eaux du Danube. Là, de paisibles franciscains méditent ou font la sieste à l'ombre des tilleuls , et nous regardent fuir comme une de ces illusions mondaines qui viennent traverser peut-être leurs imaginations solitaires. Puis se montrent Scharnigrad et son vieux donjon en ruines, et enfin Illok, qui dessine sur le ciel bleu une longue ligne de murs crénelés, vestiges ruinés de la possession ottomane.
Mais bientôt nous vîmes Peterwardein, le Gibraltar du Danube, citadelle véritablement formidable, où les murailles dominent les murailles, où la nature a si merveilleusement scondé l'art de la défense. Cette noble forteresse, dont le nom est inséparable du beau nom d'Eugène de Savoie, est dans un état d'entretien très-satisfaisant. Nous avons été la visiter en montant sa longue rampe tortueuse et voûtée , pendant que le François F' , arrêté devant Neuzats, sur la rive gauche, y déposait quelques marchandises. Neuzats et Peterwardein sont unis par un pont de bateaux , qu'on se mit en devoir d'ouvrir pour laisser passer le bateau à vapeur. A peine avions-nous eu le temps de jeter un coup d'œil sur la belle forteresse, que nous vîmes de loin le navire appareiller et se diriger vers la tranchée du pont. Nous étions, à terre, (piinze ou vinut personnes : il y avait des juifs, des
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marchands, un prêtre, une femme, jeune Parisienne qui se rendait à Bukharest. Voilà tout ce monde courant sur le pont, jusqu'au point où le navire va passer; mais la terrible rapidité du fleuve était telle, que le François I", si calme et si posé d'ordinaire, traverse comme un éclair cette coupure du pont, et fuit bien loin au-dessous de nous. Alors il y eut une chaude alerte parmi tous ces passagers , qui pouvaient se croire délaissés sur un pareil rivage. Le capitaine nous avait crié de prendre un bateau pour le rejoindre ; ce bateau se présente : c'était une frêle coque de sapin , et il fallait faire un saut de huit pieds pour se jeter dans cette périlleuse nacelle. Je ne sais quel vertige s'empara alors de tout le monde : chacun saute et se précipite à la fois. La jeune dame s'élançait infailliblement à l'eau si elle n'eût eu l'heureuse chance de tomber lourdement sur le prêtre. Bref, le bateau chargé outre mesure de cette foule qui se tenait debout, pressée et chancelante, se confia au courant , qui l'emporta en tournoyant. Arrivés près du navire , qui avait arrêté sa machine, il fallut tout l'ascendant du sang-froid de quelques personnes pour dominer tous ces passagers tremblants, qui, en se précipitant tous sur un même point pour remonter à bord, eussent causé une perte générale. Nous fûmes obligés de contenir de la voix et du geste les plus effrayés. Une fois sur les planches du François T', nous vîmes écrit sur plus d'un visage l'engagement de s'abstenir désormais de ces promenades pittoresques, pour lesquelles l'administration se montre peu indulgente. Mais, quoi! ne faut-il pas se résignera son sort? De tout temps, la prédilection des entreprises de transport a été pour les marchandises, masse inerte et productive qui n'a ni les caprices ni les besoins curieux du voyageur. C'était donc pour les marchandises qu'on s'était arrêté à Neuzats , et les passagers avaient eu tort de prendre cette relâche pour une attention qui leur fût personnelle.
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A peine l'émotion était-elle calmée parmi les commensaux du bateau, qu'une autre cause vint exciter la pitié et l'horreur générale. Un pauvre chauffeur, frappé el'aspliyxie, fut apporté sur le pont et raùimé peu à peu. Après mille difficultés, le docteur Léveillé parvint à pratiquer une saignée, qui était indiquée par la situation du malade. Mais dès que ce malheureux eut recouvré sa connaissance, il se livra à des accès de délire convulsifs si horribles, à une fureur si extraordinaire, que ses camarades n'osaient l'approcher ni le contenir. Cet effrayant désordre des facultés, que la médecine connaît sous le nom de deliriinn trcuiens, prend sa source dans l'intempérance habituelle du sujet, etsurtout dans l'usage immodéré des liqueurs fortes. Après plusieurs heures passées dans cet état, auquel cependant le don de quelques pièces d'argent, seul, apportait un court répit, en attirant de sa part une sorte d'attention stupide, le matelot furieux est tombé dans un profond accablement, et on l'a déposé à l'hôpital de Semlin, où nous avons terminé notre seconde journée.
Pendant cette triste scène, nous dépassions Karlowitz, et nous cheminions au milieu d'îles nombreuses dont le Danube est parsemé. Sur la rive gauche , nous laissions l'embouchure de la Theiss , l'un des plus grands affluents du Danube, qui descend de la Haute-Hongrie et du nord au sud, dans une ligne à peu près parallèle au Danube même, qui, de Gran à Erdoed, coule aussi dans cette direction. La Theiss passe pour la rivière de l'Europe la plus riche en poissons ; peut-être la grande plaine constamment marécageuse qui borde sa rive droite contribue-t-elle en effet à l'accroissement des espèces, qui trouvent une nourriture abondante dans les débris de végétaux dont les eaux sont chargées. Du reste, le trajet entre les îles plates et les bords inondés est toujours aussi fastidieux, et la nuit était close depuis longtemps lorsque nous avons pris notre poste de relâche à .S(»mlin.
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C'est assez loin de la ville que le bateau à vapeur a choisi sa station. Pour gagner Semlin , il faut traverser un marais qui doit être souvent funeste à la santé publique.
Semlin est une place forte chef-lieu de colonies militaires, frontière de la Slavonie , la dernière du territoire honm-ois. Sous ces murs, les eaux de la Save viennent grossir encore le Danube, qui semble un lac immense dont à peine on peut apercevoir les bords. Cette position, avantageuse ])our le commerce de Semlin , lui donne un mouvement et une activité auxquels on est peu habitué lorsqu'on voyage en Hongrie. Tout en face de la ville , on découvre dans un lointain brumeux les tours et les remparts de Belgrade, la ville turque qui défend l'entrée de la Servie. Toute communication entre les deux rives est sévèrement interceptée, car la peste ravage presque continuellement le territoire servien. On nous montra sur ces bords désolés un malheureux village dont les habitants avaient fui la contagion. Les mourants seuls étaient restés, sans secours, sans consolation. Une pauvre chaumière avait conservé sa lumière : la mort allait l'éteindre. Ce spectacle était déchirant, et nous rendîmes grâce à la rapidité du courant, qui emporta notre pitié impuissante.
Belgrade, sa citadelle et ses innombrables minarets, qui semblaient s'élever du lit même du Danube, parmi les vapeurs du matin , nous ont offert, à notre départ, le spectacle le plus magnifique. Cette grande ville occupe le long du fleuve une plaine légèrement inclinée, et elle est abritée , du côté de la Save, par l'éminence considérable sur laquelle est placée la ville forte avec ses imposantes défenses. Entre deux points aussi rapprochés que Semlin et Belgrade, on ne s'attendrait guère à trouver une si incroyable différence , et pourtant cette différence est telle que, dune ville à l'autre, il semble qu'on ait franchi un espace immense, tant il y a loin de la physionomie européenne et pour ainsi dire dis-
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cii)linée de Semlin , la forteresse hongroise , au laisser-aller nonchalant et asiatique de la grande ville ottomane. A voir ce pêle-mêle de toits rouges,, de noyers aux grosses têtes rondes, de cyprès noirs et de minarets étincelants dans l'air, on sent que dans cette ville turque chacun est libre de choisir sa place au soleil et de tourner sa case à son gré, vers la Mecque ou vers Constantinople. Même du milieu du fleuve, on devine ces ruelles tortueuses et humides qui serpentent sous ce labyrinthe d'arbres et de maisons.
Au seuil de quelques-unes de ces demeures pittoresques, la longue-vue nous faisait découvrir de graves cercles de fumeurs, qui ne se doutaient pas assurément qu'ils étaient l'objet d'un examen scrutateur, et que leurs turbans ballonnés, leurs brunes figures et leur attitude paisible et nonchalante venaient se retracer de si loin sur les pages improvisées de l'album de Raffet. Dans la partie élevée de la ville, on distingue la maison du prince Milosch, pacha de la Servie ; Youssouf-pacha, le chef des forces turques qui occupent Belgrade, a établi sa résidence sous les murs de la citadelle.
A quelque distance de Belgrade, nous rencontrâmes une barque dans laquelle étaient rangées plusieurs femmes couvertes de voiles blancs, et qui remontait le Danube en se rapprochant de sa rive inondée. A la suite de cette embarcation, et dans l'eau jusqu'au poitrail de ses chevaux, marchait une escorte assez nombreuse d'hommes armés de haches; sans perdre de vue ce précieux convoi, destiné sans doute au harem du pacha, un homme au turban vert, assis à l'avant du bateau, paraissait commander à tout ce détachement aussi bien qu'aux femmes et aux rameurs. Ce petit tableau, plein de caractère, nous a tenus occupés tant que la vue a pu le suivre.
Semendria, dont les murailles couvrent un grand espace, passa bientôt sous nos yeux, tandis que de l'autre côté, sur les terres plates de cette province qui n'est plus la Hongrie
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proprement dite, et qu'on nomme la limite militaire ou le Bannat, nous apercevions les premiers postes de cette garde infatigable qui veille nuit et jour sur les mouvements du fleuve, prête à repousser sur la plage servienne toute provenance de ces bords redoutés. La belle et sage organisation des colonies militaires du Danube a résolu pour le Bannat le grand problème de la sécurité riveraine, fondée sur une organisation qui fait en même temps la prospérité des peuples. La discipline militaire, appliquée au service de la santé publique, n'a pas été moins salutaire lorsqu'on l'a étendue à l'administration, à la culture, à la vie tout entière de cette vaste contrée si longtemps soumise au caprice de la guerre. Tout le territoire du Bannat est divisé en régiments et en compagnies; une similitude parfaite dans les droits et les devoirs de chaque fraction de cette espèce de camp perpétuel, assure au service la plus grande régularité. La population entière forme un corps d'armée discipliné et organisé, qui tour à tour cultive les terres, élève les troupeaux et vient garder la frontière. Objet des soins paternels du gouvernement, les colonies du Danube fonctionnent avec un ordre qui est un puissant argument en faveur du système d'association. Dans ce système, où la possession est collective, mais non pas individuelle, l'administration des biens appartient à celui qui est chef de la famille, soit par droit de nature, soit en vertu de l'élection. Déjà les résultats les plus heureux d'ordre et de bien-être ont couronné cet essai, tout en assurant la tranquillité d'une frontière importante : tant il est vrai que telles institutions qu'on relègue prudemment, dans certains États, au rang des théories inapplicables, peuvent néanmoins trouver dans d'autres lieux un développement favorable. User à propos, n'est-ce pas, en effet, le secret de toute bonne administration ?
Les postes de ces soldats colonisés sont donc échelonnés sur la rive du Bannat, à des distances assez rapprochées
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pour que la correspondance entre eux soit facile. Souvent le corps de garde n'est qu'une simple baraque déterre; c'est quelquefois aussi une construction plus appropriée à sa destination , qui est fondée sur le rivage et élevée sur des poteaux, pour obvier aux fréquentes crues du Danube. Là, ces vigilants gardiens de la santé publique vivent dans une profonde solitude, qui n'est troublée que par quelques oiseaux aquatiques familiarisés avec leurs baïonnettes inoffensives. Quelquefois, d'immenses troupeaux de chevaux, appartenant à la cavalerie coloniale, parcourent la prairie et viennent se désaltérer dans les eaux courantes. Nous les apercevions vers midi, lorsque la chaleur tombait à plomb sur la plaine et sur le fleuve, serrés les uns contre les autres, baissant la tête , et immobiles sous le poids de cette brûlante atmosphère.
C'était par lui soleil ardent et par une éclatante aprèsdînée , que nous arrivions ainsi à l'endroit où le Danube se rétrécit pour s'engouffrer d'un seul jet entre les hautes murailles que lui opposent au nord les Karpathes, et les Balkans au sud.
Depuis le village colonial de Ui-Palanka, les ondulations occidentales de ces deux grandes chaînes s'amoncelaient sur l'un et l'autre rivage; nous ne tardâmes donc pas à nous trouver cnoaoés entre des rochers élevés, où les détonations du François T'"" réveillaient les plus magnifiques échos. Basiasch était la cause de tout ce fracas ; Basiasch n'est autre chose que l'entrepôt du charbon des bateaux à vapeur, et voilà cependant à qui s'adressent, à l'arrivée comme au départ, ces formidables salutations, répétées jusqu'à dix fois par les échos lointains; et, chose plus étrange, ce simple magasin se conduit comme une véritable citadelle : il rend coup pour coup les saluts qu'on lui donne.
Quand nous eûmes dépassé Babakaï, roche conique assez élevée cpii surgit au milieu du courant, nous donnâmes
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Souvent
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dans le gouffre étroit où s'élance le Danube, se détournant à chaque pas pour chercher sa route entre toutes ces roches qu'il a coupées. Sur la rive droite, la montagne porte encore les ruines d'une antique et imposante fortification : c'est Columbatch , qui jadis veillait comme un vautour sur cet important passage ; Columbatch , qui de nos jours laisse échapper du creux de ses rochers ces redoutables essaims de mouches si meurtrières aux troupeaux. Une fois engagés dans cette sombre et mystérieuse voie, où le fleuve verdâtre roule sur des rochers, on court de surprise en surprise; mais on est si heureux de revoir enfin un paysage, de retrouver encore une fois la nature grande et colorée, qu'on pardonne au Danube ses plaines inondées et mélancoliques, la boue de ses villes et ses reptiles immondes; on pardonne au François T' ses haltes maladroites qui amènent en pleine nuit le voyageur sur la côte qu'il aimerait à voir ; on oublie le régime Spartiate du navire, et on se réconcilie d'autant mieux avec lui qu'on va le quitter tout à l'heure. Au milieu de ce grand spectacle d'eaux mugissantes et d'ardente végétation, vous arrivez au pied d'une petite maison qui s'élève toute seule sur la rive gauche. Cette maison hermétiquement fermée au voyageur, et qui ne s'ouvre qu'aux ballots de marchandises, c'est Drenkova; voilà le but auquel vous tendez depuis trois jours, le terme de votre lente navigation. Tout comme Basiasch , Drenkova n'est qu'un vain nom ; et si vous avez compté sur une ville, sur un hameau , sur un chétif cabaret , détrompez-vous. A^ous êtes à Drenkova , voilà tout; la planche vous met à terre, et rien de plus. Voyez ce frais gazon, ces buissons fleuris, ces grandes montagnes sombres; écoutez cet écho sauvage que vos pas font retentir... Vous êtes à Drenkova !
Mais cependant ces bords inhabités , à cause de leur solitude même, sont pleins de charme et de repos. De tous côtés, c'est la plus riche végétation; la plus douce tempe-
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rature y règne dans l'été, car une fois que le soleil descend vers l'horizon , la hauteur des montagnes environnantes jette ses grandes ombres rafraîchissantes sur le Danube. Quelques pâtres fréquentent ce désert; leur costume, particulier à cette partie du Bannat, est presque tout entier emprunté aux brebis qu'ils font paître, et dont la peau, retournée suivant la saison, leur sert de vêtement et de coiffure.
Nous étions tous descendus pour jouir de la promenade et du plaisir de fouler la terre ferme : nos naturalistes furent en peu d'instants dispersés dans toutes les directions, pendant que Raffet, embusqué sur le sentier, jetait chaque passant sur son album.
Ces modèles qui passaient là si à propos étaient des femmes, qui portent sur le sommet de la tète une sorte de couronne d'étoffe roulée; une large chemise ouverte par-devant cache à peine leur buste ; leur étroit vêtement se compose de deux espèces de tabliers de couleurs éclatantes, appliqués sur une jupe très-serrée ; c'étaient aussi des soldats colonistes dans le plus simple uniforme, capote délabrée, pauvre casquette, et le reste à l'avenant; c'étaient des cavaliers du corps d'observation de cette côte , qui portent un bonnet de peau de mouton noire, et dont le fourniment est chargé de clous de fer et de cuivre. Ces êtres, complaisants autant que pittoresques, se prêtaient aux désirs de notre peintre , et la légère récompense qu'ils recevaient pour leur immobilité d'un instant semblait les transporter d'aise et d'étonnement.
Quelle que soit la beauté d'un site, on s'estime heureux encore d'y rencontrer, quand vient le soir, un autre abri que la voûte du ciel ; nous trouvâmes cette fois que notre bateau était de beaucoup préférable au gîte hospitalier, mais peu confortable, de Drenkova.
Le 8 juillet, notre quatrième jour de navigation, s'inaugura sous les plus agréables auspices. Dès l'aube, un gros
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bateau qui portait les voitures et les bagages avait pris les devants pour se rendre à Alt-Orsova. De Drenkova jusqu'à cette ville, le trajet cesse d'être praticable pour des bâtiments de grande dimension , à cause des barres de rochers et des courants sinueux et rapides comme des cataractes qui obstruent et sillonnent le lit du Danube. Alors les voyageurs sont confiés à des embarcations légères , dont le fond plat peut en toute saison franchir les obstacles qui interrompent si malheureusement cet admirable canal. Nous nous étions donc embarqués dans un joli bateau armé de huit avirons, muni d'une petite cabine à l'arrière, et qui faisait flotter sur son pavillon, au haut d'une mâture légère, le nom de TanJc. A peine eûmes-nous quitté le rivage, que nous vîmes quelle diflerence de rapidité, et surtout de tranquillité, la surface du fleuve ofl're dans cette partie de son cours. En nous approchant du village d'Islaz, qui s'élève sur la côte du Bannat, nous avons trouvé le Danube couvert, aux deux tiers de sa largeur, d'une écume bouillonnante. Une barre de rochers, qui part de la rive hongroise, s'étend si loin sous les eaux, que les embarcations doivent aller chercher le rivage de Servie, où elles sont saisies par un courant qui se précipite avec une extrême vitesse. Après plusieurs minutes de tourbillons et de bruit , la navigation redevient paisible durant quelques moments encore, puis on entre dans de nouveaux remous tout blancs d'écume, jusqu'à l'endroit où les montagnes, s'abaissant, laissent à la masse des eaux accumulées une plus libre circulation.
Nous apercevions de temps en temps quelques villages, tant sur la côte de Servie que sur la plage opposée; Milanova, entre autres, qui ne date que de cinq années, a remplacé le triste hameau de Birniska, et s'est élevée sur la Servie, en honneur, nous dit-on, du fils du pacha Milosch. A notre gauche, nous laissâmes aussi Tricoulé , ancien fort composé de trois tours. Deux tours pareilles s'élèvent sur une
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éminence; la troisième, qui est baignée de tous côtés par le Danube, communique, au moyen d'un pont, avec le rocher, qui soutient les deux constructions jumelles. Cette ancienne fortification est occupée aujouf-d'liui par un poste sanitaire.
Bientôt le Danube se resserre encore et rentre dans un nouveau défilé où ses tourbillons se précipitent irrités contre le gigantesque obstacle qui les arrête. Là le bateau nous déposa à terre, et le spectacle le plus majestueux qui eût encore frappé nos yeux depuis que nous parcourions ces contrées, vint nous environner de toutes parts. Une muraille de rochers, qui s'élève à plus de huit cents pieds, surplombe sur les deux rives la surface des eaux. A quelques toises au-dessus du niveau du Danube, et dans les flancs inférieurs de ces immenses roches , serpente une route magnifique , travail récent, poussé avec vigueur encore, et digne de ces grands vestiges de Rome dont le fleuve a gardé les précieuses reliques sur le rivage servien. Une vaste grotte s'ouvre sur la rive du Bannat , et une sorte d'hôtellerie agreste, profitant de ces caves naturelles, s'est élevée sous la voûte même de la caverne. Après un court repos pris à l'ombre de cette fraîche retraite , nous avons suivi la route jusqu'au lieu où un sentier escarpé conduit à l'entrée de la grotte de Veterani, célèbre dans ce pays et au delà, par ses belles légendes de proscrits, de brigands et de combats.
Durant la guerre que la Hongrie soutint contre les Turcs , en 1788, la grotte de Veterani servit, dit-on, de retranchement à une garnison d'infanterie , et une pièce de canon , péniblement hissée jusqu a l'entrée, commandait au loin le cours du fleuve, du haut de son poste imprenable.
Le canot nous attendait au bas de la route, et nous avons recommencé à dériver rapidement, en nous rapprochant de la côte de Servie. De ce côté, nous pûmes remarquer que le pied des rochers est régulièrement taillé pour laisser cireiHci- autour de leurs pointes un chemin qui suit sans inter-
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ruption les sinuosités du Danube; ce chemin est une œuvre des Romains, ces géants qui, dans leurs guerres contre les Daces, occupèrent longtemps ces contrées avant d'y laisser leurs colonies.
Bientôt, et sur le même rivage, une grande inscription nous apparut entre les broussailles; nos bateliers nous arrêtèrent un moment pour contempler ce noble indice du passage victorieux du grand peuple. Sur une immense roche verticale, un cadre orné de riches sculptures et d'aigles aux ailes déployées, entoure cette longue inscription. On y peut encore lire, malgré les ravages du temps et les traces des feux que les pâtres ont allumés pendant tant de siècles sous la roche historique, les deux premières lignes, qui laissent deviner ces mots :