‹ Voyage dans la Russie méridionale et la CriméeChapitre 41 sur 68 · YALTA. — BAGHTCIIEII-SAI'.AI · texte numérisé non relu

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coup plus de deux mille , habitant la Russie Méridionale. En s'avançant de Tchioufout-Galeh vers le sud , et à peu de distance , on trouve une vallée naissante qui s'enfonce graduellement au-dessous du niveau des plateaux. Cette vallée , décorée du nom imposant de Josaphat, est le cimetière des karaïms, dont les tombes pressées sont rangées pêle-mêle sous une forêt de grands chênes qui jettent sur le sol une ombre religieuse. La foule des blanches sépultures qui s'entassent dans ce sombre ravin atteint le nombre de quatre mille. Figurez-vous un sarcophage dont une pierre élevée indique la tête. Tous ces tombeaux sont chargés d'inscriptions sculptées en relief, en langue hébraïque ; il en est même quelques-uns sur lesquels on retrouve des dates qui remontent à trois ou quatre siècles. Nous parcourions avec une impression de respect cette forêt silencieuse , où l'on marche à travers les dépouilles de tant de générations de karaïms , et nous reconnaissions , à leur défaut d'aplomb , les tombes anciennes. Nous demandâmes la cause de ce désordre , et on nous l'expliqua : des tremblements de terre portent quelquefois le trouble parmi les paisibles ombres de Josaphat, comme pour accomplir cette parole du prophète : conquassabit capila in terra muUorum ! Il en résulte un étrange chaos parmi toutes ces tombes inégales. En suivant les sentiers tortueux , nous avisâmes tout à coup un petit vieillard caché dans les broussailles , et appliqué à sculpter sur une pierre récente les caractères d'une inscription hébraïque. L'équipage de ce sculpteur à barbe blanche était des plus grotesques : coiffé d'un énorme bonnet bleu en forme de ballon, il protégeait ses yeux contre le soleil et la poussière à l'aide d'une grande paire de lunettes rondes liées derrière la tête au moyen d'un cordon ; un parasol de peintre ombrageait sa petite personne ridée et accroupie dans les herbes , au pied même de la sépulture sur laquelle s'exerçait son art. Nous interrogeâmes cet artiste de la mort : il

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était là tout entouré de ses œuvres. « Depuis quarante ans , nous dit-il, il ne s'est pas élevé ici une seule tombe dont ce ciseau n'ait creusé l'épitaphe. Tous ceux à qui j'ai rendu ce dernier honneur ont été mes amis , mes parents : aussi ce n'est pas seulement pour la gloire de mon art que je travaille ; il y a dans l'exercice du métier qui m'a nourri depuis quarante ans plus qu'une exécution machinale : il y a du souvenir. J'ai connu, j'ai aimé la plupart de ceux qui dorment ici , avant de les enregistrer dans ce grand livre de pierre de Josaphat , dont j'ai seul tracé les caractères. Moimême j'arrive à mon tour vers la place que je me suis réservée là-bas, sous ces arbres, et je ne sais quelle main , inhabile peut-être , sera chargée de me rendre ce que j'ai fait tant de fois pour les autres. » Pendant la conversation, ou plutôt le monologue philosophique du vieux sculpteur, qu'on nous interprétait par fragment , Raffet traçait sur son album les traits de ce respectable doyen des faiseurs d'oraisons funèbres. Le petit vieillard s'en aperçut et se prêta de bonne grâce au désir de son confrère , comme il voulut bien appeler notre peintre ; et , le croquis achevé , il y traça luimême son nom et ses qualités.

Une dernière soirée fut donnée encore à la contemplation du palais et de son modeste cimetière; et, le 19, nous quittâmes dans la matinée la capitale tatare , laissant cependant derrière nous MM. Huot et Raifet : l'un et l'autre ils quittaient à regret cette terre de leur prédilection. Le reste de notre expédition s'arrangea dans quatre télègues , et prit la route du port de guerre de la mer Noire , qui passe pour être un des plus beaux ports du monde.

Nous quittâmes donc cette singulière ville, où trois journées s'étaient si vite écoulées au milieu de nos émotions sans cesse excitées , et de nos actives récoltes en tout genre ; nous laissâmes un dernier adieu à l'élégant Palais des Jardins , à la grande rue toute pleine de marchands ,

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et nous prîmes le galop pour traverser la plaine nue qui nous séparait de Belbek, notre unique relais jusqu'à notre destination.

Bagthcheh-Saraï renferme, dit-on, une population de 14,000 habitants dont les Tatars forment la grande majorité, puisque les Russes et les étrangers n'y sont représentés que par le chiffre de 2,250. On assure , bien que nous soyons tentés de croire que c'est là beaucoup trop dire, que la ville contient 3,000 maisons. Elle renferme une église grecque, une synagogue , et s'enorgueillit surtout de ses trente-deux mosquées. Les voyageurs sont reçus dans dix khans ou caravanseraï, où la fi'ugalité du régime et la simplicité du logement n'attirent d'ordinaire que les voituriers ou les marchands du pays. Deux belles étuves, où les bains turcs sont administrés avec une perfection complète , ne sont pas un des moindres attraits de ce séjour aux surprises toujours nouvelles. Nous avons dit, à peu de chose près, de quoi se compose l'industrie des habitants. Ils exportent tous leurs ouvrages manufacturés ; mais ils ont eux-mêmes un besoin indispensable de toutes les denrées nécessaires à la vie. Hors la culture des vergers , les Tatars de Bagthcheh-Saraï ne s'adonnent guère aux travaux des champs. Des fruits abondants, dont ils font une consommation immense en été, suffisent à peu près à leur nourriture. Les grains reçus à Bagthcheh-Saraï y sont réduits en farine par des moulins que le Djourouk-Sou met en mouvement. Nous avons signalé le grand nombre des fontaines publiques , il est considérable en effet; l'entretien des canaux qui amènent les eaux à la ville, et leur ingénieuse disposition, attestent de nouveau le culte pieux que les Musulmans professent pour les sources, dont ils aiment partout à s'entourer.

Il ne nous reste plus qu'à nous occuper des établissements d'éducation. Plusieurs écoles reçoivent les enfants; mais

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pour l'enseignement des sciences, la ville compte trois mcilrcsscs. Ces institutions sont ouvertes aux jeunes Tatars qui se destinent à la carrière des emplois publics ou au service des mosquées. Des efFendis enseignent les dogmes de la religion aux élèves; on y joint quelques leçons d'histoire, de calcul et même d'astrologie, selon l'affirmation de M. Montandon. Environ 300 étudiants sont reçus dans ces médressès , où ils trouvent le logement. Les khans ont, à diverses époques , fondé ces établissements d'instruction , et ils attachaient quelque gloire à cette fondation, puisque deux de ces souverains, Ahmet-Aga et ]\Iengli-Gheraï , créateurs des deux plus grandes médressès , ont voulu que leurs dépouilles y fussent placées dans les tombeaux construits par leurs ordres.

Nous traversions donc avec toute la rapidité de nos légers équipages la plaine blanche et desséchée qui nous menait vers Belbek ; notre course ne fut interrompue que par quelques instants de chasse que nous donnâmes à une jolie espèce de faucon, aussi abondante dans cette localité qu'elle est rare ailleurs : nous fûmes assez heureux pour en abattre quelques-uns. Lorsque nous eûmes dépassé Belbek, village moitié russe moitié tatar, nous descendîmes la vallée étroite qui suit le cours de la petite rivière de ce nom. Ce joli vallon est une suite non interrompue de jardins et de vergers, dont la fraîcheur et la fertilité rappellent les plus heureuses cultures des contrées occidentales. Nous eûmes bientôt laissé derrière nous cette agréable contrée , et nous remontâmes sur le plateau du steppe, où la mer nous apparut à une petite distance. Nous étions parvenus alors à la côte de l'ouest de la Crimée. Nous prîmes à cet endroit un chemin qui descendait vers le havre de Sévastopol , dont nous apercevions déjà les imposantes mâtures. Telle était la vitesse étourdissante de notre marche, que l'un de nos télègues , ayant laissé échapper une roue , fut emporté sur

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le côté, labourant la poussière pendant un espace considérable , avant qu'on fût parvenu â arrêter les chevaux. Le postillon , qui ne déplorait dans cet accident que le chemin qu'il lui fallait faire pour aller reprendre sa roue abandonnée , rétablit les choses sans souffi-ir que les voyageurs quittassent la petite charrette, enfonça tranquillement un éclat d e bois à la place de la clavette absente , et reprit de plus belle son galop acharné, pour réparer, disait-il, le temps perdu. Cependant nous arrivâmes sans autre encombre sur les bords de la baie, où, pendant qu'on préparait le bateau qui devait nous conduire à la ville , nous ne pouvions nous lasser d'admirer le majestueux spectacle de dix vaisseaux et de quinze autres bâtiments de guerre, noblement rangés sur une seule ligne , dans un des plus beaux bassins qui se puisssent voir. Embarqués dans une petite anse encombrée de bâtiments de cabotage, nous traversâmes le port en passant sous la poupe du grand trois-ponts le Varsovie, qui porte 120 canons, et nous arrivâmes, après un trajet d'un quart d'heure, sur le quai de Sévastopol, où s'agitait une foule turbulente , rassemblée par l'arrivage récent d'un chargement de pastèques que les marchands en détail se disputaient à grand bruit.

La ville de Sévastopol couvre tout un mamelon situé entre deux baies; ses rues larges, mais infestées par une cruelle poussière , n'offrent encore que peu d'édifices importants ; les maisons sont petites , basses , et fort séparées entre elles. Après plus d'une heure perdue à chercher, mais en vain , une hôtellerie qui n'existe pas , on nous indiqua enfin un confiseur italien qui mit à notre disposition deux chambres vides , dont le vent avait étrangement ravagé les vitres.

Possesseurs du logement , il fallait songer à acquérir le mobilier. Notre hôte l'honnête Cabalzar, se chargea d'y pourvoir sans délai, et en effet, au bout d'une heure, on nous apporta , au plus juste prix , une vingtaine de bottes de foin

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qui nous rappelèrent les litières des étudiants du moyen âge. Nous envoyâmes un dernier souvenir, jusqu'au palais de Baghtcheh-Saraï , à ces nattes si propres qui invitaient au sommeil, et encore une fois nous nous préparâmes, par un repos dont nous avions tant besoin, â des spectacles nouveaux.

SKVASTOl'OL.

ODIÎSSV. VOS-NESSE.NSK.

La situation de Sévastopol , comme établissement de la marine militaire, est à bon droit estimée : en effet, on trouverait peu de havres en Europe aussi complètement appropriés aux ^ besoins d'une grande flotte. Un bras de mer , d'une largeur imposante , ■ s'est creusé un lit profond sur la côto occidentale de la Tauride : il pénètre dans les terres jusqu'à une distance de deux lieues. Point de rochers dangereux, point d'écueils dans ce magnifique bassin; l'entrée, qui est d'un abord convenable , est défendue par des fortifications redoutables , dont la puissante artillerie balaierait sans peine

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toute la largeur du goulet. Une fois dans cette grande baie , en regardant la côte du sud , vous remarquez quatre anses spacieuses, d'un abri sûr et d'un abord si facile, que l'une d'elles, la baie des vaisseaux {corabelnmja boukhta), permet aux navires de guerre à trois ponts de venir mouiller sans danger à quelques toises de la côte. Justement entre deux de ces anses, est élevée la ville de Sévastopol , dont le nom grec signifie la ville Auguste : ce nom aura bientôt effacé celui d'Ak-Tiar, que les Tatars donnent encore à Sévastopol, en souvenir d'une ville ancienne bâtie au nord de la baie, non loin du mamelon aride que forme l'entrée du port.

A la place même où elle s'est élevée, Sévastopol couvre de ses maisons les terrains où venaient finir, dans une antiquité reculée, les faubourgs de la ville des Héracléotes, Chersone, qui a disparu depuis si longtemps du sol de la Tauride , où elle a laissé des ruines que le temps emportera comme il a emporté la ville.

Les hautes collines qui défendent la rade présentent , aussi loin que la vue se peut étendre , l'aspect d'une éternelle désolation : cette côte est aride et nue , elle n'a pas usurpé le surnom tatar d'Ak-Tiar, blanc rocher. La ville même, dont les rues symétriques attaquent de front les difficultés du terrain , circule à grand'peine sur les reliefs escarpés du promontoire. Le voyageur débarqué au bureau de la douane, et qui découvre cette ville groupée sur ses roches blanches et brûlantes, est tenté de reculer devant tant d'obstacles; déjà même il cherche avec anxiété quelque .voie plus facile et moins brûlée. Une seule rue, un peu plus supportable que les autres, s'étend parallèlement au grand port sur un plan déjà élevé, et elle réunit sur ses deux côtés tous les édifices remarquables dont puisse s'enorgueillir la Sévastopol moderne. La cathédrale, pieux édifice de la plus élégante architecture, attire aussi les plus humbles respects des peuples. Plus loin s'élève la tour de l'amirauté , un peu trop fière de

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ses colonnes, qui sont sans pro2)ortion avec le reste de l'édifice. Quelques hôtels assez élégants, qu'abrite l'ombre des stores; quelques petits jardins où la poussière dévore la verdure, voilà ce qu'on rencontre dans ce beau quartier de Sévastopol. Si vous portez vos pas au sommet de la ville, vous retrouvez encore ces jardins qui masquent discrètement de petites maisons assez propres ; mais cette partie de la cité est la proie des vents, qui balaient périodiquement dans cette saison le sol découvert des rues exposées à ces orages de sables amoncelés.

Cependant, parvenu sur ces hauteurs, vous êtes dédommagé, par la beauté de la perspective, des fatigues d'une longue ascension. Vous embrassez alors tout l'ensemble du port et de ses établissements, coup d'œil magnifique, surtout lorsque la flotte entière de la mer Noire présente comme alors, dans l'admirable bassin de la rade, son imposant alignement.

Vous jugerez sans peine de ce mouvement, de cette variété, de toute l'animation de ce sévère paysage, quand vous passerez en pensée la revue de cette mer sillonnée par la flotte que voici :

LeV arsuvie. . . . 120 canons.

Silistrie 90

Tcliesma 90

Maria 90

Anapa 90

Pamik Ifstaplii, . 90

Maclnnout. . . .

90 canon

Catherine. , . .

AndrinopU". . .

Staloust

Pimen

Puis venaient les frégates

Bourgas GO

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Varna GO

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Brailoff. .

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Les corvettes

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Au moment où nous achevions chez notre hôte les simpU^s préparatifs de notre campement, un mouvement inusité se manifestait dans la ville et dans le port. Il s'agissait de l'arrivée d'un bateau à vajx'ur de l'Ktat, le Gromonocets (le Porte-Foudre), qui avait à son bord le prince ]\Ienzicoff, ministre de la marine impériale, attendu pour faire l'inspection de la tlotle. Le ministre ne ([uitta point son navire, et il reçut, aussitôt que le Gromonocets eut jeté l'ancre, la visite de tous les corps des services publics. L'amiral Slavanieff, (pli commande le port de Sévastopol, était alors atteint d'une* maladie grave, et cette circonstance nous priva de l'honneur de lui être présentés : il fallut nous contenter de lui faire parvenir la lettre d'introduction de j\L le comte Woronzoff. Nous fûmes plus heureux auprès de M. Hupton, l'habile ingénieur (pii a conçu et qui dirige les importants et utiles travaux du port. Accueillis dans sa maison avec une cordialité parfaite, nous y trouvâmes le tableau dune douce vie d'intérieur. M. llupton est le père d'une belle famille de huit enfants. Déjà actifs et intelligents, les fils secondent dignement leur père dans les immenses entreprises qu'il conduit à l'aide» d'une armée de soldats travailleurs. De toutes parts à Sévastopol, et sur quelque rivage que se portent vos regards, vous apercevez de longues lignes de casernes destinées à une importante garnison; mais cette abondance de loge-

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ments militaires était alors encore insuffisante pour donner un abri aux nombreux soldats occupés aux constructions somptueuses, aux terrassements pénibles qui doivent changer l'aspect de ces rivages. Bientôt, en effet, de vastes ateliers, des esplanades spacieuses et des bassins ])rof()nds, prendront biplace des collines de calcaire blanchâtre qui naguère dominaient les baies; déjà même, par un travail patient, ces collines se sont abaissées jusqu'à leur niveau.

Trente mille hommes, abrités par les tentes d'un camp, prêtent leurs bras à ces gigantesques métamorphoses, et c'est là un coup d'œil vraiment plein d'intérêt, que cette foule laborieuse , toute vêtue de toile blanche , s'agitant et se croisant dans le nuage de cette poussière qu'ils enlèvent sac par sac , et pour ainsi dire poignée par poignée, aux mamelons abaissés : véritable travail de fourmilière , où la division infinie des forces arrive à la longue au même résultat que l'énergie des moteurs et la puissance des machines. Cependant, })anui cette troupe active et persévérante, un fléau redoutable s'était manifesté : une ophthalmie intense, l'ophthalmie égyptienne , contagieuse selon les uns , épidémique suivant les autres, exerçait des ravages malheureusement trop constatés. On l'attribuait généralement à la prodigieuse poussière que les vents font tourbillonner sur ces coteaux, dépouillés depuis ([ue les travaux de nivellement ont été entrepris. Mais quelle que soit la cause de ce mal , ce mal est horrible. Vingt-quatre heures suffisent souvent à corrompre Vœ'û entier et à l'arracher de son orbite.

Nous avions déjà admiré la baie des vaisseaux et le spectacle inusité de grands navires à trois ponts qui communiquent avec la terre au moyen d'une simple planche jetée sur le rocher ; mais nous fûmes bien autrement étonnés lorsque nous visitâmes la baie du carénage. L'importance de Sévastopol et les heureux accidents de sa position étant une fois reconnus, il lui fallait des bassins et des formes de radoub;

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c'est à quoi M, Hupton a admirablement pourvu. Un vaste bassin a été creusé à quelque distance de la mer et sur un niveau plus élevé. Sur ce bassin s'ouvrent cinq formes de carénage. Trois de ces formes^ recevront des vaisseaux , les deux autres sont destinées aux frégates. Dans une mer presque sans marée , l'assèchement de ces formes était un problème difficile à résoudre ; voici comment on y est parvenu. A dix-huit verstes environ , au fond de la grande vallée qui forme la rade, une petite rivière, dont les eaux sont abondantes, coulait sur un plan convenablement élevé. Cette rivière a été confisquée par les ingénieurs. Amenée par un nouveau lit qu'on lui a creusé dans le roc, quelquefois contenue dans un tunnel ou soutenue par un aqueduc , la Tchornaia-Retchka (ruisseau noir) va venir alimenter les bassins. Comme toute cette eau se précipite de très-haut, il sera facile , au moyen d'écluses ingénieusement combinées , de faire arriver dans le beau bassin de trois cents pieds sur quatre cents , qui se revêtait en notre présence d'une magnifique maçonnerie, un vaisseau de 120, deux vaisseaux de 80 et deux frégates de 60 canons , qui prendront place dans les majestueuses loges où ils seront asséchés ou renfloués à volonté. Ce sont là sans doute de grands, de nobles travaux; de ceux qui rendent un règne illustre , et qui recommandent à la postérité le nom d'un ingénieur. Ce qui nous frappait surtout, c'était de voir ces mêmes soldats , tour à tour terrassiers, charpentiers , forgerons et maçons, accomplir à merveille toutes ces tâches si diverses. M. Hupton, Anglais d'origine , tout accoutumé qu'il fût dans sa patrie à ces miracles d'industrie, ne pouvait assez s'étonner de cette aptitude du peuple russe à devenir tour à tour, et en si peu de temps , un habile ouvrier en quelque art que ce soit. Ajoutons que le soldat russe est non-seulement un habile artisan , mais encore un ouvrier docile par caractère , respectueux sans bassesse , adroit et actif sans forfanterie. Les chantiers de

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construction de la marine impériale sont établis à Nikolaïeff', situation favorable tant à cause de l'emplacement qu'à cause de l'arrivage des bois qui descendent de la Russie centrale. A Sévastopol il ne fallait donc qu'un atelier de carénage , et le dock nouveau en remplira l'office à merveille. Qui le croirait? le grand ennemi , le grand ravageur qui dévore les navires dans les belles eaux de Sévastopol, c'est un imperceptible petit ver, le leredo i}avalis. Il réduit, dit-on , à huit ans la durée moyenne d'un bâtiment de guerre, condition comparativement défavorable à la marine russe, puisque la durée moyenne dans les marines anglaise et française, est évaluée à plus de quinze ans. Quelques essais tentés pour préserver les vaisseaux de cette cause de destruction précoce n'ont pas eu apparemment tout le succès qu'on en devait attendre. Il est vraiment affligeant de penser qu'un si méprisable ennemi s'attaque impunément à ces grandes et imposantes masses, si noblement assises sur les eaux d'un des plus beaux ports de l'univers.

Une excursion à Inkerman devint le but d'une promenade nautique , lorsque nous eûmes terminé la visite de ces intéressants travaux. En quittant l'arsenal , nous remarquâmes une belle fontaine destinée à fournir des eaux abondantes à la flotte, et qui s'achève sur le flanc d'un rocher. Un système de filtre qui fonctionnera sans cesse livrera ces eaux parfaitement pures aux besoins des navires. Quand nous eûmes traversé toute cette activité intelligente, nous naviguâmes paisiblement entre des rochers déserts et la ligne des dernières frégates, qui s'échelonnaient jusqu'au fond du port. En passant devant une étroite vallée, nous remarquâmes, à travers les arcades élégantes d'un aqueduc, une maison isolée, sorte de kiosque qui s'élève au milieu d'un bosquet de petits chênes. Ce n'est rien moins que le jardin public , le rendez-vous des fêtes de cette cité , qui se crée elle-même jour par jour, et qui, en élevant ses remparts, a déjà songé

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