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l'accueil plein de grâce et de cordialité dont nous fûmes l'objet nous permit d'apprécier les connaissances variées de ce prince. Une conversation aisée et spirituelle sur tous les sujets qui occupaient alors les salons de l'Occident, nous prouva que, dans cette capitale, où l'on n'arrive qu'en traversant des déserts, l'esprit le plus délicat et le progrès du siècle trouvent de dignes et logiques interprètes. S'il nous était permis d'esquisser en quelques traits la personne du Ghospodar de la Valachie, nous dirions comment le prince Gliika, qui règne sous le nom d'Alexandre II, à tous les dehors d'un gentilhomme réunit une physionomie douce et grave qui inspire tout d'abord la confiance; sa parole est nette et facile, et décèle un esprit élevé. Le prince , qui paraît avoir atteint la moitié de la vie, est resté jusqu'à ce jour célibataire; il donne l'exemple des vertus privées comme de l'amour éclairé du bien public. Les princes régnants de Valachie ont adopté le costume civil de l'Occident et les uniformes de l'empire de Russie. Ils parlent habituellement la langue française avec une remarquable facilité.
Ce ne fut que plus tard que nous eûmes l'honneur d'être présentés aux deux frères du Ghospodar. Le prince Michel Ghika, l'aîné de la famille, est investi des fonctions de ministre de l'intérieur sous le titre de grand Vornik, et il venait d'être élevé récemment à la dignité de Bano, qui est la première de l'État après celle de Ghospodar. Le prince Constantin Ghika, le plus jeune des trois frères, est à la tête des affaires militaires, et commande, en qualité de grand Spathar, la petite armée valaque. Selon l'usage turc, on nous offrit des pipes et du café. Nous ne prîmes congé du prince qu'après un entretien où* nous eûmes plus d'une fois l'occasion de remarquer combien de connaissances solides et variées, de vues élevées, distinguent ce souverain d'un pays où tout est à constituer.
Au retour du pahiis, nous trouvâmes les compagnons de
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voyage que nous avions laissés au bord du Dniuibe. Ils venaient d'arriver, épuisés de fatigue, et nous nous hâtâmes de leur indiquer le logement exigu qu'à grand'peine nous avions découvert pour eux dans un quartier voisin. Voici, du reste, ce qui les avait retardés et ce qu'ils avaient vu de Giourjévo après que nous en fûmes sortis, laissant la poste dégarnie de chevaux :
«Lorsque nous nous vîmes, dirent-ils, forcés de rester à Giourjévo, sans chevaux et sans voitures pour nous rendre à Bukharest, nous commençâmes par aller nous assurer à la poste d'un nombre de chariots du pays, suffisant pour transporter nos personnes et l'embarrassant attirail dont nous étions demeurés les gardiens. Rien de plus simple et de plus neuf, pour ainsi dire, que les chaises de poste valaques qu'on nomme caroussi dans le pays. Elles consistent en une sorte de petite auge en barreaux de bois, montée sur quatre roues plus ou moins rondes , et deux essieux de même matière, sans un clou, sans une seule ferrure. Cette caisse, abondamment pourvue d'un foin trop souvent fermenté, peut recevoir un voyageur, rarement deux. Le patient, accroupi sur lui-même, n'étant appuyé ni soutenu par rien, fend l'espace en se cramponnant aux rebords de son brutal équipage comme un cavalier inexpérimenté s'attache aux crins d'un cheval emporté. Ces voitures ne sont comparables qu'aux telègues de la Russie, mais elles leur sont encore bien inférieures. Ce mode de transport, qui réunit tous les inconvénients qu'on redoute en voyage, est cependant le seul dont puisse user en Valachie le voyageur qui n'a pas sa voiture. C'était à minuit que nous devions partir, lorsque les chevaux de retour seraient suffisamment reposés : il nous restait donc assez de temps pour voir la ville et jouir du spectacle de la fête, dont les bruits retentissaient autour '^de nous.
« Giourjévo était une forteresse turque avant que le traité
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de 1829 l'eût faite valaque; à cette époque, l'intervention généreuse de la Eussie releva de leur abaissement les principautés écrasées par les exactions. La barbarie repassa le Danube; mais, avant de quitter Giourjévo, les Musulmans renversèrent ses remparts : cette ville est donc aujourd'hui un mélange de ruines et de constructions nouvelles. La symétrie moderne pousse ses alignements à travers l'ancien péle-mèle oriental ; voilà pourquoi longtemps encore des rues inachevées et des terrains obstrués de décombres, dépareront le plan régulier de la nouvelle Giourjévo. Le quartier voisin du Danube est de construction récente; quelques jolies maisons et une église dédiée à saint Pierre, dont on célébrait ce jour même l'inauguration, lui donnent un air tout à fait européen. Plus loin on trouve une place circulaire, au centre de laquelle s'élève une haute tour; cette place est tout Giourjévo : c'est là que sont réunis les boutiques et les cafés , avec leurs groupes de fumeurs assis en cercle devant la porte. On y voit aussi deux ou trois hôtelleries à l'enseigne menteuse et affamée, hôtelleries où le voyageur ne trouve d'autre souper qu'un sorbet, d'autre lit que la table d'un billard; ce meuble, qui est à la fois un si mauvais lit et un si mauvais billard , se trouve communément en Valachie et en Moldavie.
« Cependant la ville était déserte, et toute sa population s'était portée vers une plaine immense , sans ombre et sans verdure. Sur cette plaine, arrivaient par troupes des familles et des villages entiers de Valaques, et des hordes nombreuses de Bohémiens. Ainsi grossissait sans cesse la foule déjà innombrable des marchands, des danseurs, des musi ciens et des curieux, attirés par cette solennité, qui devait durer plusieurs jours. A l'arrivée sur le champ de la fête, les chariots sont dételés, le bivouac s'organise, et une ville nomade , où se confondent les races diverses qui peuplent la A'alachie, s'agrandit incessamment. Les Valaques cam-
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paient sous de orands abris de toile blanche, flanqués de leurs chars massifs , auprès desquels ruminent les buffles ou les bœufs de l'attelage ; tandis que les tribus de Tsiganes se reconnaissaient à leurs tentes de couleurs sombres , rayées de noir.
« De toutes parts s'élevait la fumée des foyers où se préparaient les simples aliments de ce peuple si ardent pour la fête; sous les tentes on s'habillait pour figurer à la danse. Les robustes filles de la Yalachie se distinguaient par leurs bonnets de velours, où brillent les longs chapelets de sequins ou de paras qui composent leur dot. Quelquefois le bonnet le plus chargé de ducats, et le mieux fait pour tenter les fiancés , écrasait sous son poids une tète maladive et disgracieuse ; plus d'un noble et doux visage , au contraire , n'avait pour parure qu'une chétive guirlande de j)aras. C'est en petit l'histoire des dots de toutes les nations policées de ce monde. Les jeunes filles des Tsiganes se distinguent par une beauté singulière , qui a gardé l'empreinte de la race dont quelques auteurs prétendent que leurs tribus errantes sont issues ; on retrouve en elles la taille souple et déliée et les extrémités si délicates des femmes des bords du Gange.
• Il serait difficile de donner une idée du mouvant et bruyant champ de foire où s'agitait toute cette foule. Une plaine sans borne, d'où s'élevait un nuage épais de poussière , était couverte tout entière de tentes , de baraques , de charrettes et de bestiaux. C'est au travers de cette confusion, sans ordre , sans police, et cependant sans tumulte , que les marchands avaient dressé leurs étalages. On y vendait des étoffes, des habits, des pelleteries et des comestibles en abondance. Si quelque espace devient libre au milieu de cette foule mobile, il est aussitôt envahi par les danseurs; ils forment un grand rond , qui commence à tourner, tantôt à droite , tantôt à gauche , avec un mouvement lent et ytosé
qui s'anime par moment. Dans cette danse , les hommes et les femmes se tiennent par la main : les ménétriers tsiganes sont debout au milieu du cercle, et se donnent beaucoup de peine et d'action pour exécuter leurs airs sans fin. Le danseur fatigué de ce plaisir peut le quitter à sa volonté, et tout passant amateur qui veut prendre part à la danse se met sans difficulté de la partie : ainsi se prolonge fort avant dans la nuit cet interminable bal, pour lequel les Valaques nous ont paru passionnés. Cependant , quel que soit leur entraînement pour cet exercice , ils s'y livrent avec une dignité et une décence remarquables. Les filles tsiganes ellesmêmes y apportent un maintien modeste et réservé. Il n'était pas rare de voir cinquante à soixante danseurs , de costumes variés et pittoresques , enlacés dans le même cercle ; ces cercles eux-mêmes se répétaient à l'infini sur toute l'étendue de la plaine , gravitant autour de leur orchestre criard de Bohémiens. Nous nous plaisions ainsi à contempler ces divertissements simples et empreints d'une sévérité antique. Longtemps égarés dans la foule , nous nous accoutumions à cette atmosphère de bruit, de cris, d'instruments et de clochettes; mais déjà les préparatifs de notre départ nous rappelaient , et nous retournâmes chez l'agent des bateaux à vapeur, qui est en même temps le pharmacien du lieu. Nous fûmes , en vérité , trop heureux de nous confier à sa complaisance. Comme nous pouvions nous entendre réciproquement, au moyen de la langue italienne , ce bienveillant fonctionnaire commença par nous prédire que nous ne partirions pas ce même jour pour Bukharest : il connaissait bien , disait-il , l'apathie et la mauvaise volonté du capitan de la poste à l'égard des étrangers. En attendant , comme nous étions menacés de ne pas dîner, faute d'un abri convenable , notre protecteur nous conduisit chez le fournisseur de la quarantaine , où nous trouvâmes un frugal repas à peu près turc; après quoi , l'hon-
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néte pharmacien , qui avait emmagasiné nos bagaoes , nous offrit la même hospitalité pour nous-mêmes, et dont (\[\v\ques bottes de foin firent les frais.
« La faculté de requérir des chevaux de poste, en \'alachie , ne s'accorde, ainsi que cela se pratique en Russie, qu'au porteur d'un permis préalable délivré par l'autorité supérieure des villes. Ce n'est qu'après avoir consigné le prix entier du parcours d'une ville à l'autre , que s'obtient cette pièce nommée podorojnaia, qui est présenté au maître ou capitan de poste à chaque relais intermédiaire. Ceci fait, le voyageur n'a 'plus à payer que la gratification bénévole qu'il accorde aux postillons. Se procurer un tel passe-port dans un pareil jour n'était pas chose facile , car la fête absorbait tout. Le commandant de la place était tout entier aux devoirs solennels de sa charge , et ses lieutenants , par contraste avec les joies de la journée, se montraient sur le soir d'humeur peu abordable. Autre inconvénient : la civilisation valaque , en remplaçant les mœurs turques , n'a point encore expulsé de la ville , naguère mahométane, un héritage incommode et quelquefois dangereux : des bandes de chiens errants s'emparent, quand vient la nuit, de tous les quartiers de Giourjévo, et rendent la circulation difficile, surtout pour les étrangers. En dépit de tant d'obstacles, nous étions en règle, lorsqu'à minuit le maître de poste en personne arriva avec ses nombreux caroussi à la porte du pharmacien.
« Nos bagages étaient déjà chargés, quand il fallut renoncer à partir, grâce à l'obstination du maître de poste, qui ne voulait pas de bagage. Ce ne fut donc , comme on nous l'avait prédit, que le lendemain , et dans deux grands chariots de paysan , que nous pûmes nous mètre en route , pêle-mêle avec nos effets, et n'emportant que deux pains noirs pour toute provende.
' Après avoir passé la porte de la ville , nous nous trouvâmes dans une prairie ou plutôt dans un vaste marécage ,
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OÙ paissaient de grands troupeaux de bœufs , de chevaux , de buffles et de brebis ; nous savions à peine en quel lieu nous étions portés ; tout ce que nous pouvions dire , c'est que nous nous dirigions vers le nord ; mais aucune autre indication n'était propre à nous faire reconnaître la route ([ui mène vers la capitale. Les chemins à travers ces déserts sont aussi incertains que le caprice de l'homme qui les parcourt. L'espace est large, les ornières abondent, et le paysan choisit à son gré entre la terre et le gazon. Nous fîmes notre première halte près d'un puits au fond d'un petit vallon. Les puits sont communs en Valachie , et invariablement construits de la même façon ; un tronc d'arbre creusé en garnit l'intérieur et s'oppose à l'éboulement des parois; la quantité et les larges dimensions de ces tubes ainsi employés, donnent une idée magnifique de la végétation des montagnes d'où on les tire. L'eau se puise au moyen d'une longue poutre à bascule , et dans un seau qui se compose d'un bloc de chêne évidé.
« A mesure qu'on s'éloigne de Giourjévo le pays est moins dépouillé, quelques bouquets de jeunes arbres commencent à recouvrir le sol. Pendant tant d'années, le malheureux paysan valaque, traqué comme une bête fauve, avait vu ses récoltes pillées par les Turcs et ses champs dévastés, (pi'il est facile de comprendre combien il redoutait le voisinage de ses oppresseurs. Il avait donc laissé un désert de dix lieues entre le Danube et ses premières métairies, comme un espace abandonné aux courses des déprédateurs , un terrain maudit où chaque année se répandaient les bandes sorties de (liourjévo , pour ruiner tout établissement nouveau , et chasser vers les montagnes les cultivateurs épouvantés.
• Nous eûmes à traverser trois ou quatre rivières bourbeuses , et à chacun de ces passages nous nous mettions à bénir le refus capricieux du maître de poste. Si nous eussions , en effet, pris ces équipages si bas et si frêles, nos ba-
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gages eussent été infailliblement submergés , et nousmêmes nous eussions été bien prés de verser dans ces gués dangereux. Plus d'une fois , nous rencontrâmes de grands trous où les chevaux s'enfonçaient , entraînant nos massives charrettes. Dans ces occurrences difficiles , les cris des conducteurs devenaient de vrais hurlements. Par moment, l'attelage sans force et les postillons sans voix s'arrêtaient; puis , après des efforts incroyables , la lourde machine , enfin arrachée à Tabime, sortait pesamment de la rivière, laissant après elle une longue trace d'eau noirâtre et de vase liquide.
« Après avoir traversé quelques pauvres hameaux , dont les chétives cabanes indiquent la plus triste misère , nous rencontrâmes un bourg où nous revîmes avec plaisir des maisons bien construites. Un beau monastère dont l'entrée est surmontée d'une tour, fait face à une taverne d'une rare dimension. Les murailles de l'un et l'autre édifice ont été décorées par un Raphaël ambulant qui y a représenté des sujets de la plus étrange variété, et dont la multitude atteste assurément une prodigieuse fécondité. Ce peintre, hardi s'il en fut, a tenté de reproduire sur ces beaux murs blanchis toute l'échelle des êtres ; il a retracé d'abord les espèces principales du règne animal , sans oublier même le kanguroo d'Australie, qui ne s'attendait pas à tant d'honneur; puis, arrivé à l'espèce humaine, au genre homo^ il s'est complu à reproduire le chef-d'œuvre de la création dans ses attitudes les plus triomphantes : c'étaient de beaux messieurs et de belles dames , de magnifiques pachas à la barbe noire et pointue , d'imposants boyards coiffés de leur kalpak gigantesque ; puis des soldats valaques en grande tenue, et tout cela couronné de verdure, entouré de guirlandes, encadré d'arbres fantastiques.
«Un grand jeu de bascule à la roue périlleuse, qui menace tour à tour de lancer dans l'espace celui des joueurs qui se balance à son sommet, était dressé sous les murs du couvent.
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On dit que les Valaques ont une prédilection marquée pour ce genre d'exercice , bien que chaque année voie se renouveler de graves accidents. Dans^la grande salle du cabaret , salle tout illus(rée aussi des fresques brillantes du Rembrandt valaque, un Bohémien accompagnait de son violon un jeune garçon dont la voix juste autant que pénétrante faisait résonner un air lent et solennel. A en juger par l'expression de la musique , par l'attitude grave et émue du nombreux auditoire, ce chant qui se composait de deux phrases simples et touchantes , devait être une de ces complaintes mélancoliques dans lesquelles tous les peuples primitifs ont fait parler leurs traditions et raconté leurs victoires ou leurs malheurs. Les A'alaques, ces descendants de Rome, si longtemps flétris, doivent avoir conservé quelques-uns de ces chants qui consolent de l'esclavage, derniers échos d'une plus douce destinée. Telles étaient, du moins, nos impressions en écoutant cet air si simple que chantait ce pauvre enfant tsigane.
• En quittant ce bourg qu'on nomme Dérestié, nous avons traversé un pont de bateaux , et la nuit ne tarda pas à nous surprendre ; nous n'arrivâmes aux portes de Bukharest qu'assez tard dans la soirée, car nos chevaux, harassés d'une course de vingt lieues, avaient ralenti leur allure, et nos conducteurs , tout à fait égosillés , renonçaient à leurs bruyantes excitations. Conduits d'abord dans un khan ou caravansérai d'un aspect repoussant, ce ne fut qu'à l'aide des juifs, gens de bonne volonté, s'il en est, que nous retrouvâmes la trace de l'expédition arrivée la veille. Enfin , après mille peines, et grâce à la prévoyance de nos devanciers aussi bien qu'à l'empressement d'un capitaine envoyé par le Ghospodar, nous nous trouvâmes, après minuit, établis chez un Italien , où chacun de nous put savourer les rudes délices d'un lit de planches dressé sur des tréteaux. »
Le 13 juillet nous trouva tous réunis dans la capitale de
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la Valachie, et nous n'avions que l'embarras du choix pour l'emploi à la fois utile et agréable de tous nos moments. Le premier soin à Bukharest est de se procurer un équipage; la grande étendue de la ville exige cette précaution, et, plus impérieuse encore, la mode la commande: aussi bien, aucune personne de quelque valeur ne peut se montrer à pied dans les rues. Cet usage et celui du manteau qu'on porte en toute occasion pour se garantir de la poussière , ne sont pas de ceux qu'un étranger, qui veut voir et observer, trouve le plus à sa convenance. Nous ne tardâmes pas à parcourir, chacun de notre côté, cette grande ville, dont les rues populeuses sont garnies de nombreuses boutiques dans lesquelles l'activité remplace le luxe. Un quartier tout entier est rempli par les magasins de pelleteries et les ateliers des tailleurs. Les rues , de largeur inégale , sont mal alignées et surtout mal pavées ; quelques-unes même ne le sont pas. La plupart des maisons ne sont guère que des baraques en bois vermoulu , parmi lesquelles s'élèvent des édifices de l'architecture la plus prétentieuse. Par malheur, la nature fragile des matériaux usités dans le pays ne résiste pas au climat, et les plus belles maisons de Bukharest sont cruellement délabrées à l'extérieur, malgré leur luxe de fleurons et de rosaces. Ce qui étonne le plus dans cette ville , c'est la variété des costumes et des figures, dont une si nombreuse population présente à chaque instant les types variés. Tout ce peuple parcourt la ville d'un air plus leste , plus afiairé qu'on ne devrait l'attendre des mœurs de la classe inférieure , qui sont demeurées orientales. Les artisans de Bukharest, les hommes de peine , porteurs de fardeaux , paraissent ne pas redouter le travail ; mais ce qui anime surtout cette ville , c'est le grand nombre des juifs qui l'habitent. Actifs, insinuants et jamais découragés , ils sèment autour d'eux la vie et le mouvement, car ni démarches ni fatigues ne leur coûtent s'ils ont l'espoir de la plus minime récompense. Aussi , dès que vous a})er-
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cevez le chapeau à larges bords, la robe noire et râpée d'un juif, vous pouvez dire que vous avez à vos ordres, s'il vous plaît, un domestique adroit, intelligent, infatigable , que rien n'émeut , ni mépris , ni colère , et vous pouvez vous adresser hardiment à cet homme pour quoi que ce soit : il vous répondra en allemand, en italien , en quatre langues peut-être ; et pour quelques piastres , toute affaire cessante , son industrie, sa souplesse , son silence , sa patience , son éloquence , ses vertus , ses vices , son âme , son corps , tout cela est à vous. Et si pour une commission du moment, pour une occurrence passagère, vous avez une fois employé l'Israélite , ne croyez pas qu'il vous soit facile de vous en défaire : il est à vous désormais, ou plutôt vous êtes à lui ; il ne vous quittera plus; il vous suit à vingt pas dans la rue , et de vingt pas il devine ce qu'il vous faut. 11 s'assied sur le seuil où vous venez d'entrer ; vous retrouvez en sortant son regard finement respectueux qui sollicite un ordre. Il couche sur votre escalier, sous votre voiture ; il se fait le serviteur de vos gens, salue votre chien dans la rue; il est là, toujours là; vous l'avez vingt fois rebuté par de rudes bourrades, qu'il persiste encore et toujours. Ainsi repoussé, vient un jour, un moment, un caprice où il vous faudrait le juif ! A peine en avez-vous formé la pensée , aussitôt il sort de terre : le voilà replié dans son humilité , et dans cette posture de juif qui n'est ni debout ni prosterné, l'air soumis, l'oreille attentive : c'est là le triomphe du juif; voilà l'instant qu'il a acheté souvent par quarantehuit heures de veilles, de fatigues, d'humiliations. A peine avez-vous parlé que vous êtes obéi , et obéi avec ponctualité, finesse et respect; et lorsque après tant de soins et d'abnégation , le pauvre sylphe barbu et déguenillé touche enfin sa chère récompense , cette pièce de monnaie qu il a suivie , qu'il a appelée , dont il a été le valet depuis dcuxjours , vous voyez dans son regard reconnaissant qu'il vous recommande à toutes les bonnes grâces d'Abraham et d'Isaac, et qu'il
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est tout prêt encore à se donner les mêmes peines pour un pareil prix.
Des visites intéressantes, et faites en commun, occupèrent cette journée. Nous vîmes le Musée de Bukharest. Ce Musée est spécialement consacré à l'histoire naturelle ; il occupe un espace qui s'agrandira à mesure que les collections , commencées à peine, prendront plus d'importance. La bibliothèque publique est fondée dans le même local; elle se composait de sept mille volumes environ. Ce noyau peu nombreux attend un complément où les sciences et l'histoire surtout ont grand besoin d'être plus amplement représentées. En quittant ces intéressants établissements , déjà si prospères , si l'on prend en considération le peu de temps qui s'est écoulé depuis la régénération de la principauté, j'ai été heureux de déposer dans la collection minéralogique un échantillon de notre platine sibérien , qui y restera, j'espère, comme un souvenir de l'accueil plein d'obligeance que nous avons trouvé dans cette visite. De là on nous a conduits au collège. Des logements commodes et spacieux, de jeunes élèves portant un joli uniforme , préviennent tout d'abord en faveur de cette institution.
Dans un Etat aussi peu étendu que laValachie, les fonctions publiques, désormais confiées aux plus capables, seront l'objet d'une concurrence qui profitera rapidement aux progrès de l'éducation de la jeunesse. Les projets pleins de sagesse du prince Alexandre Gliika tendent à doter son pays d'une pépinière éclairée de jeunes gens appelés à égaler la jeunesse des autres pays de l'Europe. Si l'on considère de quel point ces malheureuses provinces turques sont parties, ce qu'elles ont fait déjà et ce qu'elles atteindront bientôt , on ne peut se refuser à rendre grâces à l'homme qui a jeté sur ces principautés les plus nobles germes de la civilisation , au général Kisselefï, un de ces génies créateurs si rares, dont la bonté prévoyante sait deviner l'avenir. On ne peuts'enipê-
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cher aussi de reconnaître que les plans du général ont été légués à de dignes successeurs, et que la jeune génération de la Valachie ne se montre pas inhabile à les mettre à profit. Et, à ce propos, qu il nous soit permis de dire ici avec quel sentiment pénible nous avons vu des voyageurs comme nous, accueillis, comme nous l'avons été, par cette aimable hospitalité qui se livre si naïvement à l'étranger, qu'elle entoure et qu'elle fête , écrire à leur retour des relations si sévères , si oublieuses des mœurs douces et polies de leurs hôtes. Ces voyageurs , qui , ainsi que nous , ont tout visité à Bukharest , se montrent , ce nous semble , beaucoup trop préoccupés des plaies encore mal cicatrisées dont l'ancien état social a laissé les marques sur la société présente. Si, dans le premier abandon de conversations trop vite intimes , nos prédécesseurs ont deviné ces blessures , à quoi bon les découvrir à l'Europe, qui ne demandera pas compte aux principautés de leur attitude nonchalante sous le régime d'engourdissement moral qu'elles ont heureusement secoué, mais bien de la manière dont elles ont mis à profit ces quelques années de réhabilitation dont elles ressentent déjà l'influence régénératrice ? Eh bien ! sous ce point de vue , il est juste , et trèsjuste, de dire qu'aucune société européenne n'a été plus active à se frayer un chemin vers le bien à travers tous les obstacles dont son ancienne route était encombrée : on en pourrait citer comme exemple plus d'une amélioration importante, qui déjà est passée dans les habitudes de la vie de ces provinces. Après tout , les narrateurs si peu indulgents qui ont payé l'hospitalité de Bukharest avec la monnaie de leur spirituel sarcasme, ne nieront pas, tant ils savent bien l'histoire, qu'il est des nations qui datent de cinquante ans leur régénération politique et morale , et qui ne sont guère plus riches en principes.
Cette digression achevée , revenons à nos visites. Le docteur Mayer, médecin allemand, homme intelligent et surtout
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d'un grand savoir-vivre, nous a guidés dans l'iiôpilal militaire, qu'il dirige. Cet établissement, placé comme il est dans un édifice qui n'a pas été construit pour servir d'hôpital , laisse beaucoup à désirer sous le rapport de l'emplacement et de la salubrité. Les salles manquent d'air. Les malades y étaient nombreux, car les affections fiévreuses , communes dans le pays , sévissent encore à diverses époques de l'année, bien qu'elles aient été notablement réduites par les précautions d'hygiène introduites dans le régime du soldat. Le grand hôpital de Panteleïmon , situé aux abords de la ville , nous parut beaucoup mieux approprié aux besoins de sa destination. Cet établissement , fondé par des souscriptions philanthropiques, présente une suite de salles spacieuses où l'air et la lumière, l'espérance et la vie du malade, pénètrent librement : on pourrait seulement objecter que le vaste espace consacré au logement de l'état-major administratif est perdu pour les malades , et envahit une place qu'on aurait pu employer à soulager quelques malheureux de plus. Les lits, employés à Panteleïmon, sont en fer, tandis qu'à l'hôpital militaire, les lits ne sont que des tréteaux. Dans cette dernière visite, nous avons observé les affreux ravages de cette horrible maladie qu'on n'ose pas nommer, et qui a surtout son principe dans les vices sans frein des capitales. Au retour de ces différentes excursions, nous avons rencontré le prince régnant : il fit arrêter sa voiture, et il engagea l'expédition tout entière à se rendre le lendemain au soir à sa résidence, située, pendant cette saison, à quelque distance de la ville.
La matinée du 15 juillet fut employée à visiter l'assemblée générale : c'est le nom qu'on donne à la chambre des représentants de la Valachie. Le prince Michel Ghika et le prince Cantacuzène avaient bien voulu nous servir d'introducteurs. La salle des délibérations est située dans un corps de bâtiment, dépendant de l'église métropolitaine, sur une colline
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qui domine toute la ville de Bukharest, et dans la plus heureuse situation. Comme toutes les églises de la capitale, celle-ci est entourée d'un vaste cloître, dans lequel donnent accès deux portes solides et surmontées de tours, position qui lui permettait jadis de faire une longue défense. La métropole n'est point un grand monument; elle est ornée de trois clochers assez élégants, dont les dômes, ainsi que la toiture de l'église , sont en métal peint en vert ; la surface entière des bâtiments est revêtae d'un badigeon éclatant de blancheur. En avant de la façade de l'édifice , qui s'ouvre sur un de ses côtés étroits , règne un péristyle dont l'intérieur est orné d'une profusion de peintures des plus variées. La nef de l'église est étroite , chargée de dorures et d'images ; la cloison, qui sépare le sanctuaire de la nef, est enrichie d'une quantité d'ornements du plus riche effet; sous cette voûte, la lumière extérieure ne pénètre qu'à grand'peine par des fenêtres étroites et allongées.
Dans un des corps de logis du cloître vous rencontrez la salle des assemblées. A peine précédée d'un modeste vestibule, cette enceinte, où délibèrent les boyards , est, comme celle de la diète de Hongrie , remarquable par son extrême simplicité ; elle est longue et étroite : à l'une de ses extrémités s'élève le fauteuil à baldaquin sur lequel s'assied le métropolitain , président légal de l'assemblée. Les quarantetrois membres qui composaient la chambre étaient presque tous présents. On remarquait parmi eux quelques vieux boyards; ils conservent le costume large et majestueux qu'ils avaient au temps de la domination turque ; ils portent encore la barbe et le volumineux kalpak. Les militaires prennent part aux délibérations, revêtus de leurs uniformes et le sabre au côté. Les membres parlent de leur place , où ils sont assis devant une table à tapis vert, sans que les ministres soient séparés du reste de l'assemblée. La discussion à l'ordre du jour avait i)our objet quelques modifications
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à apporter au règlement organique , constitution du pays ; et, en particulier, elle portait sur la force des ordonnances rendues pendant l'intervalle des sessions législatives, M. Stirbey, ministre de la justice, soutenait, à peu près seul, et pourtant sans fatigue, tout le poids de la discussion. Au reste , quelle que fût la vivacité de ce débat parlementaire , nous ne vîmes aucun des orateurs s'écarter en rien des formes d'une conversation polie. La partie de la salle réservée au public contenait peu de spectateurs; les assistants s'y tiennent ordinairement debout ; mais, dès notre entrée , quelques boyards avaient eu la courtoisie de nous y faire porter des sièges commodes. Au reste , ce n'est que depuis peu de temps que les délibérations de la chambre sont publiques ; même, jusqu'à ce jour, les journaux n'ont point encore obtenu la permission de rendre compte des débats. En sortant de la salle , nous fûmes accompagnés par un député , le colonel Philipesko , qui appartient à l'une des plus anciennes familles du pays. Cet officier, qui a reçu en France une excellente éducation, commande le 1"^ régiment valaque, et il donne, dans sa ville natale, l'exemple remarquable de cette solide instruction qui n'exclut point la grâce et une parfaite élégance des manières. C'est en compagnie de ce bienveillant introducteur que nous visitâmes les dépendances de la métropole et son site pittoresque. De cette éminence, Bukharest s'étend jusqu'à un horizon très-éloigné. Cette ville, mêlée de nombreux jardins , couvre , en effet , un espace immense , et son aspect général est des plus pittoresques , par le mélange de ses toits de toutes couleurs , de ses nombreuses tours qui surmontent plus de soixante églises, et de la verdure qui surgit à travers les masses de constructions. Le soir venu, nous nous sommes rendus à l'invitation du Ghospodar, et nous avons eu l'honneur d'être reçus à sa résidence de Scouffa , qui est située à quelques verstes de Bukharest, sur le bord de la Dombovitza. La maison est pe-
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tite et plus que bourgeoise; mais les jardins, qui s'étendent dans un petit vallon très-agréable traversé par la rivière , rendent cette habitation d'été bien préférable à la maison même que le prince habite dans la ville. Bukharest ne possède plus de palais pour les souverains valaques. En 1812, un incendie a détruit celui qui existait et qui était fort vaste. Le Ghospodar réside aujourd'hui dans une grande et belle maison qui est sa propriété. Cette entrevue , comme la première, se passa en conversations intéressantes, où le sens juste, très-exercé et toujours bienveillant du prince, se montra constamment sous le jour le plus favorable. Comme la première fois aussi, le Ghospodar était entouré de sa famille , des princesses ses belles-sœurs et d'un bon nombre d'officiers. L'élégant uniforme de ceux-ci ne faisait que mieux ressortir la mise simple du prince , qui , sous un frac noir, portait un gilet à larges revers rabattus : c'est là , dit-on , une mode qui lui est personnelle , et qu'en effet nous ne vîmes suivie par personne. La nuit venue , tout le monde se dirigea vers la ville , où l'on arriva rapidement , et la petite cour prit place au théâtre, dont il n'eût tenu qu'à nous de lui faire les honneurs , puisque aussi bien la salle était, pour ainsi dire, comme l'antichambre sonore de notre appartement. Quelques scènes de la Scuiiramis, et une comédie allemande fort gaie, intitulée Flegme et Ruse, ont occupé la soirée.
Le lendemain , la garnison de Bukharest manœuvrait sous le commandement du prince Constantin Ghika. Cette troupe a fait avec précision l'exercice et les évolutions, en tous points empruntés à la théorie russe. Invités par le Spathar à l'accompagner à cette revue , nous y figurions à ses côtés, lorsqu'un accident fâcheux interrompit un moment les manœuvres et jeta l'inquiétude parmi les spectateurs. Une cartouche à peine brûlée vint frapper au visage le prince, qui s'était tenu trop rapproché des feux. Cette blessure, qui, Dieu merci! était légère, et une brûlure qui pouvait devenir
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grave, furent pansées sur-le-champ par notre compagnon, le docteur Léveillé : ceci fait , le Spathar remonta à cheval pour achever l'exercice et assister au défilé.
Un diner auquel le Ghospodar avait bien voulu nous inviter, nous mit en présence de l'élite de la société de Bukharest. La réunion eut lieu sous les beaux arbres de Scoufïa , dans un grand espace impénétrable aux rayons du soleil. Durant le repas, qui fut précédé de la sc/ialc, légère collation qu'on fait aussi en Eussie avant de se mettre à table , deux troupes de musiciens, cachées par les charmilles, se succédèrent alternativement pour exécuter les airs nationaux des Valaques et les singulières mélodies des Tsiganes. L'orchestre des Tsiganes, aux éléments discordants, produit cependant des eifets qu'on chercherait en vain dans les masses d'harmonie réglée et correcte auxquelles les oreilles européennes sont accoutumées : quant à la mesure, elle est inégale, sautillante, boiteuse, et procède par des temps inattendus. Les danses valaques ont suivi le dîner, et nous fûmes si charmés de la précision sévère et de l'ensemble des danseurs , que le prince voulut bien prolonger en notre faveur ces divertissements , et qu'il fit transcrire pour nous les airs, remplis d'une grâce originale et naïve, que nous donnons ici, et qui animent cette danse romaine, Hora Roumaniaska, comme l'appellent les peuples de la Valachie. Pendant que les danseurs faisaient merveilles, les Bohémiens jouaient, avec une verve toujours renaissante, leurs motifs sans lin. Deux mandolines, deux violons, une flûte de Pan et une sorte de basse sourde , composaient toutes les ressources de ces habiles exécutants , dont les brunes et belles figures , animées par leur ardeur musicale , ajoutaient un grand charme à ce tableau poétique. Lorsque nous eûmes joui longtemps de ces délassements champêtres , nous nous hâtâmes de nous rendre dans les beaux et vastes salons de M. Philipesko, où le bal le plus élégant avait rnss(Mnl)lé
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l'élite des danseurs de Bukliarest. Je ne connais aucune ville en Europe où l'on puisse réunir une société plus complètement aaréable , où le meilleur ton se montre constamment uni à la plus douce gaieté. Ce charmant bal se prolongea fort a^'ant dans la nuit. Rien n'était plus gracieux à voir que le maître de ce beau logis , l'aga Philipesko , dans son large costume de boyard , sa noble tête encadrée dans sa longue et soyeuse barbe blanche , environné d'un essaim de jeunes et jolies danseuses, dont les gazes et les rubans, les longues chevelures et les charmants visages s'accordaient si bien avec la douce physionomie du majestueux vieillard. C'était là un emblème bien vrai de la situation de ce pays , qui a adopté tout d'abord les plaisirs et les libres allures de l'Occident. En vain la robe sévère des boyards voudrait-elle s'opposer à cet envahissement des modes et des frivolités modernes ; il faut à la génération actuelle un salon spacieux où la valse et la mazourka puissent se dérouler et tourbillonner à loisir ; il lui faut un costume qui ne mette point d'entraves aux passes élégantes de la mazourka, qui ne s'embarrasse pas dans le labyrinthe étroit des quadrilles français. Aussi bien , cette jeunesse , qui se sent appelée à recueillir sa part de la civihsation qui envahit l'Orient, n'a-t-elle pas grandement raison de prendre ce qu'elle trouve à son usage parmi toutes ces mœurs élégantes et ces tristes idées de politique qui fondent sur son pays? Assez tôt lui viendront les soucis de la vie publique , les préoccupations des affaires , de l'industrie et des spéculations ! La Valachie a été assez longtemps asservie pour qu'il lui soit permis de respirer un peu, avant d'entrer dans cette grave carrière des nations qui veulent se gouverner elles-mêmes ; c'est surtout à cette nation qui se réveille qu'il est permis de dire quelquefois : « à demain les affaires sérieuses. »
Telle était notre existence à Bukharest : plaisirs , visites , réunions toujours hospitalières, courses intéressantes , obser-