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Léveillé et Rousseau. Ces messieurs devaient y arriver, sans trop se hâter, tout en visitant les villes et les contrées qui leur étaient inconnues. Une fois à Vienne, ils devaient m'attendre et se réunir à deux autres membres volontaires de l'expédition , MM. Adolphe du Ponceau et Achille de La Roche-Pouchin , qui se proposaient de m'accompagner en Russie , et m'avaient fixé ce heu de rendez-vous.
Je ne quittai Paris que le 14 juin, accompagné de MM. Raffet et de Sainson. Nous suivîmes la route du département de la Meuse, où je me proposais de m'arréter quelques instants pour visiter les belles forges d'Abainville , que M. Muel-Doublat, leur propriétaire , a portées , par ses améliorations successives, à un grand point de perfection. Cette première journée du voyage fut magnifique ; le jour finissait lorsque nous descendions la grande côte qui domine la vallée pittoresque de la Marne et la ville de Meaux, et tout le riant paysage d'alentour qui disparaissait peu à peu sous les légères vapeurs du soir. Je reportai alors ma pensée, non sans une émotion bien naturelle, sur les compagnons de ma longue course, qui, dans ce même moment, se rapprochaient à différents degrés du terme de notre voyage : vingt-deux personnes étaient donc, à cette heure, éparses sur divers points de l'Europe, toutes animées d'une même pensée, et concourant avec ardeur au même but.
Châlons, Vitry-le-Français , Longchamp et Saint-Dizier furent rapidement traversés le 15; le soir même, nous entrions dans le département de la Meuse. En quittant les plaines uniformes de la Champagne , on se sent récréé par l'aspect d'un pays déjà plus accidenté. Après être sortis de Ligny, petite ville régulière et à la physionomie toute lorraine , nous avions à suivre pour gagner Abainville , une route de second ordre (jui va serpentant sur le bord d'étroites ])rairies. Si la stérilité de la plupart des collines atteste un sol pauvre à sa surface, les nombreux villages
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assis au fond des gorges et le mouvement laborieux de la population sur les chemins, révèlent toute l'activité qu'une large exploitation minérale répand sur cette limite méridionale du département de la Meuse.
Les chariots, qui sont employés par centaines au transport du bois, de la houille et du minerai de fer, rappellent déjà, par leur construction légère et leurs frêles attelages, les équipages des paysans allemands, et l'allure pesante de leurs conducteurs pourrait compléter la ressemblance. Du reste , dans ces vallons écartés tout semble austère et triste, la teinte noirâtre qui enveloppe les chemins, les arbres, les habitations et jusqu'aux habitants, donne à toutes choses un aspect d'une sombre uniformité. On dirait que la lumière même, en frappant tous ces objets noirs, n'est plus qu'un douteux crépuscule. C'est que tout porte en ces lieux l'empreinte du règne exclusif de l'industrie du fer et de ses rudes travaux. Ces travaux n'admettent point de relâche; ils ne laissent pas des moments pour le repos et la joie comme font les travaux des champs, où. chaque phase nouvelle amène sa fête et sa prière, soit pour rendre le ciel propice, soit pour le remercier de ses bienfaits : ici chaque homme est un ouvrier, chaque cabane est un atelier.
Dans les villages qu'on traverse, entre Ligny et Abainville, on rencontre partout la même couleur de houille. Du reste, aucun luxe, aucun ornement mondain. Il n'y a pas jusqu'à l'industrie vagabonde des commis voyageurs qui ne respecte des murailles trop pauvres pour y coller leurs empathiques prospectus.
Le bourg d'Abainville, qui, avec sa grande usine, est comme le chef-lieu de cette contrée écartée , est resté en dehors de tout progrès de ce genre ; ses maisons basses sont à peine éclairées par quelques vitres ternies, et les seuls ouvriers de luxe sont des charrons , qui composent toute l'aristocratie de l'endroit.
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Une cordiale hospitalité nous attendait à notre arrivée. Le lendemain, de très-bonne heure, nous étions, avec M. Muel, occupés à visiter en détail la forge d'Abainville.
\ (Ui8 arrivez du bourg à cette grande usine en moins de (H.\ minutes, ])ar un chemin facile, en côtoyant le cours de !'( )rnain , (pii donne le mouvement aux machines de la forge. Les bâtiments qui servent à l'exploitation sont réunis dans un vaste parallélogramme fermé par des grilles à chaque extrémité. Du côté de l'est, un seul édifice s'étend sur toute la longueur de l'espace; c'est la caserne industrielle, où sont logés avec leurs familles les quatre cents ouvriers employés dans l'usine. Ce bâtiment, composé d'un rez-dechaussée et d'un étage, est desservi dans toute son étendue par un immense balcon qui communique avec le sol au moyen d'un grand nombre d'escaliers extérieurs symétriquement disposés.
En face de cette habitation si remphe s'élèvent les ateliers, groupés irrégulièrement, dominés par leurs grands toits et leurs cheminées élancées. Là s'opère, à l'aide des mille bras des machines et des travailleurs, la production incessante de la fonte et du fer.
Nous avons passé foute une journée à suivre les intéressants travaux de cette belle usine. J'observais, avec une attention vive et bien naturelle pour un homme qui est l'allié légitime de tous les marteaux et de toutes les enclumes de la Russie, les effets des procédés nouveaux et des perfectionnements que M. Muel a mis en usage dans son établissement. De leur côté, mes compagnons, pour qui le spectacle de cette industrie était chose toute nouvelle , demeuraient absorbés par la contemplation des phases brillantes que subit le minerai avant d'être réduit en barres. Arrêtés à chaque pas ])ar une explication nouvelle , ils restaient surtout éblouis de tous ces merveilleux effets de la lumière, d'un attrait si pittoresque. Plus d'un forgeron
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au noir visage, aux blanches dents luisantes comme l'ivoire , souriait à cette admiration naïve pour des prodiges de tous les jours.
Les forges d'Abainville méritent à plusieurs titres la réputation qu'elles obtiennent. Deux hauts fourneaux y élaborent la fonte : l'un est situé au milieu des ateliers, l'autre s'élève sur le penchant d'une colline; chacun de ces fourneaux donne deux coulées par jour; les appareils qui fonctionnent dans la forge sont mis en mouvement par les eaux de l'Ornain ; quand la rivière manque d'eau , on y supplée par une machine à vapeur.
Le minerai destiné aux fourneaux d'Abainville s'exploite à trois lieues environ de ce village; le bois nécessaire à la consommation de la forge est à peu de distance; quant au charbon , on le fait venir de Sarrebruck.
Nous avons déjà dit que la totalité des personnes qui trouvent du travail dans cette vaste exploitation atteint le chiiFre de quatre cents, et que toute cette population est logée dans un même édifice , qui renferme en outre des magasins et une école fondée et entretenue par le propriétaire, et où sont reçus les enfants des deux sexes. Le soir, les grilles sont fermées , et la communauté se partage entre le sommeil et les travaux nocturnes.
Sans la vie et le mouvement que répandent nécessairement ces grands foyers d'industrie , Abainville et ses environs seraient fort tristes, car le pays en lui-même est peu attrayant. Cette extrémité du département de la Meuse présente une suite d'ondulations dépendantes du versant occidental des plateaux qui, du groupe des Ardennes, viennent se réunir à la chaîne inférieure des Vosges. L'Ornain, qui arrose la vallée d'Abainville , prend sa source non loin de Gondrecourt , petite ville fort ancienne. Au-dessous de la vallée, cette modeste rivière se dirige vers Bar, et ne tarde pas à s'unir à un autre cours d'eau de la même importance ,
qu'on nomme la Saulx; après quoi toutes deux vont porter leur tribut à la Marne, au-dessous de Vitry-le-Français. Dans tout ce parcours la végétation ne s'étend guère au delà du voisinage des eaux; les plateaux sont généralement dépouillés, et cependant il est à croire que des forêts disparues ont couronné ces hauteurs. Quoi qu'il en soit , le pays ressent dans sa constitution atmosphérique tous les inconvénients inhérents â l'absence des masses de forêts; et, bien qu'à notre grand étonnement nous ayons entendu un ingénieur de ce pays professer l'opinion contraire et attacher peu d'importance aux conséquences du déboisement par rapport à la température , nous n'en sommes pas moins d'avis que c'est au défaut complet de végétation dans un rayon aussi étendu, qu'Abainville doit la rigueur et la longue durée de ses hivers.
Cependant le propriétaire des forges s'est donné quelques soins pour embellir sa solitude , et la nature l'a merveilleusement secondé. D'un marais infect et malsain qui compromettait la santé de la population , M. Muel a fait sortir un charmant jardin anglais , dont les jeunes plantations ont déjà atteint une vigoureuse croissance et contribuent à l'embellissement de la contrée.
Le dimanche 18 juin, nous quittions Abainville. A Domremy, ce petit village qui a été le péristyle de la cathédrale de Reims, nous avons visité la maison jadis habitée par Jeanne d'Arc. La chambre où vécut l'humble fille des champs n'a rien de remarquable aujourd'hui que les inscriptions officielles gravées sur des tables de métal ou de marbre; et comme si ce n'était pas assez de cette indication inutile , un registre banal est ouvert pour recevoir les noms et les réflexions plus ou moins poétiques des visiteurs. Sur un emplacement planté d'arbres, au-devant de cette modeste demeure on a élevé une espèce de cénotaphe à quatre colonnes , qui recouvre le buste assez médiocre de l'héroïne
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insultée par V^oltaire, et dont une princesse royale, morte si jeune, a reproduit la noble image avec une si touchante et si naïve inspiration. Cependant la reconnaissance populaire n'a pas fait défaut à cette chaste gloire : le villageois a élevé un cabaret en Flionneur de Jeanne d'Arc; c'est du moins ce qui semble attesté par l'enseigne en tôle peinte qui se balance au vent, avec cette inscription : À la pucelle! Du reste, il ne faut pas longtemps examiner cet objet d'art pour deviner la métamorphose , plus ingénieuse qu'habile, au mo^-en de laquelle Napoléon le Grand est devenu la Vierge de Vaucouleurs. Le cheval blanc, l'habit vert, les épaulettes et les bottes fortes ont été judicieusement conservés dans le tableau. Un casque emplumé, au lieu du mémorable petit chapeau, et une paire de gants à la Crispin, sont les seuls changements que l'artiste ait crus indispensables pour mettre d'accord la date et le sexe.
Après avoir traversé Neufchâteau et Mn-ecourt, deux positions pittoresques, nous avons pris une heure de repos au château de Marinville , vieil édifice qui n'a d'autre mérite que son antiquité délabrée.
A Épinal, nous attendait l'hospitalité toute gracieuse que nous avait offerte M. Doublât, receveur-général du département des Vosges. Quelle agréable matinée nous avons passée, le 19, à visiter le beau jardin que M. Doublât i créé! L'auteur a mis à profit une chaîne abrupte de rochers sur laquelle s élevaient des ruines d'un beau caractère; sur cet heureux emplacement, il a planté un jardin ou plutôt un parc pittoresque immense, où sont réunies toutes les recherches de l'art et de la science du jardinier. Une végétation variée , des fabriques nombreuses et de bon goût , une charmante laiterie, des serres d'une richesse remarquable, des vallons naturels, des précipices vieux comme les montagnes, ont été merveilleusement enchâssés dans ce lieu de délices, où toutes les ressources naturelles sont ménagées