VOYAGE DANS LA RUSSIE AIE P. I 01 O N A LE
avoc un uoût parfait. Des terrasses pendantes sur la ville, le regard enchanté domine un vaste et magnifique paysage ; la communication entre ce be^u jardin et la maison du maitre a lieu par un escalier élégant contenu dans une tour de structure chinoise qui s'applique à une roche verticale de quatre-vingts pieds d'élévation; de cette façon, l'heureux propriétaire de ces beaux lieux , tour à tour à ses affaires et à ses jardins, se trouve en quelques instants transporté dans la plus riante et la plus agreste solitude, sous l'ombrage de ces beaux arbres de trente ans, qui ont grandi sous ses yeux.
Il faut bien le dire, pour n'être pas un flatteur, Epinal n'est pas tout à fait une jolie ville; mais elle est située d'une façon extrêmement pittoresque, entre des collines qui la dominent de toutes parts. Le paysage est richement coloré ; les toits rouges et aplatis, les masures au ton vigoureux, les eaux vives de la Moselle, qui coule sur un fond de roches, contribuent à former des points de vue charmants.
Les rues d'Epinal sont mal pavées; seulement, au pied des maisons s'étend une ligne de dalles plus praticables que la chaussée. Le caractère extérieur de cette ville de montagnes participe déjà des habitudes allemandes ; la propreté des maisons, les poêles qui les chauffent, les grosses servantes aux bras nus , qui assiègent les fontaines avec leurs baquets de sapin blanc qu'elles portent ensuite en équilibre sur leur tête, et les attelages de grands bœufs qui parcourent les rues et stationnent en ruminant sur toutes les places : voilà ([ui vous annonce que le Rhin est proche et l'Allemagne aussi.
K})inal possède une église qui remonte au xi*' siècle ; l'intérieur de ce monument est d'un style sévère et peu commun dans les édifices religieux de cette partie de la France, l^irini plusieurs tableaux suspendus sous sa
bre voûte, nous avons reconnu une copie du cerf miraculeux de saint Hubert, d'après la vieille et naïve peinture de Holbein, tant de fois reproduite dans les anciennes villes d'Allemagne.
Le 20 juin, d'assez bonne heure, nous sommes sortis d'Épinal en nous dirigeant vers les Vosges. Cette longue chaîne de montagnes, qui commence un peu au sud de Mayence, remonte presque parallèlement le cours du Rhin, et vient s'abaisser vers Belfort, en étendant du côté de l'ouest un rameau secondaire. Plusieurs rivières, telles que la Sarre, la Meurthe, la Moselle et la Meuse, prennent naissance sur le flanc septentrional de la chaîne des Vosges et se dirigent vers le nord. La route que nous avions à suivre , et qui conduit directement à Strasbourg, coupe la chaîne dans un angle assez aigu pour qu'on la gravisse facilement au moyen de nombreux détours : ainsi se prolonge l'admiration, toujours soutenue par les plus beaux sites. Cette route , rarement fréquentée des voyageurs , qui prennent de préférence celle de Saverne , offre à chaque pas comme un reflet moins vulgaire des beautés qu'on va chercher en Suisse. Tout concourt ici à la variété et à la grâce du paysage : un ciel qui prolonge admirablement les lointains, plusieurs plans successifs de ces sommets arrondis qu'on désigne spécialement dans les Vosges par le nom de Ballons, des montagnes couvertes d'une vigoureuse végétation , et des vallons pleins de fraîcheur ; les habitations en bois jetées çà et là sur cette sombre verdure , les flots d'eaux vives qui coulent de toutes parts, complètent la ressemblance avec les montagnes de la Suisse.
En fait de montagnes sérieuses , parlez-nous des montagnes des Vosges, cet admirable rempart qui s'élève entre deux plaines. A midi , nous avions atteint le point le plus élevé de notre ascension, dominant également sur la Lorraine et sur l'Alsace, dont les riches campagnes brillaient
au loin. Le Ballon d'Alsace, qui est le sommet le plus remarquable des environs , n'a pas moins de douze cent cinquante mètres de hauteur; et, si l'on en peut juger par comparaison , nous nous trouvions nous-mêmes à environ mille mètres d'élévation. Sur le penchant de la montagne, de l'un et de l'autre versant, on rencontre de nombreux villages qui attestent la fertilité du sol. L'eau féconde et abreuve, chemin faisant , tous ces villages. Les petites villes de Gemaingoutte, Saint-Dié et Sainte Marie-aux-Mines, toutes pleines de mouvement et d'activité , furent rapidement traversées. La foule laborieuse s'inquiétait fort peu de notre train bruyant.
Bientôt toute la scène d'alentour avait changé, et nous roulions sur la surface unie de la plaine d'Alsace , dans une véritable allée de jardin tracée dans les plus riantes prairies. Nous parcourions cette admirable route au milieu d'un peuple de voyageurs alertes et affaires, à pied, à cheval, en voiture, en dihgence, en chaise de poste, dans toutes sortes d'équipages. La poussière , la pipe , et la bière si bien faite pour la soif innocente d'une population allemande, se disputaient le voyageur, qui s'attable scrupuleusement à chaque taverne, au bord du chemin.
Tout annonce ici le point de contact de deux importantes divisions sociales, tout se ressent de ce mouvement international qui fait la vie et la richesse des frontières, entre des ])euples également puissants et industrieux. Le département du Ras-Khin rappelle, par l'aisance et la prospérité , les riches comtés de l'Angleterre. De toutes parts, vous êtes environnés d'une magnifique culture (pii donne aux champs l'apparence des potagers les plus productifs. Hommes et femmes, également robustes, et les enfants euxmêmes , apportent au travail de la terre une égale activité ; dans le moindre village , on entend gémir les machines , mugir les fournaises , retentir les marteaux et
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tous les bruits divers, indices de la production manufacturière.
C'est surtout l'Alsace qui , parmi toutes les provinces de France, a démontré victorieusement comment s'app]i(|ue la mécanique à la fabrication. Dans ces heureux départements qui cumvdent toutes les richesses du sol et celles de l'industrie, l'emploi des machines a profité à l'agriculture en lui rendant les bras qui font sa puissance. Il en sera ainsi partout, quand l'intérêt bien entendu des masses les aura initiées aux plus simples doctrines d'économie politique. Alors nul travailleur ne sera admis à se plaindre de la multiplicité des moyens qui abrègent le travail et se substituent à la force humaine , tant qu'il comptera sur le sol qu'il habite un seul hectare de landes en friche , de bruyères improductives , de marais insalubres et de chemins impraticables.
Il serait bien temps que les progrès de l'agriculture fussent en proportion de ceux de l'industrie. La fabrication appartient aux machines ; le travail de la terre est l'ouvrage des hommes. Plus vous fabriquerez en simplifiant la maind'œuvre par ces ingénieuses combinaisons dont la vapeur est le moteur, plus aussi vous dégagerez ces bras si précieux pour la prospérité agricole. En ce qui concerne les États dont la population vit disséminée et inférieure à ce qu'elle devrait être , sur une surface étendue , la question n'est pas même contestable. L'introduction des machines et de tous les producteurs artificiels, considérée sous ce point de vue, paraît être un immense bienfait.
A Schelestadt, nous avons pris des chevaux, en dehors des glacis, dans une maison de poste d'une rare magnificence , et de très-beaux attelages nous ont fait rapidement parcourir la distance qui nous séparait encore de Strasbourg. C'était l'heure où les habitants des villages rentraient chez eux , groupés sur de grands chariots , où leurs poses et leurs
costumes formaient des tableaux vraiment pleins de grâce et de couleur. Pas un homme à pied, pas une femme dont les vêtements annoncent la misèr^e. Une chemise blanche qui flotte sur les bras , un corsage rouge orné de larges rubans de velours noir, un jupon court, un vaste chapeau de paille (]ui abrite des traits prononcés et laisse échapper quelques tresses blondes , tel est le costume des villageoises des environs de Strasbourg, et il sied parfaitement à leur genre de beauté robuste et tant soit peu masculine.
Voir Strasbourg, ne fût-ce qu'un moment, et ne pas s'arrêter devant son admirable cathédrale , ce serait perdre une des jouissances les plus vives que puisse procurer la contemplation de ces chefs-d'œuvre de pierre qui résument plusieurs siècles. Ceux mêmes qui ont visité cette belle basilique ne peuvent s'empêcher d'être encore étonnés , au second coup d'œil, par la grandeur du vaisseau, la perfection des vitraux, et la profondeur sans fin de cette pieuse lumière qui va décroissant sous cette voûte immense. Et quel silence! quelle majesté! quel solennel ensemble de tant de siècles chrétiens !
(^uand nous fûmes libérés de la douane, et après avoir franchi le pont de Kehl, nous primes la route de Baden, toute riante, tracée dans une jolie plaine, bornée à l'ouest par le Rhin et à l'est par les montagnes de la forêt Noire. Cette longue chaîne encadre le cours du Rhin , et forme parallèlement avec les Vosges un admirable bassin , dont le grand fleuve sillonne le milieu. Rien de plus frais, de plus joli et de plus gai que les villages dont la route est bordée. C'est là surtout que l'oisiveté allemande éclate dans toute sa fraîcheur : simples maisons en pans de bois , soigneusement entretenues, vitres brillantes comme du cristal, petites fenêtres couronnées de rosiers en fleurs, petits jardins entourés de haies d'églantiers, tel est ce village qui vous repose, rien tpi'à le voir. Seulement, dans ce pittoresque
pays pittoresquement habité, la lenteur des relais commence déjà à se faire sentir; mais à quoi servirait de s'en plaindre? quel voyageur, dans cette contrée si parcourue, se pourrait vanter d'avoir trompé jamais la lenteur native du postillon badois, veste jaune immobile, cor de chasse silencieux? A la fin, cependant, voici Baden, et nous y trouvons, non sans quelque peine , des logements convenables pour notre court séjour.
La belle et frivole société de malades ennuyés, qui d'ordinaire se réunit aux eaux à cette époque, n'avait encore envoyé qu'un petit nombre de ses représentants de l'année.
Au reste, je n'avais pris ce détour que pour procurer à mes compagnons de voyage le plaisir de connaître un des plus jolis recoins du monde où l'on puisse venir respirer en été, lorsque les villes sont devenues autant de fournaises inhabitables. Le délicieux paysage de Baden et ses calmes promenades ont véritablement transporté nos artistes; mais ils se sont montrés beaucoup moins enthousiastes du genre de vie particulier qu'on mène aux eaux, et des plaisirs un peu monotones, peut-être, auxquels la mode nous condamne chaque année ; leur critique sur ce chapitre allait jusqu'à la bouderie. Comment comprendre, me disaient-ils, que des gens qui possèdent à Londres, à Paris ou à Saint-Pétersbou rud'immenses hôtels, trop étroits encore pour leur faste, se résignent à venir passer des mois entiers dans ces chambres exiguës ou dans cette vie de caserne et de corridors, avec la jouissance d'une affreuse odeur de peinture que chaque printemps renouvelle pour faire honneur à de nouveaux hôtes? Et, bien plus, si vous prenez le frais dans les rues de la petite ville, en admirant ses élégantes maisons d'opéracomique, remarquez donc à ces innocentes fenêtres, bordées de roses, ces pâles et piquantes figures féminines aux regards voilés, au sourire fatigué, frêles victimes des bals et des fêtes de l'hiver! C'est qu'en effet, au bout des premiers huit jours
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(le la promenade, il n'y a plus que de lennui au fond de ce plaisir; c'est qu'il y manque le premier de tous les biens, le doux chez-soi, le swccl home des Anglais, qui s'entendent si bien en confort. Et puis, je vous prie, que peut-il y avoir de commun et d'intime entre cet assemblage hétérogène de toutes les nations? Comment se reconnaître dans ce mélange bizarre et nonchalant des oisivetés européennes? Laissez faire, cependant; vienne le premier souffle de l'automne, et chacun aura repris sa place dans le monde, et ces amitiés éternelles, commencées au bord d'une source d'eau chaude, n'obtiendront même pas le plus simple salut ni le moindre souvenir. L'établissement public des bains n'obtenait pas non plus sans réserve l'approbation de mes compagnons ; s'ils approuvaient la belle dimension des salons, ils se récriaient en même temps sur l'exiguïté des jardins et sur la vulgarité de cette petite allée de marronniers, qui ombrage des boutiques dignes tout au plus d'une foire de village; allée à la mode cependant, où se sont doucement coudoyées tant d'illustrations disparues aujourd'hui. Que si l'art de Chabert trouvait grâce devant mes censeurs bienveillants, ils prenaient une belle revanche d'indignation lorsque le soir réunissait autour des tables du salon de jeu une foule avide et passionnée, sous son masque uniforme de froideur, qui venait là jeter son or, user sa vie et respirer l'air enfumé des lampes, à l'heure même où la lune brillait sur tous les bosquets de Baden, où la plus douce température, la fraîcheur et le silence invitaient aux promenades solitaires, loin de la })oussière du jardin public. Mais le jeu même languissait cette année; car Baden était dans l'attente d'un grand événement pour 1838 : il ne s'agissait de rien moins que de Tintronisation future d'une compagnie qui devait, au printemps prochain, implanter sur le sol germanique la ferme des jeux, et rapporter de France, dans ces salons restaurés tout exprès, les vieilles roulettes
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fatiguées, les vieux râteaux émoussés, les cornets usés jusqu'aux bords ; en un mot , tout l'horrible attirail du jeu chassé de France, et qui, lui aussi, s'en va comme un honnête malade refaire sa santé aux eaux de Baden et autres lieux.
Il n'est pas besoin de dire que nous avons été nous promener au vieux château, et que nous avons gravi, jusqu'au dernier sommet, les ruines d'une antiquité problématique qui couronne la montagne. Là, nous sommes restés longtemps à contempler le magnifique panorama qui se déploie tout au loin. Au moment où nous sortions de la dernière voûte du château, deux couleuvres enlacées, et qui se battaient avec acharnement, sont venues rouler à nos pieds. Les anciens auraient trouvé dans cette apparition quelque présage pour la longue route qui nous restait à parcourir. Pour nous, nous nous sommes bornés à terminer ce combat par la mort des deux reptiles, qui, tout meurtris de leur chute, n'avaient point lâché prise.
Le lendemain, de grand matin, nous traversions Rastadt , ville propre, spacieuse et déserte, où le bruit d'une voiture réveille en même temps les échos et les habitants, également étonnés. Pendant qu'on changeait nos chevaux, Raffet eut le loisir de dessiner en détail l'uniforme complet des soldats de la belle infanterie badoise, casernes dans le voisinage de la poste, et qui se prêtèrent avec beaucoup de complaisance aux désirs de l'artiste. Raffet est actif, il met à profit les moindres accidents du chemin; sa main toujours toute prête, son crayon tout taillé, il ne demande qu'un prétexte pour jeter sur le papier tout ce qui passe sur la route : aussi il triomphait de l'admirable lenteur des postillons badois, qui paraissaient le comprendre à merveille; et chaque fois que le maudit postillon nous arrêtait un quart d'heure au moins à chaque relais : — Voilà comment il faut courir la poste, disait Raffet. Nous eûmes quelques regrets de n'avoir point fait notre petite visite au château où se
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gardent, dit-on, quelques reliques du congrès qui a rendu célèbre le nom de Rastadt; mais, à cette heure matinale , il est peu probable que nous eussions rencontré un cicérone qui se fût chargé de nous guider, sans une perte de temps notable.
De Rastadt, nous sommes arrivés à Carlsruhe. Carlsruhe est du petit nombre des villes qui se sont élevées tout d'un coup, d'après un plan tracé â l'avance et comme un seul et même édifice. La ville est sortie toute bâtie de la fantaisie d'un grand-duc de Baden qui vivait dans le siècle dernier. Comme il n'est guère possible de séjourner deux heures dans cette capitale modèle sans entendre quelque allusion à son origine mystérieuse, il vaut mieux commencer, je pense, par raconter la légende qui explique sa fondation. Un jour donc, il y a quelque cent ans, un grand-duc de Baden, qui avait, dit-on, sujet d'être mécontent des habitants de Durlach, sa résidence ordinaire, était venu prendre le plaisir de la chasse dans les belles forêts qui couvraient alors toute la contrée. Bientôt le prince se trouva séparé de sa suite, et, favorisé par l'ombre et le silence, il s'endormit dans un lieu écarté, comme tout bon prince qui est à la chasse a droit de faire. Tout à coup notre dormeur se trouva le héros d'un songe merveilleux: il vit s'élever, toute bâtie, du sein de la terre entr'ouverte , une noble et spacieuse cité; elle couvrait la moitié d'un vaste espace circulaire, et comme toutes les rues s'en allaient rayonnant du centre à la circonférence, le bon duc, placé sur le point central comme au sommet d'un belvédère, plongeait son regard étonné sur toutes les parties de cet éventail de pierres. A peine cette ville mystérieuse se fut-elle montrée dans tout son jour, que la foule des chasseurs réveilla le prince endormi; mais il se souvint du songe et de ses merveilles; et comme il était d'ailleurs riche autant que bon prince, il se promit bien d'élever à cette même place, si faire se pouvait , la réalisa-
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tion du beau rêve qui l'avait charmé. Et le prince fit comme il avait dit, témoin cette ville qui est un éventail, et le belvédère du palais qui domine toutes choses. La seconde moitié de cette grande circonférence est occupée par un beau parc, où les cerfs et les daims vivent en liberté pour être quelquefois lancés dans les antiques forêts du voisinage. Si pourtant, malgré ce beau plan, malgré son extrême propreté et ses édifices d'une somptueuse architecture , on trouve Carlsruhe froide et quelque peu triste , la faute en est au fondateur, qui n'a pas complété sa poétique inspiration , et qui a livré à l'un des peuples les plus sages et les plus posés de l'Europe sa ville fantastique, éclose d'un songe oriental. Quoi qu'il en soit, cette gracieuse capitale est remarquable par ses beaux monuments et ses utiles institutions, dont le progrès signale le règne et les vues éclairées de l'excellent prince qui gouverne le grand-duché.
Notre séjour à Carlsruhe n'a pas dépassé une heure, et, durant ce temps, j'ai reçu la visite du bon et prévenant baron de Haber, qui m'a comblé de politesses; il avait vu et accueilli à son passage la fraction minéralogique de notre expédition, dont M. Le Play est le guide et le chef Ces messieurs, pleins d'ardeur et de santé, ne se plaignaient que de ce qu'ils nommaient une locomotion infiniment trop lente.
En quittant, un peu au delà de Durlach, le territoire de Baden pour entrer dans le royaume de Wurtemberg, nous n'avons pas eu à soufî'rir de visite de douane, cet insupportable temps d'arrêt qui vous rend la victime d'une armée de fainéants. Les voyageurs et les relations commerciales de toute espèce sont redevables de ce véritable bienfait aux sages mesures que tous les Etats de l'Allemagne, en y comprenant la Prusse et la Bavière, ont adoptées d'un commun accord. Les gouvernements de ces deux royaumes, prenant en considération la position respective de toutes ces frac-
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tions d'une même patrie, qui ont une même langue, et jusqu'à un certain point les mêmes intérêts, se sont entendus pour supprimer les mille barrières de douanes qui entravaient le commerce , et pour former une confédération dans l'étendue de laquelle le mouvement commercial ne rencontrerait plus aucun obstacle. D'après cette convention, à la fois libérale et conservatrice, les transactions peuvent s'opérer avec toute franchise , depuis les bords du Rhin jusqu'à la frontière de l'Autriche et aux limites extrêmes de la Prusse. Autant il y aurait d'imprudence à renverser les remparts protecteurs de l'industrie entre les grands peuples rivaux par la fabrication, autant c'est un acte de sagesse et de bon sens que d'élargir la liberté commerciale dans les petits Etats peu producteurs. Cerner ceux-ci par des cordons de douane, c'est emprisonner les consommateurs au grand détriment de la production voisine, et le bien-être général ne peut qu'y perdre. Ajoutons que les voyageurs un peu pressés d'arriver, et ils le sont tous, gagnent beaucoup à un tel ordre de choses.
La limite naturelle entre le grand-duché et le royaume de Wurtemberg est la chaîne de la Forêt Noire, dont nous avons traversé les dernières pentes qui viennent mourir dans la direction du nord-est, à peu de distance de Durlach ; la ligne de frontière, en effet, s'écarte peu de la partie orientale de ces montagnes ; le premier aspect du Wurtemberg est surtout remarquable par son beau paysage, auquel ce voisinage donne un caractère particulier de richesse.
Si je ne mentionne pas tous les lieux que nous traversons, c'est pour ne pas multiplier sans nécessité les noms de bourgs et de villages peu faciles à prononcer. A coup sûr, la rapidité de notre marche ne s'est jamais opposée à ce que nous pussions en étudier à fond la prononciation et l'orthographe. Par malheur aussi, les travaux des prairies coïn-
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cident partout avec notre passage ; et à chaque poste, nous sommes obligés d'attendre les chevaux, qu'on va enlever lentement à leurs paisibles charrois, pour les atteler lentement encore à nos voitures. Si parfois nos domestiques impatientés mettent la main à l'attelage en gourmandant les postillons, ceux-ci reculent, effrayés de cette promptitude inusitée, et se tiennent à l'écart en secouant la tête d'un air désespéré. A Illingen, entre autres relais, nous avons attendu près de deux heures, au milieu d'une foule éternellement oisive qui se pressait, immobile et bouche béante, autour des voitures. Enfin, avec une belle soirée, à travers un charmant pays, et sous la brise embaumée par l'odeur des prés nouvellement fauchés , nous avons continué notre chemin vers Stuttgard, en nous entretenant de ces sujets si doucement sérieux qu'inspirent un beau ciel tout parsemé d'étoiles et le spectacle d'une nature calme et reposée. Avant que la nuit fût close , nous avions aperçu au loin Ludwigsburg et sa prison militaire qui s'élève sur une colline, au milieu de la plus féconde campagne ; douce réclusion , s'il est permis aux captifs de respirer l'air pur de leur montagne et de contempler le vaste paysage d'alentour! A onze heures du soir, un pauvre souper, de détestables lits et de tristes logements nous attendaient à Stuttgard.
Pendant que je faisais , le lendemain , quelques visites obligées, MM. de Sainson etRaffet parcouraient cette capitale. Stuttgard, comme on le sait, est divisé en deux cités. La plus récente est remarquable par la beauté de ses édifices, le nombre de ses constructions modernes, la largeur et la propreté de ses rues. La ville basse, au contraire , est tortueuse , sombre et obstruée de maisons si élevées , que les habitants des étages inférieurs sont souvent privés d'air et de lumière. Cette vieille partie de la ville ofi're encore un grand nombre de maisons précieuses par leurs détails d'architecture dans le style du moyen âge. Dans la plupart
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des carrefours, on remarque des bas -reliefs ou des statuettes qui en décorent les encoignures, et qui représentent presque invariablement des chevaliers armés de toutes pièces, figures fort en vogue dans le pays, car nous en avons déjà remarqué plusieurs d'un beau caractère , qui servent d'ornement aux fontaines dans les villages du Wurtemberg. On retrouve aussi fréquemment une cavale et son poulain , sculptés sur les monuments publics , anciens ou modernes, de la vieille ville. Une population de trentedeux mille habitants se presse dans les ruelles étroites de la basse ville et vers les abords du marché, qui se tient sur une grande place et s'étend dans les rues adjacentes. Cette affluence de peuple n'a offert à notre peintre aucun caractère particulier, et le costume national n'a en effet rien de remarquable. L'armée wurtembergeoise, dont on loue l'organisation, et dont les officiers passent pour être fort distingués, a occupé le peu de loisirs que laissait à Raffet notre rapide passage, et les uniformes ne lui ont pas manqué aux abords du palais du roi. Ce palais de Stuttgard est d'une architecture imposante; il est situé sur une esplanade symétriquement plantée. Il est aussi entouré de jardins magnifiques, que, par malheur, aucun de nous n'a eu le temps de parcourir; c'est à peine si nous avons jeté un rapide coup d'œil sur cette capitale , qui mériterait à tant de titres une visite particulière ; nous sommes remontés en voiture pour atteindre au plus vite Munich : le temps nous presse , et nous sommes déjà bien en retard.
La contrée qui s'étend vers le sud-est de Stuttgard est véritablement admirable; la route qui nous conduit à Ulm la traverse presque en entier; les terrains, heureusement coupés, y favorisent la culture , et de toutes parts on y voyait alors l'apparence d'une abondante récolte. Après avoir dépassé plusieurs petites villes , telles que Esslingen et Goppingen, le paysage devient plus varié, et le sol est
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aussi légèrement montueux. Vers le soir, quelque différence dans la rapidité , ou, pour mieux dire, dans la lenteur des relais, avait séparé nos équipages, et ce n'est qu'isolément et les uns après les autres , que nous avons gagné Geislingen, bourg considérable situé d'une façon pittoresque au fond d'une étroite vallée, où il forme un charmant tableau de paysage. Avec ses hautes maisons aux poutres saillantes et peintes en rouge, et ses grands pignons qui se hérissent sur des rues justement assez tortueuses pour produire mille effets piquants , Geislingen est un épisode complet et encore vivant des âges féodaux ; et il est même très-croyable que les costumes caractéristiques de ses habitants, qui se montrent à nous nonchalamment groupés sur le devant de leurs portes sculptées et garnies de gros clous, n'ont point éprouvé de variation sensible depuis deux siècles. Comme nous étions au samedi soir, nous avons rencontré plus d'une troupe d'honnêtes enfants d'Israël qui , dans le Wurtemberg ne sont pas apparemment aussi préoccupés qu'ailleurs des intérêts exclusifs du négoce , et qui se livrent quelquefois , coûte que coûte , à une joyeuse et bruyante ivresse. Ce qu'il y a de particulièrement remarquable à Geislingen , c'est la prodigieuse quantité d'objets travaillés en os, dont les femmes font un commerce assez important et pas mal importun pour les voyageurs. A peine une voiture est-elle arrêtée, qu'elle est envahie et prise d'assaut par ces intrépides amazones, qui glapissent dans toutes les langues connues la même et insupportable supplique, et dont on n'est pas même débarrassé en achetant à pleines mains les produits de leur intarissable industrie.
Entre ce joli bourg de Geislingen et le Danube sélève un rameau considérable de la chaine que les géographes ont nommée les Alpes de Souabe. Nous en avons gravi les sinuosités avec une lenteur qui, par la nuit tombante, n'était que trop favorable au sommeil.
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Ce n'est qu'à deux heures du matin, et par le plus splendide clair de lune, que nous avons pu juger, au passage, de la physionomie de la ville d'Ulm. S'il faut en croire les apparvuces, et si nous n'avons pas ^été abusés par le grandiose poétique, qui souvent dénature les formes à la lueur vaporeuse de la lune, cette ville ancienne doit être des plus curieuses à parcourir pour les artistes. Dans ses larges rues retentissantes, les pignons inégaux se dressaient tout noirs sur le ciel étoile, et reproduisaient leur silhouette vigoureuse sur les murs opposés. Çà et là, quelques tours gothiques, de hautes églises au ton bleuâtre, venaient contraster avec l'éclat des maisons brillantes de vernis et le scintillement des vitres, toujours si nettes dans une ville allemande ; mais toute cette scène s'est bientôt évanouie, et quelques instants après nous roulions de nouveau dans une campagne riche et découverte, arrosée par le cours du Danube, dont le voisinage répandait dans l'air une fraîche humidité.
Le jour nous trouva sur le territoire bavarois. Augsbourg est assurément une des villes d'Allemagne où l'on s'arrêterait avec le plus d'intérêt, tant elle sollicite la curiosité du voyageur; mais ceux qui se bornent, comme nous, à parcourir ses rues inégales et à contempler à droite et à gauche ses hautes maisons ornées de fresques, doivent s'abstenir de toute description : car les remarques qu'ils auraient été dans le cas de faire en courant, sont déjà confuses et pres- (jue eifacées lorsqu'on atteint le relais suivant. Il ne reste donc à ceux qui tiennent à tout décrire, d'autre ressource que les dictionnaires gréographiques, livres utiles, sans doute , mais auxquels il est plus simple de renvoyer ses lecteurs.
En approchant de Munich, un mouvement considérable de po[)ulation et de voitures de toute espèce annonce l'abord d'une capitale ; et lorsqu'on est entré dans son (Micointe, rien ne dément le rang mérité que cette belle et
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grande ville occupe dans le royaume de Bavière. Les vovageurs , rassasiés des richesses historiques qu'Augsbourg et Nuremberg doivent au moyen âge, viennent avec plaisir reposer leur admiration à Munich , et y contempler les résultats d'un art moderne qui s'est approprié avec goût les beautés sévères du style "grec. Il est peu de villes au monde où l'architecture soit en honneur comme elle l'est dans la capitale de la Bavière; il n'en est point, assurément, où de riches collections d'objets d'art, recueillis avec un sentiment vrai du beau, soient aussi somptueusement conservées et placées à l'aise dans de vastes édifices construits tout exprès et appropriés (chose si rare ailleurs) à leur destination spéciale. Aussi ne doit-on pas s'étonner du nombre de constructions nouvelles et magnifiques dont la ville s'est enrichie depuis vingt ans. Lorsque les travaux exécutés par l'Etat fournissent de si heureux modèles, il n'est point surprenant que les fortunes particulières suivent cette impulsion artistique et s'adonnent à un goût dont l'exemple vient de si haut. C'est ainsi qu'on ranime parmi les peuples le culte des arts, et qu'on les rend plus heureux en faisant passer dans leur vie et dans leurs habitudes une certaine élégance qui réagit favorablement sur les mœurs publiques et sur le bien-être intellectuel.
Les rues de Munich ne sont point généralement régulières ; mais il en est quelques-unes dont l'aspect est véritablement noble et imposant. On y voudrait un peu plus de foule, un peu plus de cette vie animée et bruyante qui annonce un peuple nombreux et occupé. Ici , ce n'est pas la ville qui manque au peuple, c'est le peuple qui manque à la ville. Cent mille âmes, partout ailleurs, c'est beaucoup, sans doute ; pour une ville comme Munich, ce n'est pas assez peut-être. Nous avions résolu de consacrer vingt-quatre heures à l'examen rapide de quelques parties de cette belle ville, et, à l'approche du soir, nous avons pris nos gîtes
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dans un hôtel d'une situation commode pour nos projets d'excursion.
Nous avons éprouvé, le lendemain, combien les heures s'écoulent avec rapidité quand on est arrêté à chaque pas par un intérêt toujours nouveau. Quelques visites indispensables avaient pris une partie de notre matinée , et nous nous hâtâmes de nous rendre à la galerie de peinture, qui occupe un admirable local contigu au palais où le roi fait sa résidence. A peine entrés dans ces immenses salles, nous avons compris que l'emploi de toute notre journée était là, et que les autres richesses de Munich nous c chapperaient, faute de temps. La collection de tableaux que nous étions appelés à admirer, est sans contredit une des plus précieuses et surtout des plus agréables que l'on puisse voir. Son choix atteste une étude et une connaissance approfondies, dont il faut faire honneur au roi, qui a ranimé en Bavière les arts et les sciences, qu'il aime et qu'il cultive lui-même aux applaudissements de l'Europe. Cette galerie est riche surtout en maîtres de l'école hollandaise , qui y a envoyé un grand nombre de ses naïfs et charmants chefsd'œuvre. Nulle part on ne peut admirer de plus beaux portraits de Van Dyck; en aucun lieu du monde on ne saurait trouver, comme à Munich , un immense salon dont le génie de Rubens remplit toute l'étendue; et c'est véritablement cette partie de la collection qui est la plus attachante, en ce qu'elle donne la plus juste idée du talent aussi riche que fécond du grand maître. Je ne prétends point énumérer ici toutes les toiles merveilleuses dont la contemplation nous a arrêtés et charmés pendant tant d'heures ; ce que je puis dire comme un sincère éloge des architectes à qui l'on doit la somptueuse galerie de Munich , c'est l'excellente distribution de la lumière; sous ce rapport, aucun musée de l'Europe n'est aussi heureusement partagé. Les salons spacieux où sont placés les tableaux de grande dimension, reçoivent tous
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le jour par le haut; quant aux petits tableaux, bijoux précieux de l'art, qui tirent souvent tout leur charme des conditions plus ou moins fovorables dans lesquelles ils sont exposés , on les a réunis dans une longue suite de cabinets qui s'étendent parallèlement aux salons , et ils s'y trouvent éclairés de manière â subir l'examen le plus minutieux.
En quittant le riche musée de Munich, nous n'avons pu nous empêcher d'être frappés à la vue d'un objet vivant, véritable curiosité dans son genre , et tout à fait en harmonie avec l'emplacement et les fonctions qui lui sont assignés. Le concierge chargé de la garde du majestueux vestibule des galeries n'avait point d'abord arrêté nos regards à notre entrée ; ce n'est qu'à la sortie, et lorsque l'un de nous s'approcha de sa personne, toute chamarrée d'or et de galons, que nous remarquâmes, à notre grande surprise, les gigantesques proportions de ce Goliath. Ce colosse, qui a près de sept pieds , est cependant conformé de telle sorte que, malgré ses proportions fabuleuses, l'ampleur de ses muscles se dessine encore avec cette exagération qui caractérise l'Hercule Farnèse. L'honnête géant jouissait , non sans orgueil , de notre étonnementadmiratif, et répondait à nos questions avec une bonhomie complaisante qui fait honneur à son naturel facile et doux.
Une seconde mais rapide visite au musée de sculpture , édifice d'une rare perfection, spécialement destiné aux collections de l'art du statuaire, nous a permis d'apprécier les richesses de haute antiquité dont le gouvernement bavarois a fait l'acquisition dans ces dernières années. Eien n'est mieux disposé que cette belle et noble galerie ; rien , encore une fois , n'est orné avec un goût plus pur et plus approprié à sa destination.
A peine une promenade de courte durée dans les beaux jardins du palais nous a-t-elle permis d'embrasser l'ensemble de cette royale résidence. Cet unique jour, consacré à tant
d'intéressantes observations, finissait trop vite; mais il n'en a pas moins fallu nous hâter et reprendre la route de Vienne , où depuis longtemps devaient nous attendre les compagnons préparés à partager nos excursions lomtaines.
C'est par Braunau que nous sommes entrés dans les Etats de l'empire ; nous y arrivions au jour naissant. Cette petite ville, de la plus singulière ordonnance, se compose d'une rue unique et dune médiocre longueur, mais d'une largeur considérable. A chaque extrémité s'élève une porte ancienne surmontée d'un beffroi; deux fontaines, d'un style pittoresque , sont symétriquement alignées dans l'axe de cette rue spacieuse , sur laquelle les maisons élevées de chaque côté n'ont que de rares fenêtres exactement fermées de jalousies à l'espagnole. Les toits, dont la pente est en arrière, ne se laissent point apercevoir de la rue, de sorte que Braunau ressemble beaucoup à une ville turque. C'est là que la douane autrichienne nous a visités avec une prompte et obhoeante tolérance.
]\lalgré la lenteur vraiment désespérante des postillons autrichiens , que ni prière ni menace ne sauraient faire trotter à l'ascension de la pente la plus faible , Nildorff , Ried et Unter-Haag, petites villes jolies et animées, ont été laissées derrière nous , et nous nous sommes arrêtés un instant àLambach, gros bourg bien situé, qui domine une rivière dont les eaux vont, non loin de là, se confondre avec le Danube , devant Linz. Un peu avant la nuit, nous nous promenions sur la place d'Ens, l'antique Anitia, qui donne son nom moderne à un des affluents du Danube. En attendant les interminables apprêts du souper le plus frugal , nous avions tout le loisir de contempler une grande tour carrée qui s'élève isolée du milieu de cette esplanade. Cette tour, percée d'une arcade à sa partie inférieure , paraît avoir rempli l'office de porte et de beffroi , dans un tem})s où la ville d'I^iis, moins étendue, était, comme la pkq)art des
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places des environs, défendue par une muraille et fermée â ses deux extrémités. Tel qu'il est resté, ce monument est encore remarquable. Il est couvert de fresques sur presque toute sa surface. Un énorme cadran, visible d'une lieue peutêtre , indique les heures ; la partie inférieure de la tour est ornée d'une profusion d'inscriptions en langue latine. L'une de ces légendes , qui donne la date précise de la construction de l'édifice, nous apprit que, commencé en 154-4, il fut achevé en i548. Une autre légende résume, en deux distiques d'un patois latin, l'histoire de la ville, qui s'est élevée sur les ruines d'une ancienne cité où deux évangélistes, saint Marc et saint Luc , n'ont pas dédaigné de venir en personne révéler les vérités du christianisme. Voici, du reste , ces distiques , que nous avons recueillis à l'usage des personnes qui prennent quelque intérêt à la latinité du xvi* siècle :
Aspicis exiguam nec niagni nominis iirl)eiii Quam tamen teternus curât amatque Deus;
Iliec de Laureaco reliqua est; his Marcus in oris Cum Lucâ , Cliristi dogma professas erat.
L'obscurité vint même avant le souper interrompre notre examen , et nous nous confiâmes bientôt au train prudent de la poste , qui , pendant toute cette nuit, ne nous fit pas franchir au-delà de dix lieues de France , ou quarante de nos verstes, course qui ne demanderait pas plus de trois heures avec les attelages russes. Enfin, le 27 juin, nous avons atteint , vers huit heures du matin , le bourg de Molk , et son magnifique monastère , admirablement situé sur le Danube, qu'il domine largement; les religieux de l'ordre de Saint- Benoît n'y sont pas en grand nombre , et jouissent de tout le bien-être dévot de l'ancienne vie monastique des ordres savants. L'empereur Napoléon voulut loger dans ce couvent
30 VOYACK DANS LA l'.LSSlF. MKUlDrONALE.
lorsqu'il vint à Vienne en 1809. Il disait que c'était le lieu qu'il préférait à tous ceux qu'il avait parcourus dans le monde de ses conquêtes. En effet, cet édifice, ressemblant assez à un nid d'aigle placé dans les nues, devait plaire à cette imagination gigantesque. On nous montra sur le parquet de l'un des salons , qui sert aujourd'hui de parloir, la trace de lettres brûlées par lui. Vers cinq heures du soir, un mouvement inusité, des nuages épais de poussière, et une multitude de voitures, de femmes élégantes, et de rapides cavaliers, nous annoncèrent que Vienne était proche. Nous entrâmes enfin dans cette belle capitale, et, après un trajet d'une heure dans un interminable faubourg , nous atteignîmes les logements qui nous étaient depuis longtemps réservés. Dès ce moment, la réunion des personnes qui devaient m'accompagner fut complète.
Ces messieurs qui m'avaient attendu, n'avaient pas manqué de loisir pour visiter Vienne dans tous ses détails , et je les ai trouvés surtout fort satisfaits des richesses scientifiques. Ils se plaisaient à rendre hommage, non-seulement au mérite éminent des savants qu'ils avaient eu occasion d'entretenir, mais aussi à la politesse et à l'obligeant empressement qu'ils avaient trouvés dans leurs relations de tous les jours. Dans cette longue attente, ils n'avaient pas répudié les occasions de plaisirs qui pouvaient s'associer à leurs études. Ils me parurent enchantés de la physionomie riante, active et mouvante de Vienne, qu'on ne prendrait guère pour une ville allemande , à son bruit, à sa vivacité , et surtout à ce besoin d'amusement et de dissipation. Chaque soirée de cette belle saison voit revenir la même ardeur pour la promenade, les fêtes , la musique, et surtout pour cette valse entraînante que Strauss dirige du haut de son orchestre. C'est hors de l'enceinte de la ville, proprement dite , que sont situés les jardins publics où toute la bourgeoisie vient respirer le frais au milieu des délassements de son choix. Eien de plus avenant que
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ces jeunes et jolies femmes, dont la mise coquette est pleine de goût. Pendant que toutes ces lumières brillent sous les feuilles des jardins, que toute cette musique anime les joies populaires, les classes supérieures de la société viennoise roulent plus silencieusement sous les admirables masses de verdure du Prater, belle et mélancolique forêt, où il n'est pas rare de voir les cerfs et les biches , troublés dans leurs retraites, affronter la ligne des brillants équipages et prendre leur course à travers les larges allées. Au retour de cette promenade , on s'arrête sur le Graben , longue place , au centre de la ville, où s'élèvent deux fontaines d'un trèsgrand style. A cette place, les équipages , rangés dans le voisinage des cafés , permettent aux promeneurs de finir la soirée au milieu d'une douce causerie , et sans quitter leur voiture. C'est ainsi que, pendant trois grands jours, nous avons pris notre part de ces loisirs et de cette agréable nonchalance qui nous préparaient à de prochaines fatigues. Aussitôt que les heures de la matinée consacrées à nos occupations et à nos derniers préparatifs nous laissaient quelque liberté, nous procédions à de nouvelles et intéressantes excursions. Schœnbrunn, ses dîners sous les arbres, ses jardins majestueux et sa riche ménagerie , nous ont occupés presque toute une journée. J'imagine qu'on peut, sans être trop sévère, critiquer le plan circulaire de ce dernier établissement , où chaque espèce d'animal est logée dans un enclos et des bâtiments si fort séparés les uns des autres, que la visite générale devient une longue et fatigante promenade. Nous n'avons pas voulu quitter ce beau lieu de plaisance sans nous mêler au divertissement des montaones russes établies dans un joli jardin, â peu de distance de Schœnbrunn. Mais enfin , toutes nos dispositions étaient faites, grâce aux bienveillantes prévenances que j'ai rencontrées chez toutes les personnes qui ont bien voulu m'accueillir. Décidés à faire par nous-mêmes l'épreuve delà navi-
■5- vova<;e dans i. \ nussii- méuidionale.
gation (lu Danube, nous avions retenu nos logements sur l'un (les navires à vapeur de la compagnie qui part de Pesth pour le bas du fleuve ; et, réservant i)our les loisirs du retour une visite e^ une description de la belle capitale de l'Autriche , je donnai le signal du départ.
DE VIENNE A BURlfAllEST.
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-^r^^-"^. En arrivant à Vienne, ie n'avais encore "^-^ > pris aucune détermination sur la route que mes compagnons et moi nous devions suivre. Il s'agissait désormais de traverser des pays peu fréquentés d'ordinaire, et dans lesquels nos observations devaient acquérir l'intérêt ^^%" piquant de la nouveauté. J'avais , pour atteindre Odessa, à choisir entre deux routes : la navigation du Danube , de Vienne jusqu'à Galatz , et la mer Noire ; et la voie de terre qui remonte vers le nord , et arrive en Russie par Lemberg et Brody ou Tchernowitz. Après avoir recueilli à Vienne quelques avis prudents, je me déterminai
O/i VOVACK i)\\S LA r.USSlli M É !'. I I) I 0.\ ALK.
j)our le premier de ces deux partis. Des renseignements dignes de foi me faisaient redouter les obstacles qui nous attendaient à la frontière de l'Empire. En eifet, il arrive souvent, lorsque les pluies ont eu quelque continuité dans la Russie méridionale, que les chemins deviennent presque impraticables; tout sentier disparait, et les steppes ne forment plus qu'une vaste plaine de boue dans laquelle toute trace est effacée : malheur alors à la voiture européenne qui voudrait se hasarder dans cet abime , quand à peine les légers télègues du pays y surnagent ! Mais, d'autre part, l'effectif de notre caravane ne s'élevait pas à moins de dix-sept personnes; c'était donc, pour le moins, cinq voitures y compris le fourgon renfermant le matériel de l'expédition. Un pareil train ne demandait pas moins que l'emploi de trente à quarante chevaux. Il était presque impossible qu'un tel service , par de pareils chemins , pût marcher pendant quelques jours de suite avec la régularité désirable: à ces causes , le bateau à vapeur, qui descend de Vienne à Galatz , devait obtenir toutes. nos préférences, et à l'unanimité , il fut décidé que nous descendrions le Danube Nous trouvions à cette voie plus facile de grands avantages. D'abord nous échappions aux ennuis d'une séparation inévitable; et, ensuite, ce genre de transport, qui se prête merveilleusement à toutes sortes de lectures et de travaux, nous permettait de nous livrer en commun aux observations que présenterait le voyage. Ajoutez que cette route du Danube , nouvellement conquise parla vapeur, ne devait pas être sans intérêt pour nous. Le Danube est, pour ainsi dire, d'invention toute moderne : il a gagné sa place, honneur bien mérité, parmi les fleuves voyageurs et commerçants de l'Europe ; il n'y a pas déjà si longtemps qu'il est devenu l'objet tout particulier de l'attention des publicistes. Toutes ces lettres, aussi remarquables par le style que par l'érudition , que le JoiiriKil (les Drhals a adoptées comme siennes, avaient
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développé, au sujet de cette communication pleine d'avenir, des idées aussi justes qu'ingénieuses. Certes, ces lettres, écrites avec un esprit tant soit peu railleur, étaient bien faites pour nous jeter, nous aussi, entre ces deux rives, où sans doute nous attendaient quelques aperçus échappés au voyageur du Journal des Débats; et, en effet, certains détails de la vie actuelle n'ont-ils pas dû rester inaperçus pour lui sur ces rivages , où son imagination évoque , avec tant de bonheur, tous ces grands souvenirs des Daces et de Rome, toute cette poésie de légendes et d'histoire , dont il a su animer sa relation ? Le correspondant des Débats a écrit ainsi un éloquent discours d'ouverture pour l'une des plus grandes solennités des temps modernes : « l'Union , par le Danube , de l'Orient avec l'Occident. » Quant â nous, venus après lui , nous laisserons de côté ces généralités brillantes; et, plus modestes, nous raconterons comment s'opère peu à peu cette fusion de deux mondes que le Danube doit réunir, après les avoir séparés si longtemps.
Notre passage fut arrêté sur le François ?', navire à vapeur de la Compagnie , qui devait partir de Pesth pour Drenkova, le 5 juillet. Ne pouvant modérer l'ardeur aventureuse de mes compagnons, je leur accordai tout loisir de se confier aux hasards peu périlleux de la navigation sur ces bateaux plats qui descendent le Danube de Vienne à Pesth , en passant par Presbourg : ils s'embarquèrent gaiement sous la direction de Sainson. Quant à moi , je pris tout prosaïquement la poste, le 3 juillet. De Vienne à la frontière de Hongrie , la distance est courte ; mais cependant quelle différence entre ces beaux chemins de l'Autriche et les chemins délabrés de la Hongrie ! Sans trop chercher la cause de cette différence , il n'est pas difficile de découvrir qu'elle est profondément inhérente à la nature particulière de l'ancien gouvernement de la Hongrie, et que le remède à appliquer au mal ne saurait être employé qu'avec ménagement
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dans un pays où, en vertu des lois fondamentales, la noblesse est exempte de toute espèce de taxes. Or, la noblesse en Hongrie , c'est tout le vieux sang hongrois, tout ce qui possède ; il ne faut pas s'étonner si tous les travaux d'intérêt général , tombant exclusivement à la charge des classes pauvres, sont mal exécutés et plus mal entretenus- Dans ces derniers temps , il est vrai , plusieurs grands propriétaires, laissant de côté tout intérêt mesquin , ont songé à améliorer cet état de choses. A la tête de ces nobles esprits , intelligences esclaves du devoir, se distingue un homme dont l'influence généreuse sera grande dans ce pays , qui ne demande qu'à marcher au progrès , nous avons nommé le comte Etienne Széchényi. De son côté , la diète , cette assemblée de gentilshommes qui représente un peuple de gentilshommes , n'est pas la dernière à obéir à une impulsion nationale déjà sensible. Déjà même quelques résolutions , nouvellement promulguées , laissent entrevoir une louable propension à suivre ce mouvement d'améliorations matérielles qui est aujourd'hui le besoin le plus senti de la société européenne. vSurtout il faut reconnaître que les tentatives faites jusqu'à ce jour par la sagesse de la diète de Presbourg sont nettes et précises, dégagées de théories abstraites, et marchent uniquement au but de la prospérité du pays , qui sera une ère nouvelle et bienfaisante pour la Hongrie. Voilà donc cette assemblée qui , on ne saurait en douter, a compris sa haute mission, engagée par la puissance même du progrès à réformer peu à peu des lois imprévoyantes , qui seraient un obstacle invincible à toute amélioration ultérieure dans un pays qui demande enfin sa part de bien-être , à savoir : des routes praticables , des canaux , des ponts , et des chemins de fer. La première condition de cette amélioration progressive , dans laquelle nous voyons entrer la Hongrie avec une sage et persévérante lenteur, amènera probablement avant peu une répartition plus équi-
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table de l'impôt. Alors , et par une convention loyale, chaque habitant de ce noble sol , renonçant à des privilèges onéreux à tous , acceptera sa part dans les charges communes.
Le service de poste , en concurrence publique , établi en Hongrie , ne nous a pas paru justifier tout à fait les grands éloges que lui donne, dans une publication récente, un illustre personnage français. L'exploitation des relais, laissée à l'industrie particulière , comme cela se pratique en Angleterre , est évidemment une chose avantageuse à ceux qui l'exercent; puisqu'elle constitue en leur faveur un gain éventuel qui vient augmenter le revenu que les chevaux employés à l'agriculture rendent déjà à leur maître. Mais, si ce système est avantageux aux propriétaires des chevaux, il est moins profitable aux voyageurs , obligés d'attendre plus d'une fois que le cheval revienne de la charrue , et que le laboureur soit changé en postillon. Un remède très-simple, c'est de prendre les relais du gouvernement, qui n'a pas de chevaux à deux fins.
Un séjour très-abrégé ne nous a permis de voir de Presbourg que ce qui est à la portée de tout passant qui veut prendre une idée superficielle de cette ancienne capitale. Bien que Presbourg , depuis l'année i 790 , ait restitué à Bude son ancien titre , elle a conservé dans ses murs le siège de la puissance législative et l'appareil des antiques institutions de la Hongrie. Cette proximité de l'action dirigeante est naturellement favorable à l'Autriche , et tout en rendant à Bude le rang de capitale , que lui assignait son importance , le gouvernement impérial a néanmoins maintenu à Presbourg les deux assemblées dont les délibérations ont à Vienne un prompt retentissement. A voir cette maison modeste, ses salles sans aucun style, sans aucun caractère que celui de la plus vulgaire bourgeoisie, où, pour tout ornement, vous trouvez de grands bancs en bois, tout couverts de taches d'encre faites d'hier, vous vous croyez dans
une vaste classe de quelque collège. L'on serait tenté de juger, à ce peu de façons, qu'il existe un contraste choquant entre l'apparence misérable de cette chambre politique , et cette pompe de costumes , de sabres , d'éperons et de prérogatives dont s'entoure la noblesse; on pourrait craindre que cette simplicité exagérée ne fût un signe d'indifférence ou de mépris pour le sanctuaire des lois, s'il n'était fecile de constater que , sous cette simplicité quelque peu brutale , se montre, parmi ces législateurs si mal logés, un profond sentiment des fonctions qui leur sont confiées : le respect pour la loi, qui remplit cette enceinte, en a bientôt couvert toute la nudité.
Du reste , même pour celui qui passe en toute hâte, Presbourg est une ville qui doit laisser son souvenir. Située agréablement sur la rive gauche du Danube, elle a pour pendant, sur le rivage opposé, de belles masses de verdure ombrageant des promenades très-fréquentées, et qui méritent qu'on traverse le fleuve pour les mieux voir. La ville elle-même est commandée par un château dont il n'existe aujourd'hi que des ruines, mais dont la situation est si heureuse, qu'elle compte peu de rivales en Europe. Presbourof possède aussi quelques monuments remarquables, et tous les établissements publics que comporte une ville royale longtemps florissante.
Le i juillet, dans l'après-midi, nous arrivions à Ofen, ou ])lutôt à Bude , la ville hongroise par excellence , qui , du haut de son rocher , voit s'échelonner ses quatre grands faubourgs qui descendent jusqu'au Danube, tandis que de l'autre côté du fleuve, sur la rive gauche , Pesth étale toute sa grandeur et tout son luxe de ville nouvelle et déjà enrichie. Bude annonce assez , par son aspect imposant, qu'elle est le représentant de cette Hongrie historique qui fut si longtemps heureuse , forte et indépendante. Sous les Komains, elle s(» nommait Sica/nhria , et la tradition veut que
I)K VIKNNK A r.lKll AIIKST. ;;-)
son nom actuel lui ait été imposé en mémoire d'un frère d'Attila, nommé Buda. Quoi qu'il en soit, Bude est restée debout pour raconter toute cette vaillante histoire de la Hongrie, qui commence à la conquête d'Arpad, voit s'élever au xf siècle la dynastie d'Etienne, se continue sous les vingttrois rois de sa race et sous les souverains de la branche d'Anjou, jusqu'à Wladislas II, qui rassembla les lois en code, et finit à Louis II, dont la mort, arrivée à Mohacs, en 1526, entraîna la chute de l'antique monarchie hongroise.
Bude, ainsi arrachée à ses princes légitimes , et soumise pendant plus d'un siècle et demi au pouvoir des Turcs , a gardé malgré elle les traces de cette domination violente ; témoin ses bains , qui sont des bains orientaux , ses clochers en métal, qui sont presque des minarets. Mais une fois que ces vainqueurs farouches eurent été expulsés de leurs conquêtes, et malgré le mélange du culte grec, toutes les illustrations de la religion, de la royauté et de la nationalité hongroises, se sont réunies pour effacer l'injure faite à ces murailles sacrées. Bude conserve dans son trésor la couronne de saint Etienne, son globe impérial et son sceptre. Elle est le siège et la résidence du palatin du royaume et des hauts dignitaires ecclésiastiques; et depuis que la Hongrie, longtemps partagée, a reconnu les droits héréditaires de la maison d'Autriche, Bude a repris son titre bien mérité de reine et de capitale.
Il est peu de situations plus remarquables que celles de ces deux villes, Bude et Pesth, séparées ])ar un fleuve aussi large que le Danube, mais qui ne font réellement qu'une seule et même cité. Pesth compte soixante mille habitants ; elle est toute remplie de bruit et de mouvement; c'est la ville active, remuante, laborieuse : elle produit plus qu'elle ne consomme. Ses belles rues, ses larges quais, sont disposés pour un commerce qui s'étend chaque jour, et bordés d'édifices de bon goût.
'lO VOVACK DANS LA KLSSIE M K li I l> I 0\ A LK.
J'avais à peine eu le temps de visiter quelques rues des quartiers les plus remarquables et les monuments dont l'extérieur est le plus digne d'attention, lorsqu'on m'annonça l'arrivée de ceux de mes compagnons qui avaient choisi , pour se rendre à Pesth, la promenade pittoresque du Danube. Ils arrivaient enchantés de leur navigation de trois jours. La relation de cette courte séparation me fut aussitôt communiquée; et, pour ne point anticiper sur nos observations ultérieures , recueillies désormais et exprimées en commun , je place ici ces notes , dans lesquelles ces messieurs parlent en nom collectif et d'après leurs impressions particulières :
« Le 2 juillet, après avoir reçu vos instructions touchant notre prochaine réunion, nous n'avons pas tardé à nous rassembler sur le bord du Danube, au lieu fixé par le batelier qui devait nous conduire en dérivant jusqu'à Presbourg. C'était véritablement de ce jour que datait notre début , notre entrée en campagne ; aussi avions-nous tous revêtu le simple et uniforme costume que nous avions adopté, et qui ne nous a point quittés pendant toute la durée du voyage. C'est dans cet équipage que nous nous sommes embarqués sur un gros bateau , où , selon sa promesse , le patron nous avait préparé un poste assez convenable. Cette sorte de barque mérite qu'on la dépeigne en quelques mots, parce qu'elle est le type à peu près invariable de toutes celles qu'on rencontre sur le Danube , depuis Vienne jusqu'aux parages voisins de son embouchure. Ces embarcations sont, en général, d'une grande dimension, grossièrement construites, et portant sur presque toute leur longueur une grande cabane haute de sept à huit pieds, recouverte d'un toit en pente qui la fait ressembler à une maison. Là est placé le magasin qui contient tout le chargement ; et les passagers eux-mêmes, pour peu qu'ils soient insensibles aux émanations mélangées des marchandises, peuvent y trouver
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un abri. L'avant et l'arrière du bateau se ressemblent i)ar leur forme relevée; et le gouvernail, attaché à la poupe au moyen de simples cordes d'écorce , est mis en mouvement par un ou plusieurs hommes, qui manient la barre du haut d'une plate-forme disposée sur le toit pour cet usage. Ces espèces de chalets flottants, bâtis en bois blanc, descendent en grand nombre le cours du Danube ; mais lorsqu'il s'agit de leur faire remonter le fleuve , on n'y parvient qu'avec un travail infini et à l'aide de moyens plus pittoresques qu'ingénieux, dont nous aurons occasion de parler plus bas.
« Le patron du bateau nous regardait comme des passagers peu ordinaires, probablement en raison du prix modique que nous lui avions compté sans marchander, et avait réservé à messieurs les mineurs (comme il nous appelait, sans doute à cause de nos bonnets armés de deux marteaux en croix), les honneurs du gaillard d'arrière, au-dessus duquel une vieille voile était élégamment drapée. Nos malles, disposées en divan, occupaient le tour de ce salon improvisé; et, pour nous assurer contre toute communication importune, on avait cloué à demeure la porte de la cabane où les passagers de prix inférieur s'étaient établis pêle-mêle avec quelques blocs de suif et quelques rouleaux de cuir, dont le parfum se trahissait à travers la cloison. Ces passagers étaient, pour la plupart, d'industrieux Israélites, se rendant à Presbourg pour leur commerce. Au moment où nous allions quitter la rive, un nouveau compagnon nous fut présenté ; nous nous empressâmes de lui accorder une hospitalité demandée avec politesse, et nous apprîmes que ce voyageur était un capitaine de pontonniers qui se rendait , accompagné de ses deux jolies petites filles , à quelque distance de Vienne.
« Nous eûmes bientôt laissé derrière nous la ville, les faubourgs entremêlés de jardins et la majestueuse verdure du Prater. A la limite de Vienne, nous fûmes accostés par
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une petite barque que montaient des hommes chargés d'examiner nos passe-ports. Cette formaUté promptement accomplie par un sous-officier, celui-ci nous rendit nos papiers en ajoutant courtoisement un souhait de bon voyage. Nous fûmes touchés de cette poUtesse, assurément fort banale; mais elle nous frappa, parce qu'elle est peu usitée en pareil cas , et que l'on voit rarement , dans ces relations de police, l'examinateur et l'examiné se faire bon visage et se quitter contents l'un de l'autre.
> Le Danube , au-dessous de Vienne , se divise en une multitude de bras, séparés entre eux par des îles assez étendues , couvertes uniformément de prairies et d'une jeune et abondante végétation. Le courant nous faisait faire beaucoup de chemin , et nous ne vîmes bientôt plus que les sommités des grands édifices de cette ville et la magnifique aiguille de Saint-Etienne, qui se détachait, svelte et brillante, sur l'azur foncé de ce long rideau de montagnes qui séparent l'Autriche du royaume de Bohême.
• C'était une charmante promenade qu'un tel voyage. Commencé à cette heure si douce de la matinée, il devait se prolonger sur les belles eaux verdâtres du Danube , où nous glissions avec une grande rapidité, doublant à droite et à gauche une quantité d'îles peuplées de saules. De temps en temps, quelque joli village, quelque fraîche maison de campagne apparaissait et se cachait aussitôt, masquée par les pointes couvertes d'arbres qui semblaient courir et fermer incessamment derrière nous le lit sinueux du fleuve. Pendant quelque temps, nous avons na\ngué dans ce dédale d'eaux et de verdure. Et quelle plus douce façon de voyager pourrait-on désirer? Vous allez vite, et, chemin faisant, votre pensée se repose sur tous les objets qui vous entourent : singulière alliance du mouvement et du calme !
• Notre compagnon le capitaine respecta notre muette contemplation aussi longtemps que le Danube , resserré