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Avant de quitter Yalta pour nous livrer enfin à nos explorations de tous les jours sur le sol de la Tauride, nous .^ avions à nous occuper de quelques pré- % liminaires indispensables. Cela nous tint deux jours, et d'ailleurs ces deux ?S' jours ne furent pas perdus pour les excursions [de nos naturalistes et les conquêtes de notre peintre. Cette campagne pittoresque ne pouvait s'ouvrir sous de plus favorables auspices. M. le comte Woronzoff avait bien voulu lui-même nous aider à tracer notre itinéraire. Nous avions un guide habile, des recommandations puissantes; nous allions enfin entrer dans la vie nomade des chasseurs, des géologues et des naturalistes. A
ces plates-formes, il en est une, celle de Vonihachi, le chef municipal du lieu, qui est plus particulièrement la place publique, le forum où se débitent les nouvelles, où se discutent les intérêts du village^; c'est là aussi qu'on reçoit les étrangers pendant que s'organisent les préparatifs de cette hospitalité empressée qui est une religion pour ces peuples. Déré-Kouï, vers sa pente inférieure, est ombragé par une forêt de larges noyers à l'épais feuillage. La fontaine publique, cachée sous cette sombre voûte, était entourée de plusieurs groupes de femmes que notre présence mit en fuite. Drapées comme elles le sont dans leurs amples voiles blancs, et courant ainsi dans l'ombre, ces femmes nous faisaient songer aux âmes heureuses de l'Elysée. Tout se prétait, au reste, à cette comparaison toute virgilienne : la fraîcheur, le silence, le murmure des eaux et la course légère des fugitives. Si vous les rencontrez dans quelque étroit sentier, elles retournent précipitamment sur leurs pas , plutôt que d'aifronter le regard d'un infidèle ; ou bien, si la distance à laquelle vous passez les rassure, elles se contentent, du plus loin qu'elles vous aperçoivent, de vous tourner obstinément le dos. Les enfants eux-mêmes, race curieuse, semblent partager cette horreur pour les étrangers. Cependant quelques petits garçons fort jolis, à la mine éveillée, nous suivaient timidement de loin, tout prêts à s'esquiver à la moindre alarme. Ils prenaient grand plaisir à nous voir tirer les tourterelles dont les masses de verdure de Déré-Kouï sont peuplées. Ces petits Tatars sont de jolis enfants, vifs, agiles, bien faits; ils sont vêtus d'un étroit fourreau; leur tête est recouverte d'un bonnet rouge d'où s'échappe une belle chevelure artistement nattée par la main maternelle; l'enfant ayant grandi, on remplace le bonnet rouge par le bonnet noir de peau d'agneau, qui est d'un usage général parmi ces peuples. Malheureusement, quand le bonnet est bien enfoncé sur le front, les oreilles se trouvent en dehors, et voilà
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pourquoi elles restent si écartées de la tête. L'homme fait se ressent de cette nature ; il est bien pris dans sa taille, leste, hardi; son œil est beau, son nez aquilin; l'intelligence éclate dans toute sa personne. Il est naturellement paresseux, paresseux avec délices ; mais cependant il sait au besoin supporter les plus rudes et les plus pénibles fatigues.
La langue que parlent ces hommes est la langue tatare, mais ils la parlent avec un accent si rauque et si voilé, qu'elle doit être bien difficile à comprendre, même par ceux qui la savent. Cet organe guttural provient sans doute de leur habitude de crier en plein air du haut de leur terrasse. Les cultures de Déré-Kouï, comme toutes celles de la vallée de Yalta , sont dirigées par les Tatars avec une grande intelligence, et nous avons déjà rapporté comment la distribution bien entendue des eaux contribue à la fertilité générale.
Nous reçûmes d'Aloupka, le 15, un itinéraire qui comprenait tous les lieux de la Tauride dignes de fixer l'attention des observateurs. Notre première route décrivait sur la carte de Crimée un circuit embrassant pour points capitaux Baghtcheh-Saraï, la ville des khans; Sévastopol , le grand arsenal maritime; toute la Chersonèse antique, si remplie des souvenirs de l'histoire et de la poésie. Nous partions pour cet intéressant pèlerinage , munis de tout ce qui pouvait rendre le voyage aussi commode qu'instructif; les lettres que nous devions à la bonté du gouverneur - général nous assuraient partout un accueil favorable. Un firman écrit en langue russe et en langue tatare nous garantissait les moyens de transport et le nombre de chevaux nécessaire Notre guide nous avait été envoyé par le comte Woronzoff. Ce guide fut bientôt notre ami; il s'appelait Michacl Barba- Christi ; il était sous-officier dans la compagnie des arnaouts de Yalta.
La milice grecque qui porte le nom LVaniaouts se compose
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d'un bataillon préposé spécialement à la garde des côtes de la Crimée. L'état-major réside dans le petit port de Balaklava, et de là les postes de cette troupe sont répartis sur les différents points du littorr^l où leur présence est jugée nécessaire. L'origine de ces arnaouts remonte au temps où la Russie faisait la guerre à la Porte-Ottomane, en 1769. Une division navale, toute composée de Grecs de l'Archipel avait puissamment secondé , à cette époque , le succès des armes russes; la campagne finie, les débris de cette vaillante escadre furent recueillis sur le territoire de l'Empire et constitués en régiment; ils rendirent plus d'une fois des services signalés contre les insurrections des Tatars. Plus tard , ce corps militaire reçut, avec le nom de bataillon grec de Balaklava , des concessions de territoire ; c'est donc là une vraie colonie militaire , dont les membres , appelés par intervalle au service, se livrent paisiblement, les deux tiers de l'année, à la culture de leur petit domaine. Il est difficile de s'expliquer l'origine du surnom d'arnaouts par lequel ces Grecs sont désignés. Peut-être faudrait-il chercher la racine de ce nom dans des mots grecs , tels que anios^ mouton, ou arnaki , brebis , et supposer que la petite tribu implantée aujourd'hui sur les rochers de Balaklava avait pour ancêtres une peuplade de pasteurs. Quoi qu'il en soit , notre digne guide , le sous-officier Michaël Barba-Christi, eut à peine pris connaissance de l'ordre qui émanait d'Aloupka, qu'il s'occupa avec zèle des moyens de transport qui nous étaient nécessaires pour nous rendre à Baghtcheh-Saraï.
Le 16 au matin , avant six heures, nous étions tous à cheval, et notre troupe joyeuse remontait déjà la vallée de Yalta, se déployant à la file dans le sentier qui borde la petite rivière. Neuf hommes à cheval, cinq Tatars à pied composaient cette caravane passablement pittoresque ; car notre costume était bien changé depuis le jour où nos uniformes attiraient l'attention des passagers sur le Danube. Nous
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avions déjà subi l'influence tatare, qui avait imprimé sa couleur orientale à nos personnes et à nos vêtements. Nous fumes frappés nous-mêmes de l'étrange physionomie de notre cavalcade, quand nous la vîmes se dessiner sur les premières pentes du Yaïla. Les chevaux que nous montions sont d'une taille peu élevée et d'assez chétive apparence , mais on apprend bientôt à estimer leurs excellentes qualités. Infatigables et jamais découragés, le moindre repos, la plus maigre pâture , suffisent à leur rendre des forces. Leur pied est aussi assuré dans les sentiers les plus rocailleux et sur le penchant des précipices, qu'au milieu même des routes les plus larges et les plus unies. Lents et prudents lorsqu'ils descendent , ils s'élancent au galop dans les montées. La selle dont se servent les Tatars est un léger mais dur châssis de bois, qu'on recouvre d'un épais coussin de cuir; ainsi le cavaher, placé très-haut et soutenu sur des étriers très-courts , domine à tel point sa monture, qu'il ne peut lui serrer les flancs. Les Tatars , accoutumés à cette étrange façon d'aller, sont très-solides à cheval; mais un cavalier étranger a besoin d'un certain exercice pour se familiariser avec une pareille allure. A^oilà donc comment nous cheminions , chacun de nous flanqué de son bagage : à l'un les albums et le havre-sac de l'artiste, à l'autre les marteaux formidables du géologue; puis les herbiers, les fusils de chasse , et les poches de gaze fatales aux papillons ; sur nos chevaux de bât se groupaient les vivres et les filets de pêche, les manteaux, les ustensiles de cuisine et de campement, les barils d'esprit- de-vin et les légères valises qui renfermaient nos costumes de ville. Telle était notre grotesque procession , lorsqu'elle commença à s'élever audessus de l'horizon de Yalta.
Bientôt on monte lentement sur de gros mamelons tout ronds, où le sentier va de biais pour s'élever graduellement; car il n'y a pas à songer â attaquer de front ce cirque gigan-
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tesque qui semble se dresser, toujours plus à pic, sur vos têtes. C'était merveille de voir nos petits chevaux grimper sur les pierres roulantes dont le bruit rauque et lointain s'entendait encore dans les vallées, lorsque déjà la cavalcade avait atteint le sommet. Dans une région plus élevée, on rencontre une belle race de pins , élégante comme celle d'Italie ; elle réussit à merveille dans les immenses ravines du Yaïla; mais elle devient rabougrie et contournée sur les pics les plus élevés. Ce bel arbre, le pinus (aurica, est l'apanage ombreux de ces contrées. Il protège de sa sombre verdure les pentes moyennes de la chaîne de Crimée. Après une halte sur un plateau tapissé de mousse, à l'ombre de ces beaux pins, nous recommençâmes à gravir ces hauteurs.
Vous côtoyez d'abord le flanc escarpé d'une immense montagne conique toute boisée, en suivant un sentier qu'on dirait déchiré par la foudre. Vous marchez sur un précipice , et ce précipice s'en va tantôt à droite , tantôt à gauche , et quelquefois vous traversez l'abîme sur des troncs d'arbre; à mesure que vous montez , s'agrandit la scène tout au loin , pendant qu'autour de vous s'épaissit encore la voûte des vieux pins. Lorsque vous avez ainsi gravi ce cône tout couvert d'une ardente végétation , vous arrivez sur un plateau dépouillé; une pente assez douce vous mène de ce plateau sur le sommet de la montagne , et une fois à cette hauteur, qui n'est pas de moins de neuf cents mètres , voici qu'à votre grand bonheur vous rencontrez le plus doux petit filet d'eau murmurante qui ait jamais désaltéré le voyageur.
Enfin , au point culminant du Yaïla , et à une place qu'on nomme Sli Ile-Boy as, nous avons longtemps joui du plus riche panorama de la Crimée. Au sud, la mer bornait le tableau, et cet horizon tout bleu se confondait dans les teintes transparentes de l'atmosphère. Tout au bout d'un magnifique tapis de verdure , apparaissaient Yalta , sa baie azurée , et ses navires qui scintillaient dans les eaux. Au nord et à
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l'ouest, l'aspect change, et vous dominez des monticules qui vous rappellent le montes cxullavmmt siciU arictcs , jusqu'à ce que vous arriviez au Tchadir-Dagh, le géant des Alpes tauriques.
A la descente du revers de Stille-Bogas, les bois sont moins touffus; les arbres, plus tourmentés, plient sans se rompre sous le vent du nord ; ce n'est plus que dans les profonds ravins que se retrouvent ces belles teintes chaudes , ces tons pleins de richesse , ces paysages colorés par le soleil du midi. Ce ne fut pas sans une fatigue extrême que nous atteignîmes un grand village situé au fond d'une vallée où nous parvînmes par des sentiers praticables seulement pour les chèvres ou pour les chevaux tatars. Plus d'une fois , sur des pentes effrayantes , nos intrépides montures se laissèrent glisser sur leurs quatre pieds. A ce compte , le village de Boinjoiik-Ouzcii-Botch fut le très-bienvenu pour notre troupe fatiguée. L'hospitalité nous fut offerte : on nous prépara du café, tandis que notre guide attentif, le brave Michaël, se mettait en devoir de remplacer par des chevaux frais nos montures harassées.
Une source voisine d'Ouzni-Balch lui a valu son nom : Batch signifie tête , et Ouzen ruisseau. Comme deux villages situés dans ce canton devaient le même nom à la même circonstance, les Tatars les ont distingués en petit Koulcfiouk, et grand Bouijouk; ce fut dans ce dernier Ouzen-Batch que nous changeâmes de chevaux. La chambre où nous fûmes reçus était propre et d'un goût assez remarquable ; les murailles et le plafond étaient revêtus de boiseries à compartiments d'une adroite exécution. Le sol disparaissait sous des tapis aux couleurs brillantes; sur trois des côtés de la salle régnait un divan large et fort bas ; une petite cheminée, en forme de niche, pratiquée dans la muraille et à trois pieds du sol, contenait quelques restes de feu. Il faut bien avouer que cette maison hospitalière était tout simplement un café
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destiné aux délassements des oisifs , mais désert à cette heure de la journée, qui appartient au sommeil. Les habitants de BouYouk-Ouzen-Batch sont actifs et industrieux entre tous les Tatars. Ils s'adonnent principalement au charronnage , et ils fabriquent en quantité les roues dont on voit les traces, à ce point, que des trains de vingt paires de roues et plus, réunies ensemble par une longue perche , se rendent d'Ouzen-Batch vers la Crimée centrale , où les besoins continuels des charrois en assurent le prompt débit.
Vous quittez le 'village, ses jardins et ses vergers; vous traversez un assez long espace de chemin à la végétation maigre, au sol pierreux, sentier difficile s'il en fut, torrent sans eau, dont la largeur atteste l'impétuosité périodique; enfin vous rencontrez tout un vallon hérissé de petites éminences coniques de schiste et d'argile , sur lesquelles l'effet des pluies a laissé des sillons et des découpures bizarres. M. de Nordmann, à qui ce pays était déjà connu , nous avait fort engagés à pénétrer dans une large vallée qui devait, disait-il, abréger le chemin de Baghtcheh-Saraï ; mais la mémoire de notre savant compagnon se trouva ici en défaut; nos guides, dans leurs habitudes de soumission, n'étaient pas gens à rectifier la route. Après avoir longtemps suivi des prairies baignées par les eaux limpides d'une jolie rivière, nous fûmes réduits à nous diriger sur les montagnes , bien reconnaissables du reste, qui entourent la grande ville tatare. Toutes ces montagnes se ressemblent; elles portent à leur sommet une muraille naturelle qui les transforme de loin en autant de forteresses.
Déjà le soleil s'abaissait vers l'horizon, et la caravane , fatiguée par une longue journée, s'éparpillait de plus en plus , non sans avoir plus d'une fois chassé quelque oiseau curieux, qui payait de sa vie notre passage inattendu dans ces solitudes. Si nous rencontrions un habitant, nos incertitudes n'en étaicni pas moins grandes. — Baghtcheh-Saraï , nous
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disait l'un , n'est plus qu'à quatre verstes de vous; plus loin, c'étaient encore huit verstes qui nous restaient à parcourir. Cependant la lune se levait dans le ciel, et montrait audessus des montagnes un disque rougi par les brûlantes vapeurs du soir. A cet instant, Michaël et deux de nos collègues dont les chevaux montraient encore quelque vigueur , prirent les devants au galop, pour aller faire préparer nos gites, pendant que le reste de la troupe harassée suivait leurs traces en hâtant le pas de son mieux.
Bientôt nous pénétrâmes dans ces remparts de rochers fantastiques qu'on eût dit arrangés par quelque Vauban de l'autre monde : nous espérions, à tout hasard, un gîte et le repos du soir; mais jugez de notre désappointement cruel : arrivés sur le plateau, ce plateau était un aride désert; point de ville , point de lumière ; une vaste plaine sans écho, sur laquelle la corne des chevaux résonnait comme sur les dalles d'une grande place d Italie. Une heure s'écoula encore à travers ce désert trompeur, lorsque enfin des aboiements se firent entendre; quelques lumières brillèrent dans une sorte de gouifre à nos pieds : alors seulement nous pûmes distinguer, au milieu du brouillard, les pointes des blancs minarets. Une pente rapide et qui descend en tournant nous amena au bord d'une petite rivière encaissée dans un quai de pierres. Nous mîmes pied à terre au seuil d'une large ogive orientale surmontée d'un pavillon carré : un factionnaire nous reconnut, et nous eûmes accès enfin dans une immense cour entourée de constructions légères, élégantes , inégales , dont la lune éclairait les brillantes façades. Nous étions dans le palais des khans de Crimée, cette demeure historique , ce Palais des Jardins , à qui Baghtcheh-Saraï doit son nom significatif
Cette fois, ce n'était point une illusion, nous avions véritablement touché le but : ce n'étaient plus Vienne la joyeuse capitale, ni Pesth la fière reine de la jeune Hongrie; ce
n'était plus le Danube aux rivages inondés , aux tourbillons écumeux chargés de tranquilles bateaux à vapeur; ce n'était même pas Bukharest et Yassy, villes décolorées par les institutions blafardes de l'Occident. C'était un vrai saraï d'Orient, un palais des Mille et Une Nuits,- nous étions en plein dans l'Asie. Au-dessus de nos têtes , cette voix qui chante dans les airs , c'est la voix du musselim; tout près de nous, dans un silencieux cimetière, dorment soixante khans, dont ce palais a été la demeure; bons ou méchants, ils ont agi et vécu entre ces murailles. Nous verrons demain leurs étroites sépultures, au pied desquelles murmure une source cachée sous l'herbe, monotone complainte chère aux tombeaux.
La Crimée appartient à la Eussie , et la Russie a conservé fidèlement les traditions de ce recoin poétique de l'immense empire. Le palais de Baghtcheh-Saraï s'ouvre comme jadis aux visiteurs; une hospitalité digne des anciens âges leur est offerte dans les bâtiments de tout temps réservés aux hôtes de chaque jour. Une grande aile du palais , celle qui fait face à la rivière, renferme les appartements consacrés. Si de la voûte qui sert d'entrée vous regardez vers le fond des enclos, vous avez à droite , outre la demeure des khans , le harem, les bains, les jardins particuliers, et une tour élevée que termine une terrasse fermée de grillages épais. A gauche , une grande mosquée se distingue par ses minarets élancés ; le cimetière environne deux vastes pavillons funèbres ; tout cet ensemble est entouré par des bâtiments de service. L'extrémité de la cour qui vous fait face est occupée par un kiosque qui sert d'entrée aux écuries, et par une fontaine moderne , en style oriental , ombragée par des saules et portant le chiffre turc de l'empereur Alexandre ; un amphithéâtre de jardins sert de fond au tableau, qui a pour dernier plan la grande muraille de roches , d'une régularité si étrange , dans laquelle la ville est enfermée.
Nous avions pour logis deux chambres fort propres et
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que meublaient deux divans de maroquin, bien insuffisants pour notre troupe nombreuse; mais qu'importe? les nattes du plancher, après une équitation de seize heures , étaient pour nous le Ht le plus doux. En même temps , pour réparer les fatigues d'une longue abstinence , nous fnnes chercher quelques provisions, chose peu facile à cette heure avancée. A notre grande surprise, nous ne tardâmes point à voir apparaître deux plats énormes, qui furent posés triomphalement sur notre table par nos guides. L'un des plats supportait une montagne de pieds de mouton bouillis; sur l'autre plat s'entassaient comme une hécatombe les tètes dont nous -dévorions les pieds ; ce dernier mets , à l'aspect par trop oriental , fut abandonné à nos Tatars.
Nous dormions encore quand se montra le soleil ; mais nous nous hâtâmes de voir et de juger au grand jour ce qui nous avait tant charmés aux doux rayons de la lune. Le beau palais n'y perdait rien ; ces édifices coquets , inégaux , disparates , ombragés par leurs grands toits rouges , couverts de peintures entremêlées de devises , nous parurent ravissants de grâce et de fraicheur; ces cours nombreuses, ces jardins trop peu ombragés, mais où coulent sans cesse d'intarissables fontaines , ces murs jaloux et discrets du harem, tous ces tableaux d'un aspect si nouveau nous attiraient tout d'abord; mais nous en réservâmes pour un autre temps la visite détaillée. Après avoir été poliment reçus par M. Bobovitch , intendant du palais , auprès duquel nous avions une introduction du gouverneur-général , nous nous dispersâmes dans la ville, et chacun courut à l'objet spécial de ses études : celui-ci aux montagnes, dont la stucture singulière, remarquée la nuit précédente , offrait un beau problème de géologie ; un autre, peu soucieux des khans, ces rois d'hier, allait interroger l'antiquité dans son sanctuaire le plus vénérable, et se chargeait de larges fossiles, huîtres gigantesques d'un âge que l'esprit humain ne saurait déterminer; et les
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rares plantes tlu désert ! et les nombreux dessins de toutes ces figures si belles , de toutes ces maisons si heureusement délabrées ! Ainsi nous parcourions , dispersés , la ville et ses environs. ^
Baslitclieh-Saraï s'étend au fond d'un étroit vallon tout hérissé de gros rochers cubiques qui semblent menacer de l'écraser. Une petite rivière, le Djouroak-Sou , se fait jour au fond du ravin. Ce ruisseau, qui n'est pas calomnié, car son nom signifie eau fétide, n'a rien de commun avec les belles sources dont les habitants font leurs délices. Pendant longtemps cette ville fut le séjour des khans de Crimée , qui se plurent à embellir le palais , séjour de leur puissance ; c'est de là qu'ils se manifestaient aux peuples , du sein de la plus douce mollesse. Plusieurs fois ravagée, Baghtcheh-Saraï , qui fut depuis la conquête de l'impératrice Catherine, est redevenue une ville purement tatare, et la seule ville qui ait conservé sans mélange, en Crimée, le type de cette intéressante nation.
Une longue rue constitue à elle seule presque toute la ville ; elle s'étend sur le bord du Djourouk-Sou. Les maisons et les jardins remontent à droite et à gauche, sur Tescarpement de l'étroite vallée. Plusieurs mosquées se groupent au milieu des arbres et dressent leurs minarets parmi les habitations. Quant à l'architecture courante, elle n'ofî're rien de particulier, si ce n'est la construction des cheminées, qui sont autant de petites tourelles pointues et percées à jour. La grande rue tout entière est bordée de boutiques et d'ateliers où l'industrie tatare s'exerce encore dans, toute la simplicité primitive, fabriquant chaque jour les objets qu'elle donnait il y a deux siècles ; ni la mode , ni le caprice , n'ont rien changé à ces produits inamovibles. Les poteries les plus grossières , la coutellerie la plus commune , une grande variété d'ouvrages en maroquin, babouches, selles, ceintures, bourses: telles sont les marchandises qui garnissent
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les boutiques, sortes d'échoppes élevées, dans lesquelles le marchand se tient assis à la façon des tailleurs.
Dans les ateliers, on s'occupe de charronnage, on ferre les bœufs , on carde et on dévide le coton. Viennent ensuite les pâtissiers et les bouchers ; et les barbiers , personnages importants, poètes, censeurs et politiques, qui empruntent quelquefois à une large paire de lunettes un air tout particulier de gravité ; puis les tourneurs , qui creusent patiemment, dans le cerisier ou dans le jasmin, les longs tuyaux de pipe si recherchés en Occident. Tout ce peuple travaille avec calme ; il vend ou il achète avec dignité. Les Juifs karaïms , membres d'une secte à part de la nation Israélite, dont nous aurons occasion de parler , se réservent le commerce des étoifes , des merceries et des denrées coloniales. Du haut d'un grand rocher voisin , où. ils font leur demeure , ces sectaires arrivent chaque matin, attirant le chaland dans des magasins particuliers. Nous ne saurions omettre non plus les amas énormes de pastèques qui garnissent cette longue rue ; dans cette saison , la pastèque est une consommation de tous les instants, un besoin toujours renaissant, qui suffit presque seul à la nourriture de tout un peuple , en dépit des prescriptions hygiéniques applicables aux climats chauds. Pour en finir avec cette rue , qui est toute une ville , ajoutons qu'elle est inégalement pavée et qu'elle est parcourue, tant que dure le jour, par une multitude de chariots aux essieux si horriblement criards que nous avons déjà décrits. Quelques embranchements considérables viennent aboutir à ce centre animé de la cité; mais ce sont là autant de faubourgs habités par la classe inférieure, ou tout au plus peuplés de maisons hermétiquement fermées , qui n'ont aucune vue , espèce de prisons bourgeoises sur la voie publique. Au centre même de ces longs rayons de la ville et de ses abords, s'étend le palais, entouré de ses vastes jardins. On y pénètre par un pont de pierre et par cet élégant por-
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tique qui s'était ouvert si à propos , la veille , à notre caravane séparée par la fatigue. Des inscriptions sans nombre décorent cette demeure souveraine. Il n'est guère de porte qui n'ait sa légende ou son cjiiffre talismanique entremrlé aux peintures dont chaque panneau du bâtiment est invariablement couvert : groupes de fleurs et de fruits; oiseaux rares ou fantastiques ; enroulements gracieux , où la crudité du ton tranche hardiment sur le fond blanc des murailles. Cependant le palais des khans, au moment de notre curieuse visite, sortait plus brillant que jamais des mains réparatrices des architectes.
M. Elson, artiste habile, venait d'achever son œuvre pleine de goût, et il avait rendu à ces demeures décrépites toutes les splendeurs originales du passé. Les riches ameublements et les ornements les plus minutieux de cette belle résidence, type si réel de la grâce orientale, avaient complété cette restauration royale. Tous les appartements sont aujourd'hui revêtus d'étoffes précieuses , et garnis de divans , de tapis et de nattes récemment apportés de Constantinople. Ce sont des salles , des cabinets , rarement de plainpied, qui se suivent et qui se correspondent par un plan bizarre et désordonné. Faiblement éclairés par des vitraux de couleur, ces élégants réduits sont tout brillants de vernis, tout chatoyants de nacre , de cristaux , d'étoffes , d'or et d'argent , ornés de meubles rares , parfumés de vapeurs embaumées. Tel est ce palais de prodiges , où se trouvent réalisés tous les rêves de la fantaisie la plus féconde. j\lais qui pourrait énumérer tous les détours de ce labyrinthe, ses nombreuses et secrètes issues , ses bains de marbre , discrets témoins de ces sensualités asiatiques du harem , que l'Europe invente, mais qu'elle ne connaît pas? Dans les jardins, nous avons déjà signalé une grosse tour surmontée d'un treillis doré :là, nous dit-on, l'un des khans élevait ses faucons; un autre en fit la plate-forme du haut de laquelle
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ses femmes venaient, à l'heure de la fraîcheur, jeter un regard curieux et caché sur la contrée environnante. Entre les hautes murailles du harem , dans cet autre palais qui a aussi ses bains jaillissants et ses frais vestibules de marbre , nous avons porté un regard curieux dans la demeure des femmes ; mais la demeure est dépeuplée, et c'est à peine si vous rencontrez quelques traces de l'ancien ameublement , quelques vitraux aux couleurs brillantes , et des miroirs de Venise qui ont réfléchi les traits arrondis, les sourcils peints et les lèvres vermillonnées des nonchalantes favorites. C'est entre ces murs que gémissait , enfermée, la belle Marie Pototska, la douce chrétienne; Marie, la poétique et pure idole du plus indomptable et du plus généreux de tous les maîtres de ce palais. Pouschkine, ce noble et malheureux poëte, mort si fatalement, et pleuré même par ses confères de l'Europe, qui vénèrent son nom, sa gloire et ses vers, a immortalisé ses tristes amours dans des chants harmonieux comme il savait seul les trouver.
Ce Palais des Jardins - la demeure des souverains de Crimée, aurait bien pu se nommer le Palais des Fontaines : l'eau courante est partout; elle circule dans les murs, dans les jardins , dans les vestibules, comme le sang dans les veines d'un jeune homme bien portant. Entre toutes ces heureuses fontaines, il faut citer celles qui décorent le vestibule de parade, deux délicieuses constructions jumelles. Toute la délicatesse du goût oriental, tout le génie et la grâce de l'architecture asiatique, sont résumés dans ces deux fontaines, couvertes de légères arabesques en relief, sur lesquelles s'applique la dorure, heureusement unie aux plus vives couleurs. C'est l'un de ces monuments , à la gauche de la salle, qui a inspiré les vers de Pouschkine. Une foule d'inscriptions se mêlent aux riches ornements de la fontaine. Nous en trouvâmes la traduction dans un ouvrage aussi utile qu'estimable, qu'a publié , sous le titre modeste de
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Ctiiclf cil ('.rimer, j\I. Montandon, savant étranger qui habite ce pays : c'est sur la fontaine de Marie, comme on nomme cette dernière , que se lisent les phrases suivantes, si bien empreintes de l'emphase locale :
(( La l'ace de Baghtcheh-Saraï est réjouie par la solitude bienfaisante de Krim-('i lierai', le lumineux! sa main tutélaire a étanché la soif du pays.
S'il existe une fontaine semblable à celle-ci , qu'elle se présente.
« Damas, Bagdad, ont vu bien des choses, mais elles n'ont point vu une aussi belle fontaine. » l'uis la date de 1176.
Sur l'autre fontaine, Kaplan-Gheraï-Klian, le fondateur, implore la clémence divine en faveur de lui-même et des pécheurs de sa race.
Après ces bijoux d'architecture, ravissants monuments damasquinés , la plus poétique des fontaines de Baghtcheh- Saraï est à coup sûr cette modeste source qui filtre à travers les plantes et les broussailles de l'étroit cimetière, et qui arrose le pied des tombeaux des khans. Nous avons indiqué déjà l'emplacement du cimetière et de ces deux rotondes que recouvrent de vastes coupoles. Sous ces larges dômes sont alignées les sépultures d'un certain nombre de souverains; leurs femmes elles-mêmes y ont trouvé place. Toutes ces sépultures ont la forme d'une bière surmontée d'une arête longitudinale; du côté de la tête, se dresse une pierre élevée dont l'extrémité est sculptée en forme de turban; quelquefois même c'est le propre turban du khan étendu là, qui coiu'onne de ses lambeaux la pierre tumulaire. Les tombes des femmes se distinguent par la sculpture particulière du bonnet; ce bonnet se rapproche beaucoup de la toque que portent en France les membres du barreau. Derrière ces édifices funèbres s'ouvre un enclos peu étendu, recouvert d'une ardente végétation tout en désordre, et qui
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donne asile à de nombreux tombeaux de marbre blanc parsemés d'ornements en relief. Au temps où la guerre ravagea le sol delà Crimée, Baghtcbeb-Saraï , saccagée, vit, dit-on, quelques-unes de ces tombes tristement profanées ; mais ces profanations furent réprimées, le respect pour les morts l'emporta sur le courroux des vainqueurs ; le silence et le recueillement entourèrent de nouveau ce dernier asile des maîtres de la Crimée.
Vers le soir du 17 août, une nouvelle société de visiteurs vint habiter le palais : quatre personnes parmi lesquelles était une jeune dame, arrivées avec nous d'Odessa, accomplissaient un court pèlerinage dans ces lieux si pleins d'attraits pour les voyageurs. Accueillis poliment, nous nous réunîmes à cette société pour visiter la grande mosquée du palais. Nous entrâmes par le côté extérieur, qui donne sur la voie publique : d'abord une élégante fontaine , placée au milieu d'une salle voûtée, attira nos regards; l'eau qui tombe en girandole dans une vaste coupe , s'échappe en minces filets par un grand nombre d'ouvertures , et permet ainsi à vingt fidèles à la fois de s'acquitter des ablutions religieuses. Vous entrez ensuite dans un grand vestibule, et de là dans la mosquée. Cet édifice est très-vaste ; quelques fenêtres aux beaux vitraux d'azur y laissent pénétrer une lumière voilée. La surface du sol est couverte de tapis et de nattes. En face de la porte , une niche chargée de sculptures en pierre s'enfonce circulairement dans la muraille; c'est là le sanctuaire, le lieu saint par excellence. Au milieu de la nef est suspendu un grand lustre, dont les branches de bois, disposées en triangles , se croisent de façon à figurer une étoile à seize pointes; chaque pointe supporte une petite lampe, d'où pendent de longues houppes de soie. Point de sièges, peu d'ornements , quelques livres et une quantité de cierges d'un énorme diamètre et peints de couleurs tranchantes. Pendant que nous considérions cet intérieur simple et ce-
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pendant imposant (car quel monument religieux ne l'est ])as?) la voix aiguë et monotone du musselim appelait les croyants à la prière. Les minarets, dans leur étroit diamètre , contiennent un escalier obscur dans lequel se glisse le crieur, qui ne revoit le jour que par une issue ouverte sur une plate-forme en saillie. Lors donc que les chants eurent appelé les fidèles et retenti aux quatre points cardinaux, nous vîmes arriver les bons Musulmans, })récédés du moullah. Les gros cierges s'allumèrent, et sans s'occuper de notre profane assistance , les vrais croyants , rangés sur une seule ligne dont le moullah tout seul était détaché et faisait face à la niche , commencèrent la prière du Nhamaz.
Les dévots, parmi lesquels nous remarquions plusieurs hadgys au turban blanc, qui est la marque distinctive des pieux pèlerins de la Mekke , après avoir porté les deux mains à leurs oreilles , commencèrent une suite de génuflexions et de prosternements exécutés avec un ensemble vraiment mécanique. Le moullah seul murmurait quelques oraisons entrecoupées de temps en temps par la formule : — Allah ek bess! Allah khérim! Dieu est grand , Dieu est miséricordieux, qu'il prononçait d'une voix intelligible. Il va sans dire que la sainte cohorte avait laissé sur les tapis du vestibule une imposante rangée de babouches, auxquelles nos chaussures occidentales s'étaient respectueusement mêlées.
Le jour suivant, toute la matinée fut consacrée à une intéressante promenade. Nos chevaux , que nous avions demandés de grand matin, n'arrivèrent cependant qu'à huit heures , selon une coutume constante et contre laquelle on s'irriterait en vain. Mais cette attente fut employée à une nouvelle visite du palais, et nous fûmes introduits dans les appartements du premier étage. C'est le même luxe éblouissant, la même recherche sensuelle pour tous les détails de
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vie intime. Les chambres destinées à recevoir LL. MAI. l'Empereur et l'Impératrice, à leur prochain voyage, étaient surtout d'une élégance et d'une richesse achevées. Partout brillaient des vases précieux qui contenaient des fleurs, des coupes de cristal où nageaient des poissons rouges. Les somptueux tapis et les nattes finement tressées qui recouvraient le sol n'ont point à souffrir du contact des chaussures ; car, ainsi qu'à la mosquée , les chaussures des visiteurs restent ici à la porte. N'omettons pas, pour terminer la description de cet élégant palais, de faire remarquer qu'on se tromperait si l'on se figurait que les demeures des souverains orientaux soient comparables à la grandeur de nos édifices royaux du reste de l'Europe : les appartements de Bagthcheh-Saraï , comme tous les saraï de l'Orient, sont construits sur des dimensions rétrécies. Tel est donc aussi le caractère de ce riche palais; mais ce qui le distingue entre tous, c'est le goût délicat et la perfection des innombrables détails qui s'y rencontrent, et qui charmeraient encore les yeux après cent visites curieuses.
Mais enfin les coursiers tatars hennissaient dans la cour. Un joli cheval, couvert d'un élégant harnais et d'une riche selle rouge, était destiné à porter la dame étrangère que nous avions rencontrée la veille. Notre cavalcade, ainsi augmentée, prit le chemin de Tchioufout-Gnleh, le Fort-des-Juifs, comme on appelle la petite ville des karaïms , la seule ville au monde qui appartienne exclusivement à des Israélites, chétive parodie de Sion, capitale exilée sur le sommet d'un roc , faite pour ce peuple pour qui la terre entière est un exil.
On sort par une longue et assez misérable rue du défilé de Baghtcheh-Saraï. Arrivé à l'extrémité de la ville, vous pénétrez dans une ville nouvelle; mais celle-là est sans nom, comme le peuple qui l'habite. Qu'on se figure la plus étrange cohue de sauvages à peine vêtus, habitant, au lieu de mai-
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sons, des cavernes, des trous immondes pratiqués par la nature ou par un travail paresseux dans les flancs de ces grands rochers qui entourent la vallée. Une tribu nombreuse de Bohémiens a trouvé ces habitations toutes faites, et la paresse naturelle à ce peuple s'est bien vite accommodée de cette vie de Troglodytes. C'est donc là le cheflieu où s'étale avec plaisir, sous le soleil, toute la misère de cette race misérable ! De tous côtés vous apercevez les hideuses guenilles qui tapissent les rochers, la fumée bleuâtre qui monte le long des immenses murailles de la montagne, et les ustensiles délabrés de cette triste communauté de parias. Au bruit des chevaux, il faut voir sortir en bondissant de leurs terriers, comme des singes, des enfants noirs et maigres et des femmes décharnées qui vous tendent les mains avec des contorsions et des cris inarticulés : triste spectacle de la dégradation humaine ; et cependant , là encore on remarque avec étonnement quelques types, bien rares, il est vrai, de la beauté asiatique, comme nous l'avons observé déjà en Valachie; de belles filles qui, sous leurs haillons insuffisants pour les couvrir, marchent avec la majesté des reines de théâtre; de jeunes garçons à l'allure franche et décidée , au regard d'oiseau de proie , dont la chevelure noire et brillante encadre si bien les purs contours du visage. Mais ces beaux restes d'une race abrutie s'effacent tous les jours ; le voyageur qui a franchi cette vallée n'emporte guère qu'un profond sentiment de dégoût pour tant d'abaissement.
Plus loiU;, change le spectacle : à l'instant même où l'on quitte le cours du Djourouk-Sou, et lorsque vous commencez à monter pour sortir du vallon de Baghtcheh-Saraï, vous remarquez sur la droite une masse de rochers symétriquement disposés par la nature, comme tous ceux des environs. A une certaine hauteur, et dans la roche même, de nombreuses excavations, qui communiquent entre elles par de
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légères galeries extérieures, occupent, sur une grande longueur, la paroi perpendiculaire de la montagne. C'est le monastère de l'Assomption. On y arrive par un ravin profond. Des escaliers taillés dans le roc joignent au sol cette demeure aérienne. Une petite chapelle, dans laquelle le ciseau des cénobites a figuré quelques colonnes grossières, est la pièce la plus remarquable de cette suite de cavernes. Un prêtre grec habite le couvent, et il voit chaque année, au 15 du mois d'août, les populations chrétiennes de toutes les parties de la Crimée accourir en pèlerinage pour visiter le saint lieu. A en croire nos guides, ces grottes furent creusées à une époque où la religion grecque était l'objet d'une ardente persécution de la part des Musulmans. Les catacombes de Rome seraient bien étonnées si elles connaissaient cette légende.
Cependant nous montions par un étroit chemin sur le roc vif et ghssant. Deux fontaines, situées sur le penchant de la montagne, fournissent les eaux nécessaires à Tchioufout-Galeh; c'est pourquoi une procession continuelle d'ânes et de mulets, chargés de longues et très - étroites barriques , descend et remonte tout le jour sur le sentier. Tchioufout-Galeh était à plusieurs centaines de pieds à pic au-dessus de nos têtes, et ses maisons, qui bordent exactement la roche , dominent d'une manière effrayante ce précipice aride. Tout est blanc, tout est sec et brûlé dans cette ravine : une dernière rampe qui ressemble à un précipice nous conduisit enfin à une plate-forme sur laquelle s'ouvre la porte de la ville.
Plus de vingt Tsiganes, armés de leurs formidables violons, nous attendaient à ce seuil peu harmonieux ; les tambours de basque formaient le second rang de cette milice discordante. Ce fut donc au milieu de cette escorte qu'il nous fallut parcourir au pas, comme des triomphateurs, les rues étroites de la ville, dont le roc inégal forme le pavé
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naturel. Un amas de bicoques, quelques furtifs visages de femmes qui vous regardent à la dérobée, composent tout l'attrait de cette promenade ; elle aboutit à un espace nu, à peu près isolé de tous côtés par sa situation escarpée, qui domine verticalement de 500 pieds le fond de la vallée du Djourouk-Sou. C'est là, nous dit-on, que les khans faisaient nourrir jadis les cerfs destinés à la chasse. Cette curiosité une fois visitée, il faut s'arrêter au tombeau romanesque de la fille d'un khan, dont la vie fut, dit-on, une véritable histoire arabe, toute remplie d'incidents et de merveilles compliquées. Quand enfin toutes ces visites furent épuisées , nous prîmes le chemin de la maison du rabbin, qui s'acquitte avec une rare politesse des devoirs de l'hospitalité. Cependant la musique n'avait pas cessé une seule minute : chacun des exécutants se démenait encore dans le dédale de la mesure et de la contre-mesure. Ces braves gens nous jouaient des marches, des valses, des ballades peut-être, le tout sur un mode uniforme. Ce n'est pas qu'on ne découvre dans cet étourdissant charivari quelques effets d'harmonie étrange, comme aussi on y saisit les motifs de la Mazourka, de la Viennoise, et même quelques airs français, hommage un peu défiguré qui s'adressait plus particulièrement à plusieurs d'entre nous. Arrivés chez le digne rabbin, nous mîmes pied à terre; il vint sur le seuil même de sa porte en nous saluant gracieusement à la manière du pays, la main droite sur le cœur, puis sur les lèvres, la tête légèrement inclinée. Dans un petit salon assez bas, tout matelassé de tapis et de coussins, une table élevée d'un pied au-dessus du sol était chargée dune profusion de mets légers, gâteaux, confitures, café et vins de différentes sortes; rien ne manquait à ce galant ambigu, dont le maître du logis faisait les honneurs avec grâce, mais sans toucher à rien. Nous étions assis sur des coussins autour de cette petite table ronde, et soumis ainsi à des usages assurément tout nouveaux pour nous;
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mais notre hôte ne fit nulle attention à nos «auelieries, qui furent sans doute nombreuses et peut-être choquantes. Sa bienveillance alla même jusqu'à nous introduire dans l'appartement des femmes- Ce fut une faveur que nous devions à la présence d'une femme parmi nous. Cette condescendance parut cependant mettre quelque trouble dans le harem rabbinique , et on nous demanda un moment de répit. Qui n'en devinerait le motif? A notre entrée, les femmes étaient en effet sous les armes : l'une d'elles , qui paraissait avoir vingt ans , et que sa toilette désignait comme la favorite, se montra fort intimidée de notre visite , et elle recula, couverte d'une charmante rougeur, jusqu'à l'embrasure d'une fenêtre , où elle semblait se mettre sous la protection de deux jolis petits enfants. Deux autres femmes, blotties dans un coin et derrière des rideaux , ne consentirent point à se laisser voir autrement qu'à la dérobée. Le costume de la jeune femme était d'une coupe fort élégante : une robe de soie à raies bleues et rouges dessinait une taille bien prise que nul artifice étranger n'avait jamais déformée; ce vêtement s'appliquait sur le dos et sur les reins , dont il accusait furtivement les élégants contours. Une large ceinture appuyée sur les hanches venait se réunir par-devant et par deux plaques rondes en argent finement travaillées. Un mouchoir noir à dessins rouges , placé en turban sur de très-beaux cheveux nattés ; un collier de pièces d'or ; un foulard pour cravate , et un léger doliman de soie jaune bordé de noir, composaient cette toilette pittoresque , que complétaient les babouches jaunes du pays.
Cette douce figure , mollement inclinée par son embarras pudique , et s'appuyant sur ses deux enfants , présentait un sujet de tableau trop complet pour que Raftet le laissât échapper; à cette occasion, la complaisance du bon rabbin ne se démentit pas , et il procura à notre peintre tous les moyens de faire sa charmante ébauche. Pendant ce temps ,
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nous visitions deux synagogues : ce sont là deux édifices simples , qui n'offrent rien de remarquable que deux exemplaires de l'Ancien Testament, précieux manuscrits sur vélin , roulés dans de magnifiques étuis de velours sur lesquels brillent des sculptures d'argent. Les karaïms , pour règle de leurs dogmes , suivent à la lettre les livres saints. Ils répudient le Talmud et les commentaires des rabbinistes ; de là leur vient leur nom , dont le mot kara , écriture , a donné la racine. Au reste , cette base fondamentale de leur croyance n'est pas la seule difi'érence qui sépare les karaïms des rabbinistes purs. Quelques dissemblances dans la liturgie , dans le mode de circonsision , dans le régime alimentaire , et enfin dans les degrés de parenté qui permettent ou qui interdisent le mariage, tracent une démarcation profonde entre ces deux sectes ennemies. S'il faut signaler encore une remarquable distinction entre les deux fi-actions opposées de la race juive, nous dirons que les karaïms jouissent, dans les contrées où ils sont répandus, d'une renommée solide de probité que bien peu de taches viennent ternir. Ce renseignement favorable nous fut confirmé formellement par l'un de nos compagnons de voyage , ancien juge au tribunal de commerce d'Odessa, dont les fonctions , longtemps exercées , lui avaient permis d'apprécier la moralité native de ce peuple. La physionomie des karaïms est en général prévenante et ouverte ; le soin minutieux qu'ils apportent aux actes extérieurs de propreté les distingue de leurs nombreux dissidents , les Juifs rabbinistes. Polis et prévenants sans bassesse , mais en même temps négociants accomplis , ils ont conservé , sous une enveloppe plus honnête , tout le génie commercial de leur race. Cette petite secte de karaïms vit , du reste, fort disséminée ; on la retrouve en Egypte, en Volhynie et en Lithuanie. Si aux Juifs de Tchioufout-Galeh vous ajoutez les familles établies à Odessa ou aux environs de Kherson , et les colonies de Kozloff et de Théodosie, vous n'en trouverez pas beau-